CHAPITRE IV
Emploi des aérostats aai armées.
Jusqu'en 1794, les ascensions aérostatiques n'avaient encore senri qu'à satisfaire la curiosité publique. A cette époque, le gouveraemcnt essaya d'en tirer un moyen de défense en les appliquant dans les armées aux reconnais- ■iDces extérieures. Cette idée si nouvelle d'établir au sein ^e l'atmosphère des postes d'observation, pour découvrir les dispositions et les ressources de l'ennemi, étonna beaucoup l'Europe, qui ne manqua pas d'y voir une révélation nouvelle du génie révolutionnaire de la France. ' L'histoire est loin d'avoir conservé le souvenir de tous ks résultats remarquables obtenus dans l'industrie et les arts pendant la période de la révolution française. Les événements politiques ont absorbé l'attention, et remplissent seuls nos annales; tout ce qui concerne les progrès des sciences et de l'industrie à cette époque a été singulièrement négligé. Aussi les documents relatifs à l 'aérostation militaire sont-ils peu nombreux. On peut cependant s'aider de ces renseignements trop rares pour préciser quelques bits qu'il y aurait injustice à laisser dans l'oubli.
Guyton de Morveau avait fait un grand nombre d'ascenftons avec l'aérostat de l'Académie de Dijon, et ces expériences lui avaient fait concevoir une idée très-brillante de l'avenir réservé à l'emploi des ballons. Il faisait partie, avec Monge, Berthollet, Fourcroy et quelques autres savants, d'une commission que le comité de salut public ^vait instituée pour appliquer aux intérêts de l'État les dé-
DECOUVERTES SClEîfTlFIOULS.
i ouxertesréceutosdclascieuce; il proposa à celle couiaii:r siuiul'employer les aérostats comme moyen d'obsenalion danslesarmées.La proposition fut accueillie et soumise ao 4-omité de salut public, qui l'accepta avec la seule réserve de ne pas se ser\ir d'acide sulfurique pour la préparation du gaz hydrogène, Tacide sulfurique s'obtenant, comme on le sait, par la combustion du soufre, et le soufre^ nii-essaire à la fabrication de la poudre, étant à celte époque très -rare et très-recherché en France, en raison de h guerre extérieure. U fut donc convenu que Thydrogène s^ rait préparé par la décomposition de l'eau au moyen du fer porté au rouge. On sait que, quand on dirige un courant de vapeur d'eau sur des fragments de fer incandescents, Teau se décompose ; son oxygène se combine avec le fer pour former un oxyde, et son hydrogène se dégage à l'état de gaz. Cette expérience, exécutée pour la première fois par Lavoisier, n'avait été faite encore que sur une trèspetite échelle ; il fallait donc s'assurer si l'on pourrait la pratiquer avec avantage dans de grands app^ireils, et si Ton pourrait appliquer ce procédai au service régulier des aérostats.
liuylon de Morveau avait pour ami un jeune homme nommé Coutelle, qui s'occupait de travaux scientifique^ et qui avait formé un beau cabinet où se trouvaient réunis tous les appareils nécessaires aux expériences sur les gaz, sur la lumière et sur l'électricité. Les chimistes et les physiciens de Paris venaient souvent faire leurs expériences dans son laboratoire. Coutelle était donc connu de tous les savants de la capitale comme physicien très-exercé, et Guy ton de Morveau proposa à la commission de le charger des premiers essais à faire pour la production de l'hydrogène en grand au moyen de la décomposition de l'eau.
Coutelle fut installé aux Tuileries dans la salle des Maréchaux ; on lui donna un aérostat de neuf mètres de tlia-
ï'on mil à sa ilisposilion lous If s produits el tous Tiaux nécessaires. Voiti comment il procéda à la i ilion du gaz. Il titablil un grand rourneau dans Icplaça un tuyau de fonte d'un mètre de longueur et décimètres de diamètre, qu'il remplit de cinkilogrammes de rognures de tûle ft de copeaux de fCe Iu}'au était terminée chacune de ses extrémités par tulie de fer. L'un de ces tubes servait à amener le couit de vapeur d'eau qui se décomposait au contact du mé- 1; l'autre dirigeait dans le ballon le gaz hydrogène résulnl de celte décomposition.
Quand tout fut prêt, Coutelle RI venir, pour être témoins iropération, le professeur Cbarles et Jacques Conté, phyde ses amis. En raison de divers accidents, l'opérafat très-longue; elle dura Irois jours et trois nuits, Cependant elle réussit très-bien en définitive, car on retira 170 mètres cubes de gaz. La commission fui satisfaite de « résultat, et dès le lendemain, Coutelle reçut l'ordre de putir pour la Belgique, et d'aller soumettre au général , Jounlan la proposition d'appliquer les aérostats aux opé- | niions de son armée.
Le général Jourdan venait de prendre le commandemeot des deux armées de la Moselle el de la Sambre, . EoKes de cent mille hommes, e| qui, sous le nom d'armée < d« Samhvet-Meuie, envahissaient la Belgique. Coutelle partit dans l'intention de rejoindre le général à Maubeuge, occupé en ce moment par nos troupes et bloqué par les ^ Autrichiens.
Lorsqu'il arriva ii Maubeuge, l'armée venait de quitter j seï quartiers; elle était à sis lieues de là, au village de Beaumont. Coutelle repartit, il fit six lieues à franc étrier, cl arriva à Beaumont couvert de boue. Il fut arrêté aux avanlrpostes et amené devant le représentant Duquesnoy, commissaire de la Convention à l'armée du Nord.
Gt DECOUVERTES SCIENTIFIQUES.
Duquesnoy était Tami et le rival de Joseph leboD, elU exerçait à l'armée du Nord cet étrange office des commissaires de la Ck>nvention, qui consistait à racûerlcssoldiU au feu et à forcer les généraux de vaincre souslameMtt de la guillotine. Lorsque Coutelle lui fut amené, DuqotfnoY était à table. Il ne comprit rien à Tordre ducomiié^ salut public.
— Un ballon,' dit-il, un ballon dans le camp... VousmV vez tout l'air d'un suspect, je vais commencer parwi faire fusiller.
On réussit cependant à faire entendre raison au lenw commissaire, qui renvoya Coutelle au général Joof**** Celui-ci accueillit avec empressement l'idée de faire scmr les aérostats aux reconnaissances extérieures ; mais Vc^ nemi était à une lieue de Beaumont, d'un moment à l'sft* Ire il pouvait attaquer, et le temps ne permellail d'eft- Ireprendre aucun essai. Coutelle revint à Paris pour ] transmettre l'assentiment du général.
La commission décida dès lors de continuer et d'étendi les expériences. On adjoignit à Coutellerie physicien Con pour l'aider dans ses travaux, e( on les installa dans château et les jardins de Meudon. Coutelle se procura aérostat capable d'enlever deux personnes ; on conslrui un nouveau fourneau dans lequel on plaça sept tuyaux fonte : ces tuyaux, longs de trois mètres et de trois ai mètres de diamètre, étaient remplis chacun de deux ce kilogrammes de rognures de fer que Ton foulait, à Ta du mouton, pour les faire pénétrer dans le tube. Le fut ainsi obtenu facilement et en abondance.
Tout étant disposé, on put se livrer aux expériences finitives de l'emploi des ballons daos les reconnaissau extérieures. Coutelle y procéda en présence de Guyton, Monge et de Fourcroy. Il s'éleva à diverses reprises à i hauteur de cinq cent cinquante mètres dans le ballon
AKROSTATS. CS
tenu captif. Deux cordes étaient attachées à la circonférence da ballon ; dix hommes placés à terre les retenaient. On constata de cette manière que Ton pouvait embrasser un espace fort étendu et reconnaître très-nettement les objets, soit à la vue simple, soit avec une lunette d'approche; on étudia en môme temps les moyens de transmettre les avis aux personnes restées à terre. Tous ces essais eurent un résultat satisfaisant. On reconnut toutefois que, par les grands vents, il serait difficile de se livrera des observations de ce genre, à cause des violentes oscillations et du balancement continuel que lèvent imprimait à la machine. Une seconde difficulté plus grave encore, c'était de maintenir le ballon en équilibre à la môme hauteur ; des rafales de vent, parties des régions supérieures, le jrabattaient souvent vers la terre. Aucun moyen efficace ne put être opposé à cette action fâcheuse, qui fut plus tard l'obstacle le plus sérieux à la pratique de Taéroslalion militaire.
Peu de jours après, Coutelle reçut du gouvernement Tordre d'organiser une compagnie d^aérostiers, composée de trente hommes, y compris un lieutenant, un sous-lieutenant et des sous-officiers. On lui remit le brevet de capitaine, commandant les aérostiers dans l'arme de Tartillerie, et il fut attaché à Télat-major général. Il reçut, en même temps, l'ordre de se rendre dans le plus bref délai à Maubeuge, où l'armée venait de rentrer. Il dirigea sur cette place les soldats qui devaient former sa compagnie, et partit aussitôt, emmenant avec lui son lieutenant.
Arrivé à Maubeuge, son premier soin fut de chercher un emplacement^ de construire son fourneau pour la préparation du gaz, de faire les provisions de combustible nécessaires, et de tout disposer en attendant l'arrivée de l'aérostat et des équipages qu'il avait expédiés de Meudon.
Cependant les différents corps de l'armée ne savaient de
64 DÉCOUVERTES SOIERTIPIQUES.
quel œil regarder les soldats de la compagnie de Cool qui n'étaient pas encore portés sur l'état militaire, et le service ne leur était pas connu. On mormurût soi passage des propos désobligeants. Coutell^ s'aperçi cette impression. Il alla trouver le général qui cou dait à Maubeuge, et lui demanda d'emmener sa comp à la première affaire hors de la place. Une sortie étail cîsément ordonnée pour le lendemain contre les i chiens, retranchés à une portéie de canon. La petite I de Goutelle fut employée à cette attaque. Deux ho furent grièvement blessés ; le sous-lieutenant reç balle morte dans la poitrine. Ils rentrèrent dansfa au rang des soldats de l'armée.
Peu de Jours après, les équipages étant arrivés, C put mettre le feu à son fourneau et procéder à la { tion du gaz. C'était un spectacle étrange que ces op chimiques ainsi exécutées à ciel ouvert au miïii camp, au sein d'une ville assiégée, dans un cercle de vingt mille soldats. Tout fut bientôt préparé, et commencer de se livrer a la reconnaissance des lions de l'ennemi. Alors, deux fois par jour, par Vi Jourdan, et quelquefois avec le général lui-môme, s'élevait avec son ballon r Entreprenant^ pour obs< travaux des assiégeants, leurs positions, leurs mou^ et leurs forces.
La manœuvre de l'aérostat s'exécutait en silène correspondance avec les hommes qui retenaient le se faisait au moyen de petits drapeaux blancs, ro jaunes, de dix-huit pouces de largeur et de forme ou triangulaire. Ces signaux servaient à indiquera ducleurs les mouvements à exécuter : monter^ 'de avancer, aller à droite, etc. Quant aux conducteurs, respondaîent avec le capitaine posté dans la nac étendant sur le sol des drapeaux semblables de dif
>l«ors. Ilsaverlissaient ainsi l'observateur d'avoir à s'é- ^K'ii descendre, elc. Eafin, pour Iransmetlreau gén(^- ^^^n chef les notes résultant de ces observations, le com- *ft^nl des aérostiers jelail sur le sol de pelits sacs de ! Mirmonlés d'une banderole, auxquels la noie ëtiiit bhée. On Irouvait cbaque jour des dilTérences sensibles h lus forces des Autrichiens ou dans tes travaux exécui^dant la nuit. Le général en chef lirait un grand "*~ e moyeu nouveau d'observation.
Loq Jour» après le commencement de ses opérations, Htat s'élevait h peine, qu'une pièce de canon, embus- ^,^e «lans un ravin, tira sur lui : le premier boulel passa P^-dessu$ ; le second passa si près, que l'on crut le ballon troisième boulet passa au-dessous; on tira are deux coups sans plus de succès. Le signal de des- Jidre fut doimé el eséculé en quelques instants. Lelenmaio, la pièce n'était plus en position. Ctpendanl le général Jourdan se préparait h investir ^Bhu'Ieroi ; il attachait une importance extrême ii l'enlève- Ventde celte place, qui devait ouvrir laroute de Bruxelles. vuletle reçut h midi l'ordre de se porter avec son ballon iCharieroi, éloigné de douze lieues du point ofi il se Irou- Tut, pour y Faire diverses reconnaissances. Le temps ne permettait pas de vider le ballon pour le remplir de n leau sous les murs de la ville ; Coutelle se décida h faire voyager son ballon tout gonOè. On employa la nuit h disposer TÎngl cordes autour de l'èquatcur du lllel ; chacune de CCS cordes était portée par un aéroslier. On plaça dans U Dftcetle les deux grandes cordes d'ascension, une loile qui servait i serrer le ballon pendant la nuit, des piquets, s pioches et tout l'atlirail des signaux ; lecoinmandant hli-mâinc s'était placé dans la nacelle qui, suspendue par de« cordes, était perlée par d'autres aréostiers. On sortit do la pl.ice au point du jour, et l'on passa sans Cire
aperçu des vedettes ennemies. On voyagea ainsi avec h cavalerie et les équipages de Tarmée. Le ballon était maintenu en Tair à une petite hauteur par vingt aérosUers qui marchaient sur les bords de la route ; la cavalerie et lei équipages militaires tenaient le milieu de la chaussée. Oa arriva à Gharleroi, au soleil couchant. Avant la fin du jour, Goutelle eut le temps de faire une première reconnaissance avec un officier supérieur; le lendemain, il enfitoDe seconde dans la plaine de Jumet, et le jour suivant il resta pendant sept ou huit heures en observation avec le général Morelot.
Les Autrichiens ayant marché sur Gharleroi pour délivrer la place, une bataille décisive fut livrée, comme on le sait, sur les hauteurs de Fleurus. L'aérostat fut d'un grand secours pour le suceès-de celte belle journée, et le général Jourdan n'hésita pas à proclamer l'importance des services qu'il en avait retirés. G'est sur la Gn de la bataille que le ballon de Goutelle s'éleva d'après l'ordre du général en chef; il resta plusieurs heures en observation, transmettant sans relâche des notes sur le résultat des opérations de l'ennemi. Pendant la bataille, plusieurs coups de carabine furent tirés sans l'atteindre. Après cette action décisive, r<aérostat suivit les mouvements de l'armée, et prit part à quelques-uns des engagements qui marquèrent la campagne de Belgique.
Après la prise de Bruxelles, Goutelle reçut l'ordre de revenir à Paris pour y organiser une seconde compagnie d'aérostiers. Gette compagnie, levée le 3 germinal an III, fut aussitôt dirigée sur l'armée du Rhin, où les reconnaissances eurent le môme succès : elle était conduite parle capitaine L'Homond.
Gomme il faisait un jour une reconnaissance sur les bords du Ilhin, Goutelle fut saisi tout à coup d'un frisson >îolent, qui fut suivi d'une fièvre grave; il donna aussitôt à son
îeulpnani le commjimk-menl de la conipagiiie. Le lieuloaiil pa»sn le Khin; mais, dés le premier jour, ayant sotmi» la fuule de se mniiilenir à une trop faible liaulcur ■ns l'air, son ballon Tut criblé de chevrotines par un trli d'Antricbiens embusqués dans une redoute, et etiièrementdiilruit.
L'aérosLation militaire venait de subir un échec bien ;rave. Cependant Coulelle ne se décourngea pas : pendant I suspension des hostilités, il fonda, par l'oidre du gou- «rnement, de concert avec Coûté, l'établissement connu te nom d'École aérostatique de .VeuJon, dans lequel des |euDc3genssoitisde l'Ëcole militaire étaient exercés aux manoenvres aéroslaliques.
On ftt encore usage des aérostats pendant les années suiranles. Ils furent particulièrement ulilos ii Bonn (dans lt> cercle de Cologne), à la Chartreuse de Licgc, au sïÉfte de Coblentz, au Coq-Rou^'e, .'i Kiel et à Strasbourg, sous le Eominandemrnt des ^^néraux Jonrdan, Lefebvre, Pichegru FtMoreau. '>n en tira encore un certain parti Ii A ndernacb. Bernadotte, qui commandait à Andcrnach la division de l'armée Trançaise, pressé de monter dans un ballon, rerusa itâgoriquement : (iJe prérèrelechemindesânes,» ditlout crament le futur roi de Suède.
Ln carrière militaire des aérostats ne dura que quelques «nnâes. Bonaparte avait eu le projet d'employer l'aôrosta- Uon en Egypte, et il emmena avec lui, sous la conduite de Conl'^, la seconde compagnie d'aérostiers. Mais le rAle des aérostats pendant l'expédition n'eut rien de bdliqucux : les Anglais s'emparèrent du tr;msport qui contenait la plupart des appareils nécessaires à lu production du gaz, tt Uiul se borna it quelques rares ascensions exécutées dans quelques réjouissances publiques. Une montgoltlére tricolore de )5 métrés de diamètre s'éleva au milieu do la lîOte brillante qui Tut donnée au Caire h l'occision du
C8 DÉGOUYERTKS SGIKNTIFIOCBS.
9 vendémiaire. Il y avait dans le spectacle de ces phénc nés majestueux de quoi frapper l'imagination desOrieni et Bonaparte ne manqua pas de recourir à ce noi) moyen d'étonner et de séduire les populations des t du Nil ; mais il avait à un trop haut degré le génie taire pour songer à introduire définitivement l'osagi aérostats dans les armées d'Europe. La surprise des tniers moments avait été favorable à ce nouveau m d'observation ; mais rien n'empêchait les autres nadoi se munir d'instrurbents semblables, et dès lors Taér tion serait devenue pour toutes les armées un embarr; plus, sans avantage spécial pour les armées françaises avait d'ailleurs plus que de l'imprudence à consacre sommes considérables et un matériel embarrassant à des appareils qu'une volée d'artillerie bien dirigée mettre en quelques instants hors de service. A son r d'Egypte, Bonaparte fit fermer l'École aérostaUqi IVfeudon,etron vendit tous les ustensiles, tous les app qui existaient dans l'établissement.