‹ Exposition national, Salon de 1850Chapitre 7 sur 11 · TABLEAUX DE GENRE · texte numérisé non relu

TABLEAUX DE GENRE

La peinture de genre est éminemment française. — Son développement nous mène à la peinture historique. — Des différens moyens qu'emploie la peinture. — M. Delacroix ne sait ni peindre ni destiner. — Opinion de M3I. Alaux et Vinchon sur M. Delacroix. — Paillasse et les Romains..... de théâtre. — M. Bocage et M, Saint-Aulaire.

— Les nouveaux venus. — M. Bonvin.— M. Bonvin n'est pas M. Decamps. — M. Aze couvé par M. R. Fleury. — M. Haraman couvé par M. Gallait. — M. Trayer. — MM. Fauvelet Chavet, Fontaine, Guillemin, E. Béranger, Ed. Frère, Bornschlegel, Guérard, Legrip, Marlct.

— La nature morte est l'école de la peinture de genre. — MM. Ph. Rousseau, Couder, Villain, Bisson. — Les vétérans. — MM. Alophe, Boulanger, Ad. et Ar, Leieux, Hédoin, Isahey, T. Johannot, Leygue, Tourneux, Giroux, Nanleuil, Th. Frère, Hilemacher, Besson, Tassaert. — Les batailles. — MM. Chasseriau, Andrieux, Duvaux et Bellangé. — M. Desbarolles, peintre et écrivain. — MM. Gide et Luminais.

La peinture de genre est éminemment française. Elle olfre, dans les arts, l'analogue du roman et de la nouvelle en littérature. Elle sait se plier, à r^vir, aux exigences du drame, aux saillies agréables de l'esprit, au développement plein d'animation des dé lails de la vio intime. L'imagination y trouve un cadre facile à remplir, et le goût mille ressources pour plaire. Pourtant, cette facilité même, qui fait le tonds de son abondance, et le laisser-aller que ses allures autorisent seraient bientôt pour elle des causes toujours nouvelles de décadence ou de corruption, si les artistes ne se fortifiaient, dans sa pratique, par des étu-

des sérieuses et par des visées plus hautes que celles qui sont proprement de son essence.

L'exposition nous a montré les preuves d'un grand progrès dans cette partie de l'art de peindre; et nous les signalerions avec une joie médiocre, s'ils ne devaient avoir d'autre résultat que de fonder en France une école de maîtres secondaires ; car les petits maîtres— avec ou sans jeu de mots— n'ont jamais eu d'influence favorable pour le développement du goût, pris dans sa plus large acception.

Nous voyons au contraire dans ce progrès les marques des efforts heureux que font de vrais artistes pour relever le genre auquel ils s'adonnent par une nécessité prise en dehors de l'art, bien plutôt que par un besoin de l'intelligence ou de l'imagination, et par l'impuissance de faire mieux ou autrement.

Parmi toutes les petites et moyennes toiles qui affluent au salon, il y en a beaucoup qui paraissent être l'esquisse, l'idée première, l'expres^'on spontanée d'une œuvre plus importante et dont la composition large et grandiose pourrait ambitionner de plus vastes proportioiis.

Il est de ces tableaux dont on peut dire que le peintre les a faits petits parce que le temps ou l'occasion lui ont manqué pour les élever à la hauteur de la peinture historique ; ils n'en sont pas moins acquis pour cela au grand art, qui domine et caractérise une époque.

Examinez certains ouvrages de MM. Delacroix, Chasseriau, Guermann-Bohn, Hamraan, Luminais, Tassaert, Trayer, Millet, etc. Ils ont évidemment d'autres qualités que celles qu'on demande habituellement aux tableaux de genre.

Le lecteur se gardera bien de croire, — nous l'espérons,—que nous ayons, en quoi que ce soit, la prétention de lui imposer des idées toutes faites et peu conformes à l'opinion ou plutôt aux préjugés du public. Je ne voudrais pas, pour louer un peintre au delà de toute expression, rabaisser les autres, ou seulement déguiser ses défauts sous des qualii(^s imaginaires. Mais il importe, pour que l'art soit com-

pris dans le sens du progrès, que le public apprenne à voir et surtout qu'il apprécie les choses à leur juste valeur.

Tous les hommes ne sentent pas de même ; et si les principes de l'art sont immuables, il est du moins permis à chacun de les appliquer dans la mesure de ses forces et selon les inspirations ou les aptitudes que la nature lui a rendues propres.

Pour parler aux yeux, la peinture emploie plusieurs moyens dont la réunion absolue serait le comble de l'art; il est à peine donné à Raphaël, le prototype du grand peintre, d'atteindre à leur perfection. C'est le dessin, le coloris, l'effet, la perspective, la composition et l'expression. Chacun de ces moyens a des divisions infinies qui forment les mille qualités parmi lesquelles les artistes cherchent, suivant leur organisation personnelle, ce qui peut donner de l'attrait à leurs œuvres.

Le dessin sert à écrire la pensée d'une façon claire, pure et noble; il comprend la ligne, le modelé, les proportions, l'anatomie, qui règlent et expliquent le mouvement.

Le coloris embrasse la couleur locale, qui détermine les objets, l'harmonie qui les lie et les tient sous l'influence de la même lumière, la vigueur qui donne du corps et de l'étendue, il est inséparable de l'effet qui consiste dans les dispositions de la lumière, dans ses jeux, dans la magie du clair-obscur.

La perspective s'entend de la description géométrique de l'étendue, des rapports linéaires des objets les uns à l'égard des autres, suivant la place qu'ils occupent, enfin de la dégradation des teintes et de l'indécision des formes, prises en raison directe de l'éloignement.

La composition se résume dans la disposition du sujet, soumise au choix des lieux, à la succession des plans, à la pondération et à la variété de la ligne.

Enfin l'expression comprend tout ce qui, dans le tableau même, sert de lien sympathique entre le peintre et le spectateur, de telle sorte que celui-ci puisse s'identifier par la pensée à la pensée inspiratrice.

Chacun de ces moyens est à lui seul un art tout entier, et celui qui excelle à le mettre en œuvre est un artiste, quand bien même il ne sait pas employer les autres avec une perfection suffisan'e.

Nous avions besoin de rappeler ici ces principes élémentaires avant d'entrer dans la discussion des ouvrages qui vont nous occuper et qui, s'ils ont de grands défauts aux yeux d'un public mal prévenu et des artistes entichés d'un système, présentent aussi des qualités qui les classent, dans l'ordre des œuvres de l'art, au-dessus d'une multitude de tableaux où les vices sont aussi insignitlans que les mérites.

De tous temps on a contesté les talens qui sortaient de la routine pour s'ébattre sans entraves dans les voies de la liberté, ou ceux encore qui se manifestaient par des beautés inconnues aux écoîes établies. C'est ainsi qu'à une époque peu éloignée de nous, Greuze, Prud'hon, Géricault et quelques autres moins importants motivaient de vives querelles et des dissidences interminables dans le monde des arts.

De nos jours il en est de même pour M. Delacroix, pour M. Ingres, pour M. Rousseau, pour M. Corot, et peut être aussi bientôt pour M. Courbet.

Voilà le malheur des esprits exclusifs : ils perdent de gaieté de cœur de grandes joies, de vives émotions, parce qu'elles leur viennent d'une source qui n'est pas celle dont on leur a montré le chemin.

M. Delacroix a exposé cinq tableaux. Je ne veux même pas dire qu'ils sont composés avec un art infini, que l'efftt y est tracé d'une façon magistrale, et qu'à dix pas ils ont un aspect dont la puissance et l'harmonie sont rares en peinture et ne ie retrouvent que chez les maîtres. J'abandonne ces œuvres à la colère des factieux, — car il y en a beaucoup dans ceux qui revendiquent le titre de conservateurs des traditions, — je dis avec eux : M. Delacroix ne sait pas dessiner ; M. Delacroix ne sait pas exécuter; M. Delacroix a des lueurs harmonieuses, des tons hardis et puissans; mais il n'est pas coloriste à la façon de Véronèse ou de Rubens. D'accord, je suis bien de cet avis-là ; mais M. Delacroix est artiste par une qualité essentielle de

l'art, par une qualité qui manquait à Véronèse, à Rubens, et à bien d'autres grands maîtres des Flandres et de l'Italie ; par une qualité toute française, qui a immortalisé Poussin, Lesueur, Lebrun, David, Géricauit et Prud'hon, en un mot, par l'expression qu il porte au plus haut degré, dont il dispose avec une certitude, une sécurité parfaite, si bien qu'il dit toujours ce qu'il veut dire, autant qu'il veut dire. Et ses détracteurs les plus passionnés, comme ses admirateurs exagérés, accorderont au moins que M. Delacroix a une imagination brûlante, un seiitiment fiévreux du drame. Voilà pourquoi je dis que M. Delacroix, le dessinateur igi orant, le coloriste brutal, le barbouilleur, — comme l'appellerait M. Alaux ou M. Vinchon, — est un des plus grands artistes de son temps. Il y a entre M. Delacroix et d'autres peintres plus réguliers dans leur exécution la différence qu'il y a entre M. Frederick Lemaître, le paillasse de la Gaieté, ou M. Bocage, \epayfan de la Porte Saint- Martin, et MM. Ligier, Randoux, ou Saint-Aulaire, les porte- toges du Théâtre de la République. Est-ce à dire pour cela que l'un ou l'autre de ces artistes distingués manque compléternent de talent, ou possède tout le talent qu'on refuserait aux autres?

Ne combattons jamais les qualités d'un artiste par ses défauts, et n'augmentons pas ses défauts par le contraste de ses qualités. Il est des négligences que l'étude et l'expérience corrigent. Il suffit de les signaler pour que l'artiste y prenne garde; mais il est aussi des exubérances d'oiganisation qu'il ne faut pas traiter à l'égal d'un vice, surtout quand elles sont comme le complément forcé d'une nature fougueuse qui les fait tourner au profit de ses inspirations.

De ce que M. Delacroix n'est pas un grand dessinateur, il ne faut pas conclure du succès qui s'attache à ses travaux qu'on puisse toujours devenir habile sans acquérir cette partie importante de la science. Si j'aflirme qu'on peut être artiste et artiste de premier ordre par le développement excessif d'un des moyens de l'art, je suis loin de croire qu'on soit autorisé pour cela à négliger les autres. On peut seulement faire oublier au spectateur qu'on les ignore.

Le dessin restera toujours une des conditions importantes de la peinture, et ce n'est qu'en portant le plus grand soin dans cette étude que l'Ecole pourra marcher à grands pas dans la voie qu'elles'est ouverte.

Le don du dessin appartient spontanément à quelques génies, comme Raphaël et Michel-Ange, dont les premières tentatives ont été des chefs-d'œuvre ; mais, d'habitude, le dessin s'apprend, et tous ceux qu'une volonté instinctive ou le besoin impé ieux d'obéir à d'autres inspirations ne détournent pas do cetie étude peuvent y réussir.

Le goût du dessin ne se perd pas dans notre jeune école; il se développe, au contraire, en même temps que celui de la nature dont le culte est tort en honneur parmi les talens nouveaux qui apparaissent cette année. ]>L Bonvin, dans son Ecole d'orphelines, a fait preuve d'un talent sincère qui se préoccupe des effets de la lumière, des mœurs de ses personnages, delà naïveté de l'expression, et qui est déjà assez habile pour donner à chaque chose la valeur qui lui convient dans les données du tableau. Un fait bien remarquable dans la peinture de M. Bonvin, c'est que, tout en dérivant directement de celle de M. Decamps, elle est complètement en dehors de l'exécution particulière à ce dernier. M. Bonvin rend la nature dans toute sa simplicité, avec une remarquable sobriété de pinceau. Il ne demande pas à sa brosse autre chose que ce qu'elle peut naturellement produire, et il arrive par les procédés ordinaires à une puissance d'effet analogue à celle que M. Decamps trouve dans des moyens qui lui sont propres. En poursuivant ses recherches dans cette voie, M. Bonvin paraît devoir aller très loin dans la science de l'effet et du clair-obscur.

M. Aze marche sur les traces de M. Robert Fleury. Son Conseil de cardinaux est une peinture solide et bien étudiée.

Le Charles IX de M. Hamman joint à un coloris frais et cependant assez monté, c[ui rappelle de loin celui de M. Gallait, une élégance de formes, une (inesse d'exécution fort remarquables. Le Shikspeare de M. Trayer n'est pas moins distingué.

Il y a toute une pléiade de jeunes artistes qui suivent à peu près la même route f t qui ne se distinguent entre eux que par leur tendance plus ou moins torle au fini le plus précieux. MM Fauvelet, Chavet, Fontaine, Guillemairi,EmileBéran^er, Edouard Frère, Bornschlegel, Guérard, Legrip, Marlet onttousdetrès belles qualités, une inclinaiion marquée pour la nature, qu'ils ne perdent pas un instant de vue dans leurs ouvrages, et un goût parfait dans l'arrangement de leurs sujets comme dans le choix de leurs accessoires.

C'est à cette jeune et agréable école qu'il faut rattacher tous ces peintres de nature morte qui excellent à cAté des plus excellens, et qui préludent par l'étude des effets marqués et écrits d'avance des objets inanimés à cette entente parfaite du tableau qui a produit les chefs-d'œuvre flamands et hollandais.

M. Philippe Rousseau est le grand maître en ce genre; il est suivi de près par MM. Couder, Vilain, Bisson et vingt autres qui rendent avec charme ces sujets dont le plus grand intérêt est dans la finesse uu dans la vérité du travail.

Les artistes dès longtemps connus et qui ont occupé souvent la critique par des ouvrages remarquables sont venus avec des œuvres qui leur font honneur et ne leur laisseront rien perdre de l'estime du public.

MM. Alophe, Louis Boulanger, Adolphe et Armand Leleux, Hédouin, Isabey, Tony Johannot, Leygue, Tourneux, Giroux, Nanteuil, Hillemacher, Besson, Tassaert tiennent un rang distingué au Salon.

La Hve de Sévi le de M. Boulanger a toute la verve de couleur et d'exécution qui a fait le rruom de cet excellent artiste; le Mariage de Henri IV àQ M. Isabey est supérieur à tout ce qu'a produit jusqu'ici ce peintre habile. M Tony Johannot, dans sa ,kalte de chasse, dans sa Famille de fêcheicrs, et surtout dans le Fleuve Scamandre^ a dépas>é ses plus jolies toiles. I^es peintures de M. Tourneux se recommandent par 1 harmonie de la couleur, par le. goût et par la (hstinction. M. Besson a un coloris .cliarmant, une facilité et une abondance de brosse qui se font prin-

cipalement remarquer dans son sujet tiré de Gii Blas. Il y a là un heureux souvenir de la Kermesse de Rubens.

^ M. Tassaert a fait quelque chose comma un chefd'œuvre. Voyez cette Famille malheureuse. Quelle description pourrais-je donu'^r qui valût ccilie-ci : elle est de Lamennais

La neige couvrait les toits; un vent giacial fouettait la vitre de cette étroite et froide demeure; une vieille femme réchauffait à un brasier ses mains pâles et tremblantes. La jeune fill^ lui dit : 0 mahière, vous n'avez pas toujours été dans ce dénûmentj... Et la vieille dame regardait l'image de la vierge/ et la jeune fille sanglotait. . A quelque t-mps delà on vit deux femmes, lumineuses comme des âmes, qui s'élançaient vers le ciel.

M. Tassaert a rendu. ce sujet comme il convenait de le faire : avec gran leur et simplicité. La ligne de la composition est d'un st;, le excessivement relevé. C'est bien là la noblesse de la nature prise sur le fait, niais de la nature qui sort de Tordre habituel de là vie vulgaire, par le fait d'une émotion qui la moiitre sous son aspect le plus senti.

La couleur de ce tableau est profondément trisie dans son harmonie, mais elle offre en même temps une finesse de ton et une vérité de lumière qui en font un des ouvrag-s les plus complets du Salon. La chair vit et palpite ; on sent que le bonheur, en ramenant la santé , rendrait aux carnations de cette jeune fille toute la fraîcheu'^ veloutée de la jeunesse, et pourtant la maladie et la souffrance ont laissé leurs traces douloureuses sur cette iDelle et noble phy.sionomie. La mère, plus forte, plus résigné(>, et qui sait mieux souffrir, a mis son espoir dans celle dont elle imp'ore l'image, et son abattement est moins bri.é. D'un bout à l'autre, peinture, expression, composition, ce tableau ne laisse rien à dé&irer.

En opposition à cette scène déso'ante, M. Tassaert a fait rire sous les fleurs, parmi les bocages embaumés, la nonchilante baigneuse des Orientales de Victor Hugo. Il fallait ce peintre à ce poète. La fraîcheur, la jeunesse et la grâce, ne peuvent mieux

s'exprimer que par celte belle fille et par cette radi* use nature.

Nous aurions bien des colonnes à remplir encore, s'il fallait parler de tout ce qui mérite l'attention et l'éloge. Ce chapitre , dix fois répété , n'y suffirait pas.

Achevons donc cet ordre de tableaux en disant que deux noms nouveaux ont percé avec honneur dans le genre de peinture illustré par Mil. Leleux et Hédouin. Ce sont MM Gide et Luminais, qui sont venus se placer, de prime saut, à côté de leurs devanciers. Les Rôdeurs de mer, de M. Luminais, annon cent, à n'en pas douter, un véritable artiste.

Un écrivain charmant, qui est en même temps un peintre gracieux, M. Desbarolles, nous a donné comme illustration d'un beau livre intitulé: Voyage en Espagne, que publie VAsiemblé& nationale, une composition pleine de verve et de caractère.

Le genre bataille n'est plus guère fêté depuis que le Musée de Versailles est à peu près plein, que Charlet est mort, et que M. H. Vernet s'est mis au service de la gloire russe.

M. Cliassériau s'y est néanmoins distingué au premier rang, ayant à sa suite un nouveau venu, M. Andrieux, qui est un vrai peintre; M. Duvaux, qui est expert dans ce genre, et dont le tableau, bien conçu, gagnerait à être placé dans un jour favorable; M. Bfellangé, qui fait toujours avec la même propreté de pinceau les mêmes petits soldats tirés à quatre épingles; et enfin M. Loreniz, qui aligne des escadrons de main de maître.

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