‹ Exposition universelle de 1855Chapitre 10 sur 16 · ESPAGNE · texte numérisé non relu

ESPAGNE

tl n'entre pas dans notre plan de suivre un ordre géographique, ni même de placer les nations selon la valeur et l'importance que nous attachons à leurs productions artistiques. Nous suivons dans ce labyrinthe de l'Exposition un petit sentier dont nous tenons le fil et qui nous conduira, je l'espère, jusqu'au bout sans nous égarer. Cela suffit pour justifier notre choix et notre éloignement des chemins trop fréquentés.

Parmi le petit nombre de tableaux d’histoire envoyés par les Espagnols, nous en avons remarqué un de M. Clavé, représentant un Épisode de la vie d'Isabelle la Catholique. Les figures sont médiocres; l'exactitude archéologique qui a présidé au choix des costumes et des autres accessoires, et une couleur agréable, font tout le

mérite de ce tableau. C’est encore la belle vie de l'illustre reine qui a fourni à M. Cerda le sujet d’un grand tableau qui n’a aucune des qualités de celui de M.Clavé, mais qui possède toutes celles qui lui manquent. Une couleur grise, lourde et fausse, en rend l’aspect désagréable, et dans le parcours rapide d’une visite à l’Exposition, on passe devant ce tableau sans s'arrêter. Cependant le sujet en est beau et parfaitement exprimé. Il représente Isabelle rendant la liberté au fils de Boab dil. Boabdil, attendri, se baisse pour embrasser le jeune enfant ; celui-ci lui tend les bras, non pas comme un prisonnier qu’on délivre, mais comme un pauvre enfant qui s’éveille et revoit son père après avoir dormi sous le regard bienveillant d’une mère adoptive. Le visage de la Reine resplendit de la fierté toute chrétienne qui lui donne sur son ennemi l’avantage d’un bienfait. Ce noble sentiment domine le tableau, et se reflète dans l’expression des guerriers maures et espagnols qui forment l’assistance.

Nous avons aussi remarqué avec plaisir les sujets religieux de M. Espalter, et principalement la Sainte Anne instruisant la Vierge : ce sujet, si souvent traité, est rendu avec une foi naïve et sincère. Le tableau de M. Espalter témoigne par sa couleur et son style que l’auteur a étudié en Italie, et cette affiliation se fait sentir toutes les fois qu’un peintre fait une tentative pour échapper aux influences locales en s’élevant au-dessus de ce genre vulgaire qu’on cherche à ennoblir en le décorant du titre de national. Pour nous, nous ne saurions trop encourager tout ce qui réagit contre ce patriotisme de chansonniers, de feuilletonistes et de marchands d’habits, qui s’obstine à ne vouloir se draper que dans les

vieilles défroques des truands de son pays. Servez-lui des armures roui liées, des pourpoints crasseux, des chapeaux goudronnés, des perruques et des cotillons des halles, il reconnaît aussitôt les parfums qu'il affectionne et qu'il veut savourer dans les romans, dans son journal, au théâtre, et à plus forte raison à l'Exposition de peinture.

M. Madrazo, dont les beaux portraits ont un si grand succès, et qui semble absorber toute la faveur et résumer toutes les qualités que l’on accorde à la peinture espagnole, M. Madrazo est encore un artiste qui a gagné au contact du génie italien, ce qui fera peut-être revendiquer son nom par les Espagnols comme une gloire nationale. Nous ne savons s'il a passé toute sa jeunesse à Rome, mais nous avons reconnu son tableau des Saintes Femmes au tombeau de Notre-Seiçpieur pour l'avoir vu exposé dans les bâtiments de la porte du Peuple. Dans ce tableau, le style et le mode d'exécution dérivent tout à fait des traditions italiennes, et ils font voir que le peintre s'est conformé à la loi commune que reconnaissent tous ceux qui ont l'intelligence et l’amour du beau. M. Madrazo se produit aujourd'hui comme peintre de portrait, et il faut reconnaître qu'il traite ce genre avec une incontestable supériorité. Le Portrait du roi don François d’ Assise, ceux du Patriarche des Indes , de la Nourrice de la princesse des Asturies , etc., sont peints avec une vigueur si franchement espagnole, qu’on ne peut refuser à l’artiste un brevet de nationalité. Et cependant, grâce à ce goût épuré et à cette souplesse de talent acquis sous le ciel de Rome, nous pouvons affirmer au peintre espagnol que si sa fortune n'est pas faite, il peut venir à Paris: le patriotisme des beaux messieurs

et des grandes dames ne résistera pas à l'envie de se faire peindre par l'étranger, et on se disputera les tours d'inscription pour poser devant lui.

Il serait injuste de ne pas mentionner ici M. Louis de Madrazo, frère de M. Frédéric de Madrazo, et qui débute comme lui par un très-bon tableau, Y Enterrement de sainte Cécile , évidemment conçu et exécuté à Rome. Tous deux élèves de leur père, ces deux artistes marchent avec succès dans l'excellente voie qu'il leur a indiquée.

Page 1