PRÉFACE
Lecteurs , après vous avoir promenés pendant tout un volume à travers toutes les nations et toutes les écoles, après vous avoir fait subir des dissertations sur la peinture anglaise et la sculpture italienne, après avoir exploré l'art de la Prusse à l'Espagne, de la Hollande au Pérou, nous pouvions encore, usant de notre droit de critique et abusant de notre métier d'écrivain, placer ici une étude savante sur la peinture de MM. Ingres et Delacroix, comme font, ont fait, ou feront tous nos confrères. Nous pourrions faire valoir
iioli'c science esthétique et vous direàcepropos une foule de choses nouvelles, comme, par exemple, que M. Ingres est le chef de r école de la ligne et M. Delacroix celui de l'école de la couleur ; que l'un a pour lui la pureté du dessin et la noblesse de l'ensemble, et l'autre la poésie de la couleur et l'énergie de la passion ; que le premier a contre lui la froideur de la composition et le second la fougue souvent exagérée d'une imagination sans règle ni frein. Nous pourrions...
Eh bien 1 non , lecteur, nous ne le ferons pasl
Les différences qui séparent ces Messieurs sont cent fois connues ; leurs tendances réciproques ont été mille fois comparées, appréciées, discutées. On s'est battu vingt ans et plus sur les questions de la ligne et de la couleur; des amis se sont brouillés devant le Saint Symplioricn ou la Mort de l'èvcque de Liège, et, comme de juste, personne n'a convaincu son adversaire, parce que c'est là l'antinomie de l'art et que chacun des combattants est fort de ses arguments,
indestructibles par les arguments opposés. Franchement, nous trouvons qu'il y a assez comme cela de batailles, d'articles et de dissertations. Nous trouvons même que c'est beaucoup..., et la postérité pensera probablement comme nous. L'œuvre de 31. Ingres et celle de M. Delacroix sont exposées; nous les apprécierons au rang qu'elles occupent dans l'art français.
ÉCOLE CLASSIQUE OU GRAriDE ÉCOLE.
MM. Ingres. — Ueim. — Vinclion. — Henri Lehmann. — Rodolphe Lehmann. — Signol.. — Amaury Duval. — Bcnouville. — Cabanel. — Glaizc. — Laëmlein. — Jalabert.
Le chef de cette école qui représente dans Tart la tradition incorruptible et grandiose de Tantique et des vieux maîtres, c'est évidemment M. Ingres. M. Ingres, qui, à force de génie, est arrivé à galvaniser un art mort au vulgaire ; comme un grand tragédien, doublé d'un grand poète, pourrait charmer encore des oreilles délicates par l'harmonie de cette belle langue latine dont il n'est plus question qu'au collège.
En général, sauf les œuvres de quelques artistes inspirés, la peinture de cette école
ne passionne pas. Aussi , comme nous l'avons fait remarquer, nous dira-t-on peutêtre que s'occuper dès l'abord de la peinture de Técole et des tableaux classiques, c'est faire, au jour de Tan, la visite de rigueur à ses grands parents, ou faire précéder un feuilleton sur la vie parisienne actuelle d'une étude archéologique sur les civilisations disparues de l'Egypte ou de la Grèce. Mais comme les païens, comme les traditions antiques , la peinture de Técole a pour elle une chose, une grande chose : la science.
On ne songe pas assez à cela lorsqu'on passe dédaigneux devant les grandes toiles, souvent insignifiantes, du reste, que les élèves de FAcadémie des Beaux-Arts rapportent de Rome tous les ans. Sans doute, c'est de la peinture ennuyeuse. Nous avons déjà tant vu les mêmes poses, les mêmes compositions, les mêmes personnages drapés à l'antique ou en saints de convention 1 Mais précisément à cause de ces nécessités imposées par latradition, personne ne s'aviserait guère de faire de cette peinture uniquement
[)ar vocation. L'Académie des Beaux- Arts est une institution destinée à la conservation de l'art, comme les manufactures de Sèvres et des Gobelins dans uu genre moins élevé.
Il ne faut pas s'y tromper : sauf de trèsrares exceptions , la nouvelle école n'a pas de science. Elle a de la verve, de la puissance, du génie quelquefois, de la jeunesse surtout. A-t-on bien pensé à ce qu'elle deviendrait, livrée à elle-même, si l'Académie ne restait pas là pour lui donner des précep- ' tes et des exemples? Et la critique n'a-t-elle pas failli à sa mission d'impartialité et de prudence en se montrant si froide, si indifférente, si hostile même, envers la peinture de C école?
On nous objectera que si M. Ingres a eu des détracteurs injustes et systématiques , il a eu des apologistes non moins ardents et non moins exagérés ; mais d'abord ce n'est point à M. Ingres personnellement que s'applique ce qui précède, mais aux peintres de l'Académie en général. M. Ingres, lui, au contraire, est une exception , comme touours le génie.
L'œuvre de M. Ingres, qui se développe dans un espace de temps qui n'est pas moindre qu'un demi-siècle, est entièrement exposée et occupe une salle spéciale. Parles années qu'elle embrasse, comme par le retentissement du nom du maître , elle est évidemment la plus importante de l'Exposition française. Nous allons donc l'apprécier d'abord avec toute l'impartialité de notre conscience.
A notre avis, M. Ingres, dans sa longue carrière artistique, a fait : 1" des chefs-d'œuvre; 2° des tableaux hors ligne, c'est-à-dire qu'ils manifestent plus de science et de talent que tous ceux de ses contemporains ; 3t> des tableaux estimables , parfaits même si l'on veut, mais sans cette puissance de verve qui est comme le cachet du génie ; 4<^' enfin des peintures froides et sans vie, qui ne prouvent que du talent.
Cet ensemble n'est-il pas déjà immense?
Dans la catégorie des chefs-d'œuvre , nous classerons par ordre de dates, d'abord le portrait du maître lui-même, peinten 1804,
tête sublime de vie, où le génie rayonne , où la volonté règne, où sont écrites soixante années de travaux et de triomphe ; puis le portrait de M"' D... peint à Rome en 1807, et qui est certainement aussi fort que les plus beaux portraits de Raphaël. Encore ne sais-je point pourquoi je compare ; chacun n'a-t-il pas son inspiration et son cachet? Les yeux regardent, les bras, les mains, l'éventail , les étoffes , tout est parfait , c'est un chef-d'œuvre encore une fois, et voilà tout. Puis le portrait du marquis de Pastoret peint en 1826 ; celui de M. Mole ; celui de M. Bertin, aîné peint en 1832 ; celui de Chérubini, peint en 1842 ; enfin Y Odalisque couchée peinte à Rome en 1814 , et la Francesca de Rimim datée de Rome aussi,
Nous mettrons au nombre des tableaux hors ligne, d'abord tous les petits tableaux d'intérieur, où le maître a déployé avec son inspiration et son admirable étude des physionomies et des expressions , cette science prodigieuse de détails archéologiques qui
est une de ses gloires : le pape Pie Vil tenant chapelle (deux tableaux 1 8 1 4 et 1 820) ; Don Pedro de Tolède; VEpce d'Henri IV; Henri IV jouant avec ses enfants au moment oii f ambassadeur d'Espagne est admis en sa présence; Jean Pastoret ; Philippe V, roi d'Espagne, donnant l'ordre de la Toison dorau maréchal de Bcrwick^ après la bataille d'Almanza ; le Poète Arétin recevant avec dédain une chaîne d'or que lui envoie Charles-Quint; Tintoret et Arétin ; ensuite et surtout Jupiter et Antiope; puis le Martyre de saint Symphorien ; le portrait en pied de Napoléon premier consul; le plafond d'Homère; enfin N.-S. Jésus-Christ donnant à saint Pierre les clefs du Paradis.
Nous signalerons surtout les deux tableaux du pape Pie VII dans la chapelle Sixtine, et Jupiter et Antiope. Qui aurait pu dire alors que M. Ingres n'entendait pas la couleur et rharmonie l
Dans la troisième catégorie il faut mettre, malgré les cris d'enthousiasme de quelques
fanatiques, Roger délivrant Angélique; la iSalssance de la Vénus Anadyomène ; le Vœu de Louis A III , et la Vierge à l'Hostie.
Enfin dans la dernière, qui se recrute beaucoup dans les dernières œuvres du maître , il faut trouver la Jeanne d'Are, V Apothéose de Napoléon /er, et quelques portraits récents, qui se noient dans une couleur violatre des plus désagréables.
En général, M. Ingres a été un artiste exceptionnel, et d'une rare puissance tant qu'il a cherché le beau, sans parti-pris d'école et de procédés ; il a déchu quand il s'est entêté d'un certain style, parce qu'il est tombé dans la convention. Quelle distance du portrait de Mnic D... à celui de M"^'^ R.... et quel talent toujours pourtant ! Mais l'un est vrai , l'un vit, et l'autre?....
Avec M. Ingres, c'est M. Heimqui illustre l'école de la tradition classique.
Beaucoup des anciens héros des Salons de TEmpire et de la Restauration ont envoyé à l'Exposition universelle des tableaux qui ont eu un succès il y a quelques vingt
ans, et qui passent inaperçus aujourdhui, ou même font piètre figure. Ainsi le .sï///j/ Etienne de M. Abel de Pujol, et sa Vierge au loynbeau, bonnes et solides peinture cependant! Ainsi N -S. Jésus- Christ an prétoire, de M. Gosse ; ainsi Adam et Eve, de M. Guérin, etc., etc., sans parler du Fleuve Seamandre ei du. Fleure Aiphée, de M. Lancrenon...., hélas!...
Mais M. Heim, lui, n'a pas vieilli! Quand on a parcouru toute l'Exposition et que l'on revient au grand Salon, les yeux saturés de peinture, las de la ligne et hydrophobe de la couleur j on sent un véritable bien-être h se retrouver devant cette peinture franche et énergique, qui sera belle toujours, parce qu'elle n'a pas cédé à la mode, parce qu'elle ne s'est jamais traînée dans les orgies artistiques qui ont affolé nos peintres depuis trente ans. Quelle puissance de drame et de parti pris dans ce Martyre de saint Cyr et de sainte Juliette! et comme on aime à trouver enfin la vie dans la science, l'énergie spontanée du mouvement dans la beauté.
irréprochable des formes 1 M. Heim est un de nos maîtres, et ses œuvres auront plus d'immortalité peut-être que celles des artistes dont la passion et l'esprit de parti ont fait des porte-drapeaux, précisément parce qu'il a cherché la vérité de l'expression et de la forme, au lieu de se retrancher dans une manicre conventionnelle, comme les Chinois derrière leur muraille de porcelaine.
M. Vinchon est un des représent mts les plus heureux et les plus complets de la peinture académique, en môme temps qu'un de nos peintres d'histoire les plus distingués. L'immense succès du tableau de Boissy d'Anglas a fait sa renommée européenne.
C'est encore un peintre de la vieille école, dont le talent honnête et sage, aussi éloigné de l'exagération que de la mollesse, obtient à chaque Salon un nouveau succès. Les Martyrs sous l'empereur Dioelétien, et V Épisode de l'histoire de Venise font notamment un excellent effet à l'Exposition universelle.
L'œuvre de M. Henri Lelimann occupe la moitié d'un des salons carrés. En vérité, c'est beaucoup de place ! Il nous semble que quatre ou cinq tableaux au plus auraient bien suffi à l'Exposition pour montrer, par échantillon, cette peinture cirée, polie, poncée, qui semble une pâle copie d'Ingres enluminée.
N'avions-nous pas déjà vu bien des fois ces Océanides, dont nous disions en 1851 : « On ne peut pas dire que les Océanides soient absolument un mauvais tableau ; mais, quand un poème d'Eschyle se trouve réduit aux proportions d'un tableau de genre, c'est triste ! Prométhée, d'abord n'est là que pour figure et comme prétexte à un grand tas de femmes nues dont l'une danse dans un rayon de soleil. Tout cela est froid, immobile, pâle et insignifiant. »
V Assomption, exposée la même année, ne capta pas alors nos suffrages. Aujourd'hui, nous trouvons que c'est un des meilleurs tableaux de l'artiste. Comme bonne peinture, citons encore la Pieta, qui n'a
que le tort d'être une copie surcopie de Luis Morales le divin.
Ce n'est pas notre faute si la peinture de M. Lehmann nous est antipathique. Mais, quel étrange effet aussi que le coloris de VEnfaiU Jésus et les Mages ^ de YAdoî^aiion, etc. 1 M. Lehmann a voulu marier ces deux pôles opposés, la ligne et la couleur, en restant, liien entendu, aussi inflexible dans sa ligne ^ comme si la couleur, effluve de lumière, essentiellement mobile et changeante, vacillante, pour ainsi dire, pouvait se renfermer dans la hgne pure, droite et sèche 1 Faites de la sculpture ou de la peinture, Bîessieursl
Les yeux qui voient si bien la ligne ne voient point la couleur, il faut s'y résigner. En vain, M. Lehmann enlumine-t-il ses personnages découpés de tons violents, transparents, étincelants même, il ne parvient qu'à faire des stores, qui semblent tamiser la lumière au lieu de la recevoir. C'est ainsi que quelques-unes de ses toiles font involontairement penser à ces veilleuses de por-
celaine chinoise éclairées par une lumière intérieure.
M. Rodolphe Lehmann est tellement Témule de son frère, qu'il ne faut ni l'en distinguer, ni l'en séparer. Ajoutons que MM. Lehmann exposent tous deux d'excellents portraits.
M. Signol réexpose ses deux tableaux de la femme adultère : deux succès de gravures.
Triste peinture, cette année, que celle de M. Amaury-Duval. Que signifie cette Rachel en plâtre colorié? Ce portrait de femme, vu de profil, est beaucoup meilleur , mais la couleur est encore bien désagréable.
Voici venir, avec M. Benouville, les jeunes adhérents à la peinture de l'école, et l'espoir académique de l'avenir. M. Benouville a trouvé une veine et il la suit. A côté de son Saint François d'Assise, transporté mourant à Sainte-Marie-des-Anges, qui fut un des succès du dernier Salon , il place un nouveau tableau dans la même gamme harmonieuse : Un prophète de la tribu de
Juda^ ayant désobéi à Dieu, fut tué par un lion. Mais si, comme effet général , ce tableau ressgiible beaucoup au précédent, comme détails il est bien au-dessous ; ainsi, le lion a Tair d'être en bois et les personnages semblent un peu être taillés dans le même tronc d"arbre. Que M. Benouville n'aille pas faire concurrence à M. Jacquand. Mais l'œuvre la plus importante du salon de M. Benouville est son exécution des Martyrs chrétiens entrant à l'amphithéâtre, dont r esquisse avait eu un vrai succès à l'Exposition des envois de Rome, il y a quelques années. C'est en effet une composition grandiose, qui faisait espérer un tableau plus magistral. Est-ce à dire que celui qu'a fait M. Benouville avec sa composition soit mauvais? Non certes 1 C'est sagement peint; les plans sont à leur place ; c'est purement dessiné ; c'est classiquement bien, en un mot. Mais quoi 1 Ce n'est que cela ? Peutêtre la dimension du tableau est-elle pour beaucoup dans cette déception ; quand on prend un sujet héroïque, quand on veut
représenter la plus grande action dont la nature humaine soit capable, il ne faut pas exécuter derai-nalure ; si M. Benouville ne pouvait donner à son cadre des proportions monumentales dignes de Saint-Pierre de Rome, mieux valaient des personnages de deux pouces. Alors Timagination grandit la scène et la fait immense. Voyez la bataille des Cimbres] de Decamps.
M. Cabancl, sous le titre de Martyr chrétien, a fait le pendant du Saint-François d'Assise, de M. Benouville. Il réexpose en outre sa Mort de Moïse et son beau portrait deM^^J. P.
Quel amalgame que le tableau de M.
Glaize : Un pilori; quoil voici en rang Jésus-Christ, Socrate, Homère, Dante, Keppler, etc. ! Cela rentre dans la catégorie de ces tableaux qui prétendent expliquer tout un système philosophique et demanderaient eux-mêmes plusieurs volumes d'explication. Passons.
M. Laëmlein fait toujours de la peinture fantastique, tandis que M, Jalabert aspire à
la peinture mystique. Le Christ au jardin des Oliviers, de ce dernier artiste, est un bon tableau, qui vaut mieux que son Annonciation. Mais, jusqu'à présent, le plus beau fleuron de la couronne artistique de M. Jalabert est toujours sa Vil/anella,