‹ Exposition national, Salon de 1850Chapitre 10 sur 11 · PASTELS ET DESSINS · texte numérisé non relu

PASTELS ET DESSINS

Le paysage archileclural. —MM. Joyanl,Desbarolles, Chacalon, Frère elGirardet. — La marine. — M. Gudin et les flottilles du bassin des Tuileries. — Les destins et les flots sont changeants. — Les peintres d'animaux.— M. Jadin, M. Appert, M, Stevens ; la nature morte, l'expression des bêtes.— Femmes et fleurs.— Mme Bouclier, Mme Sturel, Mlle Bautier, M.Cossman, etc. — Les dessins. — m. Yidal. — La Vénus de M. Ingres.

Canaletti s'est illustré dans un genre de peinture qui exige à 'a twis un talent flexible et autant de science que de goût. C'est le paysage architectural, s'il est permis d'appeler ainsi ces vues de villes ou de monumeiis dans lesquels un édifice est en même temps l'objet et le moyen d'un tableau. Venise lui a fourni les plus beaux motifs. Le ciel pur, les eaux chatoyantes de cette reine de l'Adriatique étaient bien M' s pour donner à sa peinture un charme toujours r.ouveau, une variété pleine de surprises attrayantes. Cet artiste ificomparable a t'ait autant de chefs-d'œuvre qu'il a peint de tableaux. Il faut admirer au Musée ses cieux azurés, les petits flots nacrés qui clapotent gaiem<:^nt conlre la carène de ses gondoles, sa lumière magique, la finesse des broderies qu'il découpe en dentelles de pierres sur ses é^^lises et sur ses palais, pour se faire une idée de l'intérêt qui s'attache h cette branche de l'art qui, par les dontiées de

son caractère, semble être déshéritée à tout jamais des poésies ineffables de la nature. On croirait, à voir les merveilles Itguées par ce maître à l'école de Venise, qu'il n'a rien laissé à glaner dans le domaine un peu restreint oii il s'est illustré ; mais le vrai talent a des ressources infinies et il n'est pas un sujet, si souvent répété, qui ne trouve encore à plaire quand il est traité avec une sincérité de sentiment, partage ordinaire des vrais artistes. Voyez plutôt le tableau de M. Joyant, représentant le grand canal et l'église Siyita Maria del Salut e, à Venise. Rien dans cette peinture, si ce n'est le sujet, ne rappelle Canaletti, et rien non plus n'y tait regretter le pinceau magique de ce maiLH'. C'est un autre parti pris d'effet ; mais c'est cependant la lumière, l'élégance et la vérité qu'on rech'.Tche dans toute peintiire. M. Joyant n'a pas d'égal dans ce genre; un instant il avait trouvé un ému'e qui pouvait devenir un rival, mais l'ingrat Desbarolles a oublié l'Italie pour TEspagne et Us gondoles de Venise pour les f)osidas d'Alcoy. L'inconstance est le défaut des amoureux et des voyageurs.

L'orient et le raidi ont un soleil qui donne la vie à l'architecture en même temps qu'un caractère pittoresque qui la fait aiiAcr des peitjtres : MM. Gliacaton, Théodore Frèr^ et Girardet ont rapporté d'Alger, du Caire et de Jérusalem des rues, des monsimens qui présentent comme la vue de Venise de M. Joyant d(s motilô fort heureux et plein d'intérêt.

La marine a joui longtemps en France d'un succè^^ toutenu qu'elle devait surtout à l'habileté de ses deux peintres émérites. MM. Gudin et Isabey. Ils ont porté si loin l'art de faire quelque chose de rien, à force d'esprit et d'adresse, que M. Labey a fait quelquefois fureur dans le public avec une baïque désemparée, ou M. Gudin avec une vague de virgt pieds de surface. C'était riafisle temps que les canotiers de Bercy donnaient le ton à l'exposition. Auj-iurd hui la marine e.-t tombée dans l'eau. Il faut peut-êîre attribuer cette chute à messieurs les moutards des Tuileries qui ont élevé le grand bassin à la dignité d'océan. Los parisiens initiés à l'art des Duquesne et des Du-

mont-d'Urville par ces tlotilles pour de vrai qui cinglfr-nt toutes voiles dehors vers les régions polaires de la baraque aux cygnes, avec accompagnement de pannes, d'ouragans, de calme plat et de naufrages, n'ot;t plus d'yeux pour les toiles goudronnées de M. Isabey, non plus qiie pour les lames de bleu de Prusse de M. Gudin. C'est en vain que cet artiste inimitable reproduit sous mille aspects divers le baquet de sa blanchisseuse, l'instant du reflux est arrivé pour lui. C'est pourtant une belle chose que la marine. Il n'y a pas de genre qui se prête avec plus de facilité à li fantaisie des artistes. Chacun peut d'ailleurs s'y faire une originalité bien tranchée. Je crois que c'est la peinture de marine qui a donné l'idée de ce fameux vers- proverbe d'une chanson bien connue :

Mais If s destins et les flots sont chsngeaas.

Tous les paysagistes s'accordent assez généralement pour faire des arbres et des prairies d'un vert quelconque, tandis que les peintres de marine, suivant que le caprice les inspire, nous montrent des mers de tO'ites les couleurs. M. Gudin les peint d'ordinaire bleues ou violettes; M. Isabey bistre ou terre de sienne brûlée, M. Bary vert bouteille, iM. Wild vert monstre et M. Ziem jaune d'or; sans compter les mers roses, les mers vert pomme, et les mers jaune serin de iM.Vl. X, Y et Z, que je ne connais pas, mais dont j'ai vu, par ci, par là, de charmantes toiles peintes. Tout cela prouve, comme

dirait un peintre sérieux, que la plus belle mer du monde n'est pas la mer à boire; nous ajouterons que ce n'est pas non plus la mer à voir, ei nous passerons à quelque tableau plus intéressant.

Nous avons déj:\ dit, h propos du paysage, ce que nous pensions des maîtres actuels de la peinture d'animaux. Mlle Rosa Bonheu'-, M. Troyon, M. Palizzi, M. Salmon, M Cherelle, M. Lalai<se, qui ont fait l'objet de notre critique, avaient consacré dans leurs tableaux une si large part au paysage (iu'il n'était guère possible de les séparer des artistes qui cultivent le même genre.

N<3us allons retrouver ici ceux qui ont peint des animaux pour les animaux eux-mêmts. M. Jadin est le premirr entre tous Its autres pour faire, d'une main ^ûrc^ une ressemblance de chien. Il a au ^alon quelque cliose comme vingt-cinq ou trente têies de bassets, griffons, braques, chiens courants, lioiiers, railiers, chiens d'arrêt, etc., etc , qui font un grand honneur à s^s relations canines ; car tous ces messieurs du chenil ont un air comme il faut qui sent son gentilhomme d'une lieue. Ils portent d'ailleurs leurs armoiries et leurs devises en lettres d'or, et je vous piie de croire que cette galerie, — qui ne déparerait pas le louvre de Montargis, — compte les noms les plus illustres de l'aristociatie du collier: Bdrbaro, Ma.gano, Raveau, Parpailleau, Careau, Perdreau, des p'us anciennes maisons de Saintonge, de Poitou et de Vende , y brillent au premier rang, portant haut l'oreille et le nez auvent.

Dire que M. Jadin est le Dubuffe des chiens, c'est trop peu, CiiY M. Dubuffe, avec tout son talent, n'a jamais donné à la plus jolie tournure féminine qui soit sortie de sa brosse élégante, cette liberté d'allure, Cilte énergie et en même temps cette grâce d'encolure que nous fait admirer telle levrette ou telle braque de la collection de M. Jadin. Cet artiste, qui n'a plus rien à envier à Desportes ou à Bachelier, est décidémeiit le Michel-Ange des chiens ! Je le crois, je l'affirme et je n'en rabattrai rien. Faire peindre sa maîtresbe par M. Chaplin, et son épagneid par iM. Jadin, sont, je pense, les deux plus grandes joies ar-

tisiiques que puisse se procurer un connaisseur

en femmes et en chiens; car l'un sait aussi bien rendre ce qu'il y a de fraîcheur, de grâce native, d'attraits, d'ardeurs, d'émotions promptes et fragiles dans une belle til'e, que l'autre ce qu'on tro ive de fort, de soyeux, d intelligent, d'élancé, de vigoureux, de mordant et de fidèle dans un bon chien. Pardonnezmoi cete comparaison saugrenue et veuillez bien ne pas la traiter comme vous f riez d'une impertinence ; elle é'.ait nécessaire pour vous donner l'idée qui me paraît ju-te cle l'art inhni de M. Jadin. Voila pour le portrait ; passons maintenant à l'his-

toire et puis nous finirons par le genre ; car la peinture d'animaux a les naêmes divisions que la grande peinture.

M. Appert est cette année le Muller ou le Vinchon des loaps et d<'s renards. Je ne veux pas dire par là qu'il soit aussi froid que l'auleur des enrôlemens ou aussi diffus qi e celui des dernières victimes ; Dieu me garde d'une pareille hérésie ! mais il marche sur la même ligne par la grandeur du drame qu'il a déroulé. Il ne s'agit ni plus ni moins que d'un loup pris au piège. Vous voyez d'ici à quels g rince mens de dents, à quelles convulsions de rage l'auteur a dû vouer sa brosse pour exprimer dans toute sa féroce vérité la physionomie du personnage. Il n'y a rien à redire à celte composition. L'unité d'action, l'unité de conception, l'unité d'expression y sont observées avec une sévérité digne des meilleurs maîtres. Le loup ne pense qu'au malheur qui le frappe; avec quelle frénésie désespérée semble-t-il dire en langage de loup, et par conséquent avec des mots moins réservés que ceux-ci : Saprisû, je suis pris ! Et le piège ! voyez, je vous prie, le plége, comme son geste significatif a bien l'air de dire : « Brigand, je te tiens ! » Il n'y a qu'un piège à loups pour serrer avec autant de vigueur. Ajoutez à cela que la peinture de M. Appert est d'un chaud coloris et d'une facture excellente.

Voici maintenant de la corné lie : une aimable peinture, pleine de finesse et d'observation du cœur liumain... des chiens. Je veux parler du Supplice de Tantale de M. Stevens. La scène représenta un coin de cour; à droite une laisse solidement fixée au mur, à gauche un pot de soupe lumanle et parfumée, un vrai potage des dieux, un de ces mets que rêvait Cerbère quand, de la loge des enfers, dont il était portier, il entrevoyait par une crevasse ks splendeurs de l'élysèe. Attaché au bout de la laiss*:-, à égale distance du mur et de la soupière, gémit Gascaro, un amour de chien qu'attirent et que retiennent, comme deux aimans de force égale, un fumet délicieux et une corde solide. Peinture fidèle et navrante des luth s mystérieuses de l'âme humaine^ sans cesse aux

prises avec le désir et l'impossible. Des animaux à la peinture de nature mort?, il n'y a souvent qu'un coup de fusil. Entre les canards ou les poulets de M, Cherelle, les renards de M. Ledieu et les compositions de naiure morte de MM. Jâdin, Villain, Bisson, Philippe Rousseau et autres, on voit briller d'un lugubre éclat l'arme du chasseur ou le couteau de la cuisinière. L'art y est le même, ce n'est guère une étincelle de vie de plus ou de moins, — puisque la philosophie et la morale modernes refusent une âme aux bêtes, — qui changera l'attrait de l'expression physionoraique d'un animal quelconque; car i'expression^n'est, après tout, que l'action de l'âme sur les muscles de la face. Hâtons-nous donc de jeter un voile sur ces charniers coquets et arrivons aux fleurs et aux truits.

Ici la peinture a beau jeu pour plaire. FJeurs et fruits, écrin de la nature dont chaque forme est une poésie, dont chaque nuance est un attrait. Voilà, si je ne me trompe, le vrai, le seul genre qui convienne aux femmes. Là elles sont en famille ; il n'est p^s un trait, pas une fraîcheur, pas un tendre velouté qu'elles ne connaissent, qu'elles n'aient surpris quelque malin, au sortir du repos, dans leur n'iroir sincère, ou le soir dans le cristal limpide du bain discret qui coule sous les mystérieux ombrages. Et puis cette peinture n'a que des joies et des illusions radieuses. Là point de drame qui souille l'âme ou émousse les fibres de la sensibilité. La vie y est jeune et poétique, la mort elle-même n'y a rien de terrible, h peine inspire t elle une mélancolie rêveuse qui n'est pas sans charme.

Mme Bouclier, Mlie Hautier, Mme Sturel, Mlle Guillot d'Oisy ont exposé de charmantes productions, chaudes et colorées, dans ce genre aimable. Cependant ces dames n'ont pas seules le privilège de peindre les fleurs avec grâce, MM. Cosmann, ïlannoteau, Dalong, Cherelle réclament aussi leur part de nos élog< s, et nous la leur accordons avec la satisfaction que leurs excellens ouvrages ne sauraient manquer d'inspirer.

La riche et nombreuse collection des dessins qui

figurent au Salon offre quelques précieux chefsd'œuvre que nous ne saurions passer sous sih nce ; M. Vidal est déjà si célèbre qu'un éloge de plus ne saurait ajouter à sa réputation, aussi n'est-ce pas précisément un éloge que j'entends faire ici. M. Vidal faisait aussi bien il y a sept ou huit ans qu'aujourd'hui, et nous ne voyons guère dans ses délicieuses compositions que la répétition des mêmes gentillesses, je dirais presque des mêmes afféteries qu'il a toujours arrangées avec tant de goût.

M. Ferdinand de Lemud marche sur les traces de son trère ; ses jolies aquarelles ont de la distinction, du charme et dénotent un vif sentiment de la couleur.

x^î. J. Duvaux excelle à croquer sans prétention et avec infiniment d'esprit de jolis petits dessins au crayon rouge, qui ne peuvent manquer d'avoir un grand succès dans les albums et dans les galeries d'amateur.

Les portraits au crayon noir de M. Gigoux se recommandent par une indication fine et spirituelle ; parmi les cadres d'aquarelle et de pastels plus nombreux que les numéros du livret, car chacun contient jusqu'à sept ou huit portraits, nous remarquons des œuvres d'un caractère élevé signées des noms de MM. Ccssmann, Borionc, Patania, et de Mlle N. Bianchi.

Terminons cette série par une charmante surprise.

Nous ne pouvons guère parler de M. Pollet sans prendre à partie M. Ingres. C'est une trop grande tonne fortune de trouver sous nos yeux une œuvre, même reproduite, de cet éminent artiste pour que nous ne nous empressions pas de l'examiner. Dès (ju'on se place devant ce tableau, on est d'abord subjugué par le charme de sa poésie, par les attraits iueffables de cette belle et jeune Vénus épanouie sur la toile comme une fleur dans toute sa grâce native et sa fraîcheur.

M. Ingres a supposé qu'à l'instant de sa naissance, Vénus avait passé par cet état radieux qui n'est plus l'enfance, et qui n'est pas encore l'adolescence. Elle sort de l'onde qui lui a donné le jour, et apparaît

dans tout l'éclat de sa beauté divine. Son premier soin est d'écarter de son front les mèches humides de sa riche chevelure; et elle semble prendre plaisir à en voir couler, comme d'une corbeille d'or, les perles que la vague y a laissées. D'ailleurs, elle s'ignore encore. En vain, deux petits Amours, enivrés de ses charmes, baisent avec ardeur ses pieds et ses genoux; elle n'a pas la pensée de sourire à ce premier hommage. Un autre aiguise ses flèches d'un air mutin, et annonce au monde la venue de la plus belle des femmes, tandis qu'un quatrième Amour, comme enthousiasmé de tant d'attraits, présente à Vénus naissante un miroir dont elle ne connaît pas l'usage, et qu'elle dédaigne de consulter.

Cette composition est ravissante, et M. Ligres en a trouvé l'expression mieux encore en poète qu'en peintre. On sent dans cette adorable ci éation quelque chose comme un écho lointain du poème antique, et l'on est tenté de dire avec Longus :

Cras amet qui nunquam amavit Quique amavit cras amet.

M. PoUet a rendu ce délicieux tableiu avec toute la perfection dont le genre aquarelle est susceptible. Ce n'est pas 6 a faute si sa palette trop restreinte n'a pu lui fournir l'éclat et la liaesse des tons du modèle.

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