CHAPITRE IX
Utilité des paratonnerres. — Faits à l’appui.
Les paratonnerres sont-ils utiles? La théorie le fait prévoir. Mais les personnes étrangères aux sciences, comparant la grandeur du phénomène de la foudre et les désastres qu’il occasionne avec la faiblesse et l’insignifiance apparente du moyen qu’on lui oppose, ont toujours conçu des doutes à ce sujet. Dans cette conjoncture, il n’y a d’autres preuves à admettre que celles qui résultent des faits observés ; il faut que des événements multipliés aient prouvé avec surabondance que l’instrument de Franklin rend, en effet, les édifices invulnérables. Or, cette démonstration a été fournie d’une manière si complète, que nous n’avons que l’embarras du choix parmi les faits innombrables qui la confirment. L’énumération qui va suivre ne laissera subsister aucun doute à cet égard.
En 1782, il existait déjà à Philadelphie un nombre considérable de paratonnerres. Sur 4,800 maisons dont se composait la ville, on comptait au moins 400 paratonnerres. Tous les édifices publics en avaient été munis : un seul faisait exception : c’était l’hôtel de l’ambassade de France. Le 27 mars 1782, un orage éclata sur la ville et tomba précisément sur cet hôtel. Il y occasionna divers ravages et frappa un officier français, qui mourut au bout de quelques jours. On ne manqua pas après cet événement de placer un paratonnerre sur l’hôtel, qui depuis fut épargné par la foudre.
Le 12 juillet 1770, à Philadelphie, la foudre tomba tout à 1a fois sur un petit navire dépourvu de paratonnerre, sur deux maksons qui étaient dans le même cas, et sur une troisième
maison défendue par un de ces appareils. Le navire et les deux premières maisons furent gravement endommagées. Quanta la maison armée d'un paratonnerre, et qui avait été également atteinte par la foudre, elle n’olfrit aucun dégât : seulement, la tige du paratonnerre avait été fondue sur une assez grande longueur.
En 1787, toujours à Philadelphie, la maison de Franklin fut frappée parle feu du ciel, qui n’y occasionna pourtant aucun dommage : comme dans le cas précédent, la pointe du paratonnerre avait été fondue, « de sorte, dit Franklin dans « une lettre à M. Landriani, qu’avec le temps l’invention a « été de quelque utilité pour l’inventeur (1). «
La belle tour de la cathédrale de la ville de Sienne, l’un des clochers les plus beaux et les plus élevés de l’Italie, était souvent foudroyée, et chaque fois endommagée gravement. On se décida, en 1776, à la mettre sous la sauvegarde d’un paratonnerre. Les habitants de Sienne ne virent pas sans horreur et sans effroi se dresser sur la tour de leur ca-
(t) J’ai reçu, écrit Franklin à M. Landriani, i’cxcellente dissertation sur l’Utilité des conducteurs électriques, que vous avez eu la bonté de m’envoyer, et je l’ai lue avec beaucoup de plaisir, llecevez-en mes sincères remerciments.
• Je trouve, à mon retour en ce pays, que le nombre des conducteurs y est fort augmenté, l’utilité en ayant été démontrée par plusieurs épreuves de leur elllcacité à préserver les bâtiments de la foudre. Entre autres exemples, ma maison fut, un jour, frappée d’un violent coup de tonnerre ; les voisins, s’en étant aperçus, accoururent sur-le-champ, pour y porter du secours, au cas que le feu y eût pris ; mais il n'y avait eu aucun dommage, et ils trouvèrent seulement la famille fort effrayée de la violence de l’explosion.
« En faisant, l’année dernière, quelque augmentation au bâtiment, on fut obligé d’enlever le conducteur; j’ai trouvé, en l’examinant, que la pointe de cuivre qui avait, quand on l’a placée, neuf pouces de long et environ un tiers de pouce de diamètre dans sa partie la plus épaisse, avait été presque entièrement fondue et qu’il en était resté fort peu attaché à la verge de fer : de sorte qu’avec le temps l’invention a été de quelque utilité à l'inventeur, et a ajouté cet avantage au plaisir d'avoir été utile aux autres. »
LK PAHATONNEBRE.
thédrale ce qu’ils ' appelaient la baguette hérétique. Mais le 18 avril 1777, la foudre se chargea de réconcilier ces bons catholiques avec la découverte de la science profane. Elle vint frapper la même tour qui avait été si souvent endommagée par le feu du ciel ; mais elle descendit inoflénsive le long du conducteur, sans causer le moindre dégât; et, sans même altérer les ornements dorés près desquels elle passait, elle se perdit dans le conduit souterrain qui la faisait aboutir à un canal rempli d’eau.
Le clocher de Saint-Marc, à Venise, avait été foudroyé un grand nombre de fois, et les dégâts occasionnés à ce beau monument avaient entraîné à beaucoup de dépenses la république vénitienne. Ce clocher était exposé plus que tout autre aux coups de foudre, à cause de sa grande élévation, de sa situation isolée et de la grande quantité de fer qui entrait dans sa construction ; aussi dans un intervalle de quatre siècles avait-il éprouvé neuf coups de tonnerre dont les effets avaient été plus ou moins désastreux. Le premier et le second furent si terribles, que le feu du ciel renversa en partie le clocher; par le même coup, le clocher des Frères Mineurs conventuels fut frappé au même instant, et sept cloches furent fondues. Dans le septième coup de foudre, le 23 avril 1745, il y eut sur le clocher de Saint-Marc trente-sept fractures qui menaçaient la tour d’une ruine entière ; les réparations coûtèrent plus de huit mille ducats.
Rien n’était plus nécessaire, on le voit, que d’élever un paratonnerre sur ce clocher ; c’est ce que l’on fit au mois de mai t776; depuis eette époque, il n’a plus été atteint par le feu du ciel.
Le clocher des Cordeliers de S on- Francisco délia Vigna., l’un des plusbc'auxdc Venise, et qui, s’élevant en pyramide à une grande hauteur, servait autrefois de signal aux vaisseaux prêts à entrer dans le port, fut frappé et presque entièrement renversé par la foudre en 1777. On le rebâtit
Digilized by Goc^le
bientôt, et le sénat de V’^enise ordonna qu’il fût armé d’un paratonnerre .
A la fin du mois de mai 1780, comme on travaillait encore à la construction de cet appareil, la foudre tomba de nouveau sur le clocher, qui n’était pas encore muni de sa tige préservatrice ; mais dès que la matière fulminante fut parvenue à l’extrémité supérieure de ce conducteur partiel, elle fut transmise, sans occasionner le moindre dommage, et se perdit ensuite tranquillement dans le sol.
En 1781 , ce clocher fut encore atteint par la foudre, mais cette fois son paratonnerre était complètement installé ; aussi lie reçut-il aucun dommage. Une légère marq;ue à la croix , quelques empreintes noires que l’on trouva sur la chaîne du paratonnerre, attestèrent la transmission inoffensive du fluide fulminant.
D’après un mémoire de M. Harris, savant anglais qui s’est occupé avec infiniment de soin de la construction des paratonnerres des navires, il y a dans le Devonshire six églises à clochers très-élevés, dont cinq ne sont pas munis de paratonnerres; dans un intervalle de quelques années, toutes les six ont été frappées de la foudre, et la seule qui n’ait subi aucun dommage de l’action du météore, est aussi la seule qui soit armée d’un paratonnerre.
Lichtenberg, d’après les observations et sous la garantie d’fngenhousz, a raconté un cas fort curieux de l’efficacité du paratonnerre.
En Carinthie, dans les domaines du comte Orsini de Rosenberg, chambellan de l’empereur, il existait sur une montagne une église, qui avait été à plusieurs reprises frappée du tonnerre. Cet accident, fréquemment renouvelé, avait amené tant de dé.sastres que, durant l’été, on s’abstenait d’y célébrer le service divin. En 1730, cette église fut, selon l’expression d’Ingenhousz, « tout anéantie par la foudre. » On la rebâtit à neuf, mais elle subissait trois ou quatre fois