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TABLEAUX DE CHEVALET

TABLE41JX DE GEIVBE.

Les sujets épisoiiqaes.— Les titres de romances eu peinture, —M. Marquai et M. (le Lamartine, ou l'immortalité par les arts, — André Vesaie, la leçon d'anatomie de Rembrandt, Zurbaran, elles imaginations de la jeunesse. — M. Lacoste. — Les épopée villageoises. — L'apothéose du laboureur. — La Saint-Barthélémy, de M, Decaisne.— La passion elle sentiment. —La terreur et les larmes. — M. Debay.

Les sujets épisodiques qui appartiennent à l'histoire, sans avoir assez d'importance pour ambitionner le titre de tableaux historiques, sont nombreux i\\i Salon; mais nous n'en trouvons pas beaucoup qui méritent un examen approfondi. Les peintres qui abordent ce genre de peinture oublient trop souvent qu'il y a une énorme distance entre un tableau et une vignette de roman illustré. Aussi la plupart de ces toiles ne montrent- elles tout au plus et en même temps qu'un défaut et une qualité : leur grandeur. Elles témoignent à la fois du talent et de l'impuissance du peintre : ne pouvant les rendre intéressantes, il les a faites grandes; et il semble avoir voulu prouver que, s'il ignore l'art, il sait du moins le métier. Mais il faut en convenir, c'est un triste et inutile métier que celui qui consiste à couvrir de couleurs, avec plus ou moins d'adresse, pour pailer aux yeux sans rien dire an cœur ou à l'esprit, une sur-

l'ace dont la dixième partie suffirait à un maître pour illustrer une époque de l'art.

Un bout de draperie élégamment disposé, deux figures composées avec grâce dans un mouvement élégant, vont faire merveille en tête d'une romance; les touches coquettes de la lithographie auront mille ressources pour en faire d'un bout à l'autre un croquis charmant; mais grandissez ces gentillesses jusqu'aux proportions de la nature, sans y imprimer le sceau de l'expression, sans mêler le drame à l'action, sans faire vibrer par un élan de génie la corde des passions humaines, l'œuvre intelligente disparait, l'idée s'envole ; il[ne reste de tout cet échafaudage d'art qu'un échantillon d'étoffe et des costumes posés sur des mannequins.

Il en coûte d'être si sévère pour des ouvrages qui ont exigé de longues recherches, des études pénibles, des veilles peut-être; pourtant on ne saurait flatter un art qui dévie pour épargner un reproche douloureux à ceux qui le jettent hors de la voie commune.

Ainsi je vois, sous le n°2t28, un grand tableau qui prétend représenter le Tasse consolé dans sa prison par Eléonore d'Eite. L'auteur s'appuie, pour justifier son entreprise, sur ces paroles de Gœihe, rapportées par Chateaubriand : « Qui a plus de droit à traverser mystérieusement les siècles, que le secret d'un noble amour confié au secret d'un chant sublime! » Mais, hélas! est-ce donc traverser les siècles que de venir si piteusement échouer sur une toile de dix pieds?

Lamartine en a plus dit en deux vers, pour la gloire du poëte, que ce tableau muet :

a Et Ferrare au siècle futur Murmurera toujours le nom d'Eléonore. »

Peignez le Tasse, mais le Tasse souffrant , mais le Tasse amoureux ! Que ce front, éclairé par un rayon du ciel, nous laisse entrevoir les splendeurs de la Gerusaletnmel Que cette princesse aimée dépouille un instant ces plumes et ce velours pour nous montrer la femme éprise, lidéal du poëte. Faites enfin

que uws rious étonnions d'un si h^m si^v^ et ^pn d'une si grande toile, et nous dirqnâ alors en vous applaudissant ;

Que rama.iie et iam^m snr l'aile du génie Minicnl d'un vo! égal à rinimjilaliié.

Ce tableau est l'histoire de cent autres, et cette critique pourrait être ivpétée cent t'ois.

Partout où l'on se tourne, au Salon, dans les galeries du rez-de-chaussée, ou dans les couloirs du premier étage, l'œil tombe sur des figures colossales, qui semblent être venues L\ pour montrer leur belle stature, et rien de plus.

Demandez à M. Blagdon pourquoi il donne six pieds à André Vesale dérobant au gibi t le cadavre d'un supplicié Ce spectacle inspirera-t-il à iios jeunes étudians l'amour de la science? La grandeur de l'appareil ajoutera- 1- il à la grandeur de l'action? E le en augmentera tout au plus l'horreur, et fera d'un sujet lugubre, qui pourrait prêter au fantastique, un tableau repoussant que personne ne voudra voir.

C'est une erreur commune, chez les hommes dont l'esprit et le goût ne sont pas encore développés ni éclairés par l'élude, de croire que la poésie est pour ainsi dire inhérente aux scènes terribles. Il n'y a rien de pervers, en fait de drame, comme l'imagination d'un adolescent. Elle poignarde sans pitié, accumule le viol, l'empoisonnement, le suicide; entasse cadavre sur cadavre, et ne s'arrête qu'au dernier personnage qui survit seul, pour dire au monde étonné, les terreurs de cette émouvante poéie.

Les maîtres, dira-t-on, n'ont pas repoussé ces sujets ; je n'en disconviens pas, mais ils avaient un but en les retraçant. Hembran;it trouvait dans la Lfçm d'anatomie^ Zurbaran dans les Tortures de l'inquisition, des scènes disposées à souhait pour motiver certains tfjfels de lumière, certaines expressions fantastiques qu'ils excellaient à rendre. Ils composaient, d'ailleurs, avec un goût tellement sûr, qu'ils dérobaient toujours , par une heureuse invention, lout ce qui aurait pu être gratuitement horrible, «'en

laifsant voir juste que ce qu'iUallait pour dramatiser leur inspiration. De plus, comme ils avaient toujours en vue, en abordant des scènes pareilles, soit un 1 1 let de Inmièrf! ou de clair obscur, soit la rechercha. de qiielque expression vivement caractérisée, il en résultait qu ils concentraient leur composition dans les limites les plus favorables pour ne rien laisser échapper de ce qui faisait l'objet de leur préoccupalion.

Mieux instruit i)ar le goût, M. Lacoste, ayant à peindre la Paprue du travail après l'insurrection, nous aurait fait grâce de ces cercueils béanls, grands comme nature, qui s'étalent sur l'établi d'un menuisier avec la prétention de dire au public :

« Inimmcr les victimes après rmsurrcclion, tel est le premier des devoirs. »

« Triste et terrible drame, résultat de ces combats de frères, que la raison, l'honneur national et la rcliuio:} doivent bannir à jamais de nos cœurs. »

"^Le livret a sans doute voulu dire de nos rues ; mais le livret n'est pas tenu d'avoir le sens commun quand les tableaux qu'il a commission d expliquer n'ont pas l'ombre de raison. )^

En vérité, ce tableau est conçu, composé et peir t dans des conditions tellement irréfléchies, que s'd était permis de prendre en raillant un sujet de cette nature, je me demanderais s'il a pour but de prouver qu'U faut faire des insuirections pour donner du travail aux menuisiers, ou sculemeiit que les insurrections sont condamnables parce qu'elles conduisent à faire des cercueils.

Voilà un tableau qui ferait une excellente enseigne pour l'administration des Pompes funèbres, m ris qui ne peut rien avoir de couimun avec l'art ; av«c l'art qui dérive des sciences morales et phiiosoplii' ques, et qui ne diffère d'elles, dans son expres^io.i, que parce qu'il traduit par des images ce qu'elles traduisent par des mot^.

Un sujet, minime en apparence, peut se dévelop per jusqu'aux plus Vfstes proportions. Les maîUes dont nous invoquions l'exemple tout à l'heure ont usé fréquemment de cette prérogative que l'art

accorde aux peintres, aux sculpteurs et aux poètes, de généraliser une pensée philosophique ou religieuse par une personnification grandiose.

On n'a jamais reproché, que je sache, à aucun artiste, de taire un Christ colossal, de représenter la verlu, le génie, l'art, la poésie, le bien, le mal, la guerre ou la paix sous les traits puissans de la forme humaine la plus développée.

L'idée abstraite exige une forme simple et rigide qui supplée par sa largeur à la sobriété des détails, à l'absence absolue des incidens.

Si j'ai admis, avec M. Courbet, les proportions de nature de ses Casiewri de pierres, c'est qu'ainsi que je l'ai fait remarquer, l'artiste a eu en vue de donner une lorme saisissable à cette idée : la lutte de la vie contre la matière. Et, alln de rendre si pensée par une impression plus vive, il a choisi l'un des aspects les plus vulgaires, les plus usuels du travail, l'action de briser des pierres dans un champ ou sur une route.

Il y a, au Salon, deux tableaux de M. Fr.nçois Millet. L'un représente un Semeur et l'autre des Bofieleurs. Celui-ci est le plus important comme composition, car il est moins grand que l'autre. Une hlle de village, maigre, souffrante, mal velue, râtelle et met en meuhs le foin que deux vigoureux paysans serrent en boites. La précision des mouvemens dans toute leur habitude rustique Cot observée, dans cette composition, avec une fidélité qui y donne le caractère d'une vérité toute poétique. 'M. Millet a pris là le côté mélancolique des travaux champêtres, où chacun dépense ses forces dans sa sphère et, privé (lu charme des communications intimes qui égaient le travail en commun. La pauvre tille accomplit avec peine une tâche tracée et longue. On sent qu'elle soulfre; la fatigue affaiblit ses bras, et pourtant ses compagnons ne l'aideront pas, car ils ont, eux aussi, une tâche longue et tracée.

Il aurait plu à M. Millet de faire de cette composition une œuvre de l'miportance de la Reprise du travail de M. Lacoste, ou du Tasie en prison de M. Marquet, ou de V André Vesale de M. élagdon, que

nulle condition prise dans les données les plus strictes de l'art n'aurait été assez spécieuse pour l'en empêcher. Virgile a écrit les Bucoliques^ Delille a fait V Homme des champs, et George Sand la Mare au Diable ; les travaux du laboureur ne sont pas moins dignes que ceux du soldat d'inspirer le poème épique.

Si j étais peintre, et je voudrais l'être comme M. Millet, j'aurais peint le Semeur de grandeur héroïque, sans rien changer pour cela à la composition de cet artiste, car elle me paraît irréprochable ; mais je l'aurais fait grand de six pieds, parce que je crois qu'il serait bon, dans une époque où toutes les croyances s'amoindrissent, où l'industrie nous durcit et nous rétrécit le cœur, de faire l'apothéose de ce modeste, de ce rude, de ce noble jouteur, qui remue la terre depuis des siècles pour nourrir le monde. Je ne vois pas dans la guerre, dans la politique, dans les sciences, de plus belle physionomie que celle de cet homme, au regard profond et mélancolique, qui va religieusement, de sillon en sillon, contier à la terre le trésor de ses labeurs, l'espoir de l'avenir, la prospérité de la patrie. Son regard est profond parce qu'il sait l'importance de l'acte qu'il accomplit, mélancolique, parce que les joies du présent ne peuvent le rassurer sur les destinées de ce germe qui est pour lui l'emblème de l'avenir. Il connaît les misères d'une année stérile... la récolte a déjà manqué.

Seul au milieu d'un sol nu et fraîchement remué, comme il paraît comprendre la grandeur de sa mission ; comme celui qui passerait serait petit et inutile à côté de cet homme qui, ministre du ciel, tient dans sa main et jette au vent, avec la foi de l'apôtre, les richesses de la terre ; et puis là bas, sous ce nuage, ce vol d'oiseaux rapaces qui glapissent comme une ironie, comme une menace.

Soyez-en sûrs, il y a dans ces tentatives nouvelles toute une résurrection de l'art de peindre. Si l'exécution laisse encore à désirer, la pensée est bonne et. Dieu merci, le public semble la comprendre.

Il n'y a pas de décadence prochaine à craindre dans les arts, quand les artistes reviennent par

masses compactes dans la voie que leur ont ouverte toutes les traditions de la Renaissance.

Nous avons assez répété, dans le cours de ce travail, qu'un progrès considérable agit dans certaines régions des arts, pour que ce soit un fait admis entre le lecteur et nous. Si nous avons fait pressentir le caractère général de ce progrès, nous n'avons pas encore mis en évidence les particularités par lesquelles il se manifeste. La critique que nous faisons aujourd'hui peut déjà donner une idée de ce en quoi il consiste.

En dehors des ouvrages qui entrent de plain-pied dans cette voie progressive où nous les suivrons bientôt pour expliquer leurs tendances, nous ne trouvons au Salon que des tableaux obscènes ou des tableaux politiques. C'est-à-dire que les artistes assez malheureux pour méconnaître la mission de l'art espèrent atteindre le succès, qui se résume pour eux daus un gain assuré, en flattant les passions tumultueuses et mauvaises, plutôt qu'en le poursuivant dans les régions plus paisibles et aussi plus honnêtes du sentiment calme et de l'enseignement moral. Les événemens les plus terribles et même les grands crimes historiques peuvent servir de cadre au développement d'une noble pensée, il ne s'agit que d'en prendre juste ce qu'il faut pour établir une opposition favorable à l'enseignement qu'on veut populariser.

Quand M. Henri Decaisne nous représente le Chancelier de VHospital pendant la Saint- Barthélémy, nous ne trouvons pas dans son tableau l'ombre d'une pensée politique, nous n'y voyons qu'un eX(3mple de la vertu du grand citoyen, de la dignité de l'honnête homme dans le fléau qui dévore sa patrie.

La scène se réduit à un drame de famille. Des en fans, une épouse en pleurs se pressent autour du chancelier, comme pour chercher un refuge sous la loge imposante du magistrat, autour du père vénéré, comme pour lui faire un bouclier de leur faiblesse et de leurs larmes. Dans ce tableau, l'expression d«s iigures peint la situation des personnages ; la lutte,

dont le bruit et le mouvement arrivent au spectateur par uae porte entr'ouverte, suffit au drame de la composition, sans que le peintre ait eu besoin d'introduire l'assassin dans le sanctuaire delà famille ni de lever un fer homicide sur une tête blanche.

La terreur est elle moins puissante devant cette toile que devant Vépisode de 93 à Nantes, de M. Debay, par exemple ? Bien au contraire. Et soyez assurés que l'artiste atteindra bien plus sûrement son but s'il fait verser des larmes que s'il fait détourner la tête avec horreur.

Cet épisode de Nantes est vraiment un affreux spectacle.

« Mme de la Meteyrie et ses filles, condamnées sans jugement, sont traînées à l'échafaud, autour duquel se presse une foule muette d'effroi... Mais la place est prise, il faut attendre son tour... La mère soutenait ses filles de ses conseils et de son courage... Bientôt elles se prirent à chanter des cantiques : le peuple s'émut à ces accens religieux... Deux jours après le bourreau mourait d'horreur et de regret. »

Vous pensez peut-être que, fidèle à ce programmée, M. Debay va peindre des martyres radieuses d'espoir et d'abnégation, de cet espoir et de cette abnégation qui s'illuminent des lueurs harmonieuses d'un chant sacré.

Vous pensez peut-être que ce peuple , « ému par ces accens religieux, » se presse par un élan spontané autour de ces victimes; que mille bras vont se lever pour bénir... que dis-je, pour bénir! pour arracher à la mort celles dont l'héroïsme a su les désarmer ? Dôtrompez-vous. A quoi servirait à M. Debay d'être peintre, d'être poète, s'il ne lui fallait faire que ce qui est, que ce que son programme, choisi par lui, écrit par lui dans le livret, lui disait devoir être? Il a peint trois cadavres, bleus et verts, horribles à voir, trois femmes affaissées dans les convulsions de l'agonie, décomposées dans la vie. Et ce peuple, « ému par les accens religieux ! » il en a fait une horde de scélérats qui grimacent la haine et la soif bestiale du sang. Allons donc, M. Debay, votre

bourreau a eu tort de mourir, son repentir n'avait plus de cause, il n'a décapité que des corps morts.

Refaisons maintenant ce tableau, en suivant le récit qui précède. Supposons un instant de belles et pures jeunes filles, soutenues par une mère intrépide, pâles mais résolues, affaiblies mais résignées, jetant vers le ciel qui s'ouvre un cri sublime d'espoir et d'aspiration chrétienne. Plaçons autour d'elles des hommes impitoyables dans l'œuvre qu'ils poursuivent, mais attendris par le spectacle toujours vainqueur du courage et de la vertu. Les larmes couleront alors. Le spectateur, quel qu'il soit, oubliera les luttes passionnées, les haines fatales, pour ne plus voir que la noble effusion de ce qu'il y a de grand et d'immortel dans la nature humaine.

Un pareil tableau porterait des fruits dans les cœurs ouverts aux seritimens sympathiques ; celui que nous avions tout à l'heure sous les yeux n'inspire que le dégoût et ne peut exciter que la haine. Est-ce là le but que s'est proposé l'auteur ? Ce n'est certes pas là la mission de la peinture.

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