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À TER

DL

L'Art de Ferdinand Hodler.

L'on m'a souvent demandé comment il s'était fait que l’art de Ferdinand Hodler, après avoir été dédaigné et combattu pendant de longues années avec un acharnement passionné qu’aujourd’hui l’on ne comprend plus et qui semble peu vraisemblable à ceux qui en furent les témoins, prit tout d’un coup une si vaste place dans la vie artistique moderne et eut un succès si extraordinaire.

Chaque exposition d'œuvres du Maître et, plus que mainte autre, celle-ci en fournit pourtant la réponse. C’est que, de tout temps, Hodler fut un honnête et un sincère ; et toute son œuvre, depuis ses premiers débuts jusqu’à ce jour, ne forme qu’une série ininterrompue de confessions fidèles, d’affirmations intransigeantes de sa manière de concevoir et la vie et son art. Tellement il est vrai qu’au fond de tout effort artistique réside en dernier lieu une conscience.

Dans son œuvre, Hodler s’est toujours donné sans restriction ni arrière-pensée. Chacune de ses toiles est une affirmation de soi-même et de sa manière personnelle de concevoir le monde. Jamais il ne renia ses origines ; jamais il ne fit la plus légère concession ni au public, qui longtemps ne le comprit pas, ni aux différents courants artistiques successivement à la mode qui lui restèrent de tout temps étrangers.

[1 fut, il faut en convenir, secondé dans son ascension aride par une force de volonté, une santé physique et une clairvoyance extraordinaire, qui ne sont pas données à tous. Epris de beauté dès sa tendre enfance, le désir d’en devenir un jour l'interprète se fixa en son âme à un âge où la plupart des enfants ne pensent encore qu’à se divertir et dont l'avenir est le dernier des soucis. Il faut l'entendre, maintenant encore, parler en amoureux des visions de beauté qu'il eut étant enfant, de Berne sa ville natale; il faut l’entendre raconter en enthousiaste la beauté d’un orage que d’un œil enivré il suivit du haut d’un hêtre, un jour qu'avec d’autres enfants pauvres sa mère l’avait envoyé ramasser du bois mort dans la forêt de Muri. Il faut le voir s’extasier au souvenir de ce que fut pour lui, à l’âge de quatorze ou quinze ans, la révélation des beautés des Alpes bernoises, alors que tous les jours, parcourant la route de Steffisburg à Thoune, où il était en apprentissage, 1l avait devant lui le Stockhorn et le lac avec les cimes neigeuses des Hautes Alpes à l'arrière-plan. C'était — pour citer ses propres paroles — une ivresse continuelle, un vrai délire!

I1 brûülait de s’ériger en prophète de toute cette beauté qui l’envahissait et 1l sentait qu'il en avait la force et le pouvoir. Et il se fit peintre. Pour lui, se faire peintre, c'était se faire homme à un âge, je l’ai dit, où chez la plupart des jeunes gens la vocation future commence à peine à se dessiner. Son tempérament, toujours en ébullition, et sa robuste volonté héritée de tenaces paysans bernois firent de lui un autodidacte, et l’on est étonné de le voir s'affirmer en maître à une époque où il avait encore tout, ou presque tout, à appréndre de ce qui constitue le métier. I] savait ce qu’il voulait aussi bien que ce qu’il valait et, à dix-sept ans, relevant le défi d’un de ses camarades de pension qui le harcelait de plaisanteries mordantes, il répond fièrement: « Vous serez encore un imbécile de régent de village lorsque, moi, je serai un grand peintre ! »

Rien ne lui chaut, ni la misère qui le harcèle, ni l’incompré-

Ar

hension qui l'entoure, ni l'hostilité ouverte ou sournoise à laquelle il est en butte pendant des années. Il a vu dès son enfance son but clairement dessiné: voilà ce qu’il poursuit, advienne que pourra. Tout ce que la vie lui apporte est sujet à étude; tout l’intéresse et tout est assujetti par lui. Il vit misérablement, mais c'est la misère qu’il approfondira et qu’il traduira en lignes harassées et en couleurs épuisées de douleur et de lassitude, lorsqu'il produira les « Las de vivre», les « Ames déçues », «l’Eurythmie ». Il s'intéresse à l’histoire et au passé de son pays. II entrevoit un jour tout ce monde de guerriers indomptables qui, à grands coups de hallebardes et de piques, se forgent brutalement une patrie. Il se sent chair de leur chair et sang de leur sang, et 1l nous donnera sa « Retraite de Marignan », son « Tell », sa « Bataille «de Näfels », continuant à coups de pinceau la besogne que ceux en qui il reconnaît ses ancètres firent par la force de leurs bras, armés d’indomptables volontés et d'armes massives.

La fortune commence à lui sourire et vous le voyez, égayant ses tons, sortant de sa farouche mélancolie, nous doter du « Jour », du « Printemps », de l’« Heure sacrée». Il apprend à connaître et à approfondir l'amour ; il se rend compte que l’amour, comme tout ce qui est de ce monde, n’est qu’une suite ininterrompue de joies et de douleurs; et voilà qu'il traduit cette révélation par l’eurythmie de la joie, par une série d'œuvres dans lesquelles tout son être et tous ses sens jubilent. Il revoit de temps à autre ses montagnes, dont l’impression juvénile lui est restée fidèle et il en interprète la grandeur et l’austérité gigantesques. La mort croise son chemin en lui enlevant des êtres aimés. Il la contemple et la pénètre, lui arrache ses émouvants secrets d’immobilité et de continuité, et fixe ses émotions profondes sur la toile en vainqueur que rien ne saurait ni surprendre ni tromper. Et puis la maladie s'attaque à lui, toujours si vigoureux et toujours si solide. Sa volonté de s'affirmer ne se dément pas. Il est vrai que maintenant, pour la première fois, il plonge un regard scrutateur dans

son si riche passé, et des réminiscences surviennent. Il se souvient de l’attendrissement de ses premiers transports vers la beauté, la couleur. Et de sa chambre de malade, au quai du Mont-Blanc, il se met à peindre les paysages émouvants de son cher lac et des montagnes de Savoie; et, d’un cœur attendri, il en interprète les beautés intimes, plein de délicatesse et de douce mélancolie, regardant la nature comme du temps de sa première jeunesse, mais enrichi depuis lors de toute la science et de toute la maîtrise que lui donna une vie pleine de luttes et pleine de labeurs. Et la encore il se confesse. Là encore, c’est Hodler qui interprète ce qu'il a toujours interprété — sa vision personnelle des choses et du monde — et une fois de plus il révèle sa grandeur. Là encore, il reste ce qu'il fut toujours, honnête et franc. Et voilà ce qui fait sa grandeur et sa gloire. ;

Artistes suisses, qui courez à l'étranger avides de nouveautés et qui inondez nos expositions de contrefaçons de maîtres et de sous-maîtres, qui n'ont rien à faire avec nous et qui ne sauront que nous intéresser, mais jamais nous émouvoir, — c'est parce qu'il est toujours resté suisse, Bernois et lui-même que Hodiler est grand et sublime!

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