‹ Exposition et histoire des principales découvertes scientifiques modernesChapitre 17 sur 42 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les cerfs-volants électriques. — Expériences de Romas à Nérac.

Les découvertes intéressantes qu’avait amenées l’emploi des barres de fer élevés dans l’espace, devaient engager les observateurs à tenter d^obtenir des résultats plus brillants encore. Mais on ne pouvait , avec des barres métalliques plantées dans le sol, recueillir l’électricité aérienne qu’à une bien faible élévation. C’est alors que se présenta l’idée d’aller puiser l’électricité au plus haut de l’air, au moyen d’un corps léger armé d’une pointe, et retenu de terre par un fil, c’est-à-dire l’idée du cerf-volant électrique.

Nous allons nous écarter beaucoup de l’opinion commune, en essayant de prouver que la première idée du cerfvolant électrique n’appartient pas à Franklin, comme on l’a toujours admis depuis un siècle ; mais qu’elle est due à un physicien français, à Romas, de Nérac.

Dans les classes élevées de la société du dernier siècle, on trouvait quelques hommes d’élite qui, préparés par une éducation supérieure, distingués par l’élévation de l’esprit

nÉCOUVERTES SCTENTIFIOrES.

et du caraelère, se sentaient instinctivement attirés vers tout ce que l’intelligence humaine peut produire dans les régions diverses où elle s’exerce. Beaux-arts, littérature, sciences, rien n’était étranger aux membres de cette société, souverainement élégante et polie. On voyait, dans ces cercles distingués, le spectacle intéressant de l’aristocratie de la naissance accueillant et recherchant l’aristocratie du mérite ; les savants étaient toujours sdi-s d’y rencontrer des protecteurs généreux, quelquefois même des émules.

C’est un cénacle de ce genre qui existait, au milieu du XVIII® siècle, dans la province de Guyenne. Le fondateur, l’arbitre de cette petite société bordelaise, était le chevalier de Yivens. Littérateur brillant, agronome de premier ordre, versé dans les différentes branches des connaissances scientifiques, le chevalier de Vivens, l’un des esprits les plus distingués de son temps, était éminemment digne de présider et de diriger les hommes d’élite dont il aimait à s’entourer, et que son hospitalité généreuse rassemblait d’habitude dans son château de Clairac. Dans ces assemblées familières, qui se tenaient sous les frais ombrages de Clairac, on trouvait réunis, Montesijuieu, qui aimait à se délas.ser de ses hautes spéculations sur l’hisloire des lois et de la philosophie par la culture de l’histoire naturelle et de la physique ; — le baron de Secondât, son fils, à qui l’Académie de Bordeaux dut plusieurs mémoires scientifiques estimés ; — le docteur Raulin, qui fut médecin par quartier de Louis XV; — les frères Dutilh, qui habitaient un château des environs de Nérac, gentilshommes instruits et particulièrement habiles dans les expériences de physique; — les abbés Guasco et Venuti; — enfin, M. de Romas, que ses fonctions d’assesseur au présidial avaient fixé à Nérac, sa ville natale.

.\près le chevalier de Vivens, le chef scientifique de cette «Inetc assemblée, l’inspirateur de ses travaux modestes,

LE PARATONNERRE

était Romas, savant d’un mérite réel, et qui, comme nous l’avons dit, ne resta étranger à aucune branehe de la physique. C’est grâce à la sagaeité de Romas, et au concours du petit cénaele de ses nobles et savants amis, que les expérienees commeneées à Paris sur l’électrieité atmosphérique, trouvèrent à Nérac un complément et une suite qui foraient une des pages les plus brillantes de l’histoire de la physique moderne.

On a vu, dans le chapitre précédent, que Romas, depuis longtemps voué à l’étude expérimentale de l’éleetrieité, s’empressa, dès qu’il en eut connaissance, de répéter à Nérac l’expérience de Marly. On a vu que, dès le mois de juin 1752, c’est-à-dire un mois après l’expérience de I)alibard, Romas faisait des recherches sur l’électricité atmosphérique avee une barre de fer isolée , et qu’il obtenait des résultats intéressants au moyen de sa verge de fer mobile, qu’il rendait tantôt verticale et tantôt ineliuée sur l’horizon.

C’est dans le cours de ces dernières expériences qu’il vint à l’esprit de Romas la pensée d’envoyer vei“s les nuages orageux un cerf-volant armé d’une pointe métallique, alin d’amener l’éleetricité des cieux jusqu’à la terre, au moyen de la corde du cerf volant. Au mois d’août 1752, il communiqua, sous le sceau du secret, le projet de cette expérience à ses amis, le chevalier de Vivens et les frères Dulilh. L’un de ces derniers fut chargé de s’occuper de la construction du cerf-volant; il fut même convenu qu’il serait lancé dans son domaine de Nérac ; mais M. Dutilh mit de la négligence à s’occuper de ce soin, de telfe sorte que l’automne de 1752 s’écoula sans qu’on pût mettre à exécution l'expérience projetée.

Romas faisait allusion au projet de ce cerf-volant électrique, dans une lettre'qu’il adressa à r.\cadémic de Bordeaux, le 12 juillet 1752, pour faire connaître le résultat de ses observations sur la barre isolée. Il s’exprimait connne il suit,

employant à dessein des tennes détournés, pour ne pas ébruiterd’avance le projet d’une expérience qu’il ii’avait pu mettre encore à exécution : « Je me réserve de mettre an jour la « dernière, quoiqu'elle ne soit qu'un jeu d’enfant, lorsque je « me serai assuré de sa réussite, par l’expérience que je me « propose d’en faire (1). »

(I) Par ce terme de jeu d’e«/hnl, Romas entendait désigner le cerfvolant. C’est ce qu’il prouve dans le passage suivant de sa Lettre au rédacteur du Journat encyclopédique, dont nous parlerons plus loin et dont nous citons Ici ce fragment isolé à titre de confirmation de ce qui précède.

« Mais on m’objectera peut-être, dit Bornas, que ces termes « quoiqu’elle ne soit qu’un jeu d’enfant, » qu’on lit à la fin de la lettre du 12 Juillet 1752, ne dé.signent point la machine du cerf-volant d’une manière aussi claire que vous l’avez soutenu. Ainsi il vous reste de produire des preuves plus certaines de votre prétention au sujet de cette machine.

« Comme je n’ignore pas qu’il y a des yeux troubles ou louches, qui voient obscurément ou de travers les objets qui sont reconnus par d’autres très-distinctement et tels qu’ils sont en effet, je ne dédaigne point de répondre à cette objection. Pour satisfaire tout le ntonde, je demande si le témoignage de trois personnes dignes de foi sera capable de terminer la contestation? Si ce témoignage est trouvé sutllsant, je prie quelqu’un de ceux qui se sont déclarés contre moi, de vouloir prendre la peine d’interpeller MM. Dutilh, Béaué, curé d’Asquets, et le chevalier de Vivens, qui est très-connu dans la république des sciences, et l’on sera bientôt assuré que, par ces termes, quoiqu’etle 7te soit qu’un jeu d’enfant, j’entendais parler du cerf-volant électrique.

« M. Dutilh répondra que, dès le lendemain de ma première expérience, qui fut faite le !) juillet 1752 avec la barre de M. Franklin, ain.«i qu’il parait par ma lettre du 1?, je lui confiai, sous le sceau du secret, l’idée que j’avais d’employer le cerf-volant des enfants aux expériences de l’élec.tricité du tonnerre ; qu’il se chargea de construire tout de suite cette machine, afin de la mettre .à l’épreuve, avant que la saison des' orages ne fût passée; et que si je ne l’éprouvai point avant l'hiver, ce fut parce qu’il ne trouva point les malérianx dopt il avait besoin pour le construire.

« M. Bégué, curé d’Asquets, dira que je lui confiai le même secret; qu’à la vérité ils ne se ressouviennent pas précisément du temps; mais ils affirmeront que ce fut cim| à six jours après la première expérience que j’avais faite avec la barre de M. Franklin, et ils ajouteront que, si l’on sait le jour de cette première opération, on saura le jout de la confidence (a).

(a) Cela est sûr, puisque ma première cjpéricuce avec la barre de M. Franklin est du 9 juillet 175î :'*rame il est prouvé par ma lettre du tï juillet )752 à r.Vcadémie de Bordes: v.

LE PAKATONNERUE.

Mais laissons notre physicien nous raconter lui-même comment lui vint, en l7oî2, l’idée du cerf-volant électrique, et par quelles circonstances l’expérience qu’il avait méditée dut être renvoyée à l’année suivante. On trouve ce récit dans un petit ouvrage de Romas, qui parut à Bordeaux en 1776, et qui a pour titre : Mémoires sur les moyens de se garantir de la foudre dans les maisons. Après avoir rappelé les résultats qu’il avait communiqués le 12 juillet 1752 à l’Académie de Bordeaux, concernant ses expériences avec la barre de fer électrisée, Romas continue en ces termes :

M De cette observation je conclus que si je pouvais élever un corps non électrique et l’isoler commodément, j’obtiendrais de grandes lames de feu au lieu de petites étincelles.

« Pour vérifier cette conclusion, je pensai d’abord à substituer à la barre, qui avait sept à huit pieds de hauteur verticale audessus du toit de ma maison, un des plus longs mâts de navire, que je pourrais trouver. Mais, ayant bientôt entrevu la nécessité d’une grande dépense, soit pour me procurer cette pièce, soit pour l’isoler, et plus encore dans la crainic de ne point obtenir des effets fort considérables, j’abandonnai celte idée presque dans le moment où je la conçus.

•I M, le chevalier de Vivens déposera qu’il se rappelle très-lden que je me rendis à Clairac, à la prière de M. de Secondai et à la sienne, vers la mi-août I75ï, pour leur faire voir, si l’occasion s’en présentait, l’électrisation de la barre de M. Franklin parle feu du tonnerre; que le 18 du même mois je dressai cette machine au-dessus du toit du cliàteau de Vivens ; qu’elle fut éprouvée avec succès le lendemain ; que l’expérience finie, étant entrés lui et moi dans son cabinet, il me loua beaucoup sur la simplicité que j’avais donnée à la suspension et à l’isolement de la barre; qu’ayant répondu comme je le devais à son compliment, je lui dis que j’avais l’idée d’une machine qui serait beaucoup plus simple et de laquelle je comptais néanmoins tirer des effets mieux marqués; qu’enfinje lui parlai du cerfvolant des enfants, tel que je l’ai exécuté et perfectionné depuis.

« Voilà, .Monsieur, à peu près les termes dans lesquels les dépositions de ces trois messieurs seraient conçues, si quelqu'un venait à les interpeller. Mais comme mes adversaires ne voudraient peut-être pas se donner le soin de rassembler ces dépositions, et que par bonheur elles sont consignées dans des lettres qui datent d’assez loin, j’offre de vous en confier les originaux, si vqus jugez qu’il soit nécessaire de les faire connaître au public, ou même si vous le désirez, pour votre propre satisfaction. »

« Néanmoins, toujours plein du désir d’augmenter le volume du feu électrique, il fallut chercher le moyen qu’il y avait à trouver pour y parvenir; en conséquence, je me plongeai dans \ de nouvelles méditations. Enfin une demi-heure après, tout au plus, le cerf-volant des enfants se présenta tout à coup à mon esprit, et comme j’y vis aussitôt, sinon les effets éclatants que cette machine a montrés depuis, du moins en partie, il me tardait de la mettre à l’épreuve.

<( Par malheur je n’en avais pas le temps; je devais rendre compte de mes observations sur la barre de M. Franklin à l’Académie de Bordeaux. C’est ce dont je m’acquittai, par une grande lettre que j’adressai à cette compagnie le 12 juillet 1752. Je ne me bornai pas à cela : je lui parlai aussi du procédé à la faveur duquel j’espérais de faire produire plus de feu électrique que je n’en avais vu sur la barre : je lui indiquai même suffisamment en quoi ce procédé consistait, puisque je le lui annonçai comme un simple jeu d’enfant.

« L’Académie reçut cette lettre avec un contentement des plus sensibles. Elle m’en donna une preuve, en me disant dans sa réponse, que le public, qui sè plaît naturellement aux choses extraordinaires, serait bien aise, sans doute, de connaître mes observations sur le feu électrique du tonnerre, et l’utilité que je pensais pouvoir en retirer; que celte considération l’avait déterminée à faire lire ma lettre dans l’assemblée publique du 25 août prochain ; mais que comme nous étions dans la saison des orages, et que peut-être il s’en élèverait quelqu’un avant le jour de cette séance, elle m’exhortait à continuer les expériences sur la barre, afin qu’elle eût quelque autre particularité à présenter au public sur la même matière.

« La façon d'électriser avec une barre, sans prendre d’autres soins que ceux de l’isoler, et de l’exposer à l’air, en temps d’orage, était trop piquante par elle-même, et la réponse de l’Académie m’était trop flatteuse, pour que je ne tinsse point compte de suivre sa recommandation. Animé par redouble motif, je renvoyai l’essai de mon cerf-volant à la première occasion qui se présenterait après le 25 août, et je continuai, sur la barre de M. Franklin, les expériences qui m’offrirent effectivement de nouveaux phénomènes dont je fis part à cette compagnie.

« Le mois d’août étant passé, il n’y eut presque plus d’orage, je ne pus même pas me procurer un cerf-volant avant l’Iiiver. Ainsi forcé d’attendre le printemps de l’année suivante, je iio

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LE l'AllATONNEIlRt'.

lançai en l’air cette espèce de châssis, que le 14 du mois de mai 1753 . »

(Vest, en effet, au mois de mai 1753 que Romas commença, avec son cerf-volant électrique, de procéder à ses expériences, qui furent poursuivies et variées avec une sagacité et un courage vraiment extraordinaires. Ces expériences doivent être rapportées avec détails.

Le premier cerf-volant qui fut lancé par Romas, avait 18 pieds carrés de surface. Attaché à une simple corde de chanvre, il fut lancé une première fois le 14 mai 1753 ; mais on ne put tirer de la corde aucune étincelle, bien qu’il tombât alors une pluie légère qui devait en augmenter la conductibilité, et que l’existence de l’électricité dans l’atmosphère fût rendue évidente par l’électrisation des barres de fer isolées que Romas avait élevées pour ses expériences antérieures.

L’issue de cette première tentative aurait découragé une volonté moins forte, un jugement moins sûr que celui du physicien de Nérac. Il ne se laissa pas déconcerter par cet échec, qu’il expliqua fort bien en remarquant que pendant son expérience, la pluie avait été faible, la corde de chanvre peu mouillée, et « qu’une corde de chanvre, qui n’est pas « mouillée, ne conduit jamais bien le feu électrique que lors- « que l’électricité est très-forte (I). » Sur cette réflexion, il chercha aussitôt le moyen de remédier au défaut de conductibilité de son appareil.

Ce moyen consista à huiler le ])apier du cerf- volant, et à

(1) Mémoire où, après avoir donné un moyen aisé pour élever fort haut et à peu de frais un corps électrisahle isolé, on rapporte des observations frappantes, qui prouvent que plus le corps isolé est élevé au-dessus de la terre, plus le feu de l'électricité est abondant, par M. de Romas, assesseur au présidial de Nérac, publié dans les mémoires des savants étraiipers à l’Académie des sciences (Mémoires de mathématique et de physique présentés à l’Académie royale des sciences de Paris par divers savants, et lus dans tes assemblées publiques, 1756, 1. 11, p. 393.

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