‹ Exposition et histoire des principales découvertes scientifiques modernes (volume 4)Chapitre 19 sur 33 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Tableau des phénomènes de l*ane8Uiésie.

Une description sommaire des ellets généraux do agents anesthésiques ne sera pas, nous l'espérons, déplacée dans cette étude. L'ensemble des phénomènes qui se développent sous cette influence , au sein de l'économie , ont révélé , dans l'ordre des actions vitales, une face si surprenante et si nouvelle, leur phy-

sionomie est empreinte d'un caractère si original et si tranclié, ils bouleversent sur tant de points toutes les notions acquises , ils ouvrent à la physiologie et à la philosophie elle-même un horizon si étendu, qu'il importe au plus haut degré que ces faits soient bien connus et bien compris de toutes les personnes qui attachent quelque importance à l'étude des grands proWémes de la science générale des êtres vivants.

Pour faciliter la description dé cet état nouveau , que l'on peut désigner sous le nom d* état anesthésique ^ nous commencerons par présenter l'ensemble: des phénomènes extérieurs que l'observation permet de constater chez un individu placé sous cette influence. Cet exposé général préliminaire nous permettra de pénétrer ensuite plus aisément dans l'analyse jmrticulière de ces» différents effets. L'éther sulfurique^ présentant une action plus lente et plus ménagée que celle du chloroforme , permet de suivre plus aisément l'ordre et la succession de ces phénomènes ; c'est donc l'éther sulfurique qui nous servirai de type dans cette rapide exposition.

Quand un individu bien portant et placé dans des conditions qui permettent de saisir les impressions qu'il éprouve , est soumis , à l'aide d'un appareil convenable, à l'inhalation des vapeurs éthérées , voici, d'une manière assez régulière , la série de phénomènes qu'il est permis de constater chez lui.

L'inspiration des premières, vapeurs provoque toujours une impression pénible ; la saveur forte de l'éther et l'action irritante qu'il exerce sur la muqueuse buccale produisent .un resserrement spasmodique de la glotte, qui amènede la toux et un sentiment très pro-

25i DÉCOUVERTES MODERNES.

nonce de gêne dans lea mouvements respiratoires. Cependant cette première impression ne tarde pas a s'ef* facer^ et la muqueuse s*habituant à ce contact , les vapeurs éthérées commencent à pénétrer largement à travers les bronches , dans les ramifications pulmonaires. Arrivé dans le poumon , Téther est rapidement absorbé , et il manifeste bientôt les premiers signes de son action. La chaleur générale commence à s'élever, le sang afflue vers la tète ^t la face rougit. Les signes d*une excitation gàiérale sont évidents; 1* individu s'agite et trdiit par le désordre de ses mouvements un état d'éréthisni&întéri^Ar. Vm\ est humide et brillant, kl vue est trouble , quelques vertiges et une certaine loquacité, indiquent déjà une action marquée sur le cerveau. Ce trouble de Torgane central de la sensibi* lité augmente et se traduit au dehors par une sorte de frémissement qui se propage dans tous les membres ; il est bientôt reùdu manifeste par l'apparition des premiers signes du délire^ L'âme a déjà perdu, sur l'ordre et la direction des idées , son empire habituel ; une gaieté expansive et loquace^ le rire indécis de l'ivresse, quelquefois des larmes involontaires, de légers cris, des sons inarticulés annoncent le désordre qui com'mence a envahir les fa<^ultés intellectuelles. C'est alors que des rêves d'une nature variable viennent arracher le sujet au sentiment des réalités extérieures , et le jeter dans un état moral des plus remarquables, dont la nature et les caractères seront examinés plus loin. Cependant Texcitation physique à laquelle l'in* dividu était en proie disparait peu à peu ; la face se décolore et pâlit , les paupières s'abaissent , presque tous les mouvements s'arrêtent ^ le corps s'affaisse et

ÉTHÉRISÀTION. 255

tombe dans un état de relâchement et de eollapsus complet* Un sommeil profond pèse sur l'organisme; les battements du cœur sont ralentis , la chaleur vitale sensiblement diminuée ; la couleur terne des yeux , la pâleur du yisage ^ la résolution des membres donnent à Findividu éthérisé Taspect d'un cadavre. Rien n'est effrayant comme ce sommeil, rien ne ressemble plus a la mort, consanguinéus lethisopor;'ei que de fois on a tremblé qu'il ne fût sans réveil !

C'est au milieu de ce silence profond des actes de la vie, quand toutes les fonctions qui établissent nos rapports avec le monde extérieur ont fini par s'éteindre, que la sensibilité, qui jusque4à avait seulement commencé de s'ébranler, disparait complètement, et que l'individu peut être soumis sans rien ressentir aux opérations les plus cruelles. On peut impunément diviser, déchirer, torturer son corps et ses membres ; l'homme n'est plus qu'un cadavre, c'est une statue humaine, c'est la statue delà mort. Et pendant cet anéantissement absolu de la vie physique, le flambeau de la vie intellectuelle, loin de s'éteindre , brille d'un éclat plus vif. Le corps est frappé d'une mort temporaire, et Tâme, emportée en des sphères nouvelles, s'exalte dans le ravissement de sensations sublimes. Philosophes qui osez nier encore la double nature de l'homme et l'existence d'une âme immatérielle, cette preuve palpable et visible suffira-t-elle à vous con* vaincre!

La durée de cet état extraordinaire ne se prolonge guère au delà de cinq à six minutes, mais on peut le faire renaître et l'entretenir en reprenant les inhalations après un certain intervalle, et lorsque l'individu

commence à redonner quelques signes de sensibililé.

Le réveil du sommeil anesthésique arrive sans phénomènes particuliers ; l'individu reprend peu à peu l'exercice de ses fonctions, il rentre en possession de lui-même sans ressentir aucune suite fâcheuse de ce trouble momentané de ses fonctions. Il ne consene qu'un souvenir assez vague des impressions qu'il a ressenties pendant le sommeil, et les rêves qui l'ont agité n'ont laissé dans sa mémoire que des traces difficiles à ressaisir.

Si, au lieu d'arrêter l'inhalation des vapeurs stupéfiantes au moment où l'insensibilité apparaît , on la prolonge au delà de ce terme , on voit se dérouler une scène nouvelle dont l'inévitable issue est la mort. Les orgfines essentiels à la vie ressentent à leur tour l'oppression de l'éther, qui franchissant dès lors la sphère des actions physiologiques, se transforme en un poison mortel. Nous n'avons pas besoin de dire que cette seconde période de l'état anesthésique n'a pu être étudiée que sur les animaux dans un but expérimental et scientifique. On a reconnu ainsi que, lorsque l'inspiration des vapeurs éthérées est poussée an delà du terme de l'insensibilité, l'abaissement de la température normale du corps est le premier signe qui trahisse l'envahissement et l'oppression des forces organiques. Bientôt la respiration s'embarrasse et s'arrête par suite de la paralysie des organes qui président à cette fonction ; le sang qui coule dans les artères devient noir et perd ses. caractères de sang artériel, ce qui indique l'état d'asphyxie et l'arrêt de ce phénomène indispensable à la vie qui consiste dans la transformation du sanaf veineux en sane artériel. Enfin le

cœur cesse debatlre ; la paralysie, qui a successivement atteint tous les organes importants de Téconomie, a fini par envahir le cœur lui-même, dans lequel, aux derniers instants de- la vie, les forces organiques semblent se réfugier comme dans le plus inviolable asile. Cette paralysie du cœitr est irrémédiable : c'est la mort.

Tels sont les effets généraux auxquels donne lieu rintroduction dans l'économie des vapeur éthérées. Pour iQÎeux apprécier maintenant les caractères spéciaux et. la .nature de cet état physiologique, il faudrait reprendre et examiner en détail chacun des traits de ce tableau. Mais une étude de ce genre exigerait des développements étendus qui ne sauraient trouver ici leur place* Nous ne considérerons que la moitié de la scène. générale qui vient d'être exposée, c'est-à-dire , cette période de Téthérisation que l'on pourrait appeler chirurgicale , dans laquelle la sensibilité et les facultés intellectuelles sont opprimées ou abolies, sans que la vie se trouve encore menacée. Nous n'examinerons même que quelques traits de cet ensemble, et, négligeant les effets locaux et primitifs de l'éther, laissant de côté la question ardue et controversée de la nature et du siège des troubles nerveux provoqués par l'anesthésie , nous nous bornerons a examiner rapidement les altérations que subissent, sous l'influence de l'état anesthésique , la swsibilité et les facultés intellectuelles.

M. Bouisson a consacré un des (neilleurs et des plus curieux chapitres de son livre à l'étude des modifications de la. sensibilité pendant l'éthérisme. En comparant tous les faits rassemblés aujourd'hui dans la

sdenoe et qui se rapportent a cette question , il établit que la peirturbation apportée par Tinspiration des vapeurs anesthésiques, dans Fexercice de la sensibilité^ peut se résumer en disant que cette faculté est sae^ cessivement ébranlée , décompoÊée et détruite.

Avant d'être abolie , la sensibilité commence i se troubler ,Jet c'est là ce qui donne lieu, selon M. Bonis* son, à la perversion que l'on remarque aux premiers instants de l'état anesthésique, dans l'ordre et le noode habituels des perceptions sensitives. Les impressions qui viennent ou dehors sont encore accusées, mais elles sont mal comprises et rapportées fautivement i des causes qui ne les ont pas produites. L'individu éthérisé perçoit en même temps ces sensations nonmiées subjectives^ c^est-à-dire qui n'ont pas leur cause pro* vocatrice dans le monde extérieur. €'ei^ ainsi que s'expliquent ces sensations particulières de frmd ou de chaud , de fourmillement , de vibrations nerveuses irrégulières qui parcourent les membres, sans que Ton puisse assigner à leur transmission une direction anatomique. Telles sont encore ces sensations composées, agréables et pénibles à la fois , que Lecat nommait hermaphrodites , et dont la nature est trop spéciale et l'appréciation trop personnelle, pour qu'il soit possible d'en donner une idée fidèle avec les seules ressources de la description. C'est pendant ce premier trouble apporté i l'exerdcé normal de la sensibilité que l'on observe quelquefois une exaltation marquée, de cette fonction. On sait que les malades que l'on opère après une administration insuffisante de l'agent anesthésique , témœgnent par leurs cris et leur agitation excessive que la sensi-

«TUtRISÀTlON. 250

Ulité, au lieu d*ètre suspendue, jouit au contraire d*un nouveau degré d'exaltation.

Le second ordre de modifications qui s'obserrent , selon l'auteur du Traité de la méthode aneethésique , dans Texereice de la sensibilité, consiste en un trouble apporté dans les relations habituelles des modes divers de cette fonction. Le lien naturel qui unit entre eux les modes particuliers, dont l'enseinble compose la sensibilité générale , se trouve momentanément inter^ rompu ou coupé. Cette observation pêrjnet de se rendre compte d'un certain nombre de faits bizarres et inexplicables en apparence, signalés parles praticiens. On sait, par exemple, que dans les premiers moments de réthérisation , le sens du tact peut être affaiUi de manière à ne plus apprécier la forme ou le poids d'un corps étranger, et néanmoins persister assez pour apprécier des pincements ou des piqûres, l'application de la chaleur ou du froid. Un individu, plongé daiis le sommeil anesthésique et insensible à ladouteur d'une opération chirurgicale , peut. Quelquefois percevoir et ressentir vivement la fraîcheur de l'eau projetée à la face. Au moment oà réoonbmie est indififérente aux causes les plus puissantes de sensations , elle peut ce* pendant apprécier des imiâ*essions très légi^res et presque insaisissables dans l'état normal. Oa cpnnalt le fait de ce malade qui , insensible a l'incision de ses tissus , accusait l'impression de froid produite par l'instrument d'acier qui divisait ses chairs. Lorsque la faculté d'apprécier la douleur a complètement dis*paru, l'exercice de certains sens peut encore persister ; on a la, dans la communication de M. Velpeau, à l'Aca* demie des sciences, l'observation de ce malade à qui ce

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chirurgien enlevait une tumeur placée près de Tordlle, et qui, tout à fait insensible àla douleur, entendait cependant le cric-crac du bistouri. Une dame, opérée par M. Bouisson d*un cancer au sein, entendait, sans souffiîr aucunement, le bruit particiiUer que produit le bistouri quand il divise les. tissus endurcis et squirrheux des tumeurs x^ancéreuses. Rien n'est plus commun que de voir dans les hôpitaux des individus insensibles, grâce à réther, à Taction des instruments d'acier, jeter des cris à l'application du feu. Les sujets éthérisés peuvent même donner, dans l'appréciation de ces nuances de la douleur, des preuves plus délicates et plus singulières entcore.- M. .Bouisson raconte qu'ayant eu l'occasion d'employer le bistouri et les ciseaux pour Tablatic»! d'un cancer de la joue , chez un sujet éthérisé , il remarqua que l'opéré était insensible au bistouri et cpi'il sentait les ciseaux. /

Après avoir été ainsi successivement ébranlée et désunie dans ses modes normaux, la sensibilité finit par s'éteindre complètement.. Selon M. Bouisson, son extinction totale coïncide avec la perte de l'intelligence. L'ipcapacité de sentir, ainsi artificiellement produite, est d'ailleurs absolue. Aucun excitant connu ne peut in réveiller; le fe;*, le feu, l'incision, la déchirure des tissus, rien ne peut provoquer, non seulement de la douleur, mais môtne une sensation quelconque. Les parties les plus irritables et les plus sensibles daos l'état normal, les nerfs, dont le seul, contact causerait dans l'état naturel des convulsions et exciterait des cris déchirants, peuvent être tordus, coupés, arrachés, sans qu'une oscillation de la fibre accuse la plus légère impression. Les bruits les plus perçants ne frappent

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point Torèille, la plus vive lumière trouve la rétine inaccessible, la section ou la division des organes rendus douloureux par suite d*un état pathologique , les douleurs viscérales qui se trouvent sous la dépendance d'une affection organique , les douleurs liées à Tacle de raccouchement, tout s'éteint dans ce silence absolu de la vie sensorielle. L'individu ne vil plus que d'utie existence purement végétative; frappés d'une déchéance temporaire, mais radicale, les sens ont perdu leur privilège de nous^ mettre en rapport avec le monde extérieur, ou plutôt ils sont désormais comme s'ils n'existaient pas. *

Le temps nécessaire pour amener cet état d'insensibilité absolue varie selon les sujets. En général, cinq à dix minutes d'inhalation d'éther sont nécessaires pour le produire; deux ou trois minutes suffisent avec le chloroforme. Quant à sa durée, ^lle n'excède guère huit ou dix minutes; mais, comme nous l'avons dit, on peut l'entretenir beaucoup plus longtemps en reprenant les inhalations à mesure que les effets paraissent s'affaiblir. Il est assez commun pour certaines opérations de voir maintenir le malade uue demi-heure SQus l'influence éthérique, et M. Sédillot a pu sans inconvénient prolonger cet état pendant une heure et demie.

La faculté de sentir n'est pas seule influencée par l'impression des anesthésiques ; les opérations de l'inteUigence et de la volonté subissent à deur tour des troubles très profonds. Examinons rapidement la nature çt les manifestations spéciales des altérations qui affectent l'iiitelligence sous l'influence de l'éther,

On ne s'est pas assez élevé, selon nous, contre l'indifférence avec, laquelle la philosophie a accueilli

202 DÉCOUTSATES MODBRIŒS.

jusqu'à ce jour les données empruntées i la physiologie. Aucun de nos philosophes modernes, même parmi les sensnalistes les plus prononcés , n'a essayé de soumettre ces faits à une étude sérieuse. En tout état de choses cette indifférence paraîtrait sans excuses ; mais en présence des faits apportés par la découverte de l'anesthésie elle est encore plus difficile à comprendre. Parmi les nombreuses formes que peuvent revêtir, sous Finfluence de l'étfaér, l'aliénation , l'altération , la suspension , le désordre , l'extinction des facultés de l'àme, un observateur familier avec les procédés de l'observation du moi , . saisirait aisément plusieurs vérités utiles au perfectionnement de la science de l'&me humaine. Sous l'influence des agents anesthésiques ; les relations normales de nos facultés sont troublées, le lien qui les rattache l'une i Tautre est interrompu ou brisé , elles sont réduites à leurs éléments primitifs, et il n'est pas douteux que l'observation puisse s'exercer avec profit sur cette dissociation spontanée, que l'on pourrait d'ailleurs produire et varier de cent manières. Les observations de cette nature seraient rendues ici éminemment faciles par suitede ce fait bien établi, que l'attention et l'observation de soi-même retardent les effets de l'éthérisation. Le fait de l'influence de l'attention sur le ralentissement des phénomènes anesthésiques est entièrement hors de doute. Cette influence peut aller au point de conserver l'intégrité de l'intelligence alors que la sensibilité est paralysée. Les journaux de médecine ont fait mention d'un jeune docteur qui se soumettait volontiers à l'éthérisation , en présence des élèves de l'hôpital de la Clinique et qui indiquait lui-même le

moment où il fellaii lui faire subir Tépreuve de Tinsensibilité; il voyait les instruments, suivait les détails ile répreuve, émettait des réflexions sur ce sujet et ne sentait rieb . < Quelques uns de nos malades , dit M» Sédillot, furent témoins insensibles de leur opération. Vous venez de diviser^ nous disaient-^ils, tel lambeau de peau , vous avez tiraillé telle partie de la plaie avec des épingles ; je le vois, mais je ne le sens pas (1). » M. Malgaigne cite le cas d'un malade qui, maître de ses idées , tout entier à lui et étranger seulement à la douleur, encourageait 1q chirurgien de la voix et du geste à poursuivre son opération « On a vu des individus plongés dans le sommeil éthérique s'enfoncer eux-mêmes des épingles dani^ les chairs et ne rien sentir* « Je n'ai jamais mieux apprécié , dit M. Bouisson , l'influence de l'attention et de la volonté, que sur un jeune soldat qui simulait une rnala*» die pour obtenir sa réforme» Je lui proposai de l'éthériser pour le mettre dans le cas d'avouer sa su« percherie. Il accepta l'épreuve , bien qu'il en comprit toute la valeur ; l'insensibilité fut produite^ mais TinteU ligence se maintint, et le rôle réservé de simulateur fut si bien conservé que le malade ne répondait qu^aux questions qui ne pouvaient pas le compromettre « »

Ainsi ^attention volontairement et fortement com centrée retarde la manifestation des effets de l'éther; cette circonstance permettrait donc à l'observateur de saisir plus aisément leur succession et leur enchaîne* ment, et d'appliquer avec fruit ces données à l^édaircissemént des faits psychologiques;

Cependant ce retard apporté à l'apparititin des effets

(1) DeVtnêeniibdUéprùduitepartbcMotofchnettCéthtTtpAl.

aiiesUiésiques n'est que le produit d'une éthérisation inconipiète. Quand raction de Tétlier est suiBsaimnent prolongée, les phénomènes suivent leur marche ordinaire, et lorsque Tabolition de la sensibilité est deve* nue complète, les facultés intellectuelles subissent à leur tour une perturbation profonde à Texamen de laquelle nous devons maintenant rapidement procéder* C'est encore le livre de M. le professeur Bouissoii qui nous servira de guide pour cette étude.

Les premiers effets de Télhérisation sur l'intelligence consistent, selon M. Bouisson, dans une exaltation passagère et d'un ordre particulier, pendant laquelle les idées se succèdent avec une rapidité incroyable. Les personnes chez lesquelles ona arrêté à ce moment des essais d'éthérisation, sont étonnées de l'activité et du développement inconnu qu'avait pris chez eux l'intelligence dont l'horizon semblait s'être subitement agrandi. Les idées se pressent et se précipitent, et comme la durée se mesure habituellement au nombre et à la succession des pensées , on croit avoir longtemps vécu pendant ces instants si courts. Remarquons, en passant qu'un etfet tout semblable a été noté par Humphry Davy comme résultat des inspirations du gaz hilarant.

Si l'action de réther,se prolonge, cette exaltation de l'activité intellectuelle s'accroît notablement, et certains; individus deviennent en proie à une excitation morale assez violente. On observe alors des rires désordonnés et une gaieté dont l'exagération touche au délire; d'autres fois les sujets donnent les signes d'une mélancohe subite ; des larmes involontaires s'échappent de leurs yeux • Cependant on observe plus frc-

ÉTHÉRISÀTICKK. 265

quemment une demi-ivresse; la physionomie revêt lès caractères d'une satisfaction vague et indécise, et les sujets ton^nt dans une sorte de contemplation béate qui ressemble à la fois à Tivresse et à l'extase. Il arrive enfin quelquefois que l'excitation morale est plus violente, et l'individu peut jse laisser aller à des démonstrations de colère ou de fureur qu'il faut contenir parce qu'elles deviendraient un obstacle à Texécution de l'opération chirurgicale.

Cependant, à mesure que réthà*isation fait des progrès, cette excitation s'ailaiblit et finit par disparaître; une sorte de voile couvre Tintelligence, qui semÙe tomber dans un demi-sommeil. Cette situation particulière et insolite, oii Tâme commence à perdre une partie de ses droits, tout en conservant la eonsciejice secrète de cette perte, est pour ceux qui l'éprouvent la source des plus délicieuses impressions. On a le sentiment d'une satisfaction infinie , on se sent emporté dans un monde nouveau, et la cause essentielle du bonheur qui transporte et qui saisit l^ âmes réside surtout dans la conscience de ce fait que tous les liens qui nous retenaient aux choses de la terre nous paraissent rompus : < li me semble, disait un individu en proie à une hallucination de ce genre, il me semble qu'une brise délicieuse me pousse à travers les espaces, comme une âme doucement emportée par son ange gardien. » Bien avant la découverte de l'anesthésie, M. Graniér de Cassagnac avait l'habitude de respirer de l'éther lorsqu'il voulait, en se procurant une de ces sortes d'extase, s'arracher au seii liment des pénibles réalités de la vie. Il décrit ainsi le sentiment que l'àuie éprouve : « Ce n*est pas seulement le 1. 23

vague bonheur de Tivresse ; cet état mérite plutôt le nom de ravissement^ parce qu'en effet on se sent ravi, transporté de la réalité dans Fidéal : le monde extérieur et matériel n'existe plus ; assis , on ne sent pas sa chaise; couché, on ne sent pas son* lit, on se croit littéralement en Tair. Mais si la sensibilité extérieure est détruite , la sensibilité intérieure arrive à une exaltation indicible. On s'attache à ce genre de bonheur ineffable et sans bornes. »

L'état transitoire qui vient d^ètre décrit, et qui d'ailleurs manque quelquefois, surtout si l'on fait usage du chloroforme, fait bientôt place au sommeil. L'action continue de Téther sur le cerveau, opprimant les forces nerveuses, provoque le repos artificiel de cet organe. C'est surtout pendant les premiers instants de ce sommeil qu'arrive le cortège étrai^e des rêves éthériques, dont l'absence s'observe très raretnent.

Rien de variable comme la nature des rêves provoqués par les inhalations anesthésiquês. fille parait déterminée , en général , par le genre d^occupations de l'individu , par les événements de sa vie , par les pensées qui le dominent habituellement. Gomme les songes amenés par le sommeil naturel, ils sont en rapport avec l'âge , les goûts ^ les habitudes de ceux qui les éprouventi L'enfant s'occupe de ses jeux , les jeunes gens rêvent la vie turbulente et agitée , la chasse « Vexercice en plein air, la jeune fille rêve à ses plaisirs, rhomme fait est dominé par les soucis de la vie ordi^ naire. tJn enfant^ que M. Bouisson oi)érait delà taille, se croyait dans son berceau « et recommandait a sa ihère de le bercer. tJn pêcheur ^ opéré par M. Blandio, broyiit tenir dans ses filets un bi*ochet monstrueux.

ÉTHiRlSÀTIOK. 267

Un soldat, auquel je voyais pratiquer récemment, par M. Âlquié, l'amputation de la cuisse, croyait assister à ^ la revue de son général , et se félicitait de la propreté de sa tenue. En Suisse, où prédominent les pensées religieuses , les idées de ciel et d'enfer se mêlent à chaque instant dans ces rêves. Au reste , les préoccu* pations religieuses jouent, en tous pays, un grand rôle dans ces d^aillances momentanées de la ruson. Beaucoup de chirurgiens ont eu l'occasion d'observer des opérés qui , couchés sur la table de torture , se croyaient transportés en paradis, et se plaignaient tristement à leur réveil d'être revenus parmi les hommes. Les rêves d'une nature plus chaudement co« lorée, et sur lesquels on a trop insisté au début de l'étbérisation , sont beaucoup plus rares qu'on ne l'a dit, ou du moins, comme le remarque fort bien M. Courty (1), ils n'arrivent point aux personnes élevées dans des habitudes de chasteté.

Cependant la nature des rêves éthériqiies n'est pas toujours liée au caractère, au genre de goûts et d'ha* bitudes des sujets. Il en est que l'on ne peut rapporter arien. Une dame, débarrassée par M, Velpeau d'ùi* tumayr volumineuse, s'imaginait rendre visite à la personne qui a fourni à M. de Balzac son typa de la femme de quarante ans. Comme on l'engageait à retourner cher elle : « Non, reprenait la malade, je reste ici. Dans ce moment on m'opère à la maison. A mon retocir je trouverai l'opération faite. » Une femme, opérée par le même chirurgien, se croyait suspendue dans l'atmosphère, entourée d'une voûte délicieusement étoilée. Une autre se trouvait au centre d'un

(i) De Vèmploi des moyens anesthésiques en chirurffie.

vaste amphithéâtre dont tou$ les gradins étaient gar- ^ nis de jeunes vierges d'une éblouissante blancheur. Il serait contraire à la vérité de prétendre que les songes qui acconripagnent le premier sommeil de réthérisme sont toujours empreints d'un caractère de félicité. Si, dans l'immense majorité des cas, les individus sont agités d'émotiotis agréables, on remarque quelquefois des rêves pénibles et qui ont tous les caractères du cauchemar. La préoccupation mo» raie qui domine les malades à la pensée de l'opération qu'ils ont à subir est probablement la cause des impressions tristes Irpi viennent assaillir leur esprit. En général, les sujets en proie à ces rêves pénibles se voient, <?omme dans le (cauchemar, en présence d' un but qu'ils désirent vivement atteindre sans pouvoir y panenir jamais. Un opéré s^imaginait être retenu captif et s'écriait: « Laissez-moi, je suis décidé à faire des révé- » lations ! » Un autre, qui ne pouvait supporter l'odeur de l'éther; rêvait qu'on voulait le forcer à le respirer, et pour se soustraire aux obsessions qui l'entouraient, il était contraint de se jeter dans un puits. Un troi- ^ème , qui détestait les calembours , rêvait que l'on mettait ce prix à sa délivrance. Dans bien des cas, d'ailleurs, la cause des songes pénibles qui tourmentent les malades se rapporte à l'acte de l'opération elle-mènae. L'individu éthérisé ne ressent aucune douleur ; cependant, comme l'activité de l'intelligence n'est pas chez lui entièrement éteinte, il conserve encore une vague conscience des impressions du dehors, et l'imagination travestissant et traduisant à sa manière les sensations obtuses provoquées par les manœuvres du chirurgien, sa souffrance indécise et confuse s'ex-

ÉTHÉRiSATION. 269

prime par un songe agité. 11 se croit poursuivi par des voleurs ou par des gens qui en veulent à sa vie ; son esprit est en proie aux plus sombres images , il rêve de totirments et de supplices. Un ouvrier opéré par M. Simonin voyait le ciel en feu et poussait des gémissements. Un malade, à qui l'on venait d'ouvrir un abcès, n'avait pas cessé de jeter des cris pendant toute la durée de l'opération. Comme on l'interrogeait sur la cause de cette agitation : < Je ne souffrais point, répondit-^il , mais un de mes camarades m'a cherché querelle et a voulu me frsq)per; je le repoussais, et c'est probablement en faisant ces efforts que j'aurai crié. s> M. Martin, de Besançon, pratiquait à un homme l'amputation du doigt, après l'avoir placé sous l'influence de l'éther ; au premier coup de bistouri, le malade fait un tel effort pour se soulever , que deux hommes peuvent à peine le contenir; il s'agite, s'anime, vocifère contre l'opérateur, lui demandant ce qu'il veut faire à son doigt. L'opération' rapidement terminée, il semble revenir d'un rêve pénible; on l'interroge sur ses sensations. « Ah ! je n'en sais trop rien , dit-il ; je croyais qu'on s'amusait autour (le mon doigt, et cela me contrariait beaucoup. » Une jeune fille, opérée par le même chirurgien d'une hernie ombilicale , est prise , pendant les premiérjes inhalations de l'éther, de symptômes hystériques d'une effrayante intensité, grincement de dents, contraction permanente des poings, tremblement convulsif de tout le corps, face animée, cris déchirants , plaintes profondes, marques de désespoir. La malade se croyait en enfer ; elle déplorait son malheur , et maudissait ceux qui l'y avaient entraînée. « Ah mon Dieu ! s'écriait-

270 DÉCÛUVBMBB MOURNES.

elle ! iib mm Dieu ! m*y voUi. Je brûle, je brûle ! et $ans avmr jainiÛ9 Vespérance d'en sortir ! »

Gepeoâant, i la dernière période chirurgicale de Taction de Vélher, lorsipie le sommeil est devenu plus profond, les songes. eux*mémes ne sont plus possibles. L'engourdissement, qui a successivement envahi tous les organes de la sensibilité, s*étend ei^n $ur yàme tout entière. L'être intelligent s'efface et s'anéantit sous l'influence oppressive de l'agent qui maîtrise Véconomie. Aucun des actes par lesquels rintelligence se manifeste ne peut désormais s'accomplir, et d'un autre côté, comme la sensibilité elle«mëme a précédemment disparu, l'homme devient, au milieu de ces étranges circonstances, un être sans analogue dans la nature entière, uiie chose sans nom, que le langage est impuissant i définir, parce que rien, jusqu'à ce moment, n'avait pu £aire soupçonner son existence.

Il est difficile de déterminer exactement quel genre d'impression subit la mémoire sous l'influence des agents anesthésiques. Quelquefois les malades se rappellent exactement les impressions qu'ils ont éprouvées, et les racontent avec les plus grands détails. D'autres fois ils ont tout oublié et ne peuvent rendre compte de leurs rêves , bien que l'existence de ces derniers ait été rendue manifeste par leurs gestes et leurs paroles. En général, la mémoire est affai- Uie, et alors même que les malades peuvent, immédiatement après Ti^ralion, raconter exactement leurs songes^ ce souvenir est lui-même fugace, et si', quelques heures après, on leis engage à renouveler leur narration, ils déclarent savoir tout oublié. Enfin il arrive souvent que les malades, pendant le cours des opéra-

ÉTRimsATiOTr* 271

lions, accusent, parleur agitation et leurs cris, l'exis* tence de la douleur, et qu'à leur réveil ils affirment n*avoir rien senti. On a beaucoup discuté à cette oc* easion pour décider si dans ce cas la douleur était réelle ou si elle était simplement un effet de Timagi-nation. Il nous parait établi que dans ces circonstances la douleur a positivement existé, et que son souvenir seul fait défaut. Lorsqu'on entend les cris, quand on est témoin de l'anxiété de certains oJ)érés, il est difficile d'affirmer qu'il n'y ait point eu de douleur. M. Sédillot, M. Simonnin et M. Courty ont donné des preuves, selon nous sans réplique, delà vérité de ce fait. Le retour de l'intelligence coïncide ordinairement avec celui de la sensibilité; il le précède dans quelques cas plus rares. Alors la sensibilité reparait pendant que le trouble de l'intelligence persiste encore, et les signeà d'un léger délire se prolongent assez longtemps après le retour de la sensibilité. Cependant il est difficile de soumettre à des règles fixes ces sortes de relations physiologiques qui varient avec les circonstances et selon les individus.

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