PAYSAGE ET ANIMAUX. — MARINE
MM. Aligiiy. — Paul Flandriii. — Troyon. — Mlle Rosa Bonheur. — MM. Breton. — Cabat. — Français. — Belly.
— Jeanron. — Corgnard.— Brascassat. — Jules André.
— Villevieille. — De Yarenncs. — De Cock. — Théodore Rousseau. — Leroy. — Tillot. — Daubigny, — Millet.
— Lavieille. — Chintreuil. — Bellel. — Bodmer. — Fiers. — HafTner. — Hédouin. — Héarn. — Paul Huet.
— Jules Noël. — Jonkind. — Lafage. — Lapierre, — Lambinct. — Palizzi. — Pron. — Wyld. — Corot. — Gudin. — Ziem.
La peinture de paysage et d'animaux, jusqu'alors inconnue à l'école française, fait, depuis quelques années, des progrès tels, que l'on peut dire avec justice qu'elle est aujourd'hui le vrai triomphe de cette école.
C'est ainsi que, depuis quatre ou cinq ans, les succès les plus réels de nos exposi-
lions appartiennent à tous les champions de cet art puissant, qui demande à la nature seule ses inspirations et ses modèles.
La photographie a été pour beaucoup peut-être dans les progrès rapides de l'art; elle a enfin fait comprendre que la simple vérité d'un coup de soleil ou d'un fugitif effet de crépuscule était plus poétique cent fois que l'arrangement classique d'un paysage à la Poussin. Ce n'est pas que le vieux paysage historique ne conserve encore des champions entêtés, comme MM. Aligny et Paul Flandrin, par exemple. — Mais que de courage ont ces Messieurs pour défendre une cause depuis si longtemps perdue !
Nous avons, cette année, sept envois de M. Aligny et onze de M. Flandrin, les Nestor du paysage historique. — Il est juste de dire, en ce qui concerne M. Aligny, que plusieurs de ses œuvres sont placées à des hauteurs tellement inexpugnables, que l'on n'est pas forcé de les voir. Mais on en retrouve juste assez pour reconnaître cette peinture sèche, noire et sans élégance, où
les arbres ot les maisons semblent des joujoux d'Allemagne. — N'est-ce pas M. Aligny qui, menant ses élèves travailler dans la forêt de Fontainebleau, fait d'avance brosser les troncs darbres et savonneries rochers?
Quanta M. Paul Flandrin, à voir les onze toiles sur lesquelles il étale onze scènes mythologiques et imaginaires dans des campagnes bien plus imaginaires encore, on ne peut que s'incliner devant son abnégation et son courage, — dignes d'une meilleure cause. Tl,est beau de voir des convictions assez inébranlables pour aftronter de nouveaux échecs^ Tous les stoïciens ne sont pas morts !
Malheureusement tant de grandeur est inutile. — Le paysage historique — qui n'a d'historique que les noms dont on baptise les dieux ou les héros qui y prennent leurs ébats, — n'a plus la moindre chance de faire une sérieuse concurrence au vrai paysage planté par le bon Dieu, et simplement rendu par de modestes copistes. Laissons en paix les morts !
Qu'en présence du succès universel qui
accueille, celle année, les œuvres de M. Troyon, par exemple, les vétérans du paysage classique s'aperçoivent donc, enfin, comme nous le disions il y a quelques années déjà^ que la nature ne s'embellit pas, ne s'arrange pas, ne se cotnpose ]yds\ Quon cesse donc de répéter aux élèves de l'école les lois absurdes qui produisent ces compositions malheureuses où s'étalent un bois par ici, un lac par là, un rocher sur le premier plan, une ruine grecque ou uu château gothique ombragé de sapins de cet autre côté, etc.
Mais cherchez l'air, la vie, la réalité; essayez de rendre avec vos lourds pinceaux et vos ternes couleurs, le bord de ce chemin, le bout de ce pré, ce fugitif effet de soleil sur cette lande où chatoyent les bruyères roses, les genêts jaunes el les ajoncs aux piquantes arêtes; laites la masure effondrée de ce paysan ; son toit de chaume ou de tuiles rouges disjointes par les mousses et les joubarbes. Son mur crépi à la chaux, sur lequel s'étale une vigne dont le feuillage, rougi pnr les premières gelées blanches de l'automne.
s'envole et jonche la terre au moindre souffle du vent; son huis mal joint, la mare où barbottent les canards, le poulailler oii règne son coq fièrement empanaché, etc.; faites ce pâturage de mai, à la verdure jaune et puissante, gazée par un frais glacis de rosée; ces génisses, qui hument longuement Tair du malin; ce bouleau, qui balance mollement sa taille élégante et son léger feuillage, ces saules qui trempent dans Teau, ce chêne ou ce noyer, dont le branchage nerveux déploie son ombre sur ce champ de blé, alors que le soleil du midi darde ses rayons sur la campagne. Faites, faites tout cela, tel que la nature le donne, tel que les yeux humains le voient dans sa majestueuse grandeur et sa naïve simplicité, et vous serez poète, et vos toiles feront naître la poésie au cœur des autres, comme une chanson rustique de Pierre Dupont, et vous serez un grand artiste. Qu'est-ce que Tart, sinon le miroir où se reflète l'œuvre de Dieu?
C'est donc M. Troyon qui obtient cette année le plus beau succès comme peintre de
paysage et d'animaux. Son tableau principal : Vaches à tabreuvoh\ surtout, est une œuvre de maître qui peut simplement s'appeler un chef-d'œuvre. Qu'on isole les tableaux de M. Troyon et qu'on regarde : tout cela vit, respire et s'agite, ces bœufs marchent, ces chiens soufflent, l'air circule — Et n'estce pas là la poésie?
Mlle Rosa Bonheur refait la nature comme M. Troyon. Tai fenaison en Auvergne est réaliste comme la vérité même, et s'éclaire d'un soleil si puissant, qu'il réchauffe comme celui de M. Decamps. Quelques critiques ont dit que ce tableau ne surpassait pas YAtclage nirernais, exposé en 1849, et actuellement au musée du Luxembourg; — -non, — mais il l'égale
Les Glaneuses, de M. Breton, attirent l'attention comme un des tableaux les plus forts et les plus réalistes de l'Exposition, c'est d'un grand effet et d'une belle lumière : M. Breton mérite un succès.
A propos des Glaneuses, faisons remarquer que nous classons cette toile dans les
paysages, quoiqu'elle puisse aussi volontiers rentrer dans la série des tableaux de genre ; mais c'est le propre de cette école nouvelle de s'inquiéter fort peu des catégories dans lesquelles les classiques veulent enfermer les spécialités, car la nature les mélange incessamment, et c'est ce qui fait la vie.
Si nous devions faire une part à chacun des artistes qui mériteraient un éloge, il faudrait un volume pour apprécier l'œuvre de la nouvelle école du paysage, et peut-être le ferons-nous quelque jour. Mais, actuellement, il faut nous borner à un compte-rendu rapide. Donc, un mot seulement à ses principaux représentants :
M. Cabat, le premier des révolutionnaires et maintenant le classique des naturalistes, est toujours le dessinateur élégant et poétique que Ton sait; mais on dirait quil ne copie la nature que dans les parcs anglais ; ajoutons que, vus à trois pas, ses arbres sont lourds et ses tableaux peu lumineux.
M. Français est un paysagiste spirituel, qui aura toujours son succès et son public.
M. Bclly expose une excellente étude cle dessous de forêt ; M. Jeanron a du talent toujours, mais fait trop gris, et trop la même vue.
Les animaux de M. Coignard ont le tort de paître dans des champs d'un vert trop uniforme, ce qui leur donne l'air d'un rôti sur un plat dépinards. Avec une étude beaucoup plus minutieuse de la bête^ avec plus d'esprit et de finesse, M. Brascassat retrouverait ses succès d'autrefois, si ses paysages n'avaient pas vieilli en restant toujours les mêmes.
M. Jules André tient des paysagistes anglais, qui l'inspirèrent jadis. Il a aujourd'hui des concurrents plus forts que lui, mais c'est encore un de nos bons paysagistes, dont lestons sont blonds et transparents et qui sait faire de Fair et du soleil.
L'élégance et la poésie rêveuse sont les qua lités dominantes des compositions de M. Yillevieille, dont la manière tient à la fois de Cabat, de Français et de Corot. M. de Yarerines expose deux bonnes études, sons ces
titres : Entrée de village ç^X Araignée du matin. Si nous en croyons les promesses données par ces études, M. de Yarennes a un riche avenir de peintre ; mais à l'heure qu'il est il n'a pas encore trouvé sa voie. Deux tendances bien distinctes divisent l'école nouvelle : celle des spiriiualistes , si l'on peut s'exprimer ainsi, que nous venons de voir en dernier lieu représentée par M. Villevieille, et celle des réalistes ^wvs, comme M. Breton par exemple. Nous croyons que c'est vers cette dernière que M. de Yarennes doit chercher et trouver le succès.
A propos de réalisme, citons les Vaches aux champs, de M. de Cock : beau ciel, beau crépuscule, étude harmonieuse et vraie.
M. Théodore Rousseau restera- t-il toujours en discussion? C'est ce que ferait craindre l'incohérence de ses œuvres, dont les unes affichent un iini minutieux, comme un Marais clans les Landes , tandis que les a itres semblent des ébauches, exemple:
Landes, effet dn matin. Avec un talent
hors ligne, on dirait que M. Théodore Rousseau veut se faire passer pour un logogriphe. Heureusement que quelquefois, entre deux exagérations, il expose une excellente étude , comme la Plaine de Barbizon , effet du soir.
Il faut citer comme jolies études : un Sentier dans les bois, de M. Leroy ; une Lisière de forêt, deM. Tillot, et les eaux transparentes et pures de M. Daubigny. M. Millet n'est pas en progrès cette année et nous regrettons de lui dire que son Paysan greffant un arbre est en bois. Il est bon de faire simplement, mais il ne faut pourtant pas retourner à la peinture des patriarches.
L'espace se resserre tellement , que nous voilà réduit à citer seulement les noms de MM. Lavieille , Chintreuil, Bellel, Bodmer, Fiers, Haffner, Hédouin, Hearn, Paul Huet, Jules Noël, Jonkind, Lafage, Lapierre,Lambinet, Palizzi, Pron et Wyld, qui mériteraient mieux pourtant.
Entre toutes les écoles, et en dehors de toutes conventions de l'art, M. Corot, poète
plus que peintre , est coiiime un lien ou comme un point d'arrêt ; il a sa nature à lui, à lui seul, qui n'est pas cependant une nature de convention , car nous reconnaissons ces campagnes pour les avoir vues dans nos rêves. C'est dans ces prés que dansent les fées et sous ces arbres que se promène l'esprit inspirateur des lieders de Schubert, tandis que les sylphes s'enlacent à leurs hautes branches; c'est à l'ombre de ces crépuscules d'Italie qui semblent éclairés par les lucioles volantes, que les amants se promènent en songe aux bras de leurs maîtresses. Nous qui appelons le paysage au réahsme quand .même, nous sommes bien idéahste aussi ! c'est que l'art est sublime sous tous ses aspects, toutes les fois qu'il reproduit une impression vraie, ou qu'il répond à un besoin de Tâme! or, cette poésie de M. Corot fait iressailUr une aspiration en nous, celle qui s'élance hors de la vie, pour trouver l'idéal, celle qui, à travers les beautés de la nature terrestre, entrevoit d'autres beautés, celle qui appelle l'inconnu, et cherche des ailes pour voler aux cieux !
(^omme toutes nos célébrités artistiques, M. Gudin réexpose son œuvre presque tout entière. M. frudin est, entre tous les peintres français, un de ceux qui a vu ses succès les plus brillants et les plus incontestés ; aujourd'hui il trouve plus de critiques que d'admirateurs, ('/est que l'opinion est une reine essentiellement inconstante, qui brise ses idoles avec d'autant plus d'indifférence qu'elle les a plus adorées; c'est peut-être aussi que, blasée sur les splendeurs des marines de M. Gudin, elle reste insensible aux resplendissantes amours du soleil et de la mer, alors que, mirant dans ses flots Tazur et Tor, elle reflète dans chacune de ses rides un rayon éblouissant. Et puis, faut-il le dire? M. Gudin a eu trop de succès et a trouvé trop d'imitateurs; il a le grand tort d'être devenu banal, son seul tort, suivant nous, car on lui disputerait injustement le bon aloi de ses triomphes.
En fait de marines, l'attention se porte actuellement sur celles de M. Ziem , un fin coloriste aux toiles diaprées. M. Ziem exagère les reflets papillotants et les coquetteries
de sa manière ; cependant il a des transparences de ton qui lui sont particulières et une harmonie qui s'allie rarement à une couleur aussi brillante. Ses deux principaux tableaux : Venise le soir et Fête à Venise , appartiennent plutôt au domaine de la fantaisie qu'à celui de la réalité. Mais qu'importe, si la fantaisie est agréable?