‹ Exposition méthodique des principes de l'organisation sociale: --théorie de Krause,--précédée dChapitre 6 sur 17 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

NatBre et destinatioii de rhonme et de lllnnanilé.

Quand je me demande ce que Je suis dans mon essence, ce que je suis par rapport à moi-même , ce que je suis comme honmie y je réponds et je ne puis pas ne pas répondre : Je suis esprU et corps ifUimementunis. Il m'est impossible, dansFétatactael, de ne pas me saisir sous cette double face de mon existence ; il m'est impossible de me concevoir comme un esprit pur ou simplement comme un corps. Plus tard, à la vérité, quand, par la réflexion, je serai sorti du cercle de la conscience ordinaire et que, m'élançant \ers la science, je rechercherai et ce qu'est l'esprit et ce qu'est le corps , il pourra m'arriver de les identifier dans la même substance. Mais quelle que soit Thypothèse admise par moi, matérialisme ou spiritualisme, toujours je serai forcé de reconnaître que, dans ma conscience, la substance se présente sous deux faces diffé-

rentes comme esprit et comme corps. Or, de là à la distinction il n'y a qu'un pas.

Cette dualité du moi est ^n fait important qu'il faut non-seulement oMistater nais nqtprafimdir, si l'on ne veut être arrêté à chaque pas dans la théorie de la vie humaine. Quels sont donc les caractères distinctifs de ces deux êtres dont Tunion forme mon être? Telle est la question que j'ai àf résoudre tout d'abord.

Que j'examine mon corps, je ne suis pas longtemps sans m'apercevoir qu'il appartient à un tout étranger à moi, et qu'il semble ne m'avoir été confié qu'en partie ; sa naissance, son développement, sa mort sont déterminés par des lois sur lesquelles je n'exerce aucune action immédiate ; je ne puis m'en servir que dans la mesure des forces qui lui ont été communiquées; je ne puis mouvoir librement qu'une partie de ses membres , et si je veux le détruire, je dois avoir recours à ses propres énergies. £n est-il de même de mon esprit? Aam^ rément non : mon esprit m'appartioit réellement tout entter, et s'il se rattache à un tout supérienr, il n'en dépend que pour autant qu'il veut bien eà dépendre. A la vérité il est soumis à des lois oomme mon corps ; mais ces lois ne s'imposent pas à hd malgré lui, il peut s'y soustraire, et quand il consent à les reconnaître et à les suivre, c'est avec une pleine et ratière liberté. Enfin il exerce sur luimême une action immédiate et entièrement spon«* tanée.

Ces deux modes d'êtres constituent pour l'écrit et pour le corps des caractères essentiels diffiérents qu'il est impossible de confondre. Le corps nous apparaît dans un encliainemeat néceggaire de

toutes les fonctions^ dans une continuité de toutes les parties constituantes , tandis que les fonctions et les déterminations de l'esprit sont plus particulières, plus isolées, plus libres. J'en conclus que le caractère distinctif du corps consiste dans la totalité e^ dans la néceséité, le caractère distinctif de remit dans la spontaméité et dans la liberté. ' Ôs^.éBl^hXe face de l'être humain se manifeste àc lMiq (jli g j||>Wnent de sa vie physique et de sa vie Tl Depuis la naissance jusqu'à la mort, dueorps se développe dans la totalité d»«es fonctions sous l'empire de lois nécessaires. On a vu des fogotetions vitales exister en prédominance, mais jamais on n'a vu une de ces fonctions exister i$i4ement. En outre il est impossible de concevoir lé corps n'accomplissant pas les lois de son développement : c'est avec une sorte de fatalité que le sang circule dans les veines, que le chyle le fbrme , que l'air atmosphérique se transforme ians les cavités du poumon , que la digestion des rfiments s'accomplit dans l'estomac. Au contraire Pw^anisme de l'esprit se développe dans la spontanèté de ses fonctions et réalise librement les lois de son essence : l'esprit peut exister isolément dans tosentiment, dansla volonté, dans lapensée, oubien dtans une des déterminations intérieures de la pensée» de la volonté ou du sentiment ; il peut exister dans le sentiment ou dans la pensée de Dieu , par exemple; il peut exister dans l'imagination, dans laréflexion ou dans la raison. Il y a plus; a-t-il telle volonté? il ne lui est pas nécessaire de l'accomplir dans toutes ses nuances. A-t-il telle pensée? il n'est pas obligé de la développer dans toutes ses parties. A-t-il tel sentiment? il n'est pas forcé de

s'y abandouner. Il est libre dans son dévdoppement comme dans ses actes. Le caractère de l'esprit est donc bien distinct de celui du corps.

Mais je ne me conçois pas seulement comme esprit et comme corps; je me conçois encore comaoe homme dans l'union de V esprit et du corps, — Il ne m*estpas plus possible de me considérer, abstraotion faite de cette union des deux faces de mon existence, qu'il ne m* est possible de me OQWBVoir simplement comme esprit ou simpleaNvI^M^^ corps. Bien plus, quand, par un plus ptdSHimîi développement intellectuel, j'ai acquis des idées ptas élevées sur la vie , je reconnais qu'une ui^on plos intime, qu'une harmonie plus complète peut avoir lieu entre ces deux êtres qui composent non être, et je conçois cette harmonie plus complète comnoe le plus haut degré de développement auquel je puisse parvenir. Je conçois, pour le corps, un état de santé dans lequel les diverses fonctions organiques qui le constituent existent et agissent dans une totalité harmonique, et pour l'esprit, qn. état de liberté dans lequel ses facultés aecomplissent leur rôle dans toute l'énergie de lésa spontanéité; enfin je conçois que ces deux états peuvent exister parallèlement dans la vie. J'en conclus que je pourrais bien être un être d^harmù' nie de l'esprit et du corps, ou, ce qui est la même chose, que je représente, dans ma qualité humaine, l'harmonie de la totalité et de la spontanéité, de la nécessité et de la liberté.

J'ai ainsi constaté ce que j'étais comme ôti*e individuel. Mais je ne suis pas seulement un être individuel ; je fais partie d'un être supérieur à la vie duquel je participe et sans lequel je ne serais rien.

Mon analyse ne sera donc complète, que, quand J'aurai reconnu , à la lumière de la conscience, ce que c'est que cet être supérieur, et comment il se fait qu'il est la raison de mon existence. Je suis ainsi conduit à l'idée de l'Humanité, idée qu'il s'agit de bien déterminer dans Tesprit, parce qu'elle est en qudque sorte le postulat de la science sociale.

Je me conçois comme esprit fini ; mais je distingue encore de moi-même l'idée d'un esprit fini en général ; cette idée, je ne l'ai point faite , puisque Je ne puis réaliser dans ma vie terrestre qu'une partie de son essence étemelle. Je suis ainsi conduit à concevoir qu'il existe d'autres esprits qui réalisent comme moi, mais d'une manière propre et distincte , l'idée d'un esprit fini. Mes sens me conduisent au même résultat en me représentant des corps organisés comme mon propre corps. Et comme chaque esprit fini est infiniment déterminé, c^est-à-dire renferme en lui-même quelque chose dUnfiui, une essence qu'un nombre infini d'esprits finis ne pourrait jamais réaliser, Je présume qu'il existe encore un nombre infini d'esprits finis. Je possède donc l'idée d'un Ordre spiritueliuûnl. De phu quand je considère que tous les esprits finis se subordonnent à la Raison qu'ils Invoquent dans tous les temps et dans tousjes Heux, Je conçois Fidée de la Rais^lAnpdft; Âant un être qui renitome en soi touvltt esprits finis.

Cette idée de la Riign^onwie l'être universel qui embrasse tous li^pgj^Sb choDs son essence est instinctivement aj^rçdnpKHrtSndement vulgaire, quand il s'élève à la ndHon.çcuifuse de sens com" mun. Si ceux qui parlent du sens commun voulaient se donner la peine de s'enquérir en quoi

rn rorâfûenw zi:<2i rî^-fus:» ^i Hfttmt

r:r« 5::j^irr3£«; esc «e ^tfts^îe ^^k âa nss^B. Ce n'est po;^ ^Zée dl^CTkfooG «ruciaïf k Itiôifiie 4i iOLi 'i-rîÎEdir^ ei Ki^çc&t, 4Siad <fte parfe d'vi éta de rûk-c : c« c'â^c .•a =.«x: p» sne pcre ht^ÊHé comme I-c rreiczjj'^ pcik^oph^. c'est m TmUUc ètr>7 sikâkiSânteEi SX. ec do&: toos ies cS|«Ks ndJK ^idueis s«x.; Icsrovirr» [Kfn^iie&tâ inierîeimv psrtieipaiih too» aux mène» rayons lomineiix, an rayoDS de b Baiâon ^cDeraie.

Je m'apef^is eomme corps fini, et dans ma sensations je me conçois comme soutenant dflB nipports de iiie avec la, Nature. A la Tente, Tezpérience ne me laisse apercevoir qu'une partie excf:ssi%ement bornée de la \ature; mais je pub la concevoir en esprit comme infinie, et même je ne puis la concevoir autrement. C'est en vain cpie Fima^ination essaye de renfermer la Nature dans des limites, la raison forée l'imagination d'aller encore ''lu delà de ces bornes et de les reculer indéfiniment i'ai donc rkMe d'an Jlbndep^^ÎTiie infini. De plus, je trouve dans la Nature un genre organi(|ue de corps semblal|lBi an mien dont je cmt' hUivro. mon corps comme un menibre. Or, quand j<' wilsiH ïïùi'Ai d'un ^enre organique de corps hvh miiiim, je trouve que je puis dans ma pensée M

attribuer Tinfinité au même titre, que je conçoit une infinité d'esprits humains et rateouBables, et comme j'ai i'idée d'une Nature infinie, je puis distribuer cette infinité de corps humains dans l'infinité des corps célestes qui remplissent l'espace infini.

L'idée de la Nature, comme être infini, donne lieu à des observations analogues à cdies que nous avons faites tout à l'heure au sujet de l'idée de la Raison. L'entendement vulgaire a eu, jusqu'à un certain point, le pressentiment de cette vérité que la Nature était un être subristant en soi et comprenant dans sa vie totale la vie de tous les êtres ]^ysiques finis. Les anciens parlât souvent d'un être qu'ils appellent Phy$%$, et qu'ils considérait comme la grande source de toute la vie universelle. Les kabbaUstes, les chimistes et les naturalistes des XY** et xYi*" siècles étaient plus près du vrai , quand ys regardaientle monde physique, comme un grand organisme animé auquel ib donnaient le nom de macrocosme. Il aété donné à la science moderne de eonfiimer par une méthode supérieure ces instincts de l'intdligence, et aujourd'hui l'idée de la Nature, comme un véritable êîre infini, est supposée dans toute recherche sur la vie physique, et par conséquent universellement admise. Mais pour y arriver , il a fhllu sortir de la conception de l'atômisme qui, durant deux mille ans avait infecté les, sciences naturelles et avait jeté son reflet pernicieux jusque dans l'étude de la vie sociale.

J'ai donc l'idée de deux êtres, l'Esprit et la Nature, et je me suis élevé à l'idée de ces deux êtres, en partant de l'idée de mon esprit et de l'idée de mon corps. Or, de même que j'ai cherché les ca-

ractèreB distinctifs de mon esprit et de mon corps, il convient de soumettre au même examen l'Esprit et la Nature. Peut-être parviendrai-je ainsi à cette conclusion que, dans leur mode d'existence, ces deux êtres se présentent sous les mêmes catégories.

Quand je considère le monde physique. Je reconnais que tout ce qui y existe est déterminé dans un ensemble d'espace, de temps et de forces. La Nature forme, dans un même moment et par une seule action créatrice, le soleil comme le grain de sable, la mer et chaque goutte d'eau, et cela dans une œuvre totale et unique. Dans ses [)roductions toutes choses sont enchainées entre elles et rigoureusement dépendantes les unes des auti*es dans l'organisme universel. Il y a plus, chaque être particulier est encore déterminé dans toutes ses parties à la fois : la Nature forme bien une ou plusieurs paiiies d'une manière prédominante, mais jamais d'une manière isolée ; elle ne saurait former par exemple dans un aiiimal une tête sans les autres parties du corps, c'est toujours Ttoe tout entier qui est déterminé et développé dans toutes les parties qui le composent. On voit par là que la Nature se présente dans le caractère de l'enchaînement, de la continuité et de la détermination nécessaire de toutes les parties dans un ensemble. Le caractère de la Natui*e est donc celui de la totalité et de la nécessité, que j'ai été forcé d'attribuer à mon corps. En cela mon corps est donc bien le reflet du tout supérieur à la vie duquel il participe, de la Nature, raison et source de tous les êtres physiques finis.

Dans l'Esprit au contraire, comme dans mon esprit, tout se manifeste sous le caractère de la sjfon-

tanèité et de la liberté. Les esprits individuels existent aussi dans un ensemble organique qui est prédsément l'Esprit universel dont il est ici (gestion, mais les individus n'en reçoivent rinfluepee. que pour autant qu'ils en acquièrent par leur spontanéité. L'Esprit est toujours^ ^u'ilest par ses efforts propres, individuds ; il ne croit pas comme la plante par une force continue et nécessaire; il est libre dans son développement; chacune de ses facultés existe en soi et pour soi et peut être cultivée indépendamment de toutes les auti*es. Au contraire de la Nature où rien ne se trouve brisé, séparé, isolé, où tout est déterminé avec tout, l'Esprit peut tout rendre spontané, tout séparer, tout isoler ; il peut mettre toutes les parties en opposition les unes avec les autres, la pensée avec le sentiment , le sentiment avec la volonté ; il peut concevoir toutes chosesséparément en elles-mêmes, en négligeant leurs rapports avec les autres choses. Et c'est en concevant les choses isolément qu'il peut tomber dans l'erreur^ qui a sa source principale dans les vues exclusives. La Nature ne se trompe pas de cette manière : l'ensemble dominant généralement la partie, tout en elle reste dans les justes rapports de coordination et de subordination. Mais l'Esprit peut à l'aide des parties qu'il a s^^ées exécuter les plus singulières combinaisons; il peut imaginer des êtres qui ne sauraient jamais exister dans la Nature; il peut cesser une œuvre quand il le veut, se transporter d'une pensée à une autre, prendre une nouvelle résolution par son caractère de spontanéité. La spontanéité est ainsi la raison de sa liberté; car la liberté consiste précisément dans le pouvoir de commencer une série

d'actes qui n'ont pas leur raison dans eeux qui précèdent. L'Esprit ne Suit sn toutes circonstances que l'impulsion de sa spontanéité et de sa liberté, tandis que la Nature quand elle a commencé une œuvre doit l'achever et former un tout complet (l)«

Mais quand on examine la vie de l'Esprit et la vie de la Nature, on reconnaît bientôt que ces deux êtres, quoique distincts, se réunissent et se pénètrent intimement dans la vie intinie. Il y a, à chaque moment et à tous les degrés de la vie, union réciproque de l'Esprit et de la Nature. La Nature est douée de spontanéité dans tous ses règnes ; de même l'Esprit se montre à son tour comme totalité dans le sentiment. Dans les êtres vivants finis, cette spontanéité de la Nature se manifeste comme in$^ tincty et chez les animaux, cet instinct est déjà un degré d'être et de vie spirituelle : l'animal possède l'imagination, la réflexion, le jugement, lamémoire, qui sont des déterminations de l'Esprit. Mais on conçoit un être dans lequel l'Esprit et la Nature se trouvent dans une union et dans une pénétration plus intime; cet être qui est ainsi Vhar^ monU la plus profonde, la synthèse la plus complète de la vie spirituelle et de la vie physique, c'est l'Humanité.

Cette idée de l'Humanité comme être d'harmonie de l'Esprit et de la Nature a été également entrevue par les religions et les philosophies. De tout temps, on a considéré l'homme comme le couronnement de la création, comme le résumé de la vie

(1) Tibergien , Exposé de la doctrine de Krattse, ârvxel* les, 1844, in-8% p. 7«.

universeUe, comme le microcosme^ pour geservir d« mot des kabbalistes et des alchimistes. Cette Yértté acquiert une plus grande lumière dans la Métaphysique : là, en effet, on démontre que FEsprit et la Nature ont pour essence les deux attributs opposés contenus dans Fessence divine de l'Infini et de rAl)solu, et que THumanité, par son essence , e:Kprime l'harmonie intime de ces deux essences opposées. C'est donc avec raison qu'il est écrit dans le Thalmud Babylon ; a L'homme est à la fois le résumé et le terme le plus élevé de ce qui est créé. Aussitôt que Fhomme parut, tout fut achevé, et le monde supérieur et le monde inférieur, car tout se résume dans l'homme, il réunit toutes les formes (l). a

L'idée de l'Harmonie qui constitue son essenos^ l'Humanité la manifeste dans tous les domaines^ sa vie. Sous le rapport de la vie physique, l'Humanité est l'être d'harmonie de la Nature ; dans l'homme toutes les perfections dispersées dans les formes fondamentales de l'animal sont réunies dans un foyer, différent de la vie animale, sous 1*1* dée d'une parfaite harmonie, liberté et spontanéité propres; l'homme possède toutes les fonctions, tous les organes que l'animal ne possède qu'isolés et en prédominance; il réunit , dans un centre commun de vie, tout ce que les autres ordres de la Nature ne représentent que d'une manière subordonnée et moins complète, et c'est, à cause de ce caractère synthétique, qu'on est amené à le considérer comme formant un ordre à part, le règne

(1) Franck, Mémoires sur la KabbmU,

hominal^ dans lequel la Natare se résome et conclut son travail de créatioû.

En cette même qualité d*étre d'harmonie, l'Humanité est appela à étendre son activité spirituelle sur tout ce qui existe, et à se mettre en rapport avec tous les êtres de l'univers. L^esprit humain peut seul concevoir une correspondance entre les notions et les réalités du monde ; or, cette id^ de correspondance est l'idée même de l'harmonie, essence de l'Humanité. Concevoir en génial la vérité, est le témoignage d'une intelligence qui peut dépasser sa propre sphère. Mais le fonds de vérités conçues peut être aussi pour l'homme non point une particuliarité sensible, mais une idée, une loi générale, universelle, par esempie, l'attraction dans le monde physique, le devoir dans le monde moral, idées que la perception sensible ne saurait découvrir. L'idée de la justice est encore une autre idée de rapport et de correspondance ; le juste consiste dans la conformité de toutes les conditions au but qu'on doit atteindre; le bien est la conformité de l'activité de chaque être avec sa destination. Ainsi les idées du yrai, du bien, du juste représentent une correspondance supérieure entre l'homme et les choses^ et c'est par cette raison que l'homme conçoit, en deliors de son individualité, un ordre de choses où tous les êtres raisonnables vivent dans cette harmonie de rapports qui existe, de toute éternité, entre les êtres de l'Univers. — La volonté n'exprime pas moins la nature harmonique de l'homme.

L'homme seul peut se proposer un but, il peut surtout se proposer un objet au-dessus de sa vie, mourir pour cet objet dont il a reconnu la beauté

et la vérité» et qu'après avoir pris un engagement avec lui-même, il remplit dans Tardeur de l'enthousiasme ou avec le calme de la volonté énergique. Ce fait prouve que, comme être harmonique, l'homme a le pressentiment -d'un ordre supérieur général du monde dont il est membre solidaire, et que dans sa sphère, propr^i» il doit agir en vue de ce but général qui embrasse tous les intérêts particuliers; sa foi vivante dans ce but universel ne se montre jamais à un plus haut degré que quand il sait y sacrifier sa particularité finie.

L'unité du genre humain est aussi une manifestation de la nature harmcmique de l'homme. L'idée de l'harmonie et de la synthèse complète excluant toute série ultérieure, le genre humain ne connaît plus de degrés supérieui*s ou inférieurs. Les diverses races humaines ne constituent pas une différence de degrés ; chaque race n'est pas une série différente; elles ne forment pas la famille humaine comme le Chien, l'Ours, le Singe, etc., forment la famille des mammifères. Les races, qu'elles soient primitives ou qu'elles dérivent d'un seul couple humain, sont des manifestations du même être, de la même nature, de l'Humanité. — Cette nature harmonique se montre encore avec éclat dans la loi du développement de THumanité. L'homme ne pr^ut se développer dans l'isolement, il ne peut vivre et progresser que dans l-ensémble indissoluble de l'Humanité. L'hommeexi^teavftBt tout d'une vie commune. Sans doute il est aussi l'œuvre de sa propre énergie ; mais dans son développement, il doit toujours plus à l'Humanité qu'à lui-même. C'est par cette raison quel'égolsme estsi odieux chez rhoBnne. L'égoïste en effet c'est l'homme qui rap-

porte l'Humanité à toi au lieu de se rapporter à l'Hu* manité comme à son centre. «L'égoïste, a très-bien dit un philosophe, est un déserteur de l'Humanité; c'est un soldat qui n'a pas le mot par lequel il poufw rait être reconnu comme appartenant au même corps ; il a oublié le mot, l'idée de l'Humanité, ji

Enfin, entre ces rapports il en est un qui résume tous les autres, parce que l'être auquel ils s'appliquent renferme tous les êtres; je yeux parler des rapports religieux qui unissent l'homme avec l'Etre infini et absolu. L'homme seul peut être religieux, parce que seul il possède la raison , ou la faculté de concevoir la raison éternelle et la cause immanente du monde. La raison est le plus haut organe de la Divinité en nous. De même que l'homme possède les organes sensitifs pour les intuitions sensibles, l'entendement pour les notions abstraites; de même il possède la raison pour les notions étemelles, qui toutes se résument dans Fidéede Dieu. Ainsi, de même que l'homme manifeste son être dans tous les modes de l'existence physique, de même son esprit s'étend sur tous les ordresdechoses, et comme le corps de l'homme est fait à l'image de la Nature , l'homme entier est fait à l'image de Dieu. C'est dans l'homme que Dieu achève harmoniquement son œuvre divine en eréant l'être qui est son image finie, et l'Humanité, la synthèse de l'œuvre divine, est aussi destinée à répandre sur toute la vie l'idée supérieure de l'harmonie qui forme le fond de sa nature.

J'ai considéré l'Humanité comme un être. Cette vérité, qui reçoit un peu d'éclaircissement des consklérations dans lesquelles je suis entré au svjê^ de l'Esprit et de la Nature, en recevrait bien davan-

tage si )iB|^)MNmes, dans lesquelles nous somiVMS forcés de nous renfermer» nous avaient permis de faire quelques pas dans le domaine de la Métaphjh sique. Mais j'espère qu'on ne confondra pas oeM conception de THumanité avec celle que fournR THumanisme ou le Panthéisme humanitaire. Le grand vice de THamanisme» ce n'est pas de conf(Hh dre la personnalité divine dans une identité abso*^ lue avec la personnalité humaine ; cela tient à une mauvaise hypothèse métaphysique dont je n'ai pas à m'occuper ici; la fausse conception de l'Humanité que cette philosophie s'est faite ne vient pas non plus d'avoir considéré cet être comme un et infini; car nous venons de voir que l'Humanité était en effet une unité, c'est d'avoir méconnu que cette unité n'était qu'une unité d'essence, et qu'elle ren* fermait une variété d'êtres destinés à vivre dans une union réciproque , et à reproduire par cette union le caractère essentiellement harmonique de l'Humanité. En d'autres termes , l'Humanisme n'a pas vu que l'Humanité était une série complète, une synthèse. Si l'Humanisme avait pu arriver à cette conception, il n'aurait pas commis la faute de supprimer toute vie individuelle, ou plutôt il aundt reconnu le tort qu'il y a à considérer toute vie individuelle comme un mode passager et transitoire de la vie une et entière de l'Humanité.

Je viens de dire que l'Humanité renferme uat variété d'êtres. £n ^et, elle renferme deux êtres, dont l'un représente, sous le rapport de la vie physique comme sous le rapport de la vie spirituelle, le caractère distinctif de la Nature, et l'autre le caractère distinctif de TBiprlt. L'analyse psycologiqne et expérimentale eonstale l'existence de ces

deux êtres dans Vkomme et dans la femme. Chez l'homme prédomine le caractère de la spontanéité, chez la femme, le caractère de la totalité. Ainsi, dans rhomme se manifestent des formes saillantes aiguës, chez la femme des formes arrondies. Ainsi encore à Thomme sont particulièrement réservés les travaux intellectuels, la culture des sciences et leur application à la vie pratique; à la femme est réservée la vie plus intime du sentiment , embellie par la culture des arts. Mais de même que l'Esprit et la Nature s'unissent et se complètent mutuellement à tous les degrés de rexistence , de même l'homme et la femme sont destinés à s'unir, à se compléter sous tous les rapports, à former un être d'union subordonné dans l'Humanité. Cet être d'union est l'être humain complet ; c'est en quelque sorte la molécule organique humaine.

Nous venons de déterminer quelle est la nature de rhomme et de l'Humanité. Nous pouvons maintenant aborder le problème de leur destination. Quand j'entre dans l'analyse de ce mot destination, je reconnais que cela suppose que chaque être a été organisé d'une manière particulière et prédéterminé par là à un développement correspondant. Je suis confirmé dans cette idée quand j'entends dire qu'une chose remplit sa destination, loi*sque, dans son existence et dans son action , elle tient une certaine place dans l'ordre universel du monde. J'en conclus que la destination d'un être consiste dans la réalisation de son essence, de sa nature propre.

Si la destination d'un être consiste dans la réalisfttiffii de tout ce qui est contenu dans sa nature, il s'oiivtt que l'Humanité étant la manifestation la

plus parfaite de l'essence divine , e t ito iiiK uil en soi, comme être S3nithétique du mcMftdê^^tes les qualités des êtres finis, a pour missicji der^évdopper sa vie comme vie harmonique du monde, de diriger ses facultés et son activité vers tous les ordres de choses, et avant tout vers Dieu, comme la raison, d«^ l'Humanité^ de l'union de l'esprit et de la nature. En un mot, là réalisation de l'harmonie universelle, telle est la destination de l'Humanité ; la participation à cette œuvre dans la mesure des forces qui lui ont été départies, telle est la destination de l'homme.

Cest dans l'accomplissement de cette destination , telle qu'elle lui est imposée par sa nature, que réside le bien de l'homme et de l'Humanité. C'est dans la réalisation de l'harmonie, qui est son essence, que consiste le but de la vie de l'homme. Là est l'idéal, qui doit être le seul contenu de son existence, le seul objet de ses efforts, le seul terme d'appréciation pour toute sa conduite, le critérium auquel il doit comparer tous ses actes.

L'homme se* montre avant tout sous son caractère harmonique dans l'accomplissement de son bien. Gomme il est capable de s'élever à la connaissance de Dieu, bien absolu et source de tout bien , U doit accomplir son bien parce que 08 bien est une partie du bien divin, et tout ce qui est divin étant absolu et ayant une dignité absolue, l'homme doit vouloir et faire le bien d'une manière absolue. C'est en cela que consiste le caractère et la dignité absolue du devoir. Le devoir absolu est la base de la moralité, et peut s'énoncer sous cette formule : Fais le bien comme bien. — î^ loi BM>rale exige d'abord, comme condition de

ton eaJaHmo^ , )a liboié morale ou le libre arbitre de rhomine. La Hbearté morale consiste en ce que le bien est-^voulu et pratiqué purement et simplie» ment parce qu'il est bien par la seule force de la volonté. La liberté implique, en outre, la rationnalité; Vhomme n'est vraiment libre que par la raison. C'est en se déterminant d*après les prin* cipes de la raison que Tbomme peut trouver les motifs de ses actes en lui-même et se dégager de la dépendance du monde extérieur. Alors il entre en jouissance de toute sa spontanéité : il est entièrement libre, il peut commencer à tout instant une nouvelle série d*actes qui n'ont pas leur cause dans les actes précédents, et même une vie nouvelle; il est enfin le maître de sa destinée. — La loi morale suppose y en second lieu , le désintéressement. L'homme doit agir d'une manière absolue, c'est-àdire qu'il ne doit agir par aucun motif individudy ne celer à l'inspiration d'aucun sentiment particulier, par exemple d'un sentiment de plaisir ou de douleur, d'espérance ou de crainte, et repousser tous les mobiles égoïstes et intéressés qui peuvent solliciter sa volonté. Le bien est au-dessus et indépendant de toutes les volontés particulières ; tous nous devons l'accepter comme l'idéal et le but éternel de notre activité morale, et y conformer de plus en plus notre vie tout entière dans l'infinité du temps. La loi morale est donc une et identique pour tous, et nous devons agir moralement envers les autres comme les autres doivent agir moralement envers nous. — Quant au bonheur ^ on ne le trouve point aussi longtemps qu'on le cherche pour lui-même; mais on le rencontre, sans le cher* cher, comme mie récompense ou un encourage*

ment , par cela seul qu'on remplit sa destination morale. En effets le plaisir et le bonheur accompagnent dans chaque être là réalisation de sa nature propre ou de son bien particulier, et la douleur témoigne de la non-réalisation de cette nature ou de ce bien. Ainsi l'homme, outre les plaisirs et les douleurs physiques , éprouve encore dans Tintimité de sa conscience des joies pures ou des douleurs poignantes , selon qu'il a satisfait ou non à sa nature rationnelle. Le remords de la conscience ou la Joie et la fermeté de Tâme révèlent immédiatement dans chaque homme la violation ou le respect de la loi morale. Le bonheur est donc pour l'homme , non pas un but , mais une conséquence légitime et nécessaire de l'accomplissement de sa destination.

L'obligation d'accomplir la loi morale n'existe pas seulement pour les hommes individuels, mais pour chaque société humaine. Chaque société est une personne morale qui cherche à réaliser par des efforts et des moyens communs le bien particulier qui constitue son essence. D'ailleurs le bien étant infini en soi et devant être réalisé par rhonmie et par FHumanité aussi complètement que possible, exige, conformément à la nature harmonique de l'être humain , une association des volontés individuelles au moyen de laquelle on puisse le réaliser dans une sphère plus étendue.

L'Humanité doit, comme les hommes individuels, accomplir le bien avec Uberté et désintéressement dans la lumière supérieure de la conscience et de la raison. Mais comme le bien est un , une synthèse infinie que ne peuvent épuiser ni la vie de tous les hommes de cette terre ni la vie de

rHnmanité répandue dans le monde entier, ]e bi^ comme idéal doit être réalisé successivement dans la vie.

On peut à cet égard distinguer trois périodes pour la réalisation du bien : — 1" Une période d'unité. L'Humanité, intimement unie à Dieu et à tous les êtres de Tunivers, accomplit la loi morale par une sorte d'instinct rationnel analogue à Tinstinet physique des animaux , sans commettre le mal, sans le vouloir, sans même le connaître. — 2^ Période d^ opposition ou de variété. L'homme, perdant de vue les rapports organiques qu'il soutient avec la Nature, avec l'Esprit, avec ses semblables, avec la Divinité, sentant le besoin d'exister en lui-même, dans son individualité contingente et finie, méconnaît les lois absolues qui le dominaient et qui le contenaient à son insu dans la sphère de la Moralité, de la Justice et de la Religion. Obligé dès lors de rechercher, par des efforts spontanés, individuels, ses obUgations et ses lois, entraîné d'ailleurs par les pressantes nécessités d'une vie isolée et personnelle, l'homme oublie les vrais rapports qui existent entre tous les ordres de choses et tombe dans l'erreur, dans l'injustice, dans l'impiété, en un mot dans le mal. Dans cet âge de la vie de l'humanité, il y a le plus souvent opposition ou désaccord entre la Morale, la Religion, la Justice, la Science et l'Art. Une fausse science se prête même à justifier ce désaccord en enseignant par exemple que la Morale est de sa nature en opposition avec le Droit. Là, il ne saurait y avoir non plus accord entre le bien moral et le bonheur, .parce que l'état social n'est pas harmouiqaement organisé en vue du bien. Mais ce désaccord n'est i^int une nécessité naturelle, il

atteste le plus éloquemmeut que la vie humaine n'a pas encore atteint son véritable but ou son Idéal où le bien doit nécessairement entraîner le bonheur. — 3° Période d'harmonie ou de synthèse. Dans cette période dont nous entrevoyons l'aurore, rhomme, ayant acquis la conscience de son idéal, s'effotcera de reconquérir insensiblement la condition de son premier état ; il s'élèvera jusqu'à l'intimité ou l'union dévie avec Dieu, et, en Dieu, avec ses semblables et la Nature, et réalisera ainsi le bien, non plus par un pur instinct ou par ignorance du mal, mais dans la pleine conscience de sa liberté et de ses devoirs, comme l'accomplissement volontaire des obligations absolues qu'il a reconnues être les lois de sa nature. Alors le mal sera vaincu par le bien , Terreur par la vérité , l'homme reviendra volontairement aux principes de la Justice, de la Morale et de la Religion, et récupérera par cela même le bonheur qui signale l'âge primitif de l'Humanité.

Toutes lesk tendances philoscq^hiques et sociales du siècle nous font pressentir Favénement de cette ère nouvelle. Il est impossible de méconnaître la révolution qui s'opère dans les idées et dans les choses. Toutes les institutions sociales, profondément remuées par notre révolution de 89, et par les mouvements dont elle a été le point de départ, marchent dans une voie de transformation complète. Les sociétés cherchent à sortir de la crise qui les a frappées et s'engagent insensiblement dans une organisation plus ou moins harmonique. Elles conmiencent à comprendre les dangers du principe individualiste et exclusif sur lequel elles reposent; les idées d'association Bt d'organisation

ont pris décidément une extension plus grande; et déjà on prévoit le temps où elles seront appliquées à toutes les sphères de la vie sociale. C'est là le but que poursuivent les diverses écoles socialistes ; toutes s'accordent en ceci que le principe individuel doit faire place au principe de l'unité et de l'harmonie sous la forme de la solidarité» de la communauté ou de l'association. Ces écoles expriment donc un besoin réel et conforme aux tendances naturelles de la société. Elle& sont réellement Fannonce d'une nouvelle période dans la vie des peuples. Cest par elles que la société se comprend dans son état actuel y dans son passée dans son avenir» et qu'elle cherche à remplir sa destination d'une manière pacifique et régulière ; c'est par elles, en un mot» que la société arrive graduellement à la conscience d'elle-même.

Krause a signalé bien des fois ce mouvement remarquâMe. Voici comment il l'annonçait dans les premières années de ce siècle : a L'idée de l'Humanité dans sa vie générale et de l'association universelle deviendra le principe régulateur» le dogme et la loi de l'ère qui arrive et qui a déjà commencé. Cette idée salutaire et féconde établira sur la terre» en les développant de plus en plus» la paix» l'amour» le bien» le beau» en un mot» la ressemblance de l'Humanité avec Dieu. Tous les efforts humains jusqu'à ce jour peuvent être considérés comme des essais et des préparatifs, éloignés sans doute , mais dignes d'estime pour cette vie organique de l'Humanité. Ces œuvres partielles et incomplètes méritent d'être conservées à ce titre. U n'y a qu'à les retoucher et les embellir pour les admettre ensuite dans la vaste sphère de la vie

nouvelle. L'époque moderne sera plus complète que les précédentes; car elle est destinée à con»ti* tuer FHumanité comme une seule vie, et à parfaire, autant que le permet Texistence humaine^ cet immense organisme. Le temps qui vient est l'âge viril de FHumanité; c'est le moment le plus élevé de son être; il embrasse dans un système général, dans une grande et puissante harmonie tous les éléments constitutifs du grand corps de THumanité. On peut donc dire que ce sera son âge mûr, son âge harmonique. »

Page 1