‹ Exposition universelle de 1855 beaux-artsChapitre 6 sur 22 · BELGIQUE · texte numérisé non relu

BELGIQUE

Certes, à l'Exposition universelle, la Belgique tient dignement son rang et compte parmi les plus riches nations. Les artistes français réclament bien quelque peu de ses triomphes quand, au livret, ils voient des noms aimés accompagnés de cette notice :

Né à Paris, et élève de ***. (A la place des trois étoiles mettez Paul Delaroche, Léon Cogniet, Gudin, Eugène Isabey, David d'Angers, etc. ) Mais la Belgique n'est-elle pas toujours et quand même la sœur cadette de la France? Où retrouver Paris si co n'esl à

Bruxelles? Paris qui ne se retrouve, pour le vrai Parisien, ni à Lyon, ni à Bordeaux, ni à Marseille, ni dans aucune de ces opulentes capitales de province, Paris avec ses luxes et ses insouciances, avec toute sa liberté de vie, toute sa franchise d'allures, Paris revit à Bruxelles; et ils le savent bien, tous ces réfugiés de la politique, de l'amour et de la finance, qui viennent chercher sur l'asphalte belge la liberté que le boulevart de Gand leur refuse ! Bon Dieu ! que les banquiers en faillite, les représentants en disponibilité seraient à plaindre si Bruxelles n'existait pas !

Alors il faudrait l'inventer, dirait Voltaire. Qu'en pensent les Russes en vacances et les époux morganatiques ?

Eh bien! à coup sûr et quoi qu'en puisse dire quelque dépréciateur, il faudrait aussi inventer l'école belge si elle n'existait pas. L'Exposition des Beaux -Arts manquerait d'un aspect, comme un instrument d'une corde, si MM. Leys et Willems n'avaient pas U\\ l'Heure du Duel, les Fontaines de Bertal de Haze et la Promenade hors des

murs^ et si MM. Stevens n'étaient pas venus donner à l'école réaliste Fappui de leurs succès.

M. Gallait n'a pas répondu à l'appel de l'Exposition universelle et nous en sommes aux regrets, car à ce concours général, un des plus illustres peintres de l'Europe n'avait pas droit de s'abstenir. M. Biefve représente, à sa place, la section historique de l'école belge et tient honorablement son rang; mais pourquoi cette école féconde, dont M. Paul Delaroche est, en France, la plus brillante étoile, n'est-elle représentée à l'Exposition que par des constellations secondaires ?

Comme l'Angleterre, comme la France même aujourd'hui, c'est dans la peinture de genre que la Belgique conquiert ses triomphes . Le temps n* est plus des pages m agi strales faites pour décorer des palais. Avec les immenses domaines des grandes royautés, avec les grands seigneurs aux hôtels princiers s'en vont les tapisseries de hautc-lice et les peintures héroïques. 11 faut de jolis petits ta-

bleaux pour nos jolis petits appartements. Et puis aux époques de transition, de défaillance et de doute, quand la vie de chaque iour exige une production nouvelle et se résume par un triomphe ou par une défaite, nos artistes n'ont ni assez de foi, ni assez de courage, ni assez de verve pour concevoir et exécuter une grande œuvre.

Il n'y a plus que les édiiices publics et les églises qui puissent loger des toiles grandes comme le Jugement dernier de Michel- Ange. Dieu et l'État, voilà les derniers habitants des palais !

Jadis le monde était aux grands sentiments et aux grandes passions. Les arts s'inspiraient des dévouements antiques, des vengeances ou des amours historiques ; les lettres nous racontaient Horace, Virginie, Phèdre, Othello, Roméo et Juliette. Aujourd'hui tout cela n'est plus que pour mémoire. Les grands sentiments et les grandes passions sont devenus ridicules comme un habit démodé : sur la toile, au théâtre, ainsi que dans les livres, on ne veut plus que

io —

r image de la vie vulgaire, qui passe chaque jour plus éloignée des émotions violentes, et la peinture de genre est née.

La VIE sans poésie et sans passion, mais la vie réelle et palpitante^ voilà ce que Topinion demande aujourd'hui aux artistes et aux écrivains. C'est la raison de l'immense succès de Balzac, le grand réaliste littéraire, c'est la raison du triomphe de tout ce qui, dans l'art plastique, arrive à rendre le mieux la VÉRITÉ; c'est aussi celle qui assure aux artistes belges une si honorable place au Concours de 1855.

A chaque nation son lot et son rôle : tandis que la Prusse conserve les grandes traditions de l'ai't idéaliste, la Flandre reste fidèle à ses fines et délicates études intimes. Elle tient aujourd'hui, en peinture, la veine du succès; surtout de ce succès de bon aloi qui s'escompte en monnaie sonnante. Quelques-uns de ses artistes, trop adorateurs du passé, refont les vieux maîtres hollandais et flamands avec une perfection plus ou moins mélangée à leurs qualités propres.

Mais la plupart, toujours attachés aux principes de l'école, quant au fond, appartiennent par la forme à la manière moderne, plus large, plus grasse et plus facile.

A la première de ces divisions appartiennent M. Madon, auteur de deux bons tableaux : Les Trouble-Fête, scène flamande de la fin du XVI 11^ siècle, et la Fête au Château; M. Mathysen qui, dans son tableau : la Toilette du coquillard et du malingreux^ montre de très-grandes qualités de peinture et une belle lumière; M. Van Meer, dont les Frimeurs et la Leçon de lecture sont de vrais bijoux hollandais; M. Van Hove Hubert; M. Van Regemonte, qui copie tellement les anciens qu'il peut les refaii'e pour les brocanteurs de tableaux; M. de Braekeleer; et M. Dyckmans qui a fait, sous les titres de : la Marquise et de la Brodeuse^ deux miniatures prodigieusement léchées, et bonnes à être montées en épingles si elles n'étaient dé trop grandes dimensions.

Ces Messieurs pourraient représenter

t école morte,, si nous pouvons nous exprimer ainsi, par la même raison que nous appelons le latin une langue morte, et non certes par dépréciation. Par opposition, nous pourrions appeler école vivante celle qui cherche les voies nouvelles de l'art et qui est si bien représentée par MM. Willems, Leys, et les deux Stevens.

Et d'abord M. Leys peut admirablement servir de transition entre les deux divisions de l'école belge, car il tient des anciens par un ton général, par l'esprit de ses compositions et imje ne sais quoi qm se sent mieux qu'il ne s'exphque; aux modernes par un réalisme puissant qui fait de lui une des individualités les plus remarquables de l'Exposition. Nous avons déjà cité les Trentaines de Berlal de Haze, n'oublions pas le Nouvel an en Flandre, et surtout la Promenade hors des murs^ que nous préférons encore aux autres. Mais M. Leys a un défaut général auquel il fera bien de prendre garde ; on ne peut pas dire positivement qu'il manque de lumière, mais l'esprit général de ses ta-

bleaux est sombre, et c'est choquant surtout dans les deux derniers.

M. Willems obtient un des plus beaux succès au salon de cette année. Sa peinture franche, solide et harmonieuse conquiert tous les suffrages. Rien de meilleur comme effet, comme sentiment et vérité que f Heure du duel. Coquetterie est encore un délicieux tableau de boudoir ; quant à f Intérieur de la boutique de soierie de 1660, c'est de l'histoire intime, racontée avec mille intéressants détails par les costumes, les physionomies et les mœurs; c'est bien, c'est bon, c'est joli, on désire avoir cela chez soi. Que dire de plus et de mieux?

Les MM. Stevens sont plus discutés ; mais cette discussion même est une preuve de succès. Et d'abord séparons-les et rendons à chacun son dû.

Commençons par M. Alfred Stevens, le premier inscrit au livret. Son principal tableau 6^^9^/0/1 appelle le Vagabondage, est certes un des plus forts de l'école belge, dont la tendance réaliste est surtout représentée

par MM. Alfred et Joseph Stevens. Comme effet, comme vérité , comme puissance, ce tableau attire les regards. Mais pourquoi ce titre et cette prétention démocratico socialiste ? Pourquoi , entre la misère et la richesse, cet ouvrier qui fronce le sourcil avec une expression sinistre? Pourquoi au mur ces affiches de bal ? Est-ce une insulte , est-ce une provocation?

Combien nous aimons mieux comme sentiment : le Premier jour de dévoilement^ qui estuneexcel'.ente étude de mœurs vraies et touchantes, en même temps qu'une œuvre sérieuse et réussie ; laLeeture et la Méditation sont aussi de bonnes études. Mais M. Alfred Stevens estompe quelquefois un peu trop ses contours , nous savons bien que le réaliste essaie par là de rendre le -soleil et ses ondes lumineuses ; mais n'a-t-il pas un peu exagéré cet effet?

Un Métier de eliien, souvenir des rues de Bruxelles, a fait à Paris, en 1852, la réputation de M. Joseph Stevens, qui a obtenu avec ce tableau un succès de bon aloi.

Ces chiens pantelants qui tirent à grandpeine un chariot chargé de pierres, ont d'abord attiré la pitié parisienne, peu accoutumée à voir la race canine employée à de pareils travaux; l'exécution large et ferme de Stevens, sa couleur harmonieuse quoiqu'un peu sombre, ont fait le reste.

Depuis cette époque, M. Joseph Stevens a suivi la voie qui lui avait si bien réussi, et, hâtons-nous de le dire, ses progrès sont évidents.

A nos yeux, ses six tableaux, sont dans leur genre, les premiers de l'Exposition. On cherche le réalisme? Le voilà trouvé.

Prenez votre lorgnette, mettez-vous à dix pas de C Episode du marché aux chiens, de /a Surprise, de l'Intrus, etc. Cela remue, vit et s'agite. M. Joseph Stevens est, cette année, le plus fort des réalistes ; c'est un maître.

Ajoutons que ses compositions sont toutes spirituelles et intéressantes. Les classiques les trouveront vulgaires ; mais le public préférera cent fois la Bonne mère par exem-

pie, cette chienne qui gronde majestueusement son petit, pris en faute, à tous les dieux de l'Olympe, à tous les fleuves enlevant des nymphes, qui décorent les hauteurs des salons carrés.

Ce n'est pas que les dieux de l'Olympe, sous le pinceau gracieux et sympathique de M. Hamon, ne trouvent encore des adorateurs... mais ne faisons pas de jointe (faire une pointe, en argot littéraire, cela veut dire quitter son terrain pour faire une excursion sur un autre. ) Nous sommes en Belgique restons-y.

M. Eeckhout a fait un bon efi'et de lumière intitulé : la Fête des Rois. M. Van- Shendel renouvelle en ce genre son succès de tous les ans. M. Portaëls, un des peintres les plus estimés de l'école belge, expose deux têtes sous ce titre : Jeime femme des environs de Trieste, et Jeune Juive d* Asie- Mineure, qui sont de ravissantes études des plus beaux types connus. M. Degroux est un peintre d'avenir, qui arrive à un effet puissant par des moyens simples. Sous ce titre :

la Promenade^ il enveloppe dans une couleur harmonieuse, maniée avec une touche facile, un épisode touchant et dramatique : Un jeune lévite promène à travers champs un vieux prêtre courbé vers la terre , cassé par les ans, maigri par le jeûne. Tout-àcoup, en tournant un feuillet du bréviaire, qu'il lit à haute voix, le jeune homme apperçoit, au détour d'un champ de blé, un couple d'amoureux qui suivent, insouciants, un sentier à travers les épis mûrs. Alors sa voix s'arrête dans sa gorge, ses mains se crispent. . . il a peur, Jocelyn !

L'école belge nous donne encore d'excellents portraits signés par MM. de Keyser, Stapleau et Eecknout ; de bons paysages, parmi lesquels celui de M. Robbe, ia Campine, paysage avec ôestiaux^ oc.cui^e le premier rang. Rappelons aussi ceux de MM. de Kuyff et Stocquart, et n'oublions pas de dire que les natures mortes de M. Tobie sont toujours au nombre des meilleures.

M. Geefs tient le sceptre de la sculpture belge, qui n'obtient pas à l'Exposition uni-

verselle un rang aussi élevé que la peinture de la même école. M. Geefs est cependant un des plus habiles statuaires, et sa statue du roi Léopold est une des œuvres remarquables , par Fexécution surtout ; son Lion mnoureux est moins fort.

L'œuvre la plus remarquable que nous ayons vue de M. Geefs, c'est son monument aux victimes de la liberté érigé sur la place des Martyrs, àBruxelles,etqui est aussi d'une magnifique exécution. La statue allégorique qui couronne l'œuvre et le lion qui se couche à ses pieds ne sont pas les parties les plus réussies du monument , mais les bas-reliefs sont très beaux et les quatre figures qui pleurent aux quatre coins du cénotaphe sont superbes de pose, de vérité et de douleur, et révèlent un artiste du premier mérite.

En général cependant, ce n'est pas le côté monumental de la sculpture que les statuaires belges comprennent le mieux. C'est ainsi que M. Fraikin, un des plus habiles artistes de cette école, a su trouver une très

poétique idée pour son tombeau de la reine Louise, mais a manqué son œuvre au point de vue du monument. Sa composition serait jolie pour un tableau, mais la statuaire demande des lignes moins heurtées et moins divergentes, un ensemble plus sévère et plus calme, pour un tombeau surtout. Avec son modèle du tombeau de la reine, M.

Fraikin a envoyé deux bons groupes, la Sainte-Vierge et Le Bereemi de l'Ainour et une délicieuse petite tête, fme, coquette et un peu maniérée qu'il appelle le Piège.

M. Van-Hove est accoutumé à voir ses œuvres remarquées aux expositions françaises, et c'est une habitude qu'il tient à conserver sans doute, car son Esclave nègre après la bastonnade est une des bonnes figures qui remplissent la salle de sculpture. C'est une étude vraie de la nature, largement comprise et exécutée avec intelligence. C'est encore du réalisme au point de vue de la statuaire. Pour quelques amateurs, le nègre est un succès sérieux. Et nous sommes de ceux-là.

Le M et abus, de M. Jean Geefs, est une bonne étude dans le goût classique; il faut en dire autant du Joueur de palet, de M. Chardon, et ne pas oublier, parmi les bonnes statues envoyées par l'école belge, de citer la Bacchante^ de M. Dutieux.

MM. du Caju et Fiers exposent deux groupes d'une certaine importance. On remarque de grandes qualités dans celui de M. Fiers, intitulé la Nuit.

Le Cain, de M. Jéhotte, est une figure expressive et largement comprise, mais d une exécution un peu lâchée.

M. Jaquet, encore un des maîtres de l'école belge, a envoyé un groupe en marbre, VAge cCor, qui est une des meilleures statues comme étude fine et vraie de la nature ; mais son Amour désarmé n'a pas de succès. La Veille d un jour de^fcte, par M. Jacques Jaquet, a de grandes qualités de finesse et de simplicité.

On le voit, les Flandres, fidèles à leur ancienne gloire, tiennent toujours dans les arts une des premières places au milieu du

concours européen auquel la France donne asile aujourd'hui ; elles imposent puissamment leur école et leurs artistes. Que les peintres belges ne s'arrêtent pas à l'étude de leurs anciens maîtres, mais cherchent tous, dans les voies ouvertes parles maîtres étrangers, des idées neuves et des richesses inexplorées, et nous verrons naître, pour la Belgique, un siècle aussi beau et aussi fécond que celui de Rubens.

■ù^^çi

Pa|s«ias.

PKiiVTcnE. — MM. Deventer. — Meyer, — schotel. — Waldorp.

(8CIJ1L.PTVRE. — M. Verdonck.

Page 1