‹ Exposition universelle de 1855 beaux-artsChapitre 16 sur 22 · LES NEO-GRECS · texte numérisé non relu

LES NEO-GRECS

MM. llomon — (iérome. — Picou — Johbé, — Duval — Toulmoiiolio. — Isambert.

A l'ombre do la gloire de M. Ingres naquit, il y a dix ans à peine, une école jeune et savante, qui refleurit le vi^ux tronc classique et promit encore de beaux triomphes à la ligne pure et savante. L'antiquité, mais l'antiquité grecque surtout, devint l'inspiratrice de cette école; seulement, au lieu d'emprunter ses sujets aux scènes héroïques de la tragédie de Crébillon et de Voltaire, elle aima mieux les emprunter à l'intimité racontée par les poètes grecs eux-mêmes. Puis, comme c'étaient, en même temps que des peintres savants, des jeiuies gens d'une haute intelli-

gence, ils cherchèrent, pour ainsi dire, lânie de l'antiquité, après en avoir trouvé la forme. Après Winkelmann et Lessing, ils lurent Goethe, et ils rendirent la poésie à cette beauté que des copistes froids avaient faite banale.

M. Gleyre fut le premier maître de cette école, — puis apparut M. Gérorae. Alors se formèrent deux tendances distinctes, dont chacune a pu compter depuis quelques beaux triomphes. L'une de ces tendances, plus fidèle à la tradition dlngres. trouva son expression un peu froide, un peu sèche, dans le Combat de coqs de Gérome, et dans ses autres œuvres ; — exceptons Baccims et r Amour icres, un bijou. Lautre s'est manifestée surtout dans les tableaux de Gleyre et dHamon.

Il y a, on le voit, la science de la ligne et la poésie de la ligne.

C est la poésie qu a choisie pour sa part M. Hamon, qui est aujourd'hui le triomphateur du cénacle néo-grec. Singulier génie, en eiïet, que celui de cet artiste-poète plus

que pas un poète, — spirituel et railleur comme le plus sceptique des fils de Voltaire. Depuis trois Salons, il a conquis une renommée qui en fait aujourd'hui un des premiers artistes français Le premier tableau qui attira du bruit autour de son nom fut une sorte de satire ou d'allégorie très obscure; elle étonna d'abord tous les artistes par une étrange alliance de science et de laisser-aller, d'adresse et de gaucherie, ensuite tous les penseurs, qui cherchèrent un sens à cette composition incohérente, et pensèrent que M. Hamon pourrait bien avoir lu Ballanche. Cette création fantastique est réexposée avec toutes les œuvres à succès de M. Hamon; elle a pour titre : la Comédie humaine, et s'arrange en bas-relief. Au centre, une petite baraque, manière de temple grec, et surmontée d'une Minerve, porte écrit sur son fronton ce titre que son ensemble justitie très bien -.Théâtre de Guignol. Le drame, en pleine représentation, rappelle celui qui se répétait invariablement aux Champs-Elysées, quand Polichinelle battait le commis-

saire. Maintenant, on a fait rentrer toutes choses dans Tordre, en faisant au contraire pendre ce vaurien de Polichinelle. C'est-là un titre de gloire que nous aimons à faire valoir pour la postérité, car nous avons, je crois, réclamé des premiers ce changement bien dû à la morale publique offensée. — Mais passons.

Dans le tableau de M. Hamon, la Sagesse remplit le rôle de Polichinelle, Bacchus est battu, l'Amour est pendu, et Méphistophélès tient les ficelles. De chaque côté de la baraque, une longue file de personnages célèbres se rangent en faisant chacun la grimace : Alexandre le Grand, Homère, Cervantes, Aristophane, Diogène, Aspasie, Brutus, Platon, DanlC;, Virgile, Eschyle, etc., etc. Devant le théâtre regardent , ébahis , de petits bijoux d'enfants en chemise et en béguin.

Lorsque parut ce tableau , tous les critiques s'efforcèrent, — plus ou moins malheureusement,— à trouver la morale de l'allégorie ou TaUégorie elle-même. Quanta nous,

nous avons toujours pensé que la meilleure des explications était le zig-zag de Tristram Shandy, ou ce couplet d'une vieille chanson :

La reine Cléopàtre Rôtissait dans son âtro

Des marrons

Que Caron Jette aux poules, Tandis que Zorobabel Fricasse en Israël

Des moules!

Et dans tout cela ce qu'il y a de plus sur, c'est que M,. Hamon avait forcé l'attention publique, qui depuis ne lui fait certes pas défaut !

En 1853 , M. Hamon exposa : 31 a sœur ny est pas , idylle antique, du goût le plus pur et le plus fin. Cette jolie composition, enveloppée d'une couleur grise, mais qui laissait entrevoir, comme à travers un voile de gaze, le soleil blanc de la Grèce, nous rejetait bien loin de l'antique de Louis David et de l'abbé Delille, pour nous transporter dans la vraie patrie de Longus, d'Ana-

créon, de Biou et de Moschus. Cette année, M. Hamon expose, pour composition principale, une autre id}'lle, C e n'est pas 7710 i; bien digne de son aînée pour la linesse des expressions et la grâce adorable de ces i)etits enfants que M. Hamon seul sait l'aire jolis comme la nature. Trois marmots ont cassé une statuette de terre cuite ; au bruit , la sœur aînée arrive : pendant quelle ouvre la porte, deux des enfants se cachent, mais un autre, ou une autre, c'est une petite fille, je crois, saisit une poupée comme bouc émis saire et lui administre le fouet. Comme idée et comme grâce, c'est délicieux; mais nous regardons M. Hamon comme un des maîtres de l'avenir, avertissons-le donc que son exécution devient molle à force de flou , et que sa couleur est trop roussâtre. Pour une fois, ce n'est pas choquant, seulement il faut s'arrêter dans cette voie.

Aux œuvres déjà citées, l'auteur ajoute : Une afjiehe romaine, composition déjà exposée on 1849; les Or plie lu tes, une Gardeuse d'enfants . et une esquisse : X Amour et son. troupeau..

Ce qui donne surtout un piquant étrange aux compositions légères de M. Hamon , c'est ce mélange d'antique et de moderne, qui livre un vaste champ de recherche à l'observateur. Ainsi la forme d'un corsage de robe seulement fait comprendre que ses Orphelines habitent au faubourg Montmartre, au lieu d'habiter la ville du Parthénon. V Affiche romaine est écrite en français. Et ces petits enfants qui plantent un jardin dans du sable ne sont-ils pas de tous les siècles et de tous les pays? La vieille qui les garde est-elle issue d'une mansarde du faubourg Saint-Marcel , ou bien est-ce une esclave qui sort d'un gynécée grec?

Quant à ï Amour et son troupeau, n'estce pas réternelle histoire? Comme il les mène à coups de fouet, ces pauvres esclaves delà passion! Marchez, vousautres, vieillards attachés à de jeunes filles, matrones au cœur jeune qui suivez des adolescents 1 Marchez, vous autres qu'entraîne le vice, ou que mène la beauté mercenaire! Marchez, marchez, pauvres aveugles" qui suivez, à travers les

steppes de rinlini, les trompeurs et les menteuses !

Eh! après tout , quel est le plus à plaindre de l'aveugle qui courbe les reins sous les coups de fouet de l'Amour, ou du Diogène indifférent qui regarde , qui se croise les bras et qui rit?

Mais nous avons fait la part large à M. Hamon, et notre cadre se rétrécit toujours. Nous allons être obligé de nous rattrapper sur ses amis.

M. Gérome, qui représente la science austère de l'école, expose une immense toile intitulée : Siècle (t Auguste ; Naissance de N.-S. Jésus-Christ; nous n'en pouvons mieux développer le sujet qu'en reproduisant la page de V Histoire universelle mise au Livret comme notice :

(( .... Les restes de la République périssent avec Brutus et Cassius. Antoine et César, après avoir ruiné Lépide , se tournent l'un contre l'autre. Toute la puissance romaine se met sur la mer : César gagne la bataille Actiaque : les forces de l'Egypte et de l'O-

rient, qu'Antoine menait avec lui, sont dissipées ; tous ses amis l'abandonnent, et même sa Cléopâtre, pour laquelle il s'était perdu... Tout cède à la fortune de César ; Alexandrie lui ouvre ses porls ; TÉgypte devient une province romaine , Cléopâlre, qui désespère de la pouvoir conserver, se tue elle-même après Antoine; Rome tend les bras à César. qui demeure, sous le nom d'Auguste et sous le titre d'empereur, seul maître de tout l'empire. Il dompte, vers les Pyrénées, lesCantabres et les Asturiens révoltés ; Ethiope lui demande la paix; les Parthes épouvantés lui renvoient les étendards pris sur Crassus , avec tous les prisonniers romains : les Indes recherchent son alliance; ses armes se font sentir aux Rhètes ou Grisons, que leurs montagnes ne peuvent défendre. La Pannonie le reconnaît, la Germanie le redoute, et le Weser reçoit ses lois. Victorieux par terre et par mer, il fermeté temple de Janus. Toutl'univers vit en paix sous sa puissance, et Jésus-Christ vient au monde. »

C'est cette gigantesque épopée que È. Gé-

rome a entrepris de peindre , et il est arrivé à produire une des compositions les plus savamment archaïques qui existent. Seulement, à force d'être savant et consciencieux comme dessinateur, M. Géromea trop oublié dêlre un peintre, et sa couleur repousse; son tableau est le rêve ébauché d'un poète, et non le nerveux récit d'un historien.

Le même artiste envoie deux petits tableaux excellents : un Pifferaro et un Gar- (leur de troupeaux.

L'envoi de M. Picou renferme deux gracieuses compositions, mais qui ne rachètent pa^ encore ses derniers échecs. M. Jobbé- Duval renvoie son Jeune malade , un des succès du Salon de 1851 , puis sous ce titre : Toilette dune fiancée , un tableau archaïque qui révèle tous les secrets de la beauté coquette au siècle de Poppée. M. Toulmouche suit la voie demi-antique, demi-moderne de M. Hamon, et la Leçon est digne de servir de pendant aux Orphelines. M. Isambert fait la charge de son école, et nous peint YAuiour cagneux, c'est toujours cela !

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