II. L'Industrie (1) n'est pas seulement destinée
(I) Nous prévenons k lecteur que nous ne nous ocfcupons
à fournir à l'homme les moyens mat4rM|i|.propreft à satisfaire les besoins de sa vie phyaique; elle contribue surtout au développement des facultés intellectuelles et morales, d*abord par Fexercioe qu'elle en sollicite, ensuite par le bien-être qu'elle répand et qui» en dégageant les hommes de l'empire des forces aveugles, les dispose mieux à la culture des focultés de leur esprit et des puissances de leur volonté.
C'est de nos Jours seulement que l'Industrie a conquise la dignité qui lui est due, comme à un des buts les plus importants de l'activité humaine. Déjà même elle prend une prépondérance marquée, et elle menace de s'emparer de la place qu'occupaient autrefois l'Ëglise et TEtat, et de subordonner à elle toutes les autres sphères sociales. L'organisation complète de l'Industrie est le seul moyen d'empêcher cet envahissement qui pourrait être funeste à l'avenir de l'Humanité.
Gomme la Religion et la Science, l'Industrie est soumise à des lois particulières de développement et exige une organisation conforme à la nature du but qu'elle poursuit. — L'Industrie est appelée à fournir à la société les moyens matériels d'existence et de développement ; sa mission est toute sociale; de même que la Religion et la Science, bien que
pas ici de la question économique. Conformément au bot que nous nous sommes proposé dans ce travail, nous n'exposons que les principes , baissant aux esprits le soin d'eu découvrir Tapplication. D'ailleurs, la question économique ne conceme pas seulement l'Industrie, eUe s'adresse à toutes les fonctions sociales, à l'organisation complète de la société.
cultivées ie piétérenoQ par des eorps particuliers» ont à répandre leurs résultats sur toute la société humaine, de même les bienfaits de l'Industrie doi* vent aussi se répandre sur toutes les classes de Tordre social. Or, pour accomplir cette mission, il faut que l'Etat, comme représentant de la Justice sociale, veille tant aux droits que l'Industrie peut réclamer pour son propre développement, qu'aux obligations qu'elle doit remplir envers la société et aux garanties qu'elle doit fournir de son exercice le plus favorable aux intérêts de tous.
D'abord Flndustrie comme tous les ordres so^ oiaux, basée sur des principes distincts, doit réelamer pour elle la liberté et Tindépendanoe. L'Industrie constitue un ordre ou un état par* tieulier, comprenant tous les genres d'exploitation matérielle et composé de tous les membres de la société qui se livrent d'une manière prédominante à ces occupations. L'Industrie ne doit donc être exercée par aucun autre ordre social; l'Etat, pasplus que l'Eglise ou le Corps scientifique , ne doit se foire industriel ; une telle confusion serait contraire aux principes d'une Juste répartition des fonctions sociales, porterait le trouble dans le mouvement industriel en le faisant dévier de ses lois propres, et altérerait le caractère de ses institutions. Cette obligation qui incombe à l'Eglise ou à l'Etat comme personnes morales, est aussi naturellement imposée aux fonctionnaires de l'ordre politique ou religieux ; toutes les fonctions sociales , en effet, exigent des études et des capacités particulières, et lors même que toutes se trouveraient réunies dans un individu , elles devraient encore rester distinctes dans la pratique des affoires. Cette dis-
tinctioii est indispaisable, et péat senle assuror le bon exercice des fonctions sociales.
L'Industrie exige donc une séparation complète d'avec l'Etat. L'expérience est du reste d^accord avec ces principes. Depuis longtemps, il est prouvé que les arts industriels sont exploités et conduits, avec plus d'intelligence et de succès, par les hommes versés dans ce genre d'entreprises que par les administrations publiques. Quand l'Industrie , craintive et encore trop resserrée, n'ose pas s'engager dans de vastes entreprises d'utilité générale, il peut être du devoir du gouvernement de les exécuter lui-même ou d'y concourir avec elle. Mais il est d'une saine politique, appréciation juste des limites de l'action gouvernementale, de hâter autant que possible l'époque où tous ces travaux pourront être abandonnés à l'industrie des particuliers réunis en association.
Le premier droit que l'Industrie peut exiger et dont elle doit poursuivre la réalisation complète, consiste donc dans l'indépendance qui doit la garantir contre l'intervention de l'Etat. Mais l'Industrie, constituant un ordre social particulier^ a aussi le droit de se constituer dans son intérieur, en se servant du principenaturel de l'association, et en formant d'après les règles prescrites par la justice un faisceau d'associations qui soient autant d'organes du corps social de l'Industrie. La liberté d'association sous les conditions établies par le Droit est le principe vital de l'Industrie. L'absence de la liberté d'association la condamnerait à Tétat d'enfance et l'empêcherait de s'exercer dans ces larges proportions exigées aujourd'hui par les be-
soins de l'état social. Cette liberté ne doit pas être reconnue seulement aux particuliers; les sociétés elles-mêmes ont le droit de s'en servir, et c'est par l'application plus étendue de ce droit, qu'elles parviendront à combiner leur action et à détruire les effets négatifs de la concurrence. C'est akurs seule* ment qu'il leur sera possible, tout ^ prenant chacune pour but de leur activité propre un genre particulier d'exploitation, de se soumettre toutes à des rè^es concertées dans l'intérêt commun.
Les mesures que la Justice commande à l'Etat de prendre par rapport à l'Industrie, sont celles qui concernent la constitution des sociétés industrielles. La formation de ces sociétés ne doit pas être soumise à l'arbitraire de l'autorisation du gouvernement, d'abord parce qu'il est complètement incompétent dans ces matières, ensuite parce qu'il cause plus de mal que de bien par la confiance que ses autorisations inspirent à tort au public. L'Etat a cependant le droit de faire une loi générale sur les associations industrielles; mais cette loi doit se borner à fixer les conditions qui devront être observées, lors de l'établissement de ces sociétés et dans leur administration intérieure ; elle doit exiger encore que ces conditions soient propres. à donner aux actionnaires et à l'ordre social des garanties réelles sur les chances favorables de l'entreprise. Dans ces sociétés, l'intervention de l'Etat ne saurait être que salutaire; elle assure ainsi l'application des principes de justice privée et sociale. Mais elle œ doit pas dépasser cette sphère ; encore moins entrer diuds les détailsde procédés et de fabrication. Toute loi, tout règlement qui donne à l'Etat le pri-
vilége de se mêler de la fobricatioD d*iin produit industriel, est subversive de la liberté ; c'est une forme du despotisme.
Nous avons dit que FEtat devait exiger de toute société industrielle qui se forme les conditions propres à garantir les intérêts de ses actionnaires. Par ce terme d'actionnaires, nous n'avons pas entendu les possesseurs de capitaux, mais bien ceux qui, par leur activité , prennent part à une entreprise. Ceux-là seuls doivent être considérés comme actionnaires qui travaillent, de leurs propres mains, à raccomplissement d'une œuvre industrielle. S'il en est autrement aujourd'hui, si le capitaliste est encore considéré, par un grand nombre d'auteurs, comme produisant par son capital , cela tient à de faux principes qui disparaissent de jour en jour à la lumière de la vraie science, et que les prc^rès de la société vers une meilleure organisation doivent effacer à la fin de la pratique de la vie. Le ca]^taliste produit par son capital; ce principe est vrai en ce sens que le capitaliste en fournissant à l'industi'iel un produit qui peut être l'instrument ou la matière pour un nouveau produit, rend service à la production. Mais il est certi^ement absurde dans le sens où il est entendu par les anciens économistes, et en particulier par J.-B. Say. Il est ridicule d*attribuer à une masse inerte comme le capital une prodtictivité naturelle et indépendante du travail de F homme. C'est prendre une métaphore pour une réalité. Dans l'Industrie comme •dans les autres fonctions sociales, la pure matière n'intervient que pour donner une détermination propre à l'activité de Thomme; elle n'est rien par
dlMnéme, c'est l'actiyité qui est tout* Ensuite quelle doit être la part du capitaliste dans la répartition ? C'est là une question qu*on aurait dû se poser tout d'abord, et que la théorie de Tintérèt perpétuel est loin de résoudre.
La Science économique peut seule donner la clef de ce problème important; die démontre en effet que le capitaliste, en fournissant un instrument ou une matière, ne ihit réellement qu'un échange, et qu'il est soumis dès lors à la loi de l'échange» à b réciprocité qui lui assure une quantité de produits égale au capital qu'il a fourni. Tout autre principe viole le prindpe du Droit et de la Justice (i)»
C'est l'application de la loi de réciprocité que l'on demande, quand on proclame le droit au travail, la fin jde l'abolition de l'homme par rhomme,
(I) Celui de tous les économistes qui a le plus approché de la vérité dans cette matière si ardue, c*est sans contredit P.-J. I^udhon. Dans un ouTrage remarquable À plus d'un titre, le Système des contrûékûons économiques ( Paris, Gtiiliaumin, 1846), il a démqairé TinjustiGe du privilège que s'arroge encore le Capital ; il fait voir en outre, dans le langage le plus profondément philosophique, l'impossibilité et les contradictions d'un système industriel qui prendrait pour base rintervention et lès droits du Capital. A part certaines anomalies qui ne touchent en . rien au fonds de la doctrine, on pnt oottsidérer ce livre oomme la première assise de la vraie aoienoe économique. Le problème consistait tout à la fois à se séparer de la routine des anciens économistes et des divagations des modernes utopistes, et à trouver un principe supérieur qui donn&t satisfaction à tous les intérêts. Ce problème, P.*J* Proudhon nous semble l'avoir résolu.
et Torganisation du trayafl. C'est exï effet dam ta sphère industirielle surtout que resciavage subsiste ^eore sous sa dernière forme, ie prolétariat. Une feusse division du travail, Tintroductioâ continae dès machines, la tyrannie du monopole^ la Ccmcurrenée, le libre commerce, le privilège du capital monétaire, toutes ces causes et une foule d'autres, provenant du mélange des fonctions sociales, ont ameué des maux tels qu'on a peine à en croire ses yeux, et que ia plume se refuse à les décrire. On eomprénd d'après cela comment les questions industrielles ont acquis de nos jours \me si grande importance. Le remède se trouve dans ie sein de l'Industrie même; le mal n'est que l'expression d'un faux rapport entre les êtres. Il faut donc changer les rapports de producteur à producteur, faire pénétrer dans la sphère industrielle les grands principes qui se sont déjà incrustés dans Tordre politique, soumettre tous ceux qui font de l'indniH trie la vocation spéciale de leur vie à l'égalité, à' la liberté et À l'association, trouver enfin une combinaison qui fasse régner entre eux la loi de la rédprocité qui est le principe même de la Justice.
C'est alors qu'on pourra songer à une organisation véritable de l'Industrie. Alors la dividon du travail, les machines et la concurrence> au lieu d'être des instruments de mis^, devieiKlront de puissants moyens de ridiesse; le monopole aura perdu son caractère exclusifpour n'être plus que l'expression de la personnalité une et entière du producteur; le libre-échange, qui n'était qu'une contradiction dans les conditions actuelles de
— soi —
r Industrie, recevra la signiftcatloii la plus large, et sera un des degrés vers cette association universelle qui doit être le signe du bonlieur dans l'Hu* manlté; la royauté du capital aura disparu» et le genre humain, affranchi peu à peu des entraves des forces aveugles et de la pure matière, pourra se livrer à la culture des plus hautes facultés deFesprit.
L'Industrie doit s'organiser sur sa propre base, mais de manière à constituer un corps, renfermant, comme membres actifs, tous ceux qui font des travaux industriels l'occupation prédominante de leur vie. L'état social de Tindustrie doit être organisé d'après les mêmes principes que l'état politique et civil ; il doit posséder ses pouvoirs généraux appropriés à l'objet spécial de l'Industrie, s<m pouvoir législatif, judiciaire, administratif, et ensuite une représentation avec un mode d'élection conforme à l'idée du Droit ou de la Justice. C'est le principe d'organisation corporative, dans le sens large et complet, qu'il s'agit d'introduire et de consolider pour les différentes branches de l'Industrie. De cette manière , l'Industrie se présenterait comme un grand corps, fonctionnant, dans la richesse de ses organes tous liés entre eux et dominés par le principe de vie qui leur a donné l'existence sociale.
III. Le Commerce n'a rempli jusqu'ici qu'une fonction sociale très-subordonnée, cellede distribuer les produits de l'Industrie, d'après les besoins de la consommation. Cette fonction doit s'étendre, et le Commerce devenir le lien de toutes les grandes personnalités entre elles et de toutes les associations
formées dans le sein de ces grandes personnalités.
Dans sa généralité la plus vaste, le Commerce se présente comme le distributeur de la vie qui se déireJoppe, à chaque instant du progrès de THumanité, dans chacun des grands centres humains et dans toutes les sphères de l'activité sociale. C'est loi qui fait passer le feu vivificateur de la fkmille à la tribu, de la tribu à la nation, de la nation à la confédération, de la confédération à l'Humanité; lui qui fait que toutes les fonctions agissent en harmonie et dans la plénitude de leur énergie ; qui MX que tous organes sociaux reçoivent et se procurent réciproquement les conditions immédiates de leur existence et de leur développement; qui rattache ainsi en un faisceau unitaire de vie et d'activité la Religion, la Science, l'Art, l'Industrie et l'Ëtat. Si l'Etat est l'organe qui assure le maintien et le développement du Droit et de la Justice, et qui l'applique à toutes les sphères sociales, le Commerce en est réellement la pratique universelle. L'Etat est et sera toujours un organe pour ainsi dire extérieur à la vie de l'Humanité; le Commerce, au contraire, est un organe tout intime, et c'est par le développement normal et intégral de cet organe, que là société pourra arriver à cette harmonie qui est sa destination et son idéal.
Mais il est vrai de dire que le rôle du Commerce s'estboméjusqu'icià étreForganede la distribution des richesses industrielles. La réformation du Commerce doit donc commencer par celle decettebranche subordonnée. On a proposé à ce sujet, dans ces dei*niers temps surtout, divers moyens que nous n'avons pas à examiner ici en détail. — To"» ««us
paraissent se rameDer à ceci, que les rapports commerciaux entre les individus, les nations et les associations humaines ont été intervertis dans la période d'opposition de THumanité, qu'il convient de trouver une combinaison qui change cette interversion. De plus , quand on descend dans l'examen des moyens proposés » on reconnaît que tous tendent à donner aux grands priAdpes d'égalité, de liberté et d'association, une plus large et plus complète application. La réforme dans les conditions de l'échange, voilà le grand mot qui résume les théories et les critiques. La vraie doctrine sera donc celle qui découvrira les moyens d'appliquer la loi pure de l'échange, qui ne peut être autre que le principe de réciprocité , et par conséquent le principe du Droit et de la Justice. La tendance de la société est à cet égard vers une refonte générale de la législation commerciale; nous pourrions même ajouter vers un changem^t total du droit civil et du droit public; car dans le droit positif, expressicm du développement historique de la schdété, toutes les parties sont principes et fins à eilesHnèmes, et il est impossible de toucher à un des anneaux sans ramener à soi toute la chaîne.
Les prindpes généraux que nous avons exposés sur les rapports de l'Etat avec l'Industrie, s'appli-* qaent également au Commerce. L'Etat ne doit pas ae faire lui-même commerçant ni réglementer le oommerce par des lois qui «[itraveraient le mouv^ne&t nature! de la consommation. Ce que l'Etat peut fiadre de mieux pour le bi^ générai de la soeiété, c'est d'aider le Commerce à se constitua sur une Jarge base corporative, d'après les Justes prin-
cipes d'association à Tinstar de ces grandes union s commerciales dont THistoire nous a conservé l'organisation (l).
(1 ) Les Hanses. Il est bien entendu que ces institutions doivent être appropriées aux besoins nouveaux de la vie sociale. Il faut bien prendre garde de se tromper sur la véritable organisation du Commerce; la forme corporative n'est que le signe extérieur, le matérialisme de l'organisation commerciale : on ne doit pas oublier que son principe et son fonds, c*est l'organisation des rapports entre les producteurs, les nations et les diverses fonctions sociales.