‹ Exposition méthodique des principes de l'organisation sociale: --théorie de Krause,--précédée dChapitre 12 sur 17 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Première série des associations huaiiies.

La famille. — Le croupe. — La tribu. — La nalitm. — La eonfé-

déralion. — L'humanité.

L'Humanité dans ses éléments Internes est Tassoeiation harmonieuse de deux faces principales de l'Etre, Tunion synthétique des deux êtres opposés de l'univers, de la Nature et de TËsprit. Elle est ainsi appelée par le fond même de sa nature à se grouper et à s'unir, à refléter enfin dans son oi^nisation intérieure l'unité dont elle est la vivante image. Or, nous avons vu qu'il y adeuxsortes d'associations, la première qui comprend toutes les focultés de l'homme et qui a pour objet dans ses formes diverses de travailler au développement de la naturehumaineconsidéréedans l'harmonieuse unité de ses éléments; la seconde qui n'embrasse qu*mie partie, qu'un côté de la vie de l'homme, et qui s'attache exclusivement à une seule œuvre sociale, à une seule face particulière du grand problème humain. Quelle est cette doublesérie d'association^? Quelles sont leurs conditions organiques ? Quelles doivent être leurs formes ? Et comment le&unes et les autres entraînant l'Humanité dans des cercles dont le rayon grandit toujours, marchent -elles

également vers cette uDité humaine, qai existe déjà dans le sein de TEtre-Suprême, et que nous devons réaliser dans le temps et dans l'espace ?

Telles sont les questions que nous avons à résoudre.

I. La première des associations qui comprennent tout rhomme, c*est la famille. La loi déterminante de la famille est Tamour. L'amour a sa raison dans le caractère opposé de la constitution

Shysique et intellectuelle de l'homme et de la ïmme, constitutions qui, par leur apposition même, sont destinées à s'unir et à se compléter mutuellement.Nous avons vu^ en effet, que l'homme et la femme, dans la variété de leur nature, répondent aux deux catégories fondamentales de l'Etre, la spontanéité et la totalité. La liberté idéale des forces et des organes du corps et de l'esprit se ré*vèJe dans l'homme. La femme au contraire, avec sa nature intime et recueillie, exprime mieux Tendiainement de ces forces et de ces organes. L'homme vit davantage dans le caractère de la Raison et de l'Esprit, la femme dans celui de la Nature et du corps. Le règne animal avec ses mouvements est plutôt l'image de l'homme ; le règne végétal avec son immobilité, celle de la femme. L'homme se déploie librement au dehors, il dirige où il veut son action et ses forces ; rien ne l'arrête, rien ne le gène, dans ce libre épanouissement; la femme fixée et repliée sur elle-même trouve en soi son centre, son monde d'activité, et tout ce qui l'environne, elle l'attire et l'incline doucement vers ce foyer intérieur, riche de grâce et de beauté. Sans . la femme, Thomme serait incomplet, sa force se perdrait Inutilement au dehors; sans l'homme,

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la femme appauvrie dans son être se consumerait au milieu de sa solitude. G* est en s'unissant l'un à l'autre que l'homme et la femme se complètent et qu'ils forment en se complétant une véritable humanité pleine de force et de vie.

Dans cette opposition fondamentale qui les caractérise, l'homme et la femme appartiennent également à l'Humanité. Il y a entre eux égalité d'essence ; tous deux ont absolument les mêmes facultés fondamentales, et la femme n'est nullement subordonnée à l'homme. Eileest aussi capable que lui de prendre part à tout le travail de la vocation humaine, en marquant ses œuvres de sou propre caractère. L'Humanité n'est pas complète, elle ne se développe que partiellement tant que la foiiblesse de la femme est opprimée par la force de l'homme. La Religion, la Science, la Moralité, l'Art et le Droit doivent être développés, au point de vue de l'homme et de la femme, avant que l'Humanité puisse dire qu'elle s'est harmonieusement constituée. Il faut à l'homme et à la femme une culture semblable ; là, est le triomphe de l'Humanité.

Mais en cherchant à rendre à la femme toute sa dignité, nous ne songeons nullement à lui attribuer les mêmes fonctions qu'à l'homme. La distinction profonde que nous venons d'établir entre les deux sexes suffît pour garantir de toute erreur. L'homme comprenant mieux le monde extérieur représente la famille dans ses relations au dehors ; à la femme est dévolue particulièrement la gestion des affaires domestiques. A l'homme la vie du forum et de l'atelier, à la femme celle de l'intimité et du ménage. C'est pour n'avoir pas saisi cette

distinction fondamentale que le Saint-simonisme est tombé à ce sujet dans des exagérations ridicules (1).

L'amour n'est pas une union partielle; il ne faut pas qu'il rapproche seulement les corps, il doit aussi mêler les âmes, et il est d'autant plus parfait qu'il embrasse mieux les divers éléments de la nature humaine. C'est là Tamour vrai et seul digne de rhomme. Un amour purement physique peut bien convenir à la brute, non à un être doué d'intelligence, capable de sentiments élevés, appelé à moraliser par Tintervention de ses facultés intellectuelles tous ses actes, et à imprimer même à ses actes physiques ce caractère de dignité qui dénote chez lui la conscience de sa nature supérieure. Si tel est l'amour, fondement de l'union de sexes dans le genre liumalu, le mariage ne peut pas avoir d'autre but que d'être l'expression et la consécration sociale de cette affection. Lé mariage a donc

(i) Le Saint-simoiiisme avait été précédé dans ceUe voie par r Allemagne elle-même. C'est Hippel, l'ami de Kant, qui, le premier, a soutenu Tégale aptitude de la femme à toutes les touctions humaines : ses deux livres Sur raméiioraûon dvile des femmes, 1792 , et Fragments sur V éducation féminine , 1801, renferment un élégant et spirituel plaidoyer en faveur de cette égalité. La même thèse a été soutenue par Hugo, Droit naturel, 1798 et 1820. Il est assez remarquable que ce soit TAllemague qui la première ait abordé cette thèse. « Ne pourrait-on pas, dit à ce sujet M. P. Duprat, expliquer l'initiative des Allemands par le développement même qu'a reçu, au delà du Rhin, l'éducation des femmes? L'idée d'une égalité absolue entre les deux sexes devait se montrer d'abord dans un pays, où une culture avancée a établi plus communément entt'e eux des rapports plus étroits, une vie plus intime. »

pour but d'établir un échange continuel et de pourvoir à la satisfaction de toutes les affections physiques et morales ; en d'autres termes, il a pour but d'établir une communauté de la vie entière, morale et physique, entre deux personnes de sexe dlf- Cirent. Le mariage est, dans sa nature et dans son ut, aussi multiple que la vie même de l*homme; il est le foyer intime dans lequel se reflète tout ee

S est humain. Toute famille est une société qui t cultiver dans son sein la Religion, la Morale, la Science, l'Education, l'Art, l'Industrld et la Justice ; elle est en un mot le résumé vivant de la grande société humaine. On aurait tort par conséquent de la considérer comme étant d*nne sature purement juridique; elle est une institution de Religion , de Morale, etc., aussi bien qu'une histitution de Droit : le Droit ne peut intervenir dans l'organisation iutérieure de la famille ; il doit se borner à fournir les conditions nécessaires à sa formation, au maintien et à l'accomplissement des buts de la société familiale.

Gomme le mariage est fondé sur l'amour^ et comme l'amour ne peut être senti que par les deux personnes elles-mêmes, c'est aussi à elles seules qu'il appartient de déclarer cette volonté. Cette déclaration de la volonté commune des deux personnes au sujet de l'union matrimoniale, se revêt ainsi nécessairement de la forme de la oonventi<m| et le mariage est fondé, quant à son expression, sur un contrat. — Cette opinion a trouvé des adversaires de plusieurs espèces ; on a voulu voir dans le contrat civil un fait irréligieux, un rabaissement du mariage à mie simple formalité. Mais le contrat ne préjuge rien sur la nature religieuse du mariage ;

il consacre seulement un principe vital de tonte association humaine^ celui de la liberté. La Justice ne peut pas permettre qu'un membre de la société soît contraint, par une autorité quelconque, à s'assQcier avec un autre pour un des buts de la Bature. humaine; cette contrainte serait bien plus immorale encore dans une association destinée * à détendre sur toute la vie et toute la personnalité des hoaii|M^:réunis. Le contrat est donc la solennité prHi^fKnaire pour la formation du mariage; la Justice laisse ensuite chacun libre d*y apporter des actes rel^eux s'il le Jugei^k^ssaire; mais à cet égard aucune contrainte, soit pour les faire aeoomplir, soit pour les empêcher , ne doit être institaée par la loi, parce que ces actes doivent être abandonnés à la conscience de chacun.

Gommeie^mariage embrasse la personnalité entière, il faut que les époux se dévouent réciproquement l'un à l'autre de toute leur personne, qu'ils se donnent tout entiers, et qu'aucun d'eux ne fasse participer à son affection d'amour d'autres personnes. A cet égard la position réciproque des époux doit être égale. L'inégalité qu'entraînerait le partage de l'amour, soit du côté du mari, soit du oàté de la femme, entre plusieurs individus, détruirait cette intimité et cette confiance naissant de ce que deux personnes savent qu'elles se possèdent dans la totalité de leurs affections. Il suit de là que la monogamie pure est seule un mariage rationnel et moral. La polygamie est donc contraire aux conditions essentielles du mariage, et les lois doivent la prohiber. — Ti en est de même d'une autre eipèce de polygamie, non permanente mais transitoire^ se produisant sous plusieurs formes qui toutes

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rentrent dans la catégorie de l'adultère. Des actes de cette nature, quMls soient commis par répoax on par Tépouse, ont aux yeux de la Morale la même gravité; ils devraient entraîner en Droit les mêmes résultats ; ils blessent, en effet, une des codàitioDS essentielles du mariage, celle qui consiste d^oûÀ rattachement égal d*une personne à une autre. Letk^ seront contraires à la Morale et à 1^ Anttlce tant qu'elles ne rendront pas la position Jjéjpaat sexes ^ale par rapport aux conséquencer'jjp^^lièiiaetes peuvent entraîner.

Quant à la dissolubilité du mariage ou cUroroe, ce n*est qu'une nécessité sociale qui résufe^sott de Terreur sur la personnalité, soit des vices de Tépoux ou de réponse. Le divorce deviendra un fait moins fréquent, à mesure que Thomme et l'Humanité avanceront dans leur développement intellectuel et moral. Loin d'admettre que les unions des deux sexes pour toute la vie, soient contraires à la nature de l'homme et deviendront moins nombreuses dans l'avenir, il faut plutôt soutenir que le développement , i^us étendu, de Thomme et de la femme, dans toutes leurs facultés, établira , entre leurs deux individualités devenues plus riches, un plus grand nombre de poiuts de contact, d'où naîtra une communauté plus intime et plus durable. Mais il est vrai de dire que cette durée ne peut pas être imposée par les lois ; elle doit être le produit de la liberté et de la moralité propre des hommes.

Il est essentiel à la famille que tous ses membres ne forment qu'un seul tout , qu'un seul être , plus l'ievé , plus complet que l'individualité. Une harmonie intime, profonde, doit les rattacher les uns aux autres ; ils doivent tous vivre dans l'esprit

de la famille, et travailler concurremment aux buts divers de la destination humaine. Non-seulement la fomille a une religiony.uné morale , une justice, un art commun, mais une commune alliance la rattache à la Nature et à l'Humanité. Pour répondre aux besoins de cette vie complexe, qui embrasse chaque côte de Fhomme, il lui faut un milieu, où 'elle puisse se développer librement et poursuivre l'œuvre commune. Une maison, une cour^ un jardin sont aussi nécessaires à chaque famille que la nourriture et le vêtement à Tindlvidu. La maison est la sphèredela religion, delà vertu,de lascience, de Fart et du droit communs de la famille. C'est le théâtre où se réalise sa vie intellectuelle et physique, sa vie humaine. La cour est la sphère de Faction, du déploiement libre de ses forces, à la vue du ciel, sous Fhaleine vivifiante de la Nature. Le Jardin est la sphère de ses relations fraternelles avec les forces vivantes de la Nature. Elle y apprend à sentir la beauté de la création et à marier Fart à ses productions spontanées. Le corps et Fesj^it 8*y réveillent et se raniment dans ce centre de toute énergie, et ils y puisent sans fin Famour et les germes d'une Me pleine de beauté (l).

Sous ce point de vije (m peut dire que le droit de propriété exJiste pour laf^on^. Il ne se fonde point seolement mr jes a^ai^tajgfe^. matériels qu*on peut

(1) On voit que cftjlftn-9Mtimft in^tsài Fopposé de celles de Fourier, et peuv4lS^0li|b.Qai|9i^kMte comme une réponse Caite d*avance à FuUipH^WjjîiMUU^^ L'indépendance de la famille est fondée tout c^j^g^irdF-ji^^Jpndépenda du foyer " loe.

les individus, ne font de progrès réels et durables que lorsqu'ils les obtiennent par leur spontanéité d'action, au prix d*e^orts et d'essais faits par remploi de leur propre intelligence et de leur propre liberté.

Le groupe familial doit former un tout où la vie se développe plus richement qu'au sein de la famille. Pour que ce développement ait lieu dans un travail commun , il faut au groupe un système de biens qui lui appartienne. La maison , la cour , le jardin de la famille doivent se reproduire ici dans des proportions suffisantes pour les besoins de la masse. Tout grandira dans ce centre commun, chaque homme y travaillera, non plus seulement comme individu ou comme membre d'une famille, mais comme partie d'un organisme plus vaste et plus complet. Ces familles nnies forment ainsi un être humain d'un ordre plus élevé. Tout ce qui est humain se retrouve et se reproduit dans cet être. Son caractère complexe et harmonieux exprime à la fois réiément physique et l'élément spirituel , les deux faces de THumanité. Les familles, dans cette unité supérieure , n'ont plus qu'un esprit , un sentiment , une volonté. Elles habitent le même lieu d'après un plan général et une juste distribution. Chaque famille conserve dans ce plan son centre particulier, cet inviolable sanctuaire où nous l'avons déjà installée , mais un territoire commun est réservé au groupe et consacré spécialement aux besoins de sa vie seeiale. Ce temtoire doit être inviolable, ou du moins on doit ne pouvoir le dianger que d'après des lois déterminées.

III. Quoique ces groupes embrassent toute la destinée humaine , on peut dire qu'ils n'en culti-

YeoX pas toutetsi les parties avec le même zèle et le même succès. De là des contrastes et des oppositions, semblables à celles que nous avons déjà aperçues entre les familles , et par conséquent la nécessité d'une association supérieure dans l'intérêt du développement commun. L*antithèse de la vie de la Nature et de la vie de FEsprit et l'harmonie de ces deux termes de Fantithèse se retrouvent au sein des groupes comme au sein des familles.

Ainsi la vie de la Nature dominera au milieu d*un groupe situé dans un riche bassin , fécondé par les eaux, Fair et le soleil. Les familles de ce groupe, adonnées à la culture de la terre , des plantes et des animaux, forment un foyer de vie champêtre ou rurale. Elles recherchent avant tout autour d'elles des champs, des prairies, des vergers; elles tendent à exprimer une image de la terre et de ses produits ; leurs habitations , environnées de jardins et de vergers, sont éloignées les unes des autres , tant la Nature les attire. Elles sont simples du reste , parce que le cœur et le sentiment de Fhomme des champs n'habitent point dans sa demeure , mais dans la terre qu'il cultive. Pour que cette culture soit féconde, les familles champêtres groupées dans le même lieu doivent, comme autant d'artistes voués au culte de la Nature, se partager toutes les branches de ce travail par une division harmonieuse et synthétique.

D'un autre côté la vie de Fesprit se manifeste en sens contraire dans un autre groupe. La Nature se retire ici : le foyer devient le plus important des bteus. Les familles de ce groupe se rapprochent , loin de s'écarter ; leurs maisons , leurs cours et leurs jardlas se tiennent ; elles forment une ville

qui est le monument le plus complet de cette vie Intellectuelle.

La vie de la ville et celle de la campagne sont doue opposées Tune à l'autre comme la Raison et la Nature, TËsprit «^t le Corps, l'iiomme et la femme, la spontanéité et la totalité. Pour qu'elles se déve* loppent complètement il faut qu'elles s'unissent comme Tesprit et le corps. La ville est le siège commun de toutes les familles en qui domine la vie intellectuelle. Les villages doivent se déployer autour de ce centre, comme les lunes autour de leur terre , afin que le système de la vie de la nature se fonde sur Fharmonie.

Il y a des groupes qui réunissent ces deux éléments : ils marient le culte de la terre à celui de Tart. La vie de la campagne , dans ce ceotre haiv monieux , s'anoblit et s'élève en se mêlant à la vie de la ville , et la vie de la ville présente à la vie de la campagne cette grâce et ce charme qui environne partout la vie de la nature.

L'association de ces groupes ou la tribu forme un être humain plus complet , plus lié que produit le groupe, et, à plus forte raison, la familie. U exprime d'une manière plus satisfaisante la nature humaine. Les grands membres de cette association comme les associations moins étendues doivent poursuivre en commun tous les buts de l'Humanité.

Si chaque groupe a son domaine particulier , le système des groupes ou la tribu doit avoir le sien, qui sera eu proportion avec son importance et smi étendue. Ce bien cx)mmun est, pour la tribu, ce qae la maison , la cour et le jardin sont pour la famille, et , d'après la loi qui constitue la propriété ooni-

muue des groupes » il devra être en rapport avee la tribu.

lY . Des oppositions analogues à celles que nous avons déjà signalées se manifestent entre ces tri-* bus. Les besoins de se développer dans toutes les conditions de la vie de THumanité les rapproche et les unit. Il résulte de ce rapprochement des gron* pes de tribus, semblables aux groupes des familles et par delà, des nations et des peuples^ autre pw» sonnalité qui , dans la série des groupements humains, domine toutes celles que nous avons aperçues.

Pour former un peuple il faut au moins deux tribus principales ou deux essaims de tribus répondant par leurs qualités et leurs tendances aox deux catégories qui nous apparaissent dans les associations inférieures. L'existence de ce peuple sera plus complète, si un troisième essaim de tribus d'une nature synthétique vient se joindre aux deux premiers pour rapprocher et unir dans une harmonie supérieure leurs génies oppMés : il sera même d'autant plus près de la perfection qu'il renfermera dans son sein plus de groupes pour remplir les diverses fonctions de la Nature et de TEsprit.

L*unité du peuple, ainsi constitué par des asso» dati(nis de tribus, s'exprime d*abord dans son territoire qui doit former un tout, quoique sa physionomie puisse varier. Tantôt c'est une zone qui se déploie au bord d'une mer; tantôt un système de montagnes qui s'élève au sein d'un continent. Ailleurs c'est une série de plateaux âevés ou de v^ lées qui s'échelonnent les unes à la suite des autres, on bien encore, c'est un archipel. La forme la plus heureuse est celle d'un t«9te l>aasin environné de

montagnes et de fleuves qui vont s'unir à une mer navigable.

Acette unité territorialedoitse Joindre Tunité morale du peuple. Il faut donc qu*il forme une grande personnalité comprenant en elle toutes ces yariétés d'associations et d'individus que nous avons déjà remarquées. Pour que cette unité se réalise et que cette^ vie supérieure se développe, il faut au peuple un sol commun y c'est-à-dire qu'à o6té des divisions du sol qui ont déjà été tracées» il y aura une terre commune pour les besoins de tous. Ce foyer commun doit traduire la vie du peuple. C'est là que s'élève la Capitale, ou la cité principale, dans laquelle respire le génie du peuple sous la forme la plus caractéristique. De ce centre rayonnent sur tous les membres de la communauté la Science, l'Art, le Bien; les villes particulières, rangées autour de la capitale, reçoivent d'elle plus|de lumièreet dévie.

Chaque peuple doit embrasser dans sa sphère d'activité toute la destinée humaine. Chaque peuple est cependant appelé spécialement à développer un élément de l'Humanité. La nature, le climat, les influences extérieures déterminent cette vocation spéciale, et le partage du grand travail humain entre les divers peuples du monde est essentiel au progrès et au perfectionnement de la personnalité humaine. C'est ainsi qu'un peuple développe particulièrement l'élément physique dans le monde et dans l'histoire, un autre l'élément intellectuel, un troisième peut être appelé à réaliser en même temps ces deux côtés de l'étemelle essence, ces deux moitiés de l'Humanité. Grâce à ces différences de génie et de caractère, tous ces peuples doivent s'unir, afin de

se compléter et de développer ensemble tous les éléments humains. Ils doivent former ainsi un seul être, un seul corps, un seul esprit, une seule volonté, et mareher ensemble vers le but commun.

Dans cette vie commune qui les rapproche et qui les unit, chacun de ces peuples a sa sphère sociale, son foyer individuel; il possède, d'après le plan général de l'association, une partie du territoire ; mais ce domaine réservé à ses besoins n'en est pas moins ouvert aux autres peuples. £n dehors de ces centres particuliers, 11 doit y avoir un sanctuaire commun pour que Fassociation s*y développe dans l'unité de son organisme et de sa vie. Plus le siège de chaque peuple se distingue des autres, plus son caractère est divers et plus la vie générale de cette grande personnalité de peuples offre de richesses ; tout grandit, tout s'élève et tout se déploie harmonieusement dans ce milieu, et le développement de ce système de nations profite, dans chaque série inférieure, à chacun des membres qui s'y trouvent placés.

Trois peuples suffisent à former cette union, surtout s'ils expriment trois tendances diverses. Ils peuvent être plus nombreux et ils poursuivront leur commune destinée, avec d'autant plus de succès, que chacun d'eux manifestera plus vivement des facultés particulières.

Du reste ils seront tous égaux. Il n'y aura aucune prépondérance de l'un sur l'autre. L'égalité qui est la loi de chaque peuple, de chaque tribu, de chaque groupe de familles, et par delà de la famille elle-même, de l'individu, doit se retrouver parmi ces nations.

\V:. Ces associations de peuples sont destinées à

leur tour às'unir etàformerdes groupes supérieurs. La terre est distribuée elle-même en masses» en systèmes qui semblent correspondre à ces grands organismes humains. La loi étemelte qui domine toutes les séries de TËtre, cette loi qui réunit deux termes antithétiques dans un terme harmonique se répète successivement dans la formation du globe.

L'ensemble du continent se divise en deux moi* tiés semblables, mais opposées qui offrent à THumanité deux foyers d'une physionomie différente où la vie humaine doit se reproduire sous deux faces distinctes. De chacune de ces deux masses se détache un rameau qui court joindre l'autre, et former entre les deux une terre commune, un sol synthétique où les oppsitions s'effacent, et oà l'Humanité est appelée elle-même à développer; dans une unité supérieure, la double existence de ces deux groupes les plus étendus.

Cette loi, qui partage le monde en trois foyers, opère une division semblable dans chacun de oes trois membres, et ces masses moins considérablee répètent dans un cercle plus étroit la physionomie, la forme et le mouvement des autres unités qui les dominent.

La vie de l'Humanité, dans ces centres rétrécis, reproduit également , sur un rayon moins déve* loppé, dans son antithèse et son harmonie la vie du grand système humain. Les masses de cette seconde division suivent la même loi, et le type primitif, le type éternel qui se présente, dans chacun de ces groupes terrestres, s'exprime encore dans la plus simple des masses, la montagne et la vallée.

Notre planète reproduit ainsi les éléments oone-

titutife et les classements intérieurs de THumanité. Le nombre des peuples qui couvrent la terre n*e^ nullement fortuit ; il est en rapport avec le sy^ tème du monde, et la combinaison des divers grappes humains sont les degrés que la Nature a suivis pour préparer le siège de ces manifestations fondamentales de rilumanité.

Ainsi toptes les associations de peuples aboutissent à trois associations principales qui ont leur foyer dans les trois masses du globe.

Dans chacun de ces centres, comme dans les groupes moins nombreux et moins puissants que nous avons déjà remarqués, Tindividualité de chaque association sera maintenue ; mais d'après la règle et la loi qui la dominent, des moyens communs, une terre commune seront consacrés à la vie et au développement de Tassociation.

L'Humanité, dans chacun de ces trois systèmes, arrivera à une conscience plus haute d'elle-même ; elle entrera plus profondément dans les rapports qui l'unissent au reste du monde. Une vie plus riche et plus abondante descendra sur tous les membres compris dans cette vaste unité. Toutes les forces se déploieront avec plus de liberté et de puissance.

Les trois masses terrestres qui doivent être le lien de ces groupements ont chacune leur caractère propre ; elles tendent cependant vers une unité organique ou une masse supérieure. Le Grand- Océan est le lien de ces parties constitutives du monde. C'est du Grand-Océan qu'on peut saisir clairement l'unité du globe. L'Asie , l'Afrique et l'Europe se révèlent au couchant ; à l'orient, l'Amérique se lève , et l'Australie rayonne du côté du

Midi. La terre se compose ainsi d*an Ocddent, ^un Orient et d'nn Midi, qui se groupent et se lient dans une vaste unité.

• Jl doit en être de même de l'Humanité. Ces trofto membres supérieurs, ou ces trois humanités du se- ' conà ordre dans lesquelles nous venons de voir les peuples s'associer^ doivent arriver à une assoeiatioD plus haute et former une personnalité aussi vaste que le monde, aussi étendue que cette grande matrice de la terre , où germent et se dévelo]^[)ent les races humaines. L'Humanité, sous cette forme, atteindra tous les développements que comporte sa nature ; chacune des faces de son être se déploiera vigoureusement. Le grand organisme humain sera complet. L'antiquité romaine avait conçu le monde comme un grand animal. C'était là une idée profonde que la métaphysique Justifie. Toutes les oppositions de groupes élevés constitueront une harmonie universelle. L'Humanité obtiendra la pleine conscience d'elle-même, et elle travaillera au progrès et à l'éducation de chacun de ses membres en leur fournissant les conditions nécessaires. Chaque individu obtient déjà dans la famille un mot plus complet , plus élevé ; ce moi grandit ensuite et s'épanouit dans chaque association ; mais ce n'est que dans l'unité suprême de tous les groupes qu'il peut se développer entièrement et quil doit apparaître un jour avec toute la magnificence de sa vie.

Telle est donc la marche de l'Humanité. Voilà comment, par une série d'associations dont le foyer s'épanouit de plus en plus , elle tendra sans cesse

vers cette unité harmonique , qui est sa règle et aA loi. Ce mouvement» par lequel THumanité gravite vers un centre commun , n'est point un rêve projeté sur l'avenir; nous le rencontrons dans le passé, et rhistoire vient ainsi confirmer l'idéal fourni par la métaphysique.

Les annales de l'Humanité ne révèlent peut-être pas cette loi quand on les interroge superficiellement; mais on ne tarde pas à les découvrir si l'on jette un regard un peu profond sur le livre des destinées humaines.

Les sciences cosmologiques semblent établir que l'Humanité, dès l'origine, apparut sous plusieurs formes dans les foyers principaux du globe. Mais la diversité de ces formes s'associait à l'unité de la race. Quelles que soient ces différences physiques, Torganisme est toujours le même. Tous ces peuples, répandus çà et là sur la surface de notre planète, sont égaux par les éléments constitutif de leur nature, ce qui permet également d'admettre que le genre humain est sorti d'un seul couple , cVaprès la tradition biblique, ou qu'il est le produit de plusieurs races issues de plusieurs autres.

H résulte de l'aspect général du monde et de l'étude des premiers monuments historiques, ainsi que du spectacle des peuples contemporains , que l'Humanité apparut primitivement sur les plateaux de l'Asie et de l'Afrique, et qu'elle a rayonné de ce double foyer en essaims de tribus et de peuples qui se sont rencontrés en Europe comme dans un centre d'harmonie où devaient se grouper et s'unir les divers membres de l'espèce humaine.

L'histoire du développement de la branche asiatique nous est assez connue. Il n'en est pas de

même dfi la branche africaine. On ne pent pas non plus s'expliquer sur l'époque où rhumanité a dû apparaître pour la première fois en Amérique et dans les archipels océaniens. Toutefois l'état des peuples de ces contrées , au moment où TËurop^ les a découverts , semblait indiquer une époque peu reculée. Dans des siècles déjà loin de nous , plus de quatre mille ans avant notre ère , l'Asie orientale, Tlnde, nous offire le spectacle d'un vas^ développemeut dans toutes les sphères de Faetivité humaine.

Le système géograplûque de cette merveilleuse contrée peut être considéré comme un abrégé de la terre. Sa vie sociale , dans cette époque primitive , fut en quelque sorte Tabrégé de la vie de l'Humanité.

L'extrême Asie fut le berceau de plusieurs familles de peuples, tels que les Perses, les Gi*ecs, les Romains, les Slaves, qui se rattachent, par leurs mœurs et leurs langues , à cette souche antique. Ces peuples, se détachant de leurs troncs, se répandirent jusqu'en Europe, entre nos deux Médi~ terranées , et principalement le long de celle da Midi , qui devint le théâtre de ce nouveau développement.

Presque en même temps, l'Afrique supérieure versa aussi du côté de l'Europe les flots de sa population qui coururent le long de l'Atlas et couvrirent l'Europe occidentale.

Telle fut Torigine des peuples actuels de l'Afrique et de ces peuples primitifs qui vivent encore sur les côtes de notre Océan, dans les Galls et les Escualdanas. Ils révèlent aussi , par leur physionomie et leur caractère, une commune origine.

Ces deux moitiés de la race humaine ne tardèrent pas à se grouper et à s*unir. La marche du commerce et ce mouvement énergique de colonisation, qui emportait les peuples voyageurs de Tantiquité, mêlèrent d'abord, en Egypte, Télément asiatique et l'élément africain. Tandis que ce mouvement synthétique s'opérait et préparait l'harmonie des races et des civilisations, des dévelop* pements partiels avaient lieu : de là les monarchies d'Assyrie, de Babylonie, de Perse; de là encore l'histoire des villes phéniciennes, des Egyptiens et des Arabes, qui appartiennent à la môme série et semblent suivre la même révolution. La vie de ces sociétés particulières, éparses dans l'Asie inférieure ou l'Afrique occidentale, n'est pas aussi étendue, aussi complexe que celle des sociétés précédentes; mais elle exprime mieux certains côtés de leur existence; elle marche plus énergiquement à quelques-uns de ces buts spéciaux qui sont compris dans la destinée générale.

Quoiqu'il en soit, tous ces Etats, au point de vue commun du mouvement humain, peuvent être considérés comme les liens des deux civilisations originelles de l'ancien monde. L'Humanité se dé- {Voyait avec eux ; elle étendait son domaine. Dans ce cercle agrandi devait germer une vie supérieure. De là leMosaîsme, l'Hellénisme, et ce déploiement vigoureux dont Rome fut le foyer. Triple phénomène qui occupe une grande place dans l'Histoire et qui, sous chacune de ces faces, nous montre THumanité gravitant de plus en plus vers l'unité sociale.

Grâce à Moïse, le peuple juif admit la doctrine du Dieu vivant qui l'avait choisi pour son peuple

et qui le protégeait. Le législateur des Hébreux proclama comme dogme fondamental Fantique croyance d*Abraliam et sa foi dans Talliance ou Tunionde Dieu avec sa race. Cette alliance divine, il la renouvela sur le sommet du Sinai : il écarta avec soin le polythéisme, en proscrivant toute image de Dieu. 11 fonda une constitution sur 1*idée même de Dieu et sur la base d*une législation révélée par Dieu. Dans ce pacte social, la Religion, laYortu, le Droit furent les éléments inséparables d'une seule et même doctrine. Tout arbitraire fut exclu par cette loi fondamentale qui liait les familles, les individus, les pouvoirs publics, et constituait, dans une égale dignité, chaque membre de la nation. Ce qu'il y eut de plus important pour les progrès de THumanité dans les institutions mosaïques, c'est qu'eUes n'admirent point la division des castes,et que la connaissance pure de Dieu ne fut plus cachée dans le sanctuaire, mais devint en quelque sorte le patrimoine du peuple. L'idée qui domine le Judaïsme, c'est ce symbole fondamental, à savoir que Dieu dirige et gouverne chaque individu, chaque famille, tout l'Etat. L'Humanité parvint ainsi à concevoir la vie sociale se constituant dans l'idée de Dieu; c'était la base d'un développement plus considérable pour l'avenir.

Un mouvement analogue s'accomplissait à la même époque et sur un autre point. La Grèce présentait un type vivant de la vie harmonique des peuples. 11 n'y eut jamais rien de plus hostile et de plus divers à la surface que ces tribus grecques; mais la communauté de langage, de religion, de mœurs en faisait un seul peuple. L'élément principal de ce peuple mêlé venait des Hellènes , tribu

asiatique, et des Pélasges, autre tribu qui sortait également de l'Asie. Il reçut aussi par le commeroe et par les émigrations des efQuves des peuples de la Phénicie et de TËgypte. Il combina avec ces principes une vie originale et un organisme complet qui embrassait tout le domaine de Tbomme.

La monarchie romaine exprima plus énergiquement encore Funité. Gomme la.société juive, elle se rattacha à iMdée d*un Dieu qui la protégeait, elle eut son Jupiter dont le peuple romain était le peuple élu. EUe développa moins complètement que la société grecque les divers éléments de THumanité; mais elle représenta plus puissamment Tidée d*un Droit commun, universel. L'empire qu'elle fonda étouffa sans doute plus d'une nationalité; bien des peuples disparurent dan9 le choc de cette^. grande invasion qui partit du Gapitole et couvrit ie paonde; mais ceUe invasion, en étendant la vie h^jjnaine du côté de TOccident, eut encore pour résultat de préparer i' avènement d'une vie supérieure, celle qui devait sortir des entrailles du Christianisme.

L'Humanité par le Christianisme eut conscience de Dieu comme éti'c supérieur .et primitif, comme Père de la lumière e^ de la vie de tous les peuples et de tous les hommes. Elle reconnut qu'elle était appelée à connaître Dieu, à reproduire dans sa vie ce type éternel. Dieu apparut alors comme la source de tout être et de toute existence, comme l'inépuisable matière où se reproduit sans cesse la vie universelle. Quelques hommes avaut Jésus avaient entrevu sans doute la nature de l'essence divine. Socrate, Platon, Aristote l'avaient aperçue. Elle fut également connue des Esséens ; mais rien

B*établit qu'ils aient aperça la loi par laquelle tout peuple, tout homme est appelé à s'unir dans Dieu à la vie générale. Du moins, ils ne proclamèrent point ce symbole, et Jésus est le véritable révélateur du royaume de Dieu.

Pendant que le christianisme succédait aux vieilles croyances, Tancienne société disparaissait en partie devant d'autres familles de peuples. Ces nations fières et énergiques du Nord , au milieu des déchirements de la conquête et des rivalités de l'ambition, se groupaient dans une grande unité chrétienne. Une antre unité religieuse apparut bientôt duc6téde l'Orient, le Mahométisme ou l'Islam, cette antithèse du Christianisme. Durant cette période , les peuples européens ont grandi ; ils ont acquis la conscience de leur force, de leur but et de leur avenir. La Science et TArt se sont développés ; des découvertes importantes ont eu lieu ; les eaux qui entourent l'Afrique ont ouvert un passage vers l'Asie orientale ; l'Amérique a montré sa tête à travere l'Océan, et la Polynésie s'est levée à son tour dans les mers du Sud.

C'est ainsi que le théâtre de l'Humanité s'est agrandi successivement. La civilisation a étendu son cercle; des Iles de la Grèce, elle a rayonné le long de la Méditerranée, et elle domine aujourd'hui les vastes rivages de l'Atlantique. Une grande partie de l'Amérique est comprise dans cette culture avancée. Les arcliipels océaniens qui viennent de se révéler sont plongés encore dans la barbarie 5 mais la vie européenne y pénètre ; elle court atteindre en même temps l'Asie occidentale et les plateaux de l'Afrique, ces deux berceaux de notre race. L'Humanité retourne ainsi par un double

mouvement au foyer de son origine^ comme le serpent des vieux mythes qui se roule en spirale et forme ainsi un cercle parfait, image de l'unité radicale de l'Etre. — Tout donc , jusqu'aux grands' faits de l'histoire moderne, nous montre une évolution de r Humanité vers une grande unité sociale dans le principe et dans la nature. Ce phénomène est plus sensible aujourd'hui que jamais. Toutes les idées d'association qui circulent dans notre Europe le prouvent suffisamment (l).

(t) Uoe grande partie de ce chapitre est empruntée à Ij» belle et profonde exposition que M. Pascal Duprat a faite du système philosophique de Krause, dans ;la Revue indépendante oss mois de janvier et de mars 1 84^. M. Duprat a ainsi résuma an quelques pages lonte la substanee (fiai des plus beaux outmges du phik>sophe aUemaud (a). U nous eût été irapeàaible de donner une analyse plus succincte et de reproduire, avec autant de bonheur, le style tout à la fois scientifique et poétique de ce livre. M. Pascal Duprat nous a promis depuis longtemps une tradoctton de cet ouvrage de Krause ; nous regrettons vivement qu'il n'ait pas' donné suite à ce projet.

(a) Vrhild der Menschheit {Idéal de l'Btmâmit^. Stutgard „ 1808, in-8o.

CUAPITRE VIIL

Deuxième série des associations lionaines.

Considératiani générales.

Nous avons donné, dans ses traits principaux, le tableau de ces associations fondamentales qui embrassent tout rhomme et forment des sphères sociales de plus en plus étendues. Ces associations ne repensent point sur des hypothèses ou sur des plans diplomatiques. Elles sont soumises à une loi qui les domine. L'antithèse de l'Etre et l'harmonie qui absorbe cette antithèse devient la base de ces associations. Mais nous avons exposé seulement ce que ces associations sont en elles-mêmes; nous n'avons rien dit sur ce qu'elles doivent être dans leur organisation intérieure.

Or, la vie sociale tout entière doit être organisée sur le type de la fédération, de la nation , de la tribu , du groupe , de la famille et de l'individualité. La société existe pour l'homme qui doit y trouver les moyens de remplir sa destination , et doit par conséquent se formuler sur le modèle de la nature humaine. Or , le bien et la mission de l'homme consistent à développer toute sa nature spirituelle, physique et rationnelle dans toutes ses parties et dans tous ses rapports. En divisant ce

but général, rhomme doit donc, comme on l'a vu plus haut : 1** développer son être entier dans Tunité et dans Tharmonie de ses facultés , dans ses rapports avec Dieu, c'est-à-dire dans la Religion ; 2** si la Religion manifeste Tharmonie supérieure de rhomme dans son union de vie avec Dieu, la Moralité exprime l'harmonie intérieure de cette union , qui doit être effectuée par la volonté conformément à la loi du bien. Donc la Moralité, second but de Tactivité humaine. 3<^ L'homme doit développer son esprit dans l'opposition de ses deux facultés fondamentales , c'est-à-dire dans Tintelligence et dans le sentiment. De là la Science et le* Arts qui sont, avec V Education et \ Instruction » les deux buts opposés de l'activité spirituelle, 4° Mais l'homme individuel ne peut produire à lui seul tout ce qui est nécessaire à la satisfaction des besoins de sa nature; de là, la nécessité pour les hommes de se communiquer leurs productions par an échange réciproque sur lequel se fonde le Corn'merce. 5^ Enfin le Droit est lui-même un but rationnel de la vie de Thomme, qui doit aussi se développer dans renchatnement total et dans la conditionnalité de toutes les fonctions de son organisme : le Droit ou la Justice rentre dans l'Etat et constitue Tordre politique proprement dit.

Tous ces buts de l'activité humaine sont les éléments ou la matière dont il faut pétrir l'organisme social , afin que toute société réponde à son idéal et puisse atteindre sa destination. Or, l'homme, ayant le devoir de se développer dans la plénitude de sa nature rationnelle, doit concourir, autant que possible, au développement de chacun de ces but'^ prîndpaux fonda dans sa nature. Il faut di

que la société lui facilite les moyens d*y prendre part, et, à cet effet, il est indispensable d'oi^aniser le travail en commun , d'associer les efforts individuels , c'est-à-dire de constituer chacun des buts rationnels de la nature humaine sur la base de régalité par la liberté et Fassociation.

L'association peut seule permettre à Thomme de se développer dans toute sa nature , dans toutes ses facultés, dans tous ses rapports. Seule, elle peut procurer le bien-être à tous , en dirigeant les efforts individuels non pas vers la ruine et la deatmction, mais vers l'accord et l'harmonie de toutes les forces sociales , c'est-à-dire vers la réalisation du but commun de la société humaine. Il faut done que la Religion, les Sciences, les Arts, l'Education, la Moralité , le IXroit , Tlndnstrie et le Commerce reçoivent chacun , au moyen de l'associatioii , une organisation particulière conforme à leur nature, qu'ils se développent dans leur sphère propre , dans un ordre spécial , et qu'ils forment en quelque sorte autant d'états dans l'organisme complet de la 80« ciété. Le corps social se compose ainsi d'une société religieuse, d'une société politique , d'une société morale, d'une société scientifique, d'une société artistique , d'une société industrielle et d'une société commerciale. En outre, chacune de ces sociétés tendant librement vers son but particulier, en vue duquel elle est organkiée , eoncourt librement aussi à la réalisation du but commun de la société qui embrasse tous les buts spéciaux.

Toutes ces sociétés particulières sont les fonctions organiques du corps social. Envisagée à ce point de vue, la société, instituée pour le développement complet et rationnd de la Mtiûre humafaie

présente réellement, comme le voulait Platon , Faspect d'un seul homme qui se développe dans la plénitude de ses fonctions ou de ses facultés.

Quels sont maintenant les rapports de ces sphères particulières entre elles, et quds sont leurs rapports avec la sphère importante de TEtat?

Comme ces assodations partielles sont toutes également fondées dans la nature humaine , elles doivent être assimilées entre elles, c'est-à-dire traitées sur le pied de Tégalité rationnelle et engrenées de la même manière que les fonctions ou les facultés humaines auxquelles elles correspondent. Or, les diverses fonctions humaines se trouvent entre elles dans un rapport, non de subordination, mais de coordination , et l'unité de la vie résulte de cet enchaînement organique où toutes les parties se soutiennent et se conditionnent réciproquement. Il ne faut donc pas que Tune des sphères sociales puisse acquérir sur les autres une suprématie absolue , et il faut même garantir leur indépendance mutuelle. Toutes les sphères sociales doivent être enchaînées entre elles de telle sorte qu'elles se coordonnent les unes aux autres , et qu'elles soient réelproquem^t la condition de leur développement progresisdf.

Chaque ordre particulier possède ainsi dans l'organisme social une importance propre, une sphère libre d'action et de développement, en un mot une existence individuelle, en même temps qu'elle concourt, .dans la mesure de son importance respective, à l'accomplissement de l'unité de la destination sociale.

La société se présente ainsi comme une vai

de sphères, coordonnées entre elles et fonctionnant en unité pour l'accomplissement de leur destination individuelle et de leur destination commune, qui est aussi la destination individuelle et commune de rhomme. Chacune d'elles, lihre dans son organisation intérieure et dans son administration, est assimilée aux autres et traitée sur le pied de régalité rationnelle. Or , le rapport de la liberté à régalité constitue Tassociation ; le rapport de Tindividualité à la communauté, de la variété à Tunité constitue Vhartnonie ou Vorganisme. La société nous offre donc, comme association générale de toutes les associations particulières, fondées dans la nature humaine, une harmonie vivante, un organisme analogue à l'organisme du corps humain , où toutes les fonctions vitales se soutiennent , s'enchaînent et[s'équilibrent réciproquement, pourcon* courir à l'unité de la destination humaine.

Cet organisme ou cette harmonie sociale est, certes, encore loin d'être réalisée; mais il est cependant manifeste que la société marche insensiblement vers sa réalisation. La àociété suit les mêmes phases d'évolution que le corps humain. De même que dans celui-ci se développent d'abord, d'une manière prédominante, des systèmes particuliers, de même dans la vie de l'Humanité se sont d'abord constitués les organes principaux et indispensables, et de même encore que les diverses fonctions du corps humain ne manquent jamais, après leur développement varié et successif, d'aboutir à une harmonie qui signale l'âge de virilité ou de maturité, de même les diverses fonctions sociales doivent aussi atteindre l'unité et l'harmonie de leur développement au troisième âge de la vie humani-

taire qui se montre déjà dans les tend^^ de la société et surtout dans la philosophie^Bderne. Ainsi nous rencontrons, dans les temps primitifs, les puissances morales, la Religion unie à la Science, dominant sur toutes les autres. En Orient, c'est la Religion qui a envahi tous les domaines de la vie et de la Science. En Grèce, et surtout à Rome , se développe ensuite l'idée de l'Etat et de la puis* sance politique. Le Christianisme, en distinguant l'homme du citoyen, a séparé l'Etat de l'Eglise, le pouvoir spirituel du pouvoir temporel. Après la cessation des spéculations et des disputes religieuses, les préoccupations matérielles ont donné un développement de plus en plus prépondérant à l'Industrie et au Commerce, de manière que cette puissance nouvelle, sans même être complètement constituée, fait pencher déjà la balance de son côté, et décide presque en souveraine les principales questions sociales. Or, pour que cette puis^ sance soit retenue, comme les autres, dans de justes limites, il faut que les puissances intellectuelles et morales s'organisent à leur tour. L'intelligence est par la science le levier qui doit faire marcher la vie sociale dans l'harmonie de la Religion , de la Justice, de l'Art et de l'Industrie, daùns la route commune de la Moralité. Ce n'est donc que du moment que la Moralité et la Science seront aussi socialement constituées, que l'Humanité aura acquis la jouissance 4e toutes ses fonctions, de tous ses organes principaux ; c'est alors aussi, que la vie sociale pourra se développer avec ordre, avec harmonie, en possédant dans chaque organe, un contre-poids nécessaire propre à contre-balaiicer l'actif 4e8 autres* La situation présente et l'ordre

déveloQ|Mient des foDctions sociales conduisent ainsi àllKonstitution des puissances intellectuel* les et morales qui doivent, par leur action et par le fait de leur existence, établir Tunité et Tharmonie entre les diverses fonctions de la société.

Mais, de ce que les divers ordres sociaux doiy^t être coordonnés entre eux, il résulte encore que l'ordre social particulier, qui est destiné à l'application et au développement du Droit ou de la Justice, et qu'on appelle TËtat, ne doit pas non plus, comme on le pense communément, dominer les autres sphères sociales.

L'Etat est Tinstitution du Droit, et par conséquent, ses rapports avec les diverses institutions sociales, doiveô^'étre des rapports de Droit et de Justice, c'est^àndire des rapports de conditionnante. Comme institution de Droit, l'Ëtat ne peut donc pas absorber les autres sphères de l'activité sociale, les institutions religieuses, morales, scientifiques, artistiques, industrielles et commerciales ; il doit laisser à chacune d* elles sa valeur individuelle et respective, sa sphère d'action propre; il doit se contenter de leur fournir les conditions ex^ térieures de développement, assurer leur équilibre et leur harmonie sans intervenir dans leur organisation interne et dans leur administration partieulière. L'Etat, comme tel, ne peut être d'aucune religion, d'aucune école dans les arts et dans les sciences, d'aucun parti politique, d'aucun système commercial. Il doit favoriser toutes les religions comme manifestations du même sentiment reUgieux, et attendre de la liberté même de ce sentiment, qu'il atteigne l'unité de forme ou de culte qui lui est nécessaire ; il doit favoriser de la mèBM

manière toutes les sciences, tous les artS|Jtputes les manifestations des besoins industriels ettnoraux, leur laisser toute la spontanéité de leur mouvement, aussi longtemps qu'ils restent conformes aux principes généraux de la Justice et leur garantir seulement les moyens de développement. L'Etat est le médiateur de la destinée humaine.

On voit que cette théorie de la société ne néglige aucun élément essentiel de la nature humaine. Subordonnant les questions de pures formes politiques à la question, plus vivace et plus profonde, de Torganisation sociale, elle scrute profondément la nature humaine, modèlevtvant de la société, et établit sur cette base la véritable doctrine d'harmonie sociale conforme à la doctrine métaphysique de l'Humanité, comme être d'harmonie de la création. Elle harmonise la destination humaine avec le milieu social dans lequel eHe doit s^accomplir. EUe accueille et s'assimile toutes les tendances qui se sont produites dans l'Histoire, d'après les lois du développement de la vie ; elle accepte simultanément la Religion, la Morale, les Sciences, les Arts, le Droit, l'Industrie et le Commerce, ethannonfiw tous ces éléments entre eux dans l'unité sociale, non par un pur procédé éclectique, mais après avoir constaté leur source dans la nature humaine et divine, après en avoir développé les principes fondamentaux. Elle répond ainsi à tous les besoins de la nature humaine, qui se sont déjà manifestés dans la réalité de la vie, à toutes les directions qui sont contenues dans l'essence étemelle de l'homme et de l'Humanité.

Chacun des éléments de la nature humair'> fbrme successivement dans le développement

société co^me un organisme spécial et tendant à se constt^r socialeipent. Dans l'époque de la formation qui précède celle de Tharmonie, ces organismes se développent dans des proportions différentes. Les uns prédominent sur les autres, les attirent dans leur sphère d'action, et absorbent toutes les forces sociales. Mais, peu à peu tous les autres organes se forment, sous la tutelle et la prédominance des organes déjà constitués, et cherchant ensuite à conquérir leur indépendance. Cette évolution successive des divers éléments du corps social amène une époque, où certains de ces éléments, constitués en pouvoirs souverains, sont en lutte entre eux et prétendent à la suprématie sur toutes les institutions sociales, jusqu'à ce que, de guerre lasse, on proclame la séparation absolue de toutes les branches de Tactivité humaine. Mais le principe de la séparation complète n'est pas moins erroné que celui de l'absorption ou de la suprématie. Tous lef éléments fondamentaux de la nature humaine ont la même souree dans l'homme ou en J)ieii, et doivent par conséquent être associés et harmonisés dans la société, comme ils sont associés dans l'homme. Tous sont également importants et revêtus de la même dignité.

Chacune des Institutions sociales saisit l'homme sous une face spéciale; aucune d'elles ne l'absorbe entièrement. D'après l'idéal du vrai perfectionnement de la nature humaine , chaque individu doit cultiver toutes les faces de son être spirituel et physique, non pas d'une manière égale, mais d'une manière proportionnelle , en plaçant le centre de son activité dans la culture de la branche à laquelle le destine sa vocation particulière. L'homme est

alors , à des titres divers , membre de toutes les institutions, de toutes les sphères principales de la société.

Toutes les sphères sociales, se trouvant entre elles dans des rapports de corrélation et d'indépendance , peuvent aussi prétendre à être régies par une autorité spéciale qui règle tout ce qui est de son ressort, mais qui relève aussi d'une autorité supérieure pour tout ce qui concerne ses rapports avec les autres sphères. C'est ainsi que l'Industrie doit être organisée et. régie d'après des principes qui lui sont propres; mais cette organisation doit être en même temps conforme au principe de la justice sociale , elle doit être en accord avec tous les principes religieux, avec les lois de la morale et de l'éducation. C'est de cette manière qu'on organisera toutes les institutions dans l'organisme social, et comme toutes ces institutions se rapportent à une face importante de la vie humaine , toutes sont appelées pour cette raison , dans l'époque de la maturité ou de l'harmonie , à constituer une unité supérieure, une sphère ou une autorité centrale, à laquelle toutes les sphères particulières sont liées par une représentation, basée, à la fois, sur le principe de la spécialité par rapport à ceux qui sont élus, et sur le principe de l'universalité par rapport aux membres sociaux qui concourent à l'élection.

Mais l'état d'équilibre n'existera que quand toutes les parties auront trouvé leur organisation proportionnée. Dans cet état d'harmonie , dernier terme du développement social, l'Humanité doit apparaître comme une grande personnalité ; elle aura réuni tous les hommes dans des cercles tou-

jours plus étendus de sociabilité, et la vie humaine se montrera comme un système d'assoeiatimis , dans lesquelles tous les membres se seront partagés, conformément a leur vocation parUculi^, toutes les fonetions particnlières qui constituent l'ensemble de la vie sociale.

— lia

€HAPITR£ IX.

Deuxième série des assoeij^oi& hutaiMs.

Si Dou» plaçons TEtat en tête de la deuxième série des associations humaines , ce n'est pas que nous voulions favoriser le préjugé, qui accorde à cette sphère particulière la suprématie et la domination sur les autres ordres de la vie sociale. Nous voulons au contraire réformer les idées qu'on s'est faites à ce sujet, et c'est dans ce but que nous nous occuperons tout d'abord de bien déterminer la nature, le but et l'organisation intérieure de FEtat. Nous pourrons plus facilement ensuite aborder, pour chacune des autres associations particulières, la question de savoir quels sont ses rapports réciproques avec cette sphère de la vie sociale.

Les théories erronées, sur la nature et le but de l'Etat, peuvent se ramener à deux : 1® celle qui assigne à l'Etat un but trop étendu ; 2^ celle qui lui aligne un but trop restreint.

I. Suivant les partisans de la première théorie, l'Etat serait la soctété tout entière, l'association humaine centrale, dominant toutes les institutions, réunissant tous les intérêts, et pourvoyant à tous le» besoins inteilectuds , moraux et physiques de

rhomme. L'Etat serait ainsi le corps social vivant, fonctionnant dans tous ses membres, le poavoir qui dirigerait , au moins en dernier ressort , toute l'activité sociale , le développement de toutes les facultés humaines, et qui maintiendrait Tunité dans Faction sociale, en soumettant tout à un seul principe, le bien de la société.

Cette opinion sur la nature de TEtat est répandue dans le plus grand nombre d'esprits. Elle séduit, en quelque sorte, par la grandeur du but qu'elle assigne à cette importante institution sociale, et, d*un autre côté, par Tunité qu'elle semble établir dans toute Tactivité humaine; unité qui parait tellement nécessaire à une bonne organisation de la société, que Tesprit éprouve une certaine satisfaction intellectuelle quand il croit en avoir trouvé une application dans la vie. Mais cette opinion est fausse en théorie , contraire à Texpérience, et en opposition avec les nouvelles tendances qui se prononcent énergiquement dans la vie publique.

L'unité ne consiste pas dans l'agglomération de toutes les fonctions principales sur un seul point ou dans un seul organe ; elle ne réside pas dans Tuniformité de principe et d'action appliquée à toutes les sphères de la vie ; elle doit, au contraire, se manifester dans Tharmonie et la corrélation des diverses institutions , fonctionnant chacune sous l'action d'un principe spécial, et s'accordant toutes entre elles par l'esprit et le but général de l'Humanité. La société est un organisme ; elle est le grand corps moral, physique et intellectuel de l'Humanité. Ce sont donc la notion d'organisme et 1( s justes idées d'organisation qui en découlent

qui seules peuvent réformer les ihusses opîDloDs qu'on a conçues sur Tunité sociale et sur le but de TEtat.

Or, jusqu'à présent , on a confondu généralement la notion d'organisme avec celle de mécanisme. Ce sont surtout les doctrines matérialistes du siècle précédent qui ont introduit cette confusion dans les sciences morales et politiques. De même qu'elles considéraient le corps humain comme une machine artistement engrenée dans ses rouages , et qu'on s'attachait à prouver qu'il n'y avait point d'âme ou de principe vital , de même on se figura le corps social comme un mécanisme plus vaste , où Tart politique se réduisait à imaginer des forces bien équilibrées et des rouages bien montés, dont les fils seraient placés dans les mains d'un pouvoir central. En jeu depuis un demi-siècle, ce vaste mécanisme est devenu le lit de Prbcuste de toute indépendance morale et de toute liberté sociale. Le corps social a été brisé dans tous ses organes , dissous dans ses derniers atomes. Il ne reste plus que la fourmilière des individus, distribués numériq^lement dans des groupes, nommés communes^ départements, et dépourvus, comme machines, de toute action propre, de tout mouvement spontané. L'édifice politique construit sur cette base tord tous les muscles moteurs, paralyse les nerfs de tout sentiment propre, et ne peut qu'inspirer de l'horreur à ceux qui ont encore quelque instinct de vie organique. Tout au plus peut-il exciter l'admiration de ces publicistes doctrinaires , qui confondent la grandeur d'une œuvre sociale avec une pyramide égyptienne.

Les idées d'organisation, devenues le motd'or-

dre de notre époque, sont une protestation contre cette façon matérialiste d'envisager la vie sociale. On commence à comprendre que la société est un ensembled'institutioQS organiques, toutes soumises aux mêmes lois d'indépendance et de corrélation ; qu'elle a à vrai dire, non pas un seul Etat, mais une confédération ou plutôt une association d'Etats constitués par les ordres politiques, i^eligieux, scientifique, artistique, moral , industriel et cornimercial.

2^ Une deuxième catégorie d'hypothèses donne A l'Etat un but tout opposé ; elle lui assigne seulement la mission de veiller au maintien de la sûreté intérieure et extérieure d'une nation. Ce but est reconnu par tous les Etats civilisés ; mais il ne remplit pas tout le cadre de leur activité. La sûreté, c'est-à-dire la confiance fondée dans le cours régttlieret légal des choses, est un élément de la vie sociale et une des conditions d'un progrès paisible; mais cet élément ne peut pas être considéré conmie étant de premier ordre, parce qu'il est purement formel et qu'il ne précise rien sur la nature des choses qu'on veut maintenir en sûreté. Or, il y a des intérêts majeurs, pour l'homme et pour la société, qu'ils doivent poursuivre ou défendre, même au prix de leur repos ou de là sûreté. Le principe de sûreté est d'ailleurs une notion excessivement vague et par là très-dangereuse dans l'application. Car une fois qu'on sort de l'état matériel, de la sphère de la possession et de la propriété, et qu'on considère des opinions, des doctrines susceptibles de troubler la société, il n'y a plus aucune règle pour une juste appréciation de cet élément social. Chaque ai ^estiedu pouvoir exorbitant de

juger la gravité dudaD^jer^résultantd'opinionsoii de doctrines, prendrait inévitablement ses sympathies OQses antipathies, sescraintesou ses espérances pour seule base de ses Jugements, et établirait ainsi le plus effi*ayant despotisme, soit législatif, soit judiciaire, soit administratif. Cette vérité, comprise jusqu'ici d'une manière très-imparfaite, a cependant amené eertains Etats à mieux déterminer les droits auxquds (aiprkieipe de sûreté est subordonné, et qui nedoivmt pas être lésés par son application. On voit ainsi que les E^ts ne peuvent pas être de pures institntkms. de police dont le but consisterait dans le maintien d^'^lit. sûreté, mais qu'ils doivent reccMMiaitre les àrôU» plus élevés que les hommes tiennent dé leur nature rationnelle.

Au milieu de ces doctrines opposées se place la vraie théorie qui fait consister le but de l'Etat, dans la réalisation sociale du principe du Droit et de la Justice, principe qui réside essentiellement dans la répartition de l'ensemble des conditions et des moyens extérieurs, dépendants de la liberté hu* maine, nécessaires à l'accomplissem^t des buts rationnels de l'homme et de FHumanité. D'après eette théorie, Tactivité de TEtat s'étend à tous les domaines de l'ordre social, ma» de manière à leur fournir les conditions extérieures de dévdoppement, en écartant les obstacles , en venant à leur secours, sans intervenir cependant dans leur mouvement intérieur et sans subordonner les principes de leur organisation au principe politique. L'Etat ne doit point former l'injuste prétention de dominer toutes les forces, toutes les sphères sociales ; c'est à lui au contraire de se coordonner à elles, d'épier, de suivre leurs mouvements pour confor-

mer à chaque état de développement, dans Tun oa Tautre de ces domaines, les conditions sociales d'existence et de progirès ultérieur. Le principe de justice, la répartition des moyens sociaux entre toutes les sphères de Tordre social, conformément au but qu'elles poursuivent, voilà la vraie et unique mission de l'Etat.

La distinction que nous avons faîte enbrele bot de la société et le but de FËtat, se repw4#fe dans la question du pouvoir. En général, le poiHroir social est un résultat complele, Tensemble dès forces mises en mouvement:par la société À par ses membres dans les différentes sphères 4» l'activité humaine. Plus donc une société est active, plus elle embrasse de sphères de culture, plus elle est riche et puissante. Mais cette puissance se divise en autant de branches qu*il y a de directions principales dans lesquelles la société poursuit son but général. Or, nous avons vu que le but général de Thomme et de la société est fourni par les buts moral, religieux, scientifique, artistique, industrid, commercial et politique. La puissance sociale se compose donc aussi des puissances morale, religieuse, scientifique, etc., dont aucune ne doit manquer complètement chez une nation, bien qu'elle puisse les posséder dans des propoiHons différentes. Ge serait donc une grave erreur de confondre la puissance politique d*un peuple avec sa puissance sociale et de juger sa culture, d'après le degré de développement acquis sous le seul rapport politique. La puissance politique, si elle n'est pas appuyée du concours de tous les autres éléments sociaux, est nécessairement éphémère, et désigne plutôt un état maladif qu'un état de santé, celui-ci

devant représenter l'activité et l'harmonie de toutes les forces sociales. C'est l'exagération de l'élément politique à de certaines époques qui explique la décadence politique souvent si subite des nations.

Au sein de chacune de ces puissances sociales, se forme, par les nécessités de la vie et d'après un principe rationnel, un noyau de forces ; ce noyau se constitue bientôt comme un centre, autour duquel viennent se grouper les éléments analogues, pour recevoir de lui l'impulsion et se soumettre à sa direction. Ce travail de constitution- et d'assimilation' centrale n'a pas été également fort dans toutes les sphères de l'activité sociale. La plupart d'entre elles ne sont pas encore arrivées à une organisation centrale ; elles sont restées éparpillées dans plusieurs directions particulières sans aucun lien entre elles ; en outre, le pouvoir d'attraction étant resté trop faible dans ces domaines, elles ont été absorbée pendant longtemps par les sphères, sur lesquelles le développement social s'était porté de préférence. C'est aiiusi que nous voyons que deux des puissances sociales, la puissance religieuse et la puissance polf^Sqùe, se sont seules constituée^ et organisées centralement sous des conditions et dans des formes plûi eu moins différentes, tandis que les autres puisdiàtees sont encore dispersées et en même temps se trouvent, en grande partie, sous la loi de la puissana^ polM^e qui a dénaturé souvent leur caractère.

Ces puissances sociales tendent de plus en plus à s'alfranclur d'une tutelle désormais inutile et oppressive; elles ne pçav^t manquer de se constituer en elles-mêmes après les essais et les oscilla-

tions qn\ accompagnent tout travail de formation^ et dont il dépend des puissances encore tutrices aujourd'hui d'abréger la durée et de diminuer les inconvénients. Cette constitution centrale, outre qu'elle est exigée par la nature spéciale des forces qui concourent au travail social , est encore nécessaire pour la juste division de la puissance sociale. Cette puissance y en effet, pour le salut de la société, ne doit pas être absorbée par un seul pouvoir, soit poliâque, soit religieux. Cette séparation , qui assure à toutes les sphères de l'activité liumaine leur indépendance respective, est bien plus importante que la division tant vantée des pouvoirs politiques. La juste séparation des sphètes sociales n'est pas seulement la garantie de la véritable liberté sociale ; mais elle seule peut nentra-* liser aussi les effets, souvent si désastreux, que les changements brusques ou violents dans le pouvoir politique entraînent pour le corps social tout exï-* tier. Déjà on aperçoit aujourd'hui que dans les organisations politiques où plusieurs corps partagent le pouvoir, où il y a, par exemple, une forte organisation communale et provinciale, la marche de l'administration et de toute la vie politique est plus routière, moins exposée aux fluctuations continuelles de la politique générale.

Cette désastreuse organisation politique, qu'on appelle centralisation, est donc un véritable malheur social ; elle habitue les esprits à se diriger vers un seul point d'où ils attendent ou le bien ou le mal, tandis que chacun devrait trouver dans des sphères politiques plus rapprochées des buts dignes de son activité, et contribuer par ses efforts particuliers à l'unité totale du bien public. — Mais ce

qui est déjà d'une si grande importance pour la vie politique , aurait des effets encore plus salutaires pour toute la vie sociale. Les différents pouvoirs politiques ne sont pas^de véritables contrepoids les uns des autres, puisque tous sont institués pour le même but, le but politique. Il y aurait de véritables contre^poids sociaux, si, àcôtédu pouvoir politique, les puissances intellectuelles, morales et industrielles, étaient constituées en sphères plus ou moins indépendantes. C'est une constitution de ce genre qui nous est réservée dans l'avenir. Cette constitution déterminera non-seulement la séparation, mais aussi les justes rapports, Fenchatnement et la corrélation de tous les cercles de Tordre social. Nous aurons alors une unité sociale nouvelle, différente de Funité purement politique, et qui mettra d'accord la liberté et l'indépendance avec la solidarité, l'harmonie et la direction commune dans tous les éléments de la Société.

Quant à la puissance politique proprement dite, sa base première et la plus large réside dans l'activité de tous les membres qui font partie de l'association civile, et qui contribuent, chacun pour sa part, à la réalisation du but politique. L'Etat, association de droit et de justice, est d'autant plus fort et plus puissant, que son but est le plus parfaitement et le plus généralement accompli par tous ses membres, que les obligations et les droits sont satisfaits dans toutes les parties sociales, conformément au principe de la justice. — Toutefois il faut distinguer la puissance politique, qui comprend les forces de tous les membres de l'association, de celle qui est exercée par l'Etat comme unité politique collefUvê. Toute association présuppose pour son

existence et son développement une direction qui choisisse les voies et les moyens pour mieux atteindre le but commun. Il faut donc qu'il existe une autorité politique qui , après avoir déterminé, d'accord avec Tassociation, le but et la juste sphère d'action, soit chargée de rechercher et d'employer, dansTIntérét de tous, les moyens nécessaires pour la meilleure réalisation du but politique. C'est cette autorité investie de la disposition de ces moyens qui est appelée pouvoir dans le sens ordinaire du mot, pouvoir général qui se divise ensuite en plusieurs pouvoirs particuliers.

III. Nous avons à nous occuper maintenant de rétablissiement du pouvoir ou de son origine, de son but et de sa légitimité.

L'établissement du pouvoir ou de l'autorité politique doit se faire en principe dans les formes» d'après lesquelles se règle toute organisation intérieure d'une société composée d'êtres doués de raison et de liberté. C'est donc une convention ou un contrat social qui est le mode rationnel de l'institution du pouvoir.

Ce mode d'établissement a été jusqu'à présent très-peu suivi dans l'histoire, et l'état imparfait dans lequel se trouvait la vie politique des peuples ne permettait pas d'adopter, soit en partie, soit complètement, cette forme. Mais plus les nations acquièrent la conscience de leurs droits et de leurs besoins, plus elles exigent que le pouvoir soit une émanation de la nation, afin qu'il ne puisse pas se mettre en opposition avec les besoins ]y>pulaires. La source, l'origine du pouvoir est donc dans le Peuple; c'est en lui que réside la puissance politique générale; c'est de lui que tous

les pouvoirs particuliers tirent leur origine. C'est dans ce fait, que tous les pouvoirs émanent du Peuple lui-même, que résiàeû souveraineté du Peuple, attribut de la personnalité collective, qui, indépendante dans sa volonté, se détermine ellemême d'après le sentiment de ses besoins et la conscience de ses droits. Toutefois, il faut bien faire attention que la volonté, soit individuelle, soit commune, n'est que le mode de réalisation du droit, que le contrat n'est que la forme dans laquelle le principe du droit est exprimé par une association. Le principe de la justice elle-même est au-dessus de toutes les volontés et de tous les contrats. La souveraineté, qui se fonde doue sur le concours de toutes les volontés, n'est que for^ mette, et doit recevoir son complément et sa sanciSStù du principede la justice. Seule la justice, comme émanation de la raison , a le droit de régner d'une manière absolue, et constitue par conséquent le fondement rationnel de la souveraineté. La destinée de la souveraineté de la volonté est de se rationaliser, en se soumettant à Fautorité de la raison ; mais cette soumission doit être libre; elle doit se faire de la même manière qu'elle se réalise dans l'homme individuel , qui , par une suite d'expériences nécessaires à son éducation, reconnaît eiiiîn la raison comme guide de ses actions [1].

(i) fiB prÎDcipe, que la raison et ses étemels principes do bien et de justice sont la première source de la souveraineté, a été comprid par plusieurs publicistes modernes. Mais la plujlMurt ont eu le tort assez grave de confondre la raison géi nie de tom avec la raisoD individuelle. Cette erreur les

Le but du pouvoir politique ne peut pas différer de celui de l'association politique. Les théoriciens, qui conçoivent le principe dti Droit d'une manière trop restreinte, sont obligés, quand il s'agit du but de Tassociation et du pouvoir politique, d'élargir la sphère d'action du pouvoir pour satisfaire le» exigences sociales. Mais le principe du Droit que nous avons donné, est assez large pour bien déterminer la mission du pouvoir politique. C'est pour assurer l'application de la justice, dans toutes les sphères du corps social, que le pouvoir est établi, et qu'il est investi, ainsi que le principe du Droit l'exige, de moyens coactife pour faire triompher, au besoin , le principe général sur les résistances individuelles. La justice est donc le but et, en même temps, la limite du pouvoir et la justification de ii| moyens. Un pouvoir n'est ni bon ni mauvais ]^ lui-même; il le devient par l'usage qu'on en fait. Le pouvoir est une fonction sociale qui, de même que les facultés de l'homme, peut recevoir une bonne ou une mauvaise direction.

Le pouvoir n'existe pas non plus pour lui-même; il existe, et il -est établi pour la justice, dont il tire seul sa force et sa légitimation. La légitimité du pouvoir n'est donc pas une question historique. Un pouvoir peut avoir son origine dans des faits qui en eux-mêmes ne peuvent pas être justifiés ;

amenés à interpréter la souveraineté du Peuple par une théorie qu'ils prétendent imposer à la société, au nom de la souveraineté de la raison. Ces publicistes, qu'on a appelés doctrinaires, sont ainsi arrivés en partant d'un principe vrai, el à travers une «érie d'impossibilités, à la négation du droit, à rarbttndni;

mais quand le pouvoir est ensuite exercé connnie Ilntérét de la nation et le degré de sa culture \e compoitent, il est légitime, parce qu'il se conforme au principe de la justice.

IV. Le pouvoir politique est un par son origine : toutefois il se divise : 1*» par rapport aux différents modes de sa manifestation ou de son application; 2° eu égard aux autorités sociales qpi l'exercent.

1 ° L'application du Droit suppose deux fonctions principales. — D* abord il faut que lé Proit soit reconnu socialement et fornttilé par i» foi. Les rapports sociaux du même gedire doiv^it^tre sounâs aux mêmes principes régHlàt.eHrs; îa législation sociale doit donc comprendre uil »}):8tèiïie de lois pour les différents genres de rapports juridiques qui existententre les hommes. Il est donc nécessaire qu'il y ait dans l'Etat un pouvoir chargé d'établir et de réformer les lois pour les différents domaines de l'ordre social. Les attributions de ce pouvoir exigent que ceux qui en sont investis soient à même de comprendre les intérêts généraux, de saisir les rapports qui existent entre les différentes branches de l'activité sociale; qu'ils soient des hommes généraux, capables de traiter les matières par principes, pour que la loi soit douée de ce caractère de généralité qui fait son essence. Lv fonction législative est donc la première branche particulière, et qui exige une capacité spéciale.

Mais l'établissement de la loi est différent de son application qui est de deux espèces. Cette application peut être provoquée, par les discussions ou les contestations entre les particuliers seuls ou entre les particuliers et l'autorité de l'Etat ; ou bi^rapplication de la loi se fiait sous cette provocatk

naturellement, à tous les cas, à tous les genres de rapports par lesquels la loi a été donnée. La première branche d'administration de la loi reçoit le nom de pouvoir ou de fonction judiciaire, l'autre celui de pouvoir ou de fonction executive.

Ces deux pouvoirs, bien qu'ils soient distincts et qu'ils doivent être séparés dans la vie sociale, se rapportent cependant au même objet, l'application de la loi. La sphère d'action de ces pouvoirs est pourtant diJBTérènte. Celle du pouvoir judiciaire est la moins étendue, parce que son action n'est qu'éventuelle, se manifestant dans les cas de contestations sur le Droit, tandis que l'action du pouvoir exécutif est incessante, générale, se faisant sentir toujours dans tous les domaines de Tordre public. Le pouvoir exécutif est le juge de la bonté des mesures de détail qui sont à prendre dans les différentes circonstances, et pour les divers genres de l'administration publique.

La première division du pouvoir, eu égard au mode de son action, est donc la division en pouvoir législatif et en pouvoir administratif, dont le dernier se divise, de nouveau, en deux branches distinctes, le pouvoir judiciaire et le pouvoir exécutif.

2*^ Cette division du pouvoir ne doit pas être confondue avec celle qui se fait, eu égard aux autorités sociales, qui participent à son exécution. Une nation est le complexe de plusieurs degrés d'associations qui se développent dans son sein. Nous avons vu qu'une nation reposesur la famille comme première base sociale ; que les familles réunies ensuite dans le groupe forment le second degré d'association ; l'association des groupes forme la trihu^

et la réunion des tribus forme l'association naiioncde. Or, le pouvoir politique, dans ses deux branches, s'étend sur tous ces degrés d'association ; tous participent à son exercice, de telle manière que chacun de ces corps est indépendant ou souverain, dans la législation comme dans Tadministration, pour tout ce qui concerne sa sphère particulière d'existence. Mais, d'un autre côté, ils sont subordonnés chacun à la sphère d'action de l'association supérieure, et tous ensemble sont subordonnés à la législation et à l'administration nationale. De cette division du pouvoir résultent le pouvoir familial, le pouvoir municipal, le pouvoir provincial et le pouvoir national.

La séparation de ces pouvoirs et la juste fixation de leurs attributions sont un objet d'une grande importance. Les empiétements de l'un sur l'autre, la confusion de leurs sphères d* action sont des causes de despotisme et des entraves à la liberté politique, aussi redoutables que celles qui résultent de la confusion des pouvoirs législatif, judiciaire et exécutif. Dans la tendance des nations modernes vers l'unité, on a souvent sacrifié le pouvoir communal et provincial si fortement constitué dans les époques antérieures au profit d'une prétendue unité nationale. Mais la véritable unité ne réside pas, noua Tavons déjà dit, et nous ne nous lasserons pas de le répéter, dans une désolante et mathématique uniformité, elle consiste dans l'harmonie riche et dans le développement libre et proportionné de tous les éléments sociaux, de toutes les sphères de l'association politique. Quel que soit le système au profit duquel on voudrait établir une prépondérance démesurée du pouvoir national,

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V. Le juste exercice des pouvoirs politiques dépend du mode et des conditions de nomination des personnes qui sont investies de leur exercice, n y a à ce sujet plusieurs considérations importantes qu*il ne fout jamais perdre de vue. En pr^ mier lieu, il faut faire attention que ces pouvoirs ne sont que des fonctions, qui pour être bien exercées exigent des conditions de capacité de la part de ceux qui en sont investis ; et en second lieu, II faut faire une distinction entre les différentes fonctions qui ne peuvent pas être conférées de la même manière à des membres de la société politique. Sans doute, en principe, il fïiut établir que les pouvoirs, ayant leur source dans le Peuple, doivent aussi porter l'empreinte de cette origine. Mais cette condition est suffisamment remplie, si le pouvoir, chargé d'établir la loi ou les principes régulateurs des différents ordres politiques, est organisé de manière qu'il ne peut se mettre en opposition avec le vœu de la nation, et qu'il dépende par conséquent dans sa constitution de l'élection populaire. Ce mode de constitution adopté pour le pouvoir législatif sufAt pour exercer une influence convenable sur l'organisation des autres pouvoirs. Les pouvoirs particuliers, exigeant des connaissances plus spéciales, qui ne peuvent pas être appréciées par les masses, ne doivent pas être conférés par le même mode d'élection populaire. Tandis que le pouvoir général est constitué par la généralité des citoyens, les pouvoirs spéciaux doivent être conféré? n ^ ordres ou des classes spéciales qui sont

d*apprécier les connaissances exigées pour Texercice de ces fonctions.

Quant à ceux qui peuvent être investis des fonctions législatives, la raison exigerait qu'ils fussent choisis dans une classe de citoyens, rendus aptes par leurs études à saisir et à comprendre les intérêts généraux qui doivent être garantis par la loi. Ce seraient donc ceux qui ont étudié le droit dans toutes ses branches, sous le rapport philosophique, historique et politique, qui devraient être appelés à ces fonctions; la législation de FEtat, étant, par sa véritable nature, juridique et politique, devrait aussi être confiée aux hommes appartenant à Tordre juridique et politique. Mais aujourd'hui que TEtat n'est pas assez distinct des autres sphères sociales et que celles-ci n*ont pas encore une constitution et une législation spéciales, il est conforme à l'état social actuel, que les fonctions de législature soient exercées par des hommes appartenant à toutes les classes de la société. L'élection doit aloi*s être réglée de manière qu'elle devienne une manifestation vraie et aussi complète que possible de tous les intérêts et de toutes les opinions qui régnent dans Tordre social.

YI. La manière dont les pouvoirs sont exercés dans la société constitue la forme du gouvernement. Cette forme varie, selon que les différents pouvoirs sont confondus ou séparés et selon que le pouvoir général, vraiment souverain, le pouvoir législatif, est exercé par un, par plusieurs ou par tous 1rs membres actifs de l'Etat. Quand tous les pouvoirs sont exercés par un seul homme ou par un seul corps, il y aLdespf)tism€; quand tous les pouvoirs sont complètement séparés l'un de Tau-

tre, il y a anarchie. Ces deux états politiques ne sont pas à vrai dire des formes de goù^imement , mais l'absence de tout véritable gouvernement.

Les différentes formes de gouvernement résultent principalement des divers modes de constitution et d'exercice du pouvoir législatif. Sous ce rapport la forme du gouvernement est ou monarchique, quand une personnalité est le seul arbitre dans la législation, ou aristocratique, quand un corps ou une classe d'hommes, privilégiés d*une manière quelconque, exerce le pouvoir souverain, ou démocratiquCy lorsque le peuple tout entier est appelé à la confection de la loi.

Les formes de gouvernement n'ont pas Timportance qu'on a commencé dans lés temps modernes à leur attribuer. Après avoir compris que les formes ne sont pas indifférentes dans les institutions sociales, on a exagéré leur importance en oubliant souvent le fonds pour les formes. La meilleure forme de gouvernement serait celle qui se fonderait sur la souveraineté du Droit et qui donnerait les meilleures garanties pour que les hommes les plus capables fussent investis des fonctions publiques, et qui, en se modifiant d'après l'état de culture d'une nation, habituerait le peuple, par une éducation progressive, à faire un usage rationnel et, de plus en plus étendu, des droits établis par la constitution.

Une telle forme de gouvernement n'a jamais été réalisée dans le passé. Toujours les peuples ont oscillé entre la monarchie et la démocratie, et l'aristocratie a été prise par eux comme un pis aller et un juste milieu insaisissable. Cependant, cette forme de gouvernement est la seule rationnelle; elle est la seule conforme au mouvement de la société qui

se traduit dans ces deun termes contradictoires canserviUiBn et progrès, double manifestation des esprits auxquels tout gouvernement est tenu de satisfaire sovs peine de tomber dans le despotisme ou dans l'anarchie. Cette forme, que l'avenir nous fera découvrir et qu'il réalisera, est sans doute cette République, qu'à chaque dédiirement de la so» cîété, les peuples semblent entrevoir et que nul Jusqu'ici n'a encore pu déûnir.

Nous terminerons ce paragraphe par quelques considérations sur la constitution de l'Etat.

YIÎ. L'Ëtat, comme association permanente des hommes, poursuit dans son développement un but éternel, celui de la justice, sous les conditions et avec les moyens appropriés à chaque époque de culture de la société. Or, c'est l'ensemble de ces moyens socialement organisés pour l'accomplissement du but politique qui forme la constitution de rEtat.

La constitution politique d'un peuple ne doit pas être confondue avec toute sa constitution sociale, pas plus que l'Etat, son but et ses pouvoirs ne doi* vent être identifiés avec la société et les domaines de son activité. La constitution politique n'est toujours qu'un des éléments de la constitution sociale, qui comprend aussi les modes d'organisation des éléments intellectuels, moraux, religieux, indus^ trieux de la société. La même différence que nous avons constatée parmi les peuples sous le rapport de leur puissance, se remarque aussi dans leur constitution sociale. Aujourd'hui, dans l'ardeur des réformes qui s'est emparée des esprits, on paraît oublier cette différence et attendre le salut de la société de la consécration des principes politiques.

C'est une erreur. Toutefois, eette teudance politique prédominante s* explique et se justifie par la na* ture et la mission de l'Etat : comme l'Etat est Tassociation qui a pour but de fournir les moyens de rexistence et du développement de la société et d'établir les principes qui garantissent le mieux à chaque membre ses droits^ c'est-à-dire les conditions de son développement individuel et social, il est de la plus grande importance que ces moyens soient spécialement reconnus et fixés pour l'usage ultérieur de tous. Mais il est à remarquer que les moyens eux-mêmes ne peuvent être bien établis, si Ton ne s'enquiert pas d'abord du but de la société, et si l'on n'est pas d'accord sur tous les buts rationnels, fondés dans la nature de Thomme et sur le mode moral et libre de leur réalisation. C'est l'oubli de cette vérité qui, 6tant aux réformes et aux constitutions politiques leur dernier but essentiel, peut être la cause que les peuples, préoccupés des Idéoi politiques, se fourvoient de plus en plus, se nour« rissent d'illusions, en cherchant le salut ^ le bmi^ heur général dans des principes qui ne leur donnent que les moyens extérieurs, et qui, pour être bien employés, présupposent la connaissance rai-> sonnée de tous les intérêts humains qui demandent une satisfaction sociale. Il ne faut donc pas oublier, pour les moyens, le but de la vie; les peuples, qui tombent dans cette erreur, n'ont pas plus le sens vraiment pratique, que ceux qui, adonnés aux recherches sur les grandes questions de la destinée humaine, perdent de vue les moyens par lesquels elle doit être socialement réalisée, facilitée et mise à l'abri des entraves que l'ignorance et le mauvais vouloir des gouvernements pourraient susciter.

pouvoirs nécessairs ^

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3^ La constitutioD poliHque établit également les principes sur les voies et moyens qui doivent être mis à la disposition du gouvernement, pour que FËtat puisse remplir ses obligations envers tous les ordres, toutes les institutions de la société. £n même temps elle indique en principe le mode d'action de TEtat, que les législatures, cbargées de la discussion du budget, ont ensuite à spécifier pour les institutions qui tombent sous l'application du principe constitutionnel.

4** La constitution politique ne doit pas être revêtue d'un caractère d'immutabilité. Comme elle doit consacrer, diaprés les principes du Droit, les moyens du développement social , elle doit aussi suivre ce développement, se modifier, se transformer avec rétat social» avec ses besoins et ses tendances. — La constitution doit donc, pour être progressive, renfermer en elle-même le principe de sa réforme et préciser les conditions sous lesquelles elle peut avoir lieu.

5° Une constitution, pour être en harmonie avec Fesprit politique et social d'une époque, ne doit pas être Texpresslou pure et simple de ce qui existe déjà; elle ne doit pas être seulement, comme on le croit ordinairement, le produit, la formule des mœurs, des habitudes et de la conscience actuelle d'un peuple ; elle doit au contraire, par ses principes, devancer toujours l'état social, parce que c'est sous la direction de ses principes qu'un peuple doit se développer ou compléter son éducation. C'est ce qui est encore exigé par le principe du Droit. Les Droits politiques n'étant que les moyens sociaux qui sont mis à la disposition de tous, doivent être établis avant même que les membres de

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