‹ Exposition universelle de 1855 beaux-artsChapitre 5 sur 22 · PRUSSE · texte numérisé non relu

PRUSSE

Quand on entre dans la salle de peinture prussienne, où Ton va chercher les grandes pages de Cornélius et de Raulbach, et les œuvres de tant d'artistes célèbres, on est d'abord tristement frappé de l'aspect généralement sombre de la peinture de l'école entière. Il faut même avoir une haute idée de l'art en Prusse, savoir que ce pays est un de ceux qui honorent le mieux leurs artistes , parce qu'il est aujourd'hui, au point de vue intellectuel, la tête de l'Europe, pour avoir le courage de chercher les idées grandioses

de ses maîtres sous la couleur de convention qui enveloppe leur peinture sèche et froide. C'est ainsi, par exemple, que les paysages de l'école prussienne ont un aspect si noir et si dur , que beaucoup de visiteurs quitteront sans doute l'Exposition des beauxarts sans avoir remarqué leur grande science de détails et leur véritable étude de la nature : au point de vue de la forme seulement bien entendu.

Mais c'est sur les cartons des deux maîtres que nous avons cités plus haut , que se porte d'abord l'attention. On veut connaître ces deux artistes dont les compositions immenses décorent les grands monuments de Berlin de fresques héroïques ; ces deux génies dont la réputation, en franchissant l'Allemagne pour arriver jusqu'à nous, prend les colossales proportions des maîtres italiens des grands siècles.

Sans doute, il faut reconnaître à Kaulbach, avec une imagination puissante, une grande hauteur d'inspiration et de pensées. C'est dans le pays qui a donné naissance à tant

de beaux génies philosophiques que se trouvent de tels poètes ; car, il faut bien le dire, M. Kaulbach est un poète surtout; mais un poète à la manière de Dante.

En Allemagne, aujourd'hui, tous les peintres sont des penseurs mystiques ou des poètes. Qui n'a aimé et prié devant les religieuses et suaves peintures d'Owerbeck, ce Corrège de T Allemagne catholique? qui n'a senti ses rêveries s'égarer dans le souvenir des siècles écoulés, devant les éclatantes verrières de P. ITesse qui brillent aux ogives des basihques ? qui enfin ne s'est senti transporté dans les régions supérieures de l'art, devant ces compositions nobles et grandioses de Cornélius et de Kaulbach ?

Seulement, c'est en Prusse et en Allemagne qu'il faut voir ces choses pour les admirer et en comprendre le véritable point de vue. Ici, ces cartons, détachés d'un ensemble immense, ne nous apportent qu'un fragment du poème, et, près de la chaude coloration des dessins fraiirais, les pâles teintes des dessins allemands ne ressortent guère.

puis , les défauts généraux de l'école ; la maigreur, la sécheresse, la couleur sombre et dure que fait supposer celle des tableaux environnants, en même temps que les attitudes des personnages et leur agencement, rappellent Michel-Ange rapetissé et maigri, tout cela fait perdre à ces grandes pages le prestige de la patrie. La comparaison est là palpitante, qui écrase, bien à tort peut-être, la poésie Allemande avec le réalisme puissant de nos écoles.

Ne confondons pas plus longtemps toutefois M. Cornélius, à qui se rapporte le passage précédent, avec M. Kaulbach qui est partout et toujours un des premiers artistes de l'Europe.

Allez à Berlin voir le nouveau Musée, et vous resterez en admiration devant l'épopée magistrale du peintre.

L'immense bâtiment devient comme la reliure d'une vaste encyclopédie qui renfermera l'histoire vivante de l'humanité entière, l'histoire reUgieuse, morale, philosophique, politique et artistique de tous les

peuples du monde ancien. Les Égyptiens, les Assyriens, les Grecs, les Romains, etc., ces colosses des sociétés mortes, ces géants couchés dans la poussière des siècles, revivront tout à coup devant vous.

Il n'est plus de passé. Les générations héroïques couchées dans les ruines de Thèbes, d'Athènes ou de Corinthe se sont réveillées. Elles ont reconstruit comme par magie leurs temples, leurs palais, leurs théâtres. Chaque partie du bâtiment appartient à un peuple, à une contrée.

Voici r Egypte avec son architecture de géants, qui vient étaler à nos yeux ses temples aux colonnes couronnées de lotus, aux cetla ornées de sculptures coloriées qui racontent leur histoire contemporaine; aux portiques grandioses, aux obélisques éternels : Louqsor et Karnac nous apparaissent avec leur immense avenue de sphinx et de béliers de granit. Les pyramides avec leurs tombeaux chargés de hiéroglyphes, de figurines de toute espèce, laissent échapper leurs momies dorées et roulées dans les bandelet-

tes et le papyrus qui les conservent à T^menthi. Les palais aussi se lèvent avec leurs féeriques jardins, leurs colonnes, leurs balcons, leurs bassins et leurs fontaines, tous ces luxes antiques, en un mot, qui font pâlir les merveilles du monde chrétien.

Voici la Grèce avec ses maisons spacieuses, ses temples élégants dessinant sur le ciel bleu le profil si pur de Tordre toscan ou les feuillages gracieux des chapiteaux corinthiens ; avec ses statues admirables , ses théâtres grandioses d'Œgine, d'Épidaure et de Mégalopolis ; avec l'Acropolis, le mont Hymète, le Pyrée, le tombeau de Thémistocles et tant de magnifiques souvenirs, qui rappellent aujourd'hui toutes les beautés et toutes les gloires de la patrie des Hellènes, depuis Solon jusqu'à Périclès, depuis Miltiade jusqu'à Alcibiade, depuis Homère jusqu'à Phidias , Apelles , Praxitèle et Anacréon.

Voici Rome enfin, Rome la ville aux sept collines, Rome que dominent le Capitole et la Roche Tarpéicnnc, et qui étale avec or-^

gueil ses palais, ses temples, ses aqueducs, ses arcs-de-triomphe, ses cirques et ses amphithéâtres. Voici Rome et tous les monuments de son luxe insolent, toutes les pétrifications vivantes d'Herculanum et de Pompéï, toutes les orgies grandioses de Baia ou de Caprée. Rome la ville héroïque et la ville vénale, la patrie de Brutus et celle de Catilina !

Tout cela est à Berlin au dix-neuvième siècle, et une sentinelle prussienne monte la garde à la porte de TÉgypte, de l'Italie et de la Grèce ; un paysan de la Silésie, serré dans son uniforme vert, défend l'entrée du temple de la Palingénésie antique ; car les mythes religieux, ces grands initiateurs de la pensée humaine, tiennent la clé de voûte de ces compositions encore sans rivales. Chaque contrée et chaque agglomération humaine s'entoure de sa théogonie tout entière. L'Egypte apporte Tsis, Typhon, Ammon, Thôt, Osiris, etc., et les personnalités mystiques de ses animaux sacrés : l'Ibis, l'Anubis, l'Uroeus et le Sphinx. La Grèce et

Rome sont accompagnées des douze grands dieux de l'Olympe et de la foulé gracieuse de leurs divinités maritimes ou champêtres ; cette adorable cosmogonie qui peuplait la nature de mille génies radieux, et que rien encore n'a pu faire oublier aux âmes poétiques. Le peuple juif surtout apparaît avec sa révélation terrible, et il déroule, sur des peintures immenses, renseignement redoutable des vengeances de Jéhova et des miséricordes de Jésus.

Ce sont surtout ces colossales pages bibliques qui manifestent le génie de Raulbach. Nous avons vu deux de ces tableaux gigantesques achevés; l'un, celui dont il a envoyé le carton à l'Exposition universelle, représente la chute de Nemrod et la confusion de Babel. Le premier des rois est assis sur un trône élevé, entouré de ses dieux et de ses courtisans, et dans le lointain la tour et les orgueilleuses murailles de Babylone, servant à Nemrod comme d'un royal manteau. Mais qu'importent à Dieu les grandeurs sataniques du monde payen? Son souffle passe

une fois sur les folies humaines et les balaie dans le néant. A un signe de Jéhova, les différents peuples se dispersent pour se distribuer le monde, et tandis qu'un patriarche et sa famille opprimée protestent sur le devant du tableau, la confusion commence.... elle gagne.... elle gagne.... elle arrive presque jusqu'au chasseur couronné dont le trône va s'^écrouler. M. Kaulbach a choisi cet instant où la ruine n'est pas encore, mais où elle est imminente.

Pour nous, les compositions du nouveau musée de Berlin sont une des œuvres capitales du siècle ; et celle de la 2'our de Babel, un des tableaux les plus grandioses qui aient été exécutés. Certes, ce n'est point là du pastiche simple des anciens maîtres, comme l'ont prétendu certains dépréciateurs ; on sait, au contraire, que le drame moderne a prêté à M. Kaulbach ses plus chaleureuses inspirations , que le génie qui dicta les poèmes de Gœthe et de lord Byron lui a parlé. S'il a étudié Michel-Ange et Raphaël, il a su joindre m l'énergie de leurs ot-

titudes et h impureté de leurs formes, les idées émouvantes de John Martin.

Ah! si ces magnifiques pages étaient écrites par le magique pinceau de Delacroix, diront tous les critiques!... Oui, mais si un seul maître avait toutes les puissances, auprès de lui, aussi, que seraient les autres 1

Le tableau qui, à Berlin, sert de pendant à la Confusion de Babel, ne lui cède pas en hardiesse et en grandeur : c'est la ruine de Jérusalem par Titus. Au fond du tableau, Sion enflammée s'écroule en décombres; les aigles romaines flottent au vent ; les légions impériales dispersent le peuple incrédule, qui s'enfuit en emportant ses trésors, poursuivi par les furies du paganisme expirant; et tandis que le dernier grand'prêtre se donne la mort entouré de sa famille, la religion chrétienne apportée par un groupe d'anges, descend sur la terre pour reconstruire la Jérusalem nouvelle, la Jérusalem de saint Jean .

Deux autres pages de la même dimension orneront les deux autres cotés de la galerie,

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et autour de tout cela régnera lâTrise tragi-comique dont nous avons des fragments et où de petits enfants joueront les grands rôles de rhistoire, s'entremélant d'ornements, d'animaux réels ou fantastiques, de volutes et d'attributs de toute espèce et de toutes nations.

Avec son carton de la Toitr de Babel et et ses fragments de frise, M. Kaulbach nous envoie encore les cartons de compositions allégoriques qui représentent par un personnage de convention : la Légende et Y Histoire ; puis deux autres cartons destinés sans doute à faire pendant et qui représentent Tun Moïse et l'autre Solon.

Nous n'aimons pas celui qui s'intitule : ï Histoire, dont l'arrangementest froid, dont les lignes ne sont pasheureiises ; mais le Solon est digne de Raphaël, et la Légende, inspirée, sans doute, par le même génie qui fit la Mélancolie d'Albert Durer, porte l'Ame à la rêverie et aux fantastiques souvenirs.

Ne dirait-on pas le génie du passé chan-

— estant celte complainte qui faisait frissonner notre enfance :

Ce soir-là, sous son ombrage, L'orme nous réunissait, A travers l'épais feuillage, Un vent léger frémissait.

C'est alors que notre tante

Nous contait, le cœur saisi, >

L'histoire affreuse et constante j

D'Enguerrand, sire de Couci. \

Tenez, tenez, nous dit- elle, Voyez au pied du coteau Cette tour qui chancelle, C'était là son château !

De Dieu n'ayant pas la crainte, Décédé sans croire à rien, Le pasteur, en terre sainte, N'inhuma pas ce payen.

Depuis lors, quand minuit sonne,

Après Guillaume de Kaulboeli artiste hors ligne, qui n'appartient pas seulement à un pays et à une école, et Cornélius dont les compositions expriment aussi les idées grandioses de l'épopée, la peinture dhistoire ne compte guère en Prusse de représentants originaux ; parce que tous s'inspirent exclusivement des anciens maîtres des écoles italiennes.

Citons parmi ces pastiches, la Suzanne justifiée de M. Kaselowsky ; la naissance de Jésus- Christ, de M. Pietronski ; la Cène, de M. Millier ; Jésus- Christ et la Samaritaine, de M. Hensel ; La sainte Vierge et l'enfant Jésus, de M. Ittenbach, qui cherche surtout à imiter Raphaël ; Agar et son fils au désert , de M. Grun ; et une Madeleine de M. Des Coudres, qui manifeste des qualités originales, et qui, sous un ton gris un peu trop général, laisse voir de jolies parties de chair.

Le Christ prédisant le ruine de Jérusalem, par feu Bégas, a d'excellentes qualités d'arrangement et de composition, et mani-

teste bien le sentiment religieux ; c'est à nos yeux le tableau qui, par ses qualités et son coloris dur, représente le mieux Técole dite de Dusseldorf.

On sait que toutes les écoles allemandes, et celle de Dusseldorf surtout, brillent plutôt par leurs compositions poétiques et bien arrangées ou par leur dessin correct, malgré sa sécheresse, que par leur peinture qui est souvent vaporeuse et sans vie, ou par leur couleur , coloriage lourd et désagréable. Pourquoi cela? Les Allemands n'ont-ils donc pour eux que la pensée ? et la forme , ce magnifique vêtement, qui seul en fait ressortir la splendeur, leur serait-elle à jamais refusée ?

Comptons encore parmi les tableaux d'histoire envoyés par la Prusse : Joacliim II, électeur de Brandebourg et le duc d'Albe, par M. Rosenfelder; et la Mort de Léonard de Vinci, par M. Schrader. Ces deux tableaux sont comme une image effacée de l'école de Paul Delarochc.

Parmi les portraits envoyés par la Prusse,

quelques-uns sont bons ; les meilleurs sont ceux de feu Bégas. Citons ensuite ceux de M. Magnus.

Nous l'avons dit au commencement de cet article, les paysages prussiens ont une couleur si triste et si sombre, que l'on nose pas les regarder quand on a vu ceux qui représentent des pays où il y a de Tair et du soleil. Pourtant ils témoignent souvent d'une grande science de détails, comme celui de M. de Wille, le Repos après la chasse. Quelle étude d'arbre ! Et cependant comme cela ne dit rien à lame, tandis que Corot fait tant rêver !

Sur la généralité des paysages envoyés par la Prusse, se détachent avec honneur ceux de MM. Hildebrandtet Achenbach. U/iiver du premier a de charmants détails étutudiés sur nature, et ses Bateaux pêcheurs dllastinys sont une excellente marine. La Kermesse en Hollande (clair de lune), de M. Achenbach, n'attire pas dabord le regard : mais, quand on sapproche , on découvre les effets les plus fantastiques. A gau-

che du tableau, toute une population en goguette sort d'un cabaret champêtre et court s'embarquer sur des bateaux pêcheurs.

Toute cette troupe hollandaise semble se mouvoir, chanter, marcher, s'agiter, crier, se livrer enfin à toute l'orgie du carnaval, et la lueur des torches qui se mêle à la pâle clarté de la lune, enveloppe tous ces groupes d'un reflet phosphorescent.

Les caractères généraux de l'art en Prusse sont la grandeur et la noblesse. C'est aux Prussiens qu'il faut reconnaître le génie des conceptions grandioses, qui embrasse la décoration entière d'un palais dans une immense épopée, qui groupe un monument de bronze ou de marbre avec un majestueux ensemble. Si l'on examine la réduction du monument de Frédéric-le-Grand à Berlin, par M. Rauch, ne faudra-t-il pas reconnaître en effet que peu de nos artistes comprendraient une telle œuvre? Chaque nation a son génie propre, et si la France, à qui ses statuaires assignent aujourd'hui le premier rang dans l'art, a donné au monde avec Pra-

dier et ses émules, avec Pujet, Houdoii et tant d'autres , des statues souverainement gracieuses et aussi parfaitement belles que celles de la Grèce antique, des bustes comme les anciens ne savaient pas les faire et qui semblent révéler les secrets de la vie, elle n'a point encore enfanté de maître qui ait su couronner sa capitale d'un de ces monuments qui marquent sur le monde la place d'un grand événement ou le souvenir d'un grand homme. En regardant la statue du grand Frédéric par M, Rauch, on se demande ce qu'aurait pu faire un artiste de cette trempe pour le tombeau de Napoléon ?

Le Saint-Georges, groupe équestre colossal de M. Kiss, a des qualités de hardiesse et d'énergie, mais l'ensemble de la composition n'est pas sculptural ; les détails sont trop faits, trop découpés, trop secs pour une œuvre de cette dimension ; les veines du cheval sur les cuisses sont aussi trop régulièrement saillantes et lui donnent l'air d'être habillé de guipure.

La statue de Beethoven, de M. Blaser, a de

la grandeur. Et le groupe de deux Captives Troycnnes, de M. Dietrich, est plein de sentiment et d'énergie. Citons parmi les autres envois de la Prusse qui ont le plus de qualités : les études d'animaux de M. Wolff et un Berger attaqué par un Léopard et défendu par son chien, groupe de M. Franz, qui est une très-bonne étude, quoique le léopard, essentiellement poli, ait Fair de dire son Bénédicité, en demandant au berger la permission de le manger.

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