‹ Exposition méthodique des principes de l'organisation sociale: --théorie de Krause,--précédée dChapitre 13 sur 17 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Deoxiène série des assoeiatioas houaiiies.

^ LTgUfe. — 3<> La Moralité.

I. L'Eglise Q*est autre chose que l'association religieuse ou la Religion constituée en culte, en état permanent de la vie de tous ceux qui sont associés pour rédiflcation commune. L'Ëglise, de même que le culte, n'existe que par l'association libre des individus. C'est aux membres de Tassociation qu'appartient la faculté de donner au culte ou à TËglise la forme ou l'organisation qui leur parait le mieux répondre au but de la Religion. L'Humanité est sans doute destinée à arriver dans son développement religieux à l'unité de doctrine et de croyance, lorsque la raison aura trouvé les principes fondamentaux et les aura rendus accessibles à l'intelligence de tous; mais cet avenir ne peut être préparé que par un état religieux dans lequel une unité fausse et fictive ne mettra pas obstacle aux mouvements libres de l'esprit humain, sous lequel les cultes existants pourront se transformer, et dans lequel de nouveaux cultes pourront naître et essayer d'attirer à eux, par l'enseignement religieux, les convictions qui finiront par se rendre librement à la vérité ime et entière» commune et universelle.

Dans les rapports réciproques à établir entre l'Eglise et TEtat , il y a d'abord à fonder une distinction entre ces deux sphères sociales qui, poursuivant chacune un but particulier, doivent consacrer une juste indépendance. Mais cette distinction n'implique pas une séparation telle que l'Eglise et l'Etat demeurent complètement étrangers l'un à l'autre. Les rapports entre ces deux ordres sociaux ne sont pas purement négatifs ; ils n'ont pas à rester vis-à-vis l'un de l'autre, dans un état d'indifférence ou de complète inaction. La maxime que la loi et l'Etat sont athées, dérive de cette conception vulgaire du principe du Droit, selon lequel l'acticm de la justice est seulement négative, ayant pour bat de maintenir les individus et les institutioM^sociiries dans les limites de leurs sphères particulières ; elle signifie seulement qu'il y a et qu'il doit y avoir une séparation complète entre la Religion et les institutions politiques, et en ce sens elle renferme une grande vérité; l'organisation du droit et celle de la religion sont basées en effet sur des principes distincts ; mais il n'en est pas moins vrai que l'Etat et l'Eglise soutiennent dans la vie sociale de nombreux rapports que le principe de la justice ne saurait méconnaître. L'Etat a d'ailleurs pour but spécial de fournir à toutes les institutions les conditions positives et négatives de leur existence et de leur développe* ment ; il n'est donc pas plus athée, que la Religion et l'Eglise ne peuvent être mises hors la loi. C'est la loi de justice qui doit tracer, à l'Eglise comme à l'Etat, le cercle de leui's obligations tant positives que négatives. Ce sont ces obligations réciproques que nous avons à déduire de la nature de ces institutions.

A. Les droits, que TEglise peut réclamer de l'Etat comme autant d'obligations envers elles, peuvent se résumer dans les suivants :

l"" La Religion, étant une sphère distincte du Droit, toute église ou communauté religieuse peut prétendre à rester indépendante de FEtat et à n*étre soumise dans sa vie intérieure à aucun pouvoir politique extérieur.

2° L'Etat ne peut ni imposer, ni modifier un dogme ou une religion. — Quand le besoin de réforme se manifeste dans une Eglise, l'Etat a le droit et même robligation de venir en aide à cette transformation ; mais il ne doit faire usage, dans ce but, ni de contrainte physique, ni de contrainte intellectuelle^ il doit se borner à fournir les conditions d'existence, aussi bien à ceux qui établissent une modification dans le dogme ou dans le culte, qu'à ceux qui persévèrent dans Tancienne doctrine. — L'Etat n'est donc pas indifférent dans le mouvement religieux; toutefois son action n'est que secondaire, il suit sans la donner l'impulsion que les esprits sont susceptibles de recevoir dans ce domaine; il constate seulement ce qui a passé en fait et prend les mesures conformes au changement opéré dans une sphère de l'activité sociale. Son devoir est donc avant tout de rester impartial entre les diverses croyances ou les divers partis religieux qui peuvent surgir dans la société ; tous ont droit à sa protection et à la garantie de la loi commune (l).

(1) Le principe que nous développons ici est l'application, dans la sphère politique, des maximes de la tolérance privée ;

clésiastiques; en ce cas TEtat, n^ayant à s'occuper d'aucune forme d'organisation ou de liiérarchie, n'a qu'à reconnaître le fait; mais d'un autre côté, quand une association religieuse refuse de reconnaître \m pareil mode de nomination et qu'elle \eut exercer elle-même le droit de nommer, l'Etat a également à en protéger l'exercice; la reconnaissance de ce droit devient même à certaines époques la condition du progrès religieux et un contre-poids à l'arbitraire d'une autorité qui heurterait les sentiments et la conscience des membres d'une communauté.

S^ L'Etat, par la même raison, n'a à salarier aucun culte; il doit abandonner ce devoir aux membres qui professent les mêmes principes religieux et qui ont intérêt à les soutenir. C'est au zèle et aux convictions des particuliers qu'il faut abandonner des objets qui se maintiennent, changent et se transforment avec les convictions. Ce principe n'est pas seulement vrai en théorie, mais en pratique ; avec la variété et la diversité des cultes, il serait difficile à l'Etat d'être impartial entre les diverses communautés religieuses et de suivre comme il conviendrait les progrès qu'une croyance peut faire sur les autres. Si l'Etat , dans une telle situation, devait salarier tous les fonctionnaires d'un culte, leur nombre serait souvent en disproportion avec (es besoins réels du service; les précautions à prendre pour établir cette proportion seraient souvent difficiles à mettre en pratique, tandis qu'elles deviendront inutiles dans le système qui abandonne à ceux qui prennent part à l'exercice d'un culte le soin d'en salarier les ministres.

B. .Gomme l'Etat est investi de la mission de maintenir les justes rapports entre les diverses institutions sociales, et de veiller, par conséquent, à ce que chacune d'elles se renferme dans la sphère d'action qui lui est tracée, par la spécialité de son but, il doit aussi tenir :

1^ A ce que les fonctionnaires de l'Eglise se renferment dans le cercle de leurs fonctions religieuses sans empiéter, ni sur les pouvoirs politiques ni sur les autres fonctions sociales. — Sans doute l'ecclésiastique, comme homme, jouit de tous les droits humains, mais, comme fonctionnaire, il ne peut pas en même temps exercer des fonctions qui, exigeant un autre genre d'aptitude, sont naturellement dévolues aux personnes qui en ont fait une étude spéciale. L'ecclésiastique ne doit être ni commerçant, ni industriel, ni instituteur, ni fonctionnaire public. — C'est surtout dans la sphère de la science que l'incompatibilité de l'ecclésiastique doit être bien marquée. Les ministres du culte ne doivent pas exercer en même temps les fonctions d'instituteurs , parce que l'instruction et l'éducation exigent d'autres capacités que celles qui sont nécessaires, pour bien remphr les devoirs prescrits par le but de l'édification religieuse. Tandis que l'instruction et l'éducation supposent un esprit méthodique , un caractère à la fois doux et ferme et une liberté de mouvement intellectuel qui ne soit pas entravée pour le maître par des préoccupations de dogmes et de formes religieuses, la Religion, au contraire, demande à ses fonctionnaires plus d'inspiration , d'entraînement et de piété. En second lieu, l'enseignement des sciences doit être confié à une classe spéciale pour que

Religion trouve dans la Science un contre-poids à la fois et une condition de progrès. Une confusion de la Religion avec la Science et FEnseignement, iné* vitable peut-être dans l'état d* enfance des peuples, serait une grande calamité pour les nations avancées, au sein desquelles se sont déjà dégagés et formés les organes principaux pour les diverses fonctions sociales. La Religion et la Science constituent des fonctions différentes, et ce serait vraiment paralyser le corps social dans celui des organes qui est le siège de Tintelligence que d*opprimer son activité naturelle par un excès de force donné à un organe différent. L'histoire prouve d'ailleurs que les nations, chez lesquelles renseignement est demeuré le plus longtemps dans les mains des fonctionnaires religieux, sont restées les plus arriérées dans les sciences. Gela tient au caractère plus ou mioins traditionnel de la Religion, et à la prétention qu'elle a de résoudre les plus importantes questions de THumanité. Il faut donc que le levier le plus puissant de toute culture sociale soit confié à ceux qui se trouvent dans la position intellectuelle et morale convenable pour en faire usage , et que la Science, pour exercer son influence par l'enseignement sur. lés générations naissantes, d'ordinaire plus capables de saisir des doctrines nouvelles et plus justes, des idé^ d'amélioration et de réforme, reste indépendantetle doctrines qui, de leur nature, sont toujours plus ou moins stationnaires.

2** L'Etat doit exiger que les fonctionnaires de l'Eglise ne se servent de la religion dans aucun but civil et politique. Les ecclésiastiques doivent s'abstenir, dans leurs fonctions, de toute discussion politique; ils ne doivent ni blâmer ni approuver au^

cun système politiqne, et ils ont à s'abstenir aussi bien de discussions théoriques sur ies lois que d'une polémique dirigée contre des personnes ou des ins* titutions de la société. Toute contravention à ce principe mérite une répression d'autant plus sévère qu'elle se fonde sur l'abus d'une haute et grave fonction sociale. La Religion , pour rester dans sa sphère et remplir sa belle mission , doit se plac» au-dessus de tous les partis et de leurs querelles souvent si mesquines , et chercher à pénétrer tous les esprits de ce sentiment de Dieu qui fait taire toutes les discordes.

8** L'Etat peut enfin exiger que le culte se renferme dans Tintérieur des édifices dcïMinés à son exercice; la voie et les lieux publics doivent être exempts de toute manifestation religieuse, de toute représentation symbolique, parce que ces lieux sont affectés aux communications maté^ rielles , à des usages de la vie extérieure , et sont visités non-seulement par les hommes, mais aussi par tous les genres d'êtres vivants. Il ne faut donc pas que des objets et des représentations de culte viennent s'imposer aux yeux, là o\\ les distractions extérieures ne permettent pas à l'esprit de se recueillir et de faire les actes dont on semble lui faire un devoir.

Tels sont les principes qui doivent déterminer les relations entre l'Etat et l'Eglise. Nous avons maintenant à nous occuper d'une sphère sociale non moins importante que la Religion; nous voulons parler de la Moralité sociale au sujet de laquelle nous devrons rectifier plusieurs erreurs trèsgraves.

n. La Moralité est souvent considérée commi*

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appartenant uniquement au domaine de la vie privée ou de la conscience intime de Thomme. On part même de ce principe pour tracer une ligne de séparation absolue entre le Devoir et le Droit; le Droit alors concernerait principalement les rapports sociaux. C'est là une erreur qu'il convient de détruire : la Morale, aussi bien que le Droit embrassent, quoique en les saisissant sous un aspect particulier, toutes les faces de la vie humaine , de la vie privée comme de la vie sociale. La Moralité a sa force dans la conscience; mais par ses effets elle entre dans le domaine pubHc et est soumise au jugement de la raison et ne l'opinion commune. Les mœurs , expression des dispositions et des habitudes nloraies qui régnent dans une société , témoignent hautement du caractère juste ou vicieux, c'est-à-dire de la Moralité, des doctrines qu^on professe , non en parole , mais dans les actes , des règles de conduite qu'on adopte dans les rapports sociaux.

II. y a donc une moralité sociale, et comme tout ^semble de rapports sociaux doit s'exprimer dans des institutions analogues , il y a lieu de former des associations pour la réalisation de la moralité sociale. L'instinct des peuples, plus près de la vérité que l'intelligence des savants , est entré depuis longtemps dans cette route. Cest ainsi qu'on a tenté d^ établir des sociétés pour la répression de certains vices , par exemple des sociétés de tempérance qui , dans plusieurs pays , ont déjà pris une assez grande extension. Ailleurs on a organisé des sociétés pour l'instruction et la correction des détenus , et il est certain que le système pénitentiaire ne pourra recevoir une exécution com-

plète et salutaire que lorsque des sociétés de mo^ raie viendront en aide à l'action de F Etat , impuissant en cette matière, parce qu'il est en réalité incompétent.

Mais ces sociétés se proposent un but trop restreint. Le maintien et le développement de la moralité sociale, exigent rétablissement de sociétés fondées sur une base plus sociale et plus large. Les membres de ces sociétés s'engageraient à s'abstenir de certains actes , de certains vices sur lesquels la conscience publique a toujours été d'accord; mais qui, par l'habitude , se sont enracinés profondément dans certaines classes, au point d'imposer silence à la conscience et de ne lui permettre de se faire entendre que dans les cercles de la vie privée. Ces sociétés de morale commenceront naturellement par fixer d'abord les devoirs négatifs ou d'abstention les plus faciles à déterminer; elles reconnaîtront ensuite d'un commun accord les devoirs positifs que les membres veulcQt observer entre eux et envers la société. Mais pour que de telles sociétés puissent se consolider et exercer au dehors l'influence désirée , il faut que les membres et leurs familles soient plus intimement liés, que leur vie se passe en quelque sorte sous les yeux de tous les associés pour que tous trouvent au sein de l'union un appui moral, et pour que, au lieu de subir l'influence des mauvais exemples du dehors , ils puissent réagir salutairement sur la société qui les entoure , et qui recevrait déjà, par le seul établissement de ces associations , un avertissement salutaire.

Le but des sociétés de morale sociale serait donc de transformer l'intérieur de l'homme et de le

faire marcher dans sa vie conformément à Fidéal de la nature humaine. Ceêt surtout sur cette transformation intime et morale qu'il faut compter pour le salut de la société. « On ne doit pas attendre , dit un disciple de Krause (1), le salut de Fétat actuel , ni uniquement ni avant tout, des moyens ultérieurs ou des directions isolées dans lesquelles s'engagent aujourd'hui la plupart des esprits, mus par les idées et le désir du progrès. Les uns attendent tout de rétablissement ou du perfècAicHmement des institutions libérales des peuples; les autres d'une meilleure organisation du droit de propriété et d'un plus juste rapport entre la pro^ priété individuelle et la propriété commune ou sociale. Ceux-ci placent toutes les conditions du progrès dans l'amélioration matérielle de la vie, dans l'industrie et dans le commerce , tandis que ceux-là n'espèrent que dans les moyens employés pour ramener l'esprit religieux et notamment pour restaurer le Christianisme. D'autres encore tendent à bien fixer les rapports entre l'Etat et l'Eglise ; d'autres enfin dirigent leurs efforts vers Tensàgnement et l'éducation , et surtout vers l'instruction populaire. Mais quelque importants , quelque salutaires que puissent être ces divers moyens pour l'amélioration de la vie humaine, il s'agit avant tout de saisir l'homme entier, dans toutes les faces et dans toutes les puissances de son être , et d'éveiller dans la conscience l'idée et l'idéal de l'Humanité. Il s'agit avant tout de réformer Tintérieur de l'homme, de parler à son intelligence, à son

(1) Leonhardi.

eoeur , à sa volonté , en lui faisant comprendi*e que son premier devoir est de conformer sa vie à l'Idéal de THumanité et de travailler à la réalisation de sa destinée individuelle et sociale, n

Le genre d'association dont nous proposons rétablissement, et qu'on pourrait appeler Sociétés de vertu, ne sont pas sans précédents dans THistoire. Les Romains avaient établi la censure , chargée de la surveillance des mœurs. L'Eglise, qui a succédé à l'empire romain et qui a tant emprunté au monde ancien, a institué la censure ecclésiastique. Ces institutions ne peuvent plus convenir au véritable esprit de moralité ; il n'y a que des esprits enclins au despotisme ou des révolutionnaires irréfléchis qui, attendant tout le salut du pouvoir politique ou voulant imposer violemment à la société leurs doctrines , pourraient songer à investir une autorité politique ou religieuse d'une telle surveillance ou d'une semblable censure. Mais il n'en est pas moins vrai, qu'en dégageant de ces aberrations du passé ridée fondamentale ou la base première , on trouve des éléments qu'un esprit nouveau peut transformer et incorporer dans l'avenir. Ce que nous demandons est conforme aux vrais principes de la Morale, qui rejette toute contrainte, et d'accord avec l'esprit de notre temps , qui veut la liberté. Nous voulons que les hommes s'associent et conviennent librement des principes qu'ils prétendent adopter dans leur conduite ; nous voulons en outre que les mesures qu'on établira , d'un commun accord, contre les infractions de ces règles, portent elles-mêmes un caractère moral , qu'elles soient empreintes de l'esprit de bienveillanc juste indulgence , et n'aillent jamais au <

l'exclusion sociale de celui qui, par des infractions réitérées, aurait violé la base de Fassociation.

L*£tat n'a pas non plus à intervenir dans la formation et le développement de ces associations. Il peut demander qu'elles ne sortent pas de leurs sphères et ne prennent pas des mesures contrafres au but moral ou en opposition avec les autres principes de Tordre social ; et, de son côté , il doit mettre d*accord, sans les confondre, les lois avec les principes de morale , et aider, autant que cela est possible, par des moyens extérieurs , le développement de la moralité sociale. Mais il n'a pas le droit d'intervenir directement dans ce domaine, et de se poser le directeur de la conscience publique ou le distributeur de la moralité. C'est par la liberté et la raison des hommes, réunis en association, que doit se faire le progrès moral de la société.

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