MORTS
PCOPORTlOff DES MOKTS.
62 sur 100 &9 sur 100 hk sur 100 36 sur 100 38 sur 100
j> Ce tableau montre, [dit M. Simpson, qu'en prenant la mortalité, la plus faible dans les amputés sans éther, c'est-à-dire les amputés de l'hôpital de Glascow, l'emploi de Téther animait pu sauver 11 pour 100 de plus parmi les malades qui ont guéri. »
Ces résultats suffisent pom* constater le progrès
immense qu a fait la chirurgie par l'emploi des agents
anesthésiques. 11 serait a désirer que l'on fit, dans I. • 2/4
nos grands hôpitaux, des relevés concernant toutes les opérations, analogues à ceux que M. Simpson a dressés pour les amputations ; nous ne doutons pas qu'on n'arrivât à des conclusions toutes semblables. Un relevé de ce genre, fait par M. Roux à THôtel-Dieu, a établi que la mortalité, qui, à la suite des grandes opérations, était du tiers, n'a plus été que du quart à la suite de l'application de la méthode anesthésique« M. Bouisson a fait un relevé de ce genre sur ses propres qiérations. Sur 92 midades opérés sous l'influence de l'étfaer oudu chloroforme, il n'a eu que A morts à regretter. Si Von rapproche ce résultat remarquable du chiffre qui représente la mortalité des opérés dans les hôpitaux de Paris, on sera disposé a reconnaître sans peine l'influence heureuse exercée sur la pratique chirurgicale par la méthode américaine (1). Il est bon d'ajouter que, d'après l'observatioii de tous les chirurgiens actuelâ , tes suites des opérations présentent moins de gravité depuis l'emploi des inha* lations anesthésiques » et que les plaies des amputés marchent plus vite vers la guérison^ On est frappé, en Usant les détails du relevé donné par M» Bouisson ^ de la promptitude avec laquelle certains de ses opérés ont guéri. Un intervalle de six^ de huit et de dix jours a suflB pour permettre le retour à la santé « dans des cas où la guérison exige en moyenne vingt jours et au delà» La plupart des amputations et des ablations
(1) Uoecirconataaeeiful peut ti|llH|aer M iMwrciit rémltat, e*ot que les mîilades, certaiof aigoOrd'Hui d*âvUer le ddulMr, le décident plui prouIplciitauU subir les ôjiénitioiis ; celles-ci, ne s*eKécttUttl plu» dès lare cliet des individus épuisés par les fatigues de sonlf^nces prolongées, offrent des tbaaws plus avantagcascs en feviMtr de l« guériioo.
ÉTWSniSATiON. 279
de tumeurs ont guéri dans un délai de dix à quinze jours, et une amputation de bras n*en a exigé que six. L'expérience des autres chirurgiens confirme les données tirées de la pratique de H. Bouisson. Il est reconnu que remploi des anesthésiques abrège le temps de la convalescence chez les opérés. M. Delavacherie , de Liège, s'est adonné particulièrement i la recherche de ce genre de vérification. De tous les faits recueillis et analysés parce chirurgien, il résulte que l'influence de l'éther dans les opérations a toujours été heureuse ; que les plaies marchent vers la cicatrisation après l'emploi de l'éther, comme chez les sujets qui ont été opérés sans son aide, et que s'il existe une différence, elle est en faveur de ceux qui ont été éthérisés; enfin, que la gqérison n'a jamais été moins prompte , et que quelquefois elle l'a été davantage (1).
Les chiffres et les faits établissent donc , d'une manière péremptoire , l'utilité de la méthode anesthésique. Elle a abaissé, dans une proportion notable, le chiffre de la mortalité des opérés ; ainsi elle a atteint ce grand résultat , de prolonger dans une certaine mesure la durée moyenne de la vie. On peut donc hardiment avancer, à ce titre, que l'éthérisatioq est une des plus précieuses conquêtes dont la chirurgie se soît enrichie depuis son origine.
Mais réthérisation ne participerait pas de la nature des découvertes et des créations humaines , si quelques inconvénients ne se liaient à son emploi, si à côté de ses avantages on ne pouvait signaler quelques dangers plus ou moins graves , si un peu
(i) Oburvaiions tl réftwhm sur les eftts an vapeurs d'éther^ Li^,lS&7,
d'ombre ne se mêlait à sa bienfaisante lumière. Nous ne devons et nous ne voulons dissimuler en rien cette face de la question. Il importe que les dangers qui peuvent résulter de l'emploi de Tanesthésie soient bien connus, car, ainsi qu'on l'a fait remarquer, si ces dangers existent, ils .sont d'autant plus graves qu'ils empruntent l'apparence d'un bienfait. Disons-le donc sans détour, les inhalations d'éther ont provoqué plusieurs accidents sérieux , les inhalations de chloroforme ont quelquefois amené la mort. La gravité de ce sujet nous oblige à Texaniiner avec quelques détails.
Ce n'est que plus d'un an après la découverte et l'emploi général de la méthode anesthésique que s'est élevée la question du danger qui peut se rattacher aux inhalations stupéfiantes. Des milliers de malades avaient déjà éprouvé les avantages de l'anestliésie et en bénissaient les bienfaits, lorsque quelques accidents signalés en Angleterre à la suite de l'administration de réther vinrent troubler la sécurité parfaite dans laquelle les chirurgiens avaient vécu jusqu'à cette époque. Disons-le cependant, ces premiers faits étaient évidemment mal interprétés, et les craintes qui s'élevèrent alors étaient marquées au coin d'une singulière exagération.
Le premier événement fâcheux attribué à l'emploi de réther fut publié à la fin de février 1848, par la Gazette médicale de Londres, Il s'agissait d'un jeune apprenti , âgé de onze ans, nommé Albin Burfitt, qui avait eu les deux cuisses saisies par l'engrenage d'une mécanique. Il en était résulté une fracture avec une telle dilacération des parties molles que l'amputation fut jugée indispensable. Elle fut pratiquée par M. New-
' «■J ' L » w ^. 1 ■ iK i i y ^^^^iaii^siT
KTHRRISATION. 281
mai), te 23 février 18A8. Malgré l'usage des inlmhilioos éthérées, le jeune iimiade ressentit beaucoup de douleur dans les premiers temps de l'amputation. Après l'opération, il tomba dans un état de prostration profonde et mourut trois heures après. La mort du jeune Burfitt ne pouvait évidemment se rapporter à l'actioa de l'éther; les graves désordres dont l'économie avait été le théâtre , les douleurs excessives que le sujet ressentit dans les premiers instants de l'opération, et qui d'aiUeurs s'expliquent par ce fait que le cliirurgien avait opéré pendant la période de l'excitation éthérée, c'est-4-dire dans un .moment où^ comme nous l'avons vu, la sensibilité est notablement accrue, l'épuisemei^t nerveux qui avait été la conséquence de l'ébranlement profond imprimé à Torganisme , rendaient suffisamment compte de cette mort. Aussi ce £ait ne caùsa-t41 qu'une assez faible sensation.
lien fut autrement d'un événement semblable arrivé quelques jours après. Le 18 mars, une enquête fut ouverte devant le coroner du comté de Lincoln , à l'occasion de la mort d'une jeune femmé« nommée Anne Parkisson, survenue trois jours après l'emploi des inhalations d'éther. Ce fait fut porté devant les tribunaux, et le coroner décida que l'opérée était morte « par l'effet delà vapeur d'éther qu'on lui avait fait respirer. » Mais un jury plus compétenteût tenu compte^ pour absoudre l'agent incriminé, de l'état naturel de faiblesse de la malade, de la longueur de l'opération , des phénomènes nerveux qui l'avaient suivie et surtout des faits que révéla l'autopsie cadavérique.
Le dernier cas de mort signalé à celte époque en Angleterre, comme consécutif à l'administration del'étlior, I. 2/i.
282 DÉCOUVEUTBS HfODERNES.
«st celui d'un homme âgé de cinquanteMleux ans, nommé Thomas Herbert, opéré de la taiUe par M , Roger Nunn, chirurgien de l'hôpital de Golchester, à Easex, et qui mourut cinquante heures après Topération. Ici la (aille avait été,pratiquée chez un sujet épuisé, et nous n'ayons pas besoin de dire que Von a vu cent fois, après la cystotomie , la mort par épuisement nerveux arriver dans un délai beaucoup plus court , sans que Ton eût fait usage des anesthésiques (1).
En France» aucun cas de mort règlement imputable à réther n'avait été signalé avant le fait observé à THâtel-Dieu d'Auxerre, le 10 juillet 18&7, sur un ouvrier bavarois, âgé de cinquante^sinq ans, affecté d'un cancer au sein , et qui mourut pendant l'opéra* Uon même, avec des signes évidente d'asphyxie. Le défaut de surveillance dans Vadministration de Téther, qui fut employé de manière à amener probablement Tasphyxie par privation d'air, et en outre l'insuffisance des moyens mis en usage poup ramener le malade à la vie, marquent suffisamment la cause de cette mort.
Aussi jusqu'à la fin de 18i8, les dangers liés à l'emploi des anesthésiques restèrent^ls enveloppés de beaucoup de doutes. Parmi tous les cas de mort attribués à réther, il n'en était pas un seul dans lequel on ne pût attribuer à une autre circonstance la cause des accidents, et ces événements, perdus d'aiQeurs au milieu* d'une masse innombrable défaits contraires, n'avaient eu d'autre résultat que d'inspirer aux chi-rurgiens une réserve prudente dans l'administration
(i) La mtaier^iUoiis^appliqne au cas de mort signalé à la m^me époque par M, Roel, de Madrid.
d*u»e subalanee qui, employée sans! âiscemement, pouvait amener de fâcheux mécomptes. Mais la sctee changea & Vapparition du cblordbrme. Deux mois s'étaient i peine écoulés depuis que M, Simpson avait fait connaître sa découverte , lorsque quelques événe*ments fupettes vinrent réveiller les premières alarmes, I^ rapidité avec laquelle le chloroforme exerce son ac* tion, fusait assez con^rendre qu-il agit à la mamère des substances vénéneuses et qu'oitre des mains inexpéri* montées ou inlmbiles, il pourrait provoquer de dan^ gereux accidents. M, Sédillot le comprit le premier et le S6 janvier 1848 , dans 4a séance de l'Académie de médecine , il communiquait ses craintes aux chirurgienSt Ses prévisions ne tardèrent pas A se réaliser. Qudques faits observés d*abord en Angleterre et bientôt iqprès en France vinrent jeter kut la question de sinistres lumières. U ne s'agissait plus de ces cas pro*blématiques offrant à la discussion d'inépuisables ressources ; il ne s'agissait plu«, comme avec l'éther, de morts survenues quelques heures ou quelques jours après l'administration des vapeurs anestbésiques ; c*est pendant la durée de l'c^ration et sous le couteau du chirurgien que les individus avaient expiré; com» mencée sur un malade, l'incision s'était achevée sur un cadavre. La mort même était arrivée quelquefbis avant le commencement de l'opération et lorsque le malade respirait encore les vapeurs anestbésiques; avant que la main du chirurgien fût armée , l'mdi* vidu était tom^bé comme frappé de la foudre.
Une longue et remarquable discussion s'est élevée, comme, nous l'avons dit,i l'Académie de médecine, A l'occasion des cas de mort attribués à Taetion du ehlo*
rof<H*in6. M . Malgaigne a exposé avec beaucoup de soin dans son rapori tous les détails de ces faits qu'il serait hors àe propos de reproduire ici. On sait déjà que les conclusions du rapporteur, adoptées par l'Académie, ont mis hors dé cause le chloroforme et absous cet agent des revers qui lui étaient attribués. Cette sentence est loin cependant d'avoir rencontré, au sein du public médical, une approbation complète, et Von nous permettra de rappeler brièvement les olh jections principales qui ont été présentées contre les termes et les conclusions du rapport.
Parmi tous les faits qui sont devenus le texte de la discussion académique, M. Malgaigne n'en admet que trois dans lesquds la mort soit positivement imputaîile au chloroforme. Les autres cas s'expliquent , selon lui, soit par l'asphyxie , smt par des morts subites déterminées par certaines lésions organiques dont les individus étaient affectés.
Ranger dans la catégorie équivoque des morts subites la plupart de ces faits , est un faux-fuyant qui , en général , a paru d'assez mauvais goût. Si les sujets qui ont succombé portaient des lésions organiques suffisantes pour amener subitement la mort , elles devaient sauter aux yeux du clinicien le moins exercé ; comment se fait-il dès lors que personne n'ait su les diagnostiquer d'avance ? Si ces altérations avaient présenté une certaine gravité;, le praticien n'eût pas manqué de les reconnaître, et dans ce cas il se fût dispensé d*agir. Sans doute , chez quelques uns de ces malades , certaines dispositions individuelles ont pu seconder l'action létfaifère du chloroforme; mais il n'y avait rien là qui menaçât directement et actuellement leur
vie. D'ailleurs , dans tous les autres cas , les sujets jouissaient d'une santé parfaite , et ne se présentaient que pour subir des opérations insignifiantes : deux venaient se faire extraire une dent, le troisième arracher un ongle , le quatrième inciser un petit abcès , le cinquième ne respirait le chloroforme que pour se procurer un état d'ivresse. Il faut évidemment une certaine complaisance pour affirmer que tous ces individus étaient sous l'imminence d'une mort subite.
Il est tout aussi difficile d'admettre, avec M. Malgaigne , que la plupart des cas de mort analysés dans son rapport puissent reconnaître pour cause l'asphyxie. Il n'existe point, selon nous, de cause d'asphyxie qui amène la mort en deux ou trois minutes ; il n'est pas dans la nature do l'asphyxie de tuer aassi soudainement, et surtout de résister à toute la série si bien entendue des moyens que Ton s'est hâté de mettre en œuvre pour la combattre.
Ainsi il était plus simple , et en même temps plus conforme aux faits , de rapporter ces diverses moi'ts à une action toxique propre au chloroforme. C'est ce qu'a parfaitement démontréM. Jules Guérin. Dans une argumentation remarquable i le savant académicien u inis hors de doute l'action toxique qui caractérise ce composé. Il a montré qu'à certaines doses le chloroforme produit* nécessairement et inévitablement la mort, et qu'etnployé à la dose ordinaire il peut rencontrer, dans certaines dispbsi lions individuelles et dans quelques états physiologiques particuliers , des conditions suffisantes pourprovoquer une issue funeste. Il faut donc regretter que M. Malgaigne, et à sa suit(»
l'Académie de médecine, aient voulu trouver, dans là plupart des cas, la cause de la mort en dehors de Tagent anesthésique.
Au reste , les faits n*ont pas tardé à fournir à ces vérités une triste confirmation. Parmi les accidents signalés en France depuis la discussion académique, il en est peu qui montrent avec plus d'évidence les dangers du chloroforme , que le fait si loyalement publié par M. Barrier, chirurgien 3e l'Hôtel-Dieu de Lyon(l). Ce fait répond à tous les arguments invoqués en fa* veur du chloroforme. Il démontre, en effet, que cette substance, administrée par une main habile, employée à la dose normale chez un sujet placé dans les meilleures conditions de santé , et pendant un temps qui ne dépasse pas la limite ordinaire, enfin suivant un mode qui permet à l'air de se mêler suflSsanunenl aux vapeurs, peut occasionner la mort, et la mort sans asphyxie. On peut citer au même titre le fait, tout aussi probant, rapporté par M. Confevron, deLangres, dans le numéro du 20 octobre 18A0 de la Gazette médicale. Une dame de trente-trois ans, madame Labrune, soumise pour l'extraction d'une dent aux inhalations du chloroforme , tomba comme foudroyée dès les premières inspirations* Ce fait est d'autant plus concluant contre le chloroforme, qu'une année auparavant cette dame avait été soumise, sans aucun accident, à l'action des vapeurs d*éâ)er pour une opératioirdu même genre. Nous pouvons citer encore un fait semblable arrivé k Westminster le 17 février 1849, Il s'agit d'un ouvrier maçon , âgé de trente^-six ans, soumis iî l'amputation
(I) GaztUe méâicate de Paria , 4840, p. 415.
ÉTHÉHISATION. S87
du gros orieil, et qui succomba quelques instants après l'opération , dix minutes après avoir été soumis aux inhalations du chloroforme. Toutes les précautions nécessaires avaient été prises par le chirurgien , et les soins les mieux entendus furent mis en œuvre pour conjurer l'issue fatale. Aussi le jury, devant lequel fut portée cette affaire , rendit-il le verdict suivant : c Le décédé Samuel Bennet est mort du chloroforme eanvênahlement mdministré. » Le coroner qui for* mula cet arrêt ne se doutait gû^e qu'il tranchait avec son bon sens une question qui divisait depuis un an toute la médecine en deux camps opposés.
Ainsi, dans un certain nombre de cas , le chloroforme a amené la mort, soit par Toubli des précautions nécessaires pendant son administration, soitpar l'existence, chez les individus, de certaines affections organi-* ques, soit enfin par suite de l'action propre que Von ne peut s'empêcher de reconnaître au chloroforme, action que certaines idiinyncrusiei rendent accidentellement plus grave« Faut^il cependant, d'après ce petit nombre de réultats malheureux , et en regard du nombre im« mense de faits contraires > renoncer aux bienfaits de la méthode anesthésique , et la bannir sans retour de la scène chirurgicale f II y aurait de la folie à le pré** tendre» Autant vaudrait renoncer aux machines à va* peur^ à cause des désastres qu'elles ont souvent provoqués , aux chemins de fer, en raison des malheurs qu'ils ont pu produire* Il faudrait abandonner, aU même titre, tous ces agents liéroiques de la médecine interne, qui rendent tous les jours à rhumânîté des services immenses, et qui ne sont pas sans avoir provoqué sans doute quelques résultats semblables. Si Ton dres-^
288 DÉCOUVERTES MODERT^ES.
sait pour ropium, pour le quinquina, poui* la saignée, pour les purgatifs, pour Téraétique, un relevé pareil à celui que Fou a dressé pour le clilorofanne et Té^ ther, nul doute que Ton ne dévoilât un plus triste nécrologe. .Voudrait-on , pour cela , répudier ces médicaments précieux? Assurément ce n'est pas ainsi qu'il faut entendre le progrès scientifique. Le progrès consiste à tenir compte de ces accidents fâcheux pour surveiller, pour perfectionner, pour régulariser remploi de ces divers moyens, qui à côté de leurs avantages ont aussi leurs dangers , et qui n'offrent ces dangers que parce qu'ils ont ces avantages; une substance ne peut jouir, en effet, d'une certaine efficacité thérapeutique qu'à condition d'exercer sur l'économie une action plus ou moins in'ofonde. L'art réside à diriger convenablement l'exercice de cette action pour le faire tourner ^u profit de la science et de rhumaiiité. Au reste, la question de^ dangers de la méthode auesUiésique est complexe , et , comme le remarque avec beaucoup de raison M. ffouisson, il est nécessaire, pour la résoudre, de distinguer entre les agents ânesthésiques et la méthode elle-même. Il n'est pas douteux que les substances douées de la propriété d'anéantir la sensibilité de nos organes ne trou* vent dans cette propriété même la source de certains périls. Mais les chances dangereuses ne sont pas les mêmes pour le chloroforme et pour l'éther. L'emploi de l'étfier sulfurique n'exi^ose évidemment à aucuns périls sérieux ; les cas de morts attribuées à cette substance sont peu nombreux et tous susceptibles d'une discussion victorieuse. L'anesthésie obtenue au moyen du chloroforme présente moins de
sécurité; mais Texpériencea maintenant parfaitement renseigné les chirurgiens sur les règles qui doivent présider à son emploi. Pour les opérations graves et de longue durée , dans lesquelles Fétat d*ane$thé$ie doit être prolongé longtemps ; chez les enfants et chez les vieillards, chez les sujets affectés de lésions organiques du coeur ou des poumons, chez les individus d'une constitution faible ou épuisée par une longue maladie, enfin chez les personnes d'un tempérament nerveux et irritable , le chloroforme est formellement contreindiqué. Ces règles d'élection entre Tétheret le chloroforme , pratiquées aujourd'hui dans nos grands hôpitaux, ont permis d'éviter le retour de ces événements regrettables , qui ont donné un si triste retentissement aux débuts du chloroforme dans l'arène chirurgicale.
Il est bon de remarquer d'ailleurs que, par suite de Tattention générale dirigée en ce moment vers les études de ce genre , il y a lieu d'espérer que l'on parviendra à découvrir , parmi les agents anesthésiques actuellement connus, ou bien chez d'autres substances non encore signalées , un produit nouveau dont l'action tienne le milieu entre celles de l'éther et du chloroforme , et qui permette de jouir des avantages du premier, tout en évitant les dangers auxquels le second nous expose (1).
(i) Biea que l'éther et le chloroforme soient les seuls composés env* ployés en chirurgie, on connaît étéjà plus de trente substances jouissant de la propriété anesthésiques; le travail de M. Nunneiey, publié eo A9gleterre, en 18A9, sous le titre de : On anesthmia and aneêthmne suk» stances generally^ contient sur ce sujet des indications très utiles à oontiil* ter. Les substances auxquelles M. Nunncjey accorde la propriété stupé- I. 25
SOO DÉCOUVERTES MODERNES.
Les inconvénients qui peuvent se rattacher à remploi des agents anesthésiques actuellement connus ne prouvent rien cependant contre Futilité de la méthode elle-même. L'anesthésie a amené dans la chirurgie un progrès éclatant , puisqu'elle a diminué , dans une proportion notable, les chances de mort à la suite des grandes opérations ; appliquée avec discernement et pai" des mains prudentes, elle jouit de toute Tinnoeuité que l'on réclame des procédés de l'ordre thérapeutique. On ne peut exiger, en effet , de la contingence des faits vitaux autre chose que la probabilité numérique ; or cette probabilité est portée ici à un degré si avancé ^ qu'elle assure toute sécurité . à la confiance du malade et toute liberté à la conscience du chirurgien. Au mois de mars 1850, c'est-à-dire, un peu plus de trois ans après l'introduction des anesthésiques dans la pratique chirurgicale, M. Roux estimait à cent mille le nombre d'individus soumis , en Amérique et en Europe, à l'action de l'anesthésie , et sur ce nombre immense de cas, on avait eu à peine douze ou quinze malheurs à déplorer. Depuis la fin de Fannée 18&6, MM. Roux et Velpeau ont pratiqué chacun six cents fois Féthérisation ; mille ou douze cents individus ont été anesthésiés par leurs mains , et aucun de ces chirurgiens n'a été témoin d'un événement fatal. Ces chiffres suffisent certainement pour dissiper les appréhensions qu'ont pu laisser dans l'esprit du public les tristes événements que nous avons dû men-
fiante la plus marquée et la plus innocente »ont i Téther suirnriqne, Ict carbures d*hydrogène gazeux ; et parmi eux : le gaz de réclairage ordinaire, IVther clilorliydriqae, l*éther ltydro-l)romique , le cfaloro- Corme » le dUorare de gai otéfiant et le dilorure de carbone.
ÉTHÉRlSATiON. 291
tionner. Il suffirait d'ailleurs, pour faire évanouir les dernières craintes , de rappeler une observation présentée par M. Velpeau à l'occasion de ces faits, « Ces cas malheureux, dit ce chirurgien, ne se sont rencontrés que dans la pratique privée : aucun des opérateurs en renom n'a eu à en déplorer de semblables. Les hommes qui sont à la tète des grands hôpitaux de Saint-Pétersbourg, dç Moscou, de Berlin, de Vienne, de Boston, de New-York, de Philadelphie, de Londres, de Dublin, d'Edimbourg, de Montpellier, de Strasbourg, de Paris, n'ont rien observé d'analogue. J'ai mis en usage l'éthérisation , soit à l'hôpital, soit dans ma clientèle particulière, plus de cinq cents fois, et jamais il n'en est rien résulté de sérieux pour mes malades. M. Roux , dont je ne crains pas d'invoquer ici la grande autorité , n'a pas été moins heureux dans un nombre peut-être encore plus considérable de cas. La parfaite innocuité de l'éthérisation s'est également maintenue i l'hôpital Saint -Louis, à l'hôpital Saint-Antoine, i l'hôpital des Enfants, à l'hôpital Necker, à l'hôpital de la Pitié , à l'hôpital des Cliniques , à l'hôpital Cochin , au Val -de -Grâce, à Bicêtre, etc., «itre les mains de MM. Malgaigne , Jobert , Nélaton » Marjolin , Lenoir , Denonvilliers, Guersant , Laugier, Michon , Chassaignac , Maisonneuve , Gosselin , Baudens, etc. Dans presque tous les établissements sanitaires, les médecins et les accoucheurs ont, en outre, fait usage de l'éthérisation un grand nombre de fois , et toujours impunément ; ensuite une foule d'étudiants en médecine, la plupart des médecins de Paris, des sociétés médicales tout entières, voulant
voir individuellement ou collectivement par euxmêmes ce que produit l'inhalation de Téther ou du chloroforme, se sont soumis à Véthérisation , les uns une ou deux fois seulement, les autres un grand nombre de fois. En est -il résulté un seul accident notable? Avec une expérience si vaste, en présence d'une masse si imposante de faits aussi constamment heureux, n'est -il pas permis de se demander par quelle fatalité des revers fâcheux ne se sont attachés à Véthérisation qu'entre les mains d'hommes qui en avaient peu l'habitude, qui n'ont eu que de rares occasions d'invoquer son concours ? »
Ajoutons enfin que l'on voit poindre en ce moment à l'horizon de la science, une nouvelle forme d'administration des agents anesthésiques , qui ferait évidemment disparaître la plupart des inconvénients généraux de la méthode , et qui constituerait pour elle un immense progrès. Nous voulons parler de YaneHhésie locale^ dont plusieurs chirurgiens commencent à s'occuper sérieusement. Le chloroforme employé en frictions sur les parties malades a donné quelquefois d'excellents résultats pour combattre les douleurs internes dalis les affections rhumatismales et dans quelques états analogues. Ce mode d'emploi des substances anesthésiques a donné l'idée d'en tirer parti pour les opérations chirurgicales , et l'on a essayé , à l'aide de frictions avec le chloroforme, d'engourdir exclusivement la partie destinée à subir une opération douloureuse, sans faire participer l'économie tout entière â l'élat grave et pénible dans lequel on est forcé de la placer par la méthode ordinaire. On comprend tous les avantages , toute l'importance de cette nouvelle ap-
plication de Fanesthésie. Si Ton parvenait, en effet, à rendre isolément insensible la partie du corps sur laquelle l'opération doit être pratiquée , on échapperait aux difficultés et aux dangers auxquels on s'expose par les procédés suivis aujourd'hui, ^individu resterait tout entier maître de sa volQnté et de sa raison, il pourrait se prêter aux mouvements et aux manœuvres du chirurgien , il ne serait plus conrmie un cadavre entre les mains de l'opérateur, ^insi la sûreté de l'opération , la confiance du chirurgien et aussi la dignité humaine gagneraient à cette heureuse modification. On étendrait en même temps l'application de l'anesthésie à bien des cas où elle ne peut être mise en œuvre. On sait que la plupart des opérations qui se pratiquent vers la bouche ou du côté des voies aériennes ne peuvent être faites avec le chloroforme ou l'éther, parce que Ton redoute avec raison que le sang ne pénètre dans les voies aériennes et ne provoque l'asphyxie. Il est encore certaines opérations qui exigent le concours actif, l'attention, la participation du malade, et qui ne peuvent par conséquent s'accomplir dans l'état de sommeil éthérique. Enfin, il existe un très grand nombre de cas dans lesquels l'opération est d'une si faible importance, que l'on juge inutile et même irrationnel d'éthériser les malades; dans ces dernières circonstances, lorsqu'il ne s'agit, par exemple, que d'un coup de bistouri à donner , les malades pourraient encore jouir du bénéfice des procédés anesthésiques. Mai& si les avantages immenses de l'anesthésie locale sont de toute évidence, les résultats qu'elle a fournis jusqu'à ce jour sont loin de se tenir à la même I. 25.
hauteur. L'expérience a montré que Téther et le chloroforme, employés localement en vue d'une opération chirurgicale, échouent de la manière la plus complète. Heureusement quelques autres liquides paraissent offrir plus de ressources, et la liqueur des Hollandais, et mieux encore Véther chlorhydrique chloré^ ont donné à M. Aran des résultats qui permettent d'espérer un certain succès* Toutefois la question est née d'hier, et il est encore difficile de savoir quelle place il faudra lui assigner dans l'avenir parmi les perfectionnements de la méthode générale.
Cependant cette tentative dût-elle échouer et la méthode anesthésique fût-elle destinée à rester contenue dans les limites où Jious la voyons aujourd'hui, elle n'en mériterait pas moins l'admiration, l'enthousiasme qu'elle a excités partout, etlaplace brillante qu'il convient de lui assigner parmi les créations de la science moderne. Cette appréciation ne semblera pas exagérée, si nous rappelons, pour résumer cette étude, les résultats généraux dont elle a enrichi l'humanité. La douleur désormais proscrite du domaine chirurgical , ses conséquencesdésastreuses conjurées, et par là les bornes de la durée moyenne de la vie reculées dans une certaine mesure ; la chirurgie devenue plus hardie et plus puissante ; avant les grandes opérations, une attente paisible au lieu des appréhensions les plus sinistres ; pendant la durée des cruelles manœuvres, au lieu des plaintes déchirantes, un paisible sommeil; au lieu des cris lamentables de la douleur, les ravissements de l'extase, et au réveil le silence ou une exclamation de joie ; la femme enfantant sans douleur , et malgré la terrible condamnation bibhque, insensible aux souf*
frances de la parturition, donnant la vie a son enfant» suivant la belle expression de M. Simpson, c au milieu de songes élyséens, sur un lit d'asphodèles » : tels sont, en quelques mots, les inestimables avantages qui font de î'éthérisation Tune des plus précieuses conquêtes dont l'humanité se soit enrichie depuis bien des siècles.
Mais ce n^est pas seulement à titre de bienfait public, ce n'est pas uniquement comme un inappréciable service rendu à l'allégement des maux de l'hujmanité, que I'éthérisation doit figurer au premier rang des acquisitions contemporaines. Plusieurs de nos sciences peuvent trouver dans ses applications rorigine des plus notables progrès. Nous avons déjà fait remarquer quelle importance les études de cet ordre pourraient revêtir, transportées sous la forme expérimentale dans le domaine de la philosophie, et quelles ressources neuves et fécondes elles promettent à la psychologie pour essayer de pénétrer les mystères et de dénouer les secrets liens de Tàme humaine. La médecine interne et la médecine légale ont déjà fait à ses procédés quelques emprunts heureux qui suffisent à faire pressentir l'importance de ce genre particulier d'applications. Mais de toutes les sciences celle qui est destinée à recevoir de l'anesthésie la plus sérieuse et la plus remarquable impulsion, c'est évidemment la physiologie. Par son insaisissable et mystérieuse nature, par les conditions si spéciales de ses manifestations extérieures, le système nerveux n'avait jusqu'ici offert à l'expérience qu'une base incertaine et un terrain du plus difficile accès. Or le chloroforme et réther viennent inopinément mettrç dans nos mains
les moyens de saisir, de maîtriser cet agent rebelle, pour le forcer de se plier docilement à tous nos artifices, à tous nos procédés habituels d'exploration. Les inhalations anesthésiques ne seront pas seulement pour le physiologiste un instrument, un puissant réactif; on y trouvera une méthode tout entière; il sera permis à leur aide d'étudier, sous un aspect nouveau, les plus délicates, les plus inaccessibles, les plus obscures de nos fonctions: Tinnervation, la circulation, les principales fonctions secondaires ; on pourra, avec leur secours, analyser et suivre expérimentalement, non seulement tous les degrés, mais aussi tous les modes et jusqu'aux moindres nuances de l'innervation. Que ne doit-on pas espérer d'un agent qui peut provoquer et reproduire à volonté toute l'échelle des altérations comprises depuis le trouble momentané apporté dans l'exercice de l'un des modes de la sensibilité, jusqu'à l'extinction totale de cette fonction. Et s'il faut dire ici toute notre pensée, nous avons été surpris de la faible extension donnée jusqu'à te moment aux recherches expérimentales de ce genre, du peu d'intérêt qu'elles ont excité, et partant, du petit nombre de résultats positifs qu'elles ont fournis. Les travaux de cet ordre nous semblent appeler toute l'attention de cette brillante école physiologique qui fait aujourd'hui Fhonneur et l'espoir de l'Allemagne. C'est à la patrie des Tiedemann, des Mûlier, des Valentin et des Wagner d'entrer la première dans cette voie nouvelle . Il est permis de remarquer, en effet, que T Allemagne est, de toutes les contrées scientifiques, celle qui a fourni à l'étude de l'éthérisation le plus faible tribut. L'éminent chirurgien Dieflenbach avait annoncé
un livre relatif à Tétude de toutes les questions générales qui se rattachent à Téthérisation, mais la mort Ta empêché d'exécuter son projet, et là se borne le contingent fourni par nos voisins à Tétûde de cette grande question. Il importe donc a Thonneur scientifique de t'Allemagne de ne pas nous faire désirer plus longtemps sa coopération a l'oeuvre commune, et de nous prouver, par des observations et des faits positifs, que la découverte américaine n'a pas été seulement une conquête précieuse au point de vue de l'humanité, mais qu'elle sera aussi comme un flambeau nouveau destiné à porter ses utiles lumières dans le secret des actes les plus obscurs et les plus délicats de la vie.
LA GALVANOPLASTIE
ET