‹ Exposition universelle de 1855 beaux-artsChapitre 15 sur 22 · LES COLORISTES · texte numérisé non relu

LES COLORISTES

MM. Eugène Delacroix. — Cliassériau. — Diaz. — Isabey — Faustin Besson. — Louis Boulanger

M. Eugène Delacroix est le premier des coloristes , comme M. Ingres est le premier des dessinateurs ; comme M. Ingres, il a fait des chefs-d'œuvre, mais, plus que lui, il a ses heures d'oubli. C'est que l'un part toujours d'un idéal déterminé, tandis que l'autre cherche toujours dans ses impressions du moment un idéal nouveau, et variable comme la passion. Aussi M. Delacroix ne produit-il pas, selon nous, d'œuvres médiocres. Ou ses compositions sont magnifiques ou.... disons le mot, c'est mauvais.

Eviter dans un tableau tout ce qui semble apprêté ou conventionnel, rechercher l'imprévu, rendre une scène plutôt par Timpression générale du premier aspect, que par des détails physionomiques , par conséquent se préocuper surtout de la couleur et du mouvement, tel est le but de M. Delacroix, et il est arrivé souvent à Tatteindre. En artiste d'un tempérament décidé, il a compris qu'il fallait avant tout choisir sa route et qu'en la suivant résolument on devait arriver loin, quitte à laisser des choses intéressantes à droite ou à gauche. Il a les défauts de ses qualités, mais ses qualités sont immenses; c'est donc un grand artiste. Jamais peintre n'est arrivé à une plus grande certitude que lui, dans la couleur, car il part d'une logique puissante et serrée. Ainsi la Noce juive dans le Maroc^ tableau qui revient du musée du Luxembourg , est claire comme le jour même et dégagée par une variété de tons extraordinaire, tandis que son Assassinat de Cévêque de Liège est sombre et transparent comme un Rembrandt, avec les lumières

scintillantes qui jaillissent comme des étincelles des armures, des cristaux , et jusques des yeux étincelants de ces brigands en débauche.

L'assassinat de l'évêque de Liège est, suivant nous, une des plus belles pages de Delacroix. Celte sanglante orgie était cligne d'être rendue par son dramatique pinceau. Il y a une vie effrayante dans cette composition, qui, sur une petite toile, rassemble une foule en délire si nombreuse qu'on ne peut la compter, si folle d'ivresse et de carnage qu'il semble la voir réellement s'agiter en désordre autour du festin et se ruer sur la bonne,chère en poussant des cris sauvages.

Les Deux Foscari sont encore un des tableaux les plus complets. Quelle puissante ordonnance, sans que Tart s'y laisse voir : ce vieux doge plein d'angoisse qui lutte encore entre Famour paternel et son devoir de magistrat, tout en courbant la tête sous le devoir et sous le malheur ; ce fils ramené de la torture par les bourreaux et qui ne peut rencontrer les yeux de son père ; cette femme

éplorée, et toute collo scène enfin au milieu (le ce vieux palais plein de mystères, complètent une des compositions les plus émouvantes que la poésie ait jamais rêvées et que le pinceau ait jamais rendues.

Et sa Barque? qui donc a mieux rendu l'immensité de TOcéan que M. Delacroix dans ce tableau? Comme on sent ces malheureux perdus dans l'espace infini; comme cette mer est profonde et semble implacable! Et sa Mort de Valentin ? Et son esquisse de Boissy d'Anglas ? Ces tableaux ont-ils des défauts? peut-être... mais l'émotion ne laisse pas le temps de les voir.

Faut-il parler encore des Prisonniers de Scio, dont la voix publique a formulé la vraie critique en les appelant involontairement les Pestiférés de Scio ; et dire que c'est le plus fort des tableaux de l'auteur comme exécution ! Faut il rappeler une fois de plus Dante et Virgile naviguant sur le fleuve des enfers , cette œuvre tant célébrée lors de sa première apparition par M. ïhiers, et devenue depuis le plus populaire des succès de M. Delacroix?

En commençant cet article, nous avons dit qu'à nos yeux, les œuvres de M. Delacroix se divisaient en deux catégories, nous venons de voir la première ; maintenant où commence la seconde? Yoilà la question qui divise les opinions à l'infini. Ainsi nous avons entendu placer à un rang sublime la Mêdéc, dont nous trouvons la fureur ignoble et bestiale ; le Prisonnier de Chillon ; les Adieux de Roméo et Juliette, qui nous semblent Texagération grimaçante d'une folie maladive: une tête de vieille religieuse qui est pour nous la hideur même,

Fi de l'horiibie, il est contagieux î

Mais par exemple, nous n'avons pas encore entendu l'éloge de la Chasse aux lions, incohérente débauche de palette , enfantée par un cauchemar ; oublions-la.

M. Chassériaux arrive après M. Delacroix dans cette école coloriste, qui a soulevé tant de passions. Plus que M. Delacroix, il a exagéré et exaspéré les manifestations révolutionnaires du drame et de la couleur. Aussi

son talent a-t-il eu à subir des discussions où Taffirmation et la négation se sont faites violentes. Quant à nous, nous en étions resté à la négation sans violence , quand apparut, au dernier Salon, le Tepidarium de Pompei, un tableau complet, aussi éloigné de Texagéralion que de la froideur, où les qualités du coloriste n'excluaient point celles du dessinateur, où le réalisme enfin, cette puissance naissante de la peinture moderne, avait apposé son cachet. Nous avons dit alors beaucoup de bien de ce tableau, et aujourd'hui nous répétons volontiers notre éloge, car le Tepidarium est toujours pour nous Tœuvre capitale de M. Chassériaux.

Voici M. Diaz, que le succès a fait un des artistes les plus populaires de France, M. Diaz, le peintre d'une nature coquette et pailletée, qui n'est guère plus la nature que celle des hameaux de Pater ou de Watteau, mais qui est lumineuse à Tœil et gaie au cœur. Nous aimons surtout M. Diaz quand il se fait paysagiste, car, pour ses petits tableaux

de boudoirs, nous les trouvons un peu tous les mêmes, d'aimables pochades. Quant au grand tableau qu'il a intitulé les Dernicres larmes, il nous en ferait verser dabon-^ dantes si nous n'espérions qu'il sera Tunique péché de son auteur ; composition fadasse, peinture plâtreuse , ni couleur , ni poésie, une erreur enfin , dont M. Diaz le peintre nous doit l'expiation.

Chaque Exposition nouvelle fait un succès de plus à M. Eugène Isabey, le peintre brillant des costumes historiques et des scènes de Cours. M. Isabey a un entrain, un brio, une couleur, un effet qui n'appartiennent qu'à lui et qui composent bien le talent qu'il faut pour illustrer Ihistoire de la France intime. Ses marines aussi comptent parmi les meilleures.

M. Faustin Besson a toujours une touche légère et brillante, et M. Louis Boulanger, qui s'égare quelquefois, se retrouve toujours bon portraitiste.

Le malheur de l'école coloriste, c'est qu'à côté de grandes œuvres et d'œuvres gracieu-

ses et chatoyantes, quelques artistes égarés ou inhabiles se permettent des excentricités de mauvais goût, qui n'ont pour excuse ni le drame, ni la grâce, ni le charme, ni quoi que ce soit enfin. Sous prétexte de couleur, ils se bornent à faire des tartouillades vulgaires, sinon ignobles. Nous ne voulons pas citer le nom de l'auteur d'une certaine Lécla, qui ajoute l'impudeur au grotesque, ni celui d'un peintre qui eut du talent jadis et qui expose, sous prétexte de Moisson^ une véritable peinture de paravent ou d'enseigne. . . . On se demande, en voyant ces choses, ce que c'estque cette couleur, qui, aux yeux du jury, fait passer sur tant de laideurs, et ma foi ! on se sent bien disposé, par philanthropie, à conseiller aux talents jeunes et honnêtes qui ont vu leurs tableaux refusés , d'apprendre un peu ce secret-là. Après tout, il vaut peutêtre mieux être refusé !

LES REALISTES.

MM. Couture. — Antigna. — Courbet. — Verdier Jaimiot. — Victor Fontaine.

M. Couture n'est pas absolument un réaliste, mais il n'est pas non plus un coloriste pur, et c'est, à bien prendre, le réalisme qu'il cherche. On revoit, à l'Exposition universelle, ses Romains de la Décadence, le plus populaire de ses succès, et un des plus célèbres tableaux de ce temps-ci — comme pensée et expression surtout. — C'est de l'archaïsme vrai et vivant pour ainsi dire ; il y a évidemment du réalisme dans ces personnages, qui sont bien de vrais Romains de la Décadence et des fils dégénérés de Bru lus ou de César , — des Romains au bar];ï mé-

langé de sang barbare déjà, — des Romains qui jettent leurs esclaves en pâture aux murènes, — qui ont applaudi Néron et toléré Tibère ; qui ont laissé le soin de Tempire aux prétoriens et salué le cheval de Caligula. Jusqu'à présent, nous avions vu des Romains de convention, comme ceux de David et de ses émules par exemple c'està-dire des hommes tout nus, qui marchent au combat, couverts, pour tout vêtement, d'un casque et d'un bouclier; mais nous n'avions pas vu l'antiquité païenne vivante et pour ainsi dire surprise à son foyer. Là est surtout la raison du succès de M Couture. Son tableau manquait aux archives de l'art ; il est la peinture fidèle d'une époque. Il restera, pour l'avenir, comme lïUuslralion d'une page au livre du passé.

Avant les Romains de la Décadence, M. Couture avait fait V Amour de l'Or, qui avait été remarqué en 1846, je crois; depuis, il a fait \^. Fauconnier, bonne peinture sage et d'une jolie couleur. Que fera-t-il maintenant? Cette question paraît pénible à résou-

dre si l'on en juge par ses dernières œuvres, qu un procédé de peinture étrange, et poussé jusqu'à l'absurde, fait aussi laides qu'insignifiantes. M. Couture arrivera à l'imitation des mosaïques grossières, et nous ne croyons pas que ce soit un progrès de l'art. Du reste, la meilleure critique de cette peinture est ce mot d'un homme d'esprit : « Quand Couturc sera mort, je demande qu'on le galvanise, et il continuera à peindre comme cela. » En voyant le portrait de femme exposé cette année, sous le n^» 2821, quelques personnes ont demandé si M. Couture n'était pas déjà mort et galvanisé.

L'école réaliste, qui ne compte encore de nombreux adhérents que parmi les paysagistes, est celle qui aura les succès de l'avenir. C'est la vie, la vie réelle et palpitante que l'opinion demande maintenant à l'art : la vérité de la photographie n'est-elle pas, après tout, la plus belle des poésies?

M. Antigna est un vrai réaliste, et, malgré sa couleur toujours grise, malgré encore h vulgarité de quelques-uns de ses sujets, il a

du succès; mais, pour être juste, ajoutons, qu'en dehors du paysage, le succès du réalisme est actuellement aux peintres belges qui comprennent aussi la couleur.

M. Courbet, qui se pose en réaliste par excellence, ne Test pas autant qu'il voudrait le faire croire. Hormis ses paysages ou pour mieux dire ses études, qui sont d'un réalisme cru mais indiscutable, hormis ses deux portraits de lui-même qui sont de grosses et franches peintures, son exposition est repoussante comme toujours. M. Courbet se prendrait-il lui-même au sérieux?

M. Verdier a toujours du talent. — M. Janmot, de Lyon, expose tout un poème illustré d'une peinture étrange où se rencontrent, étonnés, des efforts vraisàcôtéd'hiatus formidables. C'est un chaos, mais il y a quelque chose à tirer de là. Un bien excellent petit tableau, c'est celui que M. Victor Fontaine intitule : Une Ecole clirétieime. C'est un des meilleurs tableaux de genre du Salon, et il faut vraiment faire avec conscience son métier d'observateur pour le découvrir ou il est caché.

LES ECLECTIQUES.

MM. Decamps. — Cogniet. — Robert Flenry. — Horace Vcrnet. — Mùller. — Hcbert. — Barrin?. — Landellc. — Labouclière. — Tabar. — Henry Scheirer. — Baron.

— Sclilésinger. — Roqucplan. — Biard. — Meissonior. Frère. — Fortin. — Guillemin. — Pe^out. — Fauvclet.— riassan. — Chavef. — Bonvin — roleiix'. — Luminais.

— Brion. — Mlle Browno.

Les éclectiques sont nombreux, car nous rangeons sous cette bannière tous les artistes qui réunissent à la fois les qualités de plusieurs écoles, ou qui cherchent la réussite dans l'union des diverses manifestations de l'art. Decamps, par exemple, ne possède-til pas au plus haut degré les qualités du dessinateur ? Voyez l'histoire de Samson toute entière. N'est-il pas coloriste plus que personne? Voj^ez toutes ses toiles lumincu-

ses où rOrient déroule ses splendeurs. N'at-il pas le sentiment vrai du réalisme, aussi, le peintre de ces intérieurs de cour oii le soleil est si puissant qu'il réchauffe ?

Hâtons- nous de le dire, dans ce volume destiné surtout à rendre compte de lExposition universelle des Beaux-Arts, au point de vue de Thistoire et à constater les succès les plus généraux, plutôt qu'à faire de la critique passionnée au service de telle ou telle conviction artistique : C'est l'œuvre de M. Decamps qui attire le plus de sympathie et d'attention parmi les œuvres importantes de l'école française.

On reste dans la salle de M. Ingres par devoir, par respect et par entêtement. On va dans celle M. Delacroix, qui par passion, qui par conscience : ceux qui ne le comprennent pas veulent essayer d'ouvrir leur intelligence et de se former une conviction à son égard. On va chez M. Horace Vernet, parce qu'on est Français, quoique son exposition soit surtout visitée par les étrangers. Mais on refait dix fois le tour de la salle o\x

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sont disséminés les Decamps, parce que toutes les fibres de Tarliste , du poète et de l'amatour sont remuées par le maître puissant, qui sait à la fois vous séduire par les yeux et par l'âme.

N'énuraérons pas les succès de Decamps, ce serait énumérer ses tableaux, et notre cadre est restreint, constatons seulement que c'est lui qui conquiert le vrai succès auprès du vrai public ; du public qui sait juger et choisir, qui fait les triomphes et les chutes, qui va d'instinct vers les forts, comme Taiguille aimantée vers le septentrion.

Quelle solide et franche peinture aussi 1 quelle vraie couleur et quel chaud soleil ! quelle fécondité et quelle puissance toujours 1

Les dessins de Samson, par exemple, sont des chefs-d'œuvre. Avec un simple crayon noir et quelques traits de crayon rouge, Fartiste a trouvé moyen de rendre le soleil, la couleur et la vie ; il y a dans ces compositions une Maestria qui n'a été plus éclatante dans nul des dessins de maître du

seizième siècU^ ; cherchez au Louvre, dans la salle des Esquisses ! Et l'école coloriste toute entière a-t-elle produit quelque chose de plus puissant de ton que le Samson tonrlurnt la meule? Et Y Ecole turque, une aquarelle plus forte cent fois que les aquarelles anglaises et qui par des moyens les plus simples , rend les effets les plus difficiles ; et la Défaite des Cimbres, esquisse sublime, qui renferme l'immensité ; et les I Intérieurs de cour? Et les Cher aux dehalage? et le Singe peirdre? Toute cette œuvre enfin hors hgne toujours 1

Aussi, demandez à toutes les voix qui sont quelque chose dans Fart ou dans la presse, quel est aujourd'hui le vrai chef de lEcole française, celui, au moins, qui résume le mieux toutes ses aspirations, et toutes vous répondront : C'est Decamps qui sait faire le soleil si chaud , que le soleil de Diaz ne paraît plus qu'un brillant mirage ; Decamps, qui sait faire tenir dans un espace de seize pouces carrés des scènes plus vastes que n'en renferment tous les tableaux Champs-

de-Mars, étalés sur les grands panneaux ; Decamps, maître toujours, qu'il peigne la majestueuse grandeur d'une scène de la Bible, où les jeux des coqs et des canards dans un fond de basse-cour !

M. Léon Cogniet aussi est un maître ; et c'est pour cela qu'on le retrouve toujours avec tant de plaisir, après ses longues absences ; il est, avec Decamps, au petit nombre des peintres, devant lesquels s'inclinent toutes les écoles rivales et qui savent conserver l'art intègre entre toutes les exagérations. Son célèbre tableau, le Tintoret et sa fille, qui appartient au musée de Bordeaux, reparaît avec un vrai succès, quoiqu'aux réapparitions le succès soit peu fidèle ; mais c'est que c'est une œuvre pleine d'émotion vraie, en même temps que d'une grande et dramatique ordonnance , dune peinture solide et d'une belle et franche lumière. Une scène du massacre des innocents, du même auteur, a un peu vieilli au point de vue de l'exécution ; mais Saint Etienne, portant des secours à une pauvre famille, est encore

et surtout un tableau de maître. Les portraits de M. Cogniet, sont superbes d'expression, d'étude et de sévère noblesse.

C'est dans le voisinage de M. Cogniet qu'il faut placer M. Robert Fleury, dont les tableaux, consciencieux et étudiés, arrêtent longtemps la critique impartiale; on aime d'ailleurs le peintre des Huguenots et du Colloque de Poissy, — une des plus savantes toiles historiques de ce temps-ci, — d'une tenue incroyable. M. Robert Fleury doit être un peu huguenot lui-même : c'est le peintre de la protestation qui s'inspire du génie des libres-penseurs. Ici, c'est la J/or/ de Montaigne, le maître qui résumait sa philosophie et sa foi par : Que sais-je ? Plus loin, c'est l'inquisition évoquée à la haine de l'histoire ; puis, enfui, c'est Jane Shore, la femme infidèle, la reine déchue qu'une loi trop barbare livre à l'exécution populaire, parce qu'elle est la plus faible et que cette loi, pour elle, n'est pas un châtiment, mais une vengeance ! Livrée à la populace 1 Oh ! quel crime vaut ce supplice pour une

femme ! pour une reine livrée à Ja populace ! à ce monstre sans esprit et sans cœur, qui ne sait que maudire et frapper le faible et le vaincu, en rendant son agonie plus affreuse par l'ignominie du coup de pied de lâne.

Le plus populaire de nos peintres en France, et surtout k Tétranger, c'est assurément M. Horace Yernet, dont la gravure a reproduit les œuvres à linfini, et porté le nom aux extrémités de la terre. Soit que cette immense renommée ne semble pas suffisamment méritée aux artistes, soit que la peinture et les sujets choisis par Horace Vernet ne surexcitent pas assez les passions artistiques, toujours est-;l qu'on cherche pour ainsi dire aujourd'hui, dans un certain monde, à lui faire expier sa popularité. On a tort, car si M. Horace Yernet ne sait pas, comme M. Ingres, évoquer l'ange inspirateur de Raphaël, comme M. Delacroix, faire vibrer les cordes dramatiques du cœur humain, et, comme M. Decamps, peindre le soleil et composer des poèmes épiques, il a

sa puissance aussi, car il s'attaohe à la passion collective qui est, toujours vivante en France: au patriotisme. M. Horace Vernet est le peintre essentiellement français, et sa longue carrière a été employée tout entière à représenter les succès de nos armes. Aussi semble-t-il qu'il ait conquis sa part des triomphes de Jemmapes , de Yalmy, de Montmirail, de la Smala et de toutes nos victoires. Dans celte spécialité, nul ne Ta surpassé. Sans doute ses batailles n'ont pas le sombre emportement de celle de Salvator Rosa ; mais la bataille du peintre napolitain est le rêve d'un poète, et celles du peintre français sont de l'histoire à la manière du Moniteur.

Ce qui frappe les masses surtout dans ces gigantesques compositions d'Horace Vernet, c'est l'actualité de la scène, une grande vérité de mouvement, et, enfin, ce qui séduit toujours l'observateur superficiel, une exécution d'une adresse merveilleuse, qui fait souvent des objets accessoires une sorte de trompe l'œil. L'illustre maître est doué, dit-

on, de la mémoire la plus extraordinaire, de là cette exactitude de détails dans toutes ces compositions, où les moindres boutons d'uniformes sont scrupuleusement rendus. On raconte sur cette mémoire des anecdotes prodigieuses, et la plus étonnante est celle qui se rapporte à cette immense bataille de la Smala, qui est le tableau géant de l'Exposition.

Le roi Louis-Philippe commande la bataille. L'artiste quitte son atelier, s'embarque, s'avance dans les terres africaines, arrive à la Smala. Là, il examine le terrain, se fait indiquer les positions et raconter les épisodes. Tout en écoutant, il griffonne quelque chose sur un calepin de poche, puis il se promène, de par les villes et les déserts. De retour en France, il se présente au roi , qui lui demande à voir son esquisse et ses études. — Voilà sire, dit l'artiste en présentant une feuille de son agenda parsemée de hiéroglyphes incompréhensibles. Ces hiéroglyphes, c'étaient les corps d'armée et les généraux ; cette feuille volante, c'était la bataille de la Smala ! 19. *

Pour juger lexposition de M. Horace Vernet uniquement au point de vue de l'art, il faut reconnaître que son (inivre la plus parfaite est le portrait de Frère Philippe, et, ses plus médiocres, la Judith et la Rebecca; mais les plus importantes et les plus regardées sont les batailles. Citons particulièrement Jemmapes, Hanau, Montrairail, Valmy, dont la dimension moyenne est plus favo rable peut-être aux compositions du maître : Une bataille de M. Horace Vernet n'est point une épopée, c'est lillustration habile d'un bulletin de la grande armée.

C/est pour cela sans doute, et aussi à cause de sa couleur peu agréable, que la réduction par la gravure est si favorable aux œuvres de l'auteur de Mazeppa et de la C/i(/.sse aux iiiouj]lons.

A propos de cadres trop grands pour les compositions qu'ils onforment, il faut surtout signaler le tableau de M. MûUer. Appel des dernières vietimes de la Terreur, déjà connu, et qui semble une vignette de Ilaffel, élevée à la proportion do tableau d'his-

loiie. Vire i'Jù/ipereur !.. envoi nouveau ^e M. Mûiler, n'a ni plus de grandeur, ni plus de verve, ni plus de chaleur : c est une pièce du Cirque à la centième représentation. Et puis, quelle exécution creuse cl molle !

Simples et touchantes compositions que celles de M. Hébert! Décidément voici un grand prix de Rome, qui n'avorte pas comme tant d'autres. Après la Malaria et le Christ au jardin des O lices ^ Crescenza et les Filles d'Alvi/o I C'est ce qui s'appelle aller vite et bien. Crescenza à la prison de San-Germano est une œuvre profondément sentie, qui s'enveloppe dans une harmonie triste et sympathique. Cest surtout cette qualité de mélancolique sympathie qui attaque les fibres douloureuses du cœur, que 31. Hébert, sait faire vibrer. Aussi féconde-t-il toujours un écho dans l'élément poétique ; et l'élément poétique occupe une place petite ou grande dans toute âme humaine.

A travers d'arides rochers abruptes e( sombres, deux jeunes tilles cheminent pé-

iiiblement en courbant sous le poids de lourdes charges. Elles ont cet âge qui sépare* Tenfance de l'adolescence, et dont la grâce juvénile parle au cœur déjà et pas encore aux sens ; leur tête aux traits purs a déjà une expression de tristesse et de fatigue qui fait mal. Quoi 1 si jeunes et déjà souffrantes! Quoi, la fleur n'est pas éclose encore, et déjà sa tige est courbée et sa tête flétrie 1 Déjà, pour elles, le fardeau est trop lourd , et le chemin pavé de cailloux qui déchirent leurs pieds! Pauvres fdles ! pauvres femmes !

Les deux tableaux de M. Hébert sont au nombre des tableaux à succès de gravure, comme les Mignon, d'Ary Scheffer. C'est que Crescenza, Mignon et les Filles cl' Al viio, sont sœurs.

M. Barrias réexpose les Exilés de Tibère^ qui eurent un succès au Salon de 1851. Succès de sentiment aussi. — M. Landélie fait de la peinture agréable, qui plaît et qui repose par une jolie couleur blonde et harmonieuse ; c'est bien un peu pastiche du Primalice et des maîtres italiens qui ont

décoré Fontainebleau pour François I''', mais qu'importe?

M. Labouchère représente au moins pour mémoire l'école de M. Paul Delaroche et prend rang parmi nos bons peintres d'histoire. L'i5'a'/;cY/«72on f/*^^?//?^^, par M. Tabar, est une belle composition, d'un puissant effet. Si cette composition avait été peinte par un réaliste, nous aurions un chefd'œuvre. M. Henri Schœffer envoie sous ce titre : Vision de Charles IX, une horrible fantasmagorie.

M. Baron est toujours l'artiste coquet que l'on sait, aux compositions adroites et bien arrangées, à la peinture élégante et facile, frisée , mouchetée , enrubannée, faite pour l'illustration des boudoirs et des keapseakes. M. Schlésinger et M. Roqueplan raccompagnent dans son aimable tournée à travers les souvenirs du dix-huitième siècle et de la régence.

Hélas! hélas î hélas l d'où vient et où va la peinture de M. Biard? Autrefois, M. Biard était un caricaturiste, dont la couleur et

l'esprit étaient de rEcole anglaise, qui se souvient d'Hogarth. Puis M. Biard fit des portraits de femmes, couchées sur des canapés, en peignoir rose ou blanc ; le premier eut du succès, comme coquetteries de boudoir ; le second fut reconnu au signalement du premier ; et le troisième fut trouvé ennuyeux. M. Biard en fit bien une douzaine. Ne parlons pas des ours blancs rapportés des glaces polaires, ni de Gulliver dans tilc des Géants ; mais qu'est-ce que cette charbonneuse peinture de visages patibulaires, qui s'intitule le Salon de M. le comte de Nienwerkerlie ! En vérité, on aurait tort de dire que MM. les membres du jury vengent par des refus des injures personnelles, sans quoi, M. Biard, qui les a tous représentés avec diffamation sur cette toile malheureuse, aurait vu son œuvre précipitée aux plus profondes oubliettes ; et, grands comme Louis XII , qui ne vengeait pas les injures du duc d'Orléans, ils se sont exposés 1 dans le demi-jour il est vrai .

Quel Salon et quels portraits à conserver

à Thistoire de nos hommes (resprit, de no^ ministres, de nos artistes célèbres ! et d'abord M. de Nienwerkerke, le maître de céans, a l'air d'être empaillé. En revanche, M. Auber a une physionomie tellement extatique et inspirée, qu'il semble prendre la conversation de M. Duret pour de célestes accords. Quant à M. Delacroix, il a la physionomie aimable d'un traître de mélodrame qui médite un forîait. MM. Ingres, de Morny et Achille Fould sont aussi disgraciés de l'art. Mais le plus maltraité, c'est assurément M. de Mercey, qui présente à l'assemblée la face la plus funèbre qui se puisse rêver... de mémoire de catafalque. Sérieusement se laisser exposer ainsi , c'est de rhéroisme ! c'est digne de Brutus, de Scipion, de Titus et de tous les héros de l'antiquité romaine. Mais ces messieurs laisseront probablement à d'autres images le soin de conserver leur physique à la postérité ; espérons- le, grand Dieu !

En voyant apparaître à la porte les têtes des morts illustres, Pradier et Yisconti, quelques curieux se sont demandé quelle taille

gigantesque posséderait l'ombre de feu M. Visconti , si les pieds de ladite ombre touchent au parquet.... mais si l'on faisait des questions semblables, il n'y aurait pas de raison pour finir cet article ; et il est déjà trop long. En fait de tableaux du même genre, que \\n revoie lu Distribution des médailles par Charles X, après le Salon de 1824 de M. Heim et que Ton compare !

Nous allons placer ici très-sommairement les noms • des peintres de genre qui ont adopté cette spécialité intime dont le succès se traduit en espèces sonnantes. Ces artistes, dont la plupart ont un remarquable talent, procèdent des Hollandais, sans toutefois garder leur exécution précieuse ; ils ont la vogue parmi les particuliers qui achètent des tableaux pour leurs salons et leurs boudoirs, et cette vogue est bien méritée, car il est impossible de trouver plus de talent que dans cette école en tête de laquelle se place M. Meissonnier. Chacun de ces peintres mériterait certes une appréciation détaillée et spéciale, mais notre cadre nous oblige à ne citer presque que

des noms. M. Meissonier, donc, a du succès comme toujours, mais son meilleur tableau est une réexposition : les Bravis. Les compositions de M. Frère sont simples et vraies et sa couleur harmonieuse ; MM. Fortin, Guillemin, Pezout, Fauvelet, Flassan et Chavet se distinguent par de délicieux bijoux, d'esprit et de finesse.

M. Bon vin est toujours un des artistes les plus aimés des gens de goût, et son exposition de celte année est bien faite pour lui conserver leurs sympathies. Citons entre ses cinq compositions, bonnes toutes les cinq, la Basse inesse, comme un excellent tableau, d'une belle lumière, d'une vérité reUgieuse et tranquille.

N'oublions pas, en finissant cet article, de citer au moins les noms de M. Leleux, réaliste, mais dont le réalisme est mou et vulgaire ; de M. Luminais ; de M. Brion et de M"^Browne, qui, à côté d'un des meilleurs portraits du Salon, expose de bons tableaux de genre.

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