‹ Exposition universelle de 1855Chapitre 12 sur 16 · PEINTRES FRANÇAIS · texte numérisé non relu

PEINTRES FRANÇAIS

Tant qu’il a été question des nations étrangères, nous avons cru nécessaire de mentionner un assez grand nombre d’artistes et d’analyser leurs ouvrages, afin d’attirer l’attention et de faire porter notre critique sur des objets définis. Nous allons maintenant nous occuper de l’exposition française, qui se compose en grande majorité de tableaux connus, soit comme faisant partie de la décoration des églises, des édifices publics et des palais royaux, soit par les expositions permanentes des musées du Louvre ou du Luxembourg. Beaucoup d’entre eux ont figuré aux salons précédents, et il n’est personne qui ne les connaisse, au moins par les innombrables reproductions de la gravure et de la lithographie.

Trois peintres célèbres ont consenti à réunir leurs ouvrages sous le même toit, à la condition expresse de ne pas se soumettre au pêle-mêle d’une salle commune. MM. Ingres, Horace Vernet et Delacroix, occupent chacun une salle à part, ce qui n’est pas moins avantageux pour eux que pour le spectateur. Leurs œuvres résument excellemment, non-seulement la diversité des genres, mais encore les tendances opposées et les dissidences profondes qui rendent impossible cette dénomination « Ecole Française. » M. Ingres représente les

traditions nobles et sévères de Fart antique et de Féeole italienne du seizième siècle. Les uns voient en lui un descendant de la pléiade de Périclès, les autres un rejeton du siècle de Léon X, et son nom a le glorieux privilège de se mêler à ceux de Phidias et de Raphaël. Que Fon souscrive ou que Fon conteste, ce débat suffit pour établir dans le sentiment général la très-grande supériorité de M. Ingres.

On rend justice aux qualités brillantes de M. Delacroix en le désignant comme le chef de Féeole romantique, et cependant cela est contradictoire dans les termes, car il n'est pas possible de reconnaître un chef et d'admettre une école, là où le sentiment individuel tient lieu de tout, et où l'autorité, la tradition, et quelquefois même le bon sens, sont regardés comme des lois tyranniques et des entraves du génie. Cependant les romantiques font école, et bon gré mal gré, il faut bien qu'ils reconnaissent le chef que la voix universelle s'obstine à leur imposer.

Plus en harmonie avec les goûts et l'esprit français, M. Horace Vernet jouit d'une popularité qui est sa sauvegarde contre les dédains, peut-être un peu jaloux, des deux camps opposés. Tandis qu'on discute sur le style ou la couleur, il passe au milieu des combattants sans leur donner prise. Quelquefois même on fait trêve aux grandes luttes, et les plus fiers critiques se laissent entraîner et se mêlent à la foule d'admirateurs et de curieux, qui ne fit jamais défaut au peintre de Mazeppa, du frère Philippe et des soldats d’Afrique.

Il faut bien le reconnaître, la grande représentation de l'Exposition Universelle a lieu au profit de ces trois principaux acteurs. Ce sont eux qui excitent l'intérêt et

la curiosité, et il n’est pas de voyageur rassasié de l’Exposition des produits industriels, qui ne fasse un dernier effort pour visiter la salle d’Ingres, celles de Vernet et de Delacroix. Tout le monde a fait de même, et on s’est

dit : Voyons d’abord ceux-là, et puis les autres si

nous avons le temps.

C’est à peu près la marche que nous allons suivre, non pas que le temps nous presse, ni que nous prenions moins d’intérêt aux œuvres que n’entoure pas encore l’auréole de la popularité ; mais il nous paraît convenable, dans cette circonstance, de nous arrêter d’abord devant les noms qui ont acquis ce privilège par [l’éclat d’une longue et brillante carrière. Nous voulons donc contempler d’abord les splendeurs du soleil couchant, y chercher des présages, et saluer ensuite l’aurore d’un jour nouveau.

Quels que soient les goûts et les préventions des visiteurs, les œuvres de M. Ingres commandent une attention sérieuse. Elles s’imposent par une force inconnue, indépendante du charme de la couleur et de l’attrait plus puissant encore de certains beaux sujets qui ravissent le cœur et entraînent la sympathie plus vite et plus haut que ne sauraient le faire de simples chefs-d’œuvre. Plus que personne, M. Ingres a traité une grande variété de sujets, en réussissant toujours à imprimer sur sa toile le cachet de sa supériorité; et on ne sait ce qu’il faut le plus admirer, des Odalisques ou des portraits , du Saint - Symphorien ou d’Homère déifié, du Vœu de Louis XIII ou de Y Apothéose de Napoléon. Soit que le peintre modèle, par d’insaisissables procédés, le corps blanc et lumineux de Vénus Anadijomène, les formes d ’Antiope voilées par la demi-teinte ou les traits accentués de

M. Berlin et de Chêrubini, c'est toujours la même force, la même certitude, la même faculté puissante qui forme et individualise ses personnages comme des êtres vivants, tout en les élevant à une hauteur idéale. Ce résultat se produit par la perfection du dessin; mais il ne faut pas entendre seulement par là l'application froide, méthodique, savante et correcte de tout ce qui constitue les éléments de l'art : Il faut y voir avant tout une intelligence vigoureuse, maîtresse de ses moyens et guidée dans leur emploi par la possession innée du sentiment du beau, qui ne s'analyse pas, et qu'aucune méthode ne saurait contenir.

Il ne faut pas s'étonner du désappointement de ceux qui sont venus chercher dans le Saint Pierre ou la Vierge à l'hostie, une expression fidèle et complète du sentiment chrétien. De même, ceux qui n'ont voulu voir dans le Virgile , Y Apothéose d'Homère ou la Slratoniee que de simples réminiscences de l'antiquité ou de la Renaissance, se sont également trompés, parce qu'en effet, tel n'a pas été le but du grand artiste. Les occasions , plutôt que son propre choix, semblent avoir déterminé l'adoption des sujets dont la divergence amène ces sortes de méprises. Aussi, est-ce bien moins dans le domaine des idées que dans celui des moyens d’expression qu'il faut chercher le principe de force et d’unité qui caractérise l'ensemble de ses œuvres.

Le but constant des efforts de M. Ingres a été de travailler au perfectionnement de l'art dans sa forme; de le mettre au niveau de ce qu'il était dans les beaux temps de, la Grèce et de la Renaissance , et d'en continuer la tradition sans se laisser prendre au piège de l'archaïsme. V Apothéose d'Homère présente à la fois

l'énoncé du problème et sa solution triomphante. Tout le monde connaît cette page immortelle où les types de Fantiquité , ceux de la Renaissance et des temps plus modernes , se rencontrent dans une harmonie savante, sans aucune altération des traits fins et saillants qui doivent les caractériser. Ce chef-d'œuvre marque un temps de progrès dans la tradition de la jeune école française : ce n'est plus un art flottant entre les réminiscences de l'antiquité ou les influences de l'Italie et de la Flandre, c’est un art robuste et sain, destiné à une grande mission; c'est la grammaire d'une belle langue, désormais capable de fixer le goût des masses et le jugement des artistes.

Tandis que M. Ingres bâtissait sur le fond solide des traditions, l’école romantique, marchant en sens inverse, poursuivait par des tentatives plus qu'audacieuses l'effet et le mouvement dramatique. Le tableau du Saint- Symphorien fut exécuté pour répondre à ce défi, et pour démontrer que le mouvement et l'action sont d'autant plus énergiquement exprimés, lorsque la beauté des formes et la perfection du dessin donnent aux personnages d'un tableau une consistance naturelle et solide. Ce tableau produisit l'effet d'une détonation puissante qui suspend tout à coup le tumulte d'une orgie. C'est alors qu'un grand nombre de jeunes gens entourèrent le puissant athlète, et c'est assurément le plus beau de son triomphe que d'avoir été salué et reconnu pour maître par tous ceux qui envisageaient l'art sous un jour sérieux. Des peintres, des architectes et des sculpteurs ont consacré cette espèce de professorat par leur titre d'élèves ou par une adhésion d'autant plus extraordinaire, que jamais l'individualisme ne fut

plus ombrageux et plus en garde contre les tutelles.

Telle a été la participation de M. Ingres au mouvement artistique de notre époque; mais comme tout ce qui est humain, la puissance et le temps ont des limites. C'est à chacun de bien remplir sa tâche, et nous croyons en avoir une qui , étant d'un intérêt général, nous autorise à parler de notre maître comme d'un personnage historique , sans manquer pour cela au devoir de la reconnaissance. Il semblerait maintenant qu'après avoir parlé du chef nous devions dérouler la longue liste de ses élèves, et cependant, même en réunissant ceux qui ont conservé et reproduit le plus exactement les principes de l'atelier, nous ne saurions les considérer comme formant une école. Parmi tant de peintres que M. Ingres a formés, il ne s'en trouve pas un seul qui continue son œuvre et qui ne suive une autre direction. La phalange est si bien dispersée, que nous retrouvons une foule de ses membres submergés dans le torrent de cette école romantique, qui ne s'est pas tenue pour battue, et dont les flots comprimés sur un point passent à droite et à gauche de la digue qui devait les arrêter.

En même temps qu'il inaugure une ère nouvelle, M. Ingres clôt la liste des descendants de l'école de David, de Gérard et de Pierre Guérin, que représentent encore à l'Exposition MM. Heim et Abel de Pujol. Ces deux peintres appartiennent à cette même génération d'artistes sérieux qui suivirent la réaction du peintre des Horaces et des Thermopyles contre l'abaissement de l’art français au dix-huitième siècle. Les Martyres de saint Hippolyte et de saint Cyr, de M. Heim, la Prédication de saint Etienne , de M. Abel de Pujol, représentent avec honneur une époque régénératrice qui aura certainement une

grande importance dans l’histoire de l’art en France. Ces œuvres remarquables sont inspirées par un certain enthousiasme philosophique qui se traduit même dans les tableaux religieux. Le martyre d’un saint est bien plutôt considéré comme un acte de courage humain., que comme une victoire remportée sur la faiblesse humaine par la sainteté et une assistance surnaturelle; mais au moins y a-t-il encore dans ces tableaux un sentiment moral qui s’élève au-dessus d’une représentation matérielle et vulgaire.

Après cette génération vient celle des élèves de l’Ecole des Beaux-Arts, pour la plupart anciens pensionnaires de Rome, et à qui la conformité de leurs études a donné certains caractères qui les séparent nettement de l’école romantique. Nous citerons d’abord M. Flandrin, celui de tous les élèves de M. Ingres qui rappelle le plus, du moins par la couche extérieure de son talent, l’enseignement du maître. En voyant les beaux portraits qui sont exposés et le tableau de Saint Clair guérissant les Aveugles , qui fut l’un dès premiers tableaux religieux envoyés par les pensionnaires de la Villa-Médicis, il est impossible de méconnaître l’influence qui a présidé à la formation de son talent. Mais déjà on pressent qu’une autre voie va s’ouvrir devant le peintre chrétien, et que, se trouvant bien assez fort dans son art, il se hâtera d’en faire l’application sur les murs de Saint-Gerinaindes-Prés ou de Saint-Vincent-de-Paul, où nous le retrouverons bientôt.

Après lui vient M. Lehmann, talent souple et hardi, qui aborde indifféremment tous les sujets, parce qu’il y trouve des occasions de se montrer sous un jour nouveau. Bien que ce peintre soit doué d’une incontestable

facilité, on trouve cependant dans ses compositions et l’expression de ses personnages quelque chose d’apprêté, qui sort des limites du naturel, et qui laisse trop transparaître la personnalité de l’artiste. Qu’il cherche une expression énergique, comme dans son Prophète Jérémie , ou qu’il poursuive une de ces inspirations poétiques qu’il semble affectionner davantage, il y a toujours dans sa partition quelque instrument qui s’élève au-dessus de la note et qui en trouble désagréablement l’harmonie. MM. Amaury Duval et Signol ont aussi donné des gages de leurs travaux sérieux, bien qu’ils n’aient pas jugé nécessaire de remettre en lumière toute la suite de leurs ouvrages. Mais ce sont encore des noms sur lesquels nous aurons à revenir.

Plus favorisés sous certains rapports par la nouveauté de leurs tableaux, commandés en vue de l’exposition actuelle, d’autres pensionnaires de Rome, élèves de MM. Picot et Delaroche, se font également remarquer dans la galerie française. C’est d’abord M. Bénouville, auteur du Saint François d1 Assise et de Y Entrée des Chrétiens dans le Colijsée; puis M. Cabanel, dont la grande toile représente la Glorification de saint Louis. Les compositions de ces deux artistes se distinguent par une mise en scène très-habile et de remarquables qualités d’exécution ; mais on regrette généralement que le sentiment qui a inspiré le choix du sujet ne se traduise pas d’une manière plus franche et plus vive dans l’expression des personnages. Nous ne voudrions pas étendre cette observation jusqu’au tableau de M. Bouguereau, le Corps de sainte Cécile apporté dans les Catacombes . Cet envoi de Rome nous avait déjà si vivement intéressé l’année dernière, il contrastait si favo-

rablement avec tout ce qui Fente lirait, que nous nous en tenons à notre première impression.

Un travail aussi important par la beauté du sujet que par ses dimensions, appelle Fattention sur M. Gérôme. Ce peintre a pris pour thème le passage de Fhistoire universelle dans lequel Bossuet résume en un tableau rapide les principaux événements du siècle d'Auguste, et finit par ces mots : « Victorieux par terre et par mer, « il ferme le temple de Janus.Tout Funivers vit en paix « sous sa puissance, et Jésus-Christ vient au monde. » Habitué aux succès que lui ont valus plusieurs tableaux dont le mérite réel voilait à peine la moralité équivoque, M. Gérôme doit s'étonner des critiques sévères qui accueillent Fœuvre importante sur laquelle il croyait pouvoir assez compter pour ne pas remettre au jour ses autres tableaux. — 11 y avait une très-grande difficulté à présenter sur une toile cette multitude d'hommes et de faits, qui se déroulent avec autant d'ordre que de magnificence dans un simple alinéa rédigé par Bossuet. La peinture est un langage, mais elle ne se prête pas à la traduction littérale d'une pensée écrite. Il faut qu'en s'appropriant cette pensée, elle la rende claire et saisissante par l'empîoi ingénieux des ressources qui lui sont propres; alors ce n'est plus une traduction, c'est un poëme.

• — La composition de M. Gérôme reproduit peut-être un peu confusément cette assemblée des peuples conquis groupés autour du peuple souverain et son chef. Une trop grande prodigalité dans la diversité des costumes et des accessoires détourne Fattention, et empêche de saisir Funité d'un sujet qui, par sa nature, est déjà d'une grande complication. Mais l'écueil le plus sérieux qu'ait rencontré le peintre, si habile dans l'étude du nu.

est sans contredit le groupe qui rappelle la naissance du Sauveur, au centre de la partie inférieure du tableau . L'imitation du Moyen Age, dans les poses et l’ajustement des personnages de la Sainte-Famille et de l’Ange qui les accompagne, ne peut suppléer à l’absence de ce sentiment religieux qui compense toujours, dans les œuvres de l’époque gothique, la roideur et les imperfections de la forme. Pour nous renfermer dans la question d’art, c’était le cas de fondre dans un style homogène ce groupe du tableau avec tous les autres, tout en se conformant à l’adoption archéologique des costumes et en donnant aux personnages la beauté , l’expression et la vie. C’est ce qu’a su réaliser M. Ingres dans Y Apothéose d’Homère , où la chlamyde et le pourpoint, le casque de Périclès et la coiffure de Racine se rencontrent dans toute leur réalité historique sans choquer personne.

Est-ce à dire que le tableau de M. Gérôme soit audessous de son talent ? Nous ne le pensons pas, et nous l’estimons infiment plus que les puérilités en vogue de M. Hamon, et que cette alliance bâtarde entre la gravité antique et la coquetterie fardée du temps de Louis XV, qui semblait être le genre adopté par M. Gérôme luimême, par ses élèves et ses amis , et dont toute la finesse consiste à nous montrer Colin et Colinette en chlamyde et Cupidon en bavette. — Tout en constatant qu’il est plus facile de réussir à flatter les mauvaises passions qu’à éveiller et à satisfaire les nobles sentiments, notre pensée est de persuader à M. Gérôme qu’il doit faire plus de cas des critiques d’aujourd’hui que des éloges d’autrefois.

L’absence regrettable de MM. Ary Scheffer, Gleyre et

so

Delaroche, laisse une lacune à l'Exposition. Nous tenons à remplir ce vide en citant leurs noms, et en rappelant la faveur qui les a toujours accueillis et qui certainement les attendait encore. En dehors des systèmes, tenant compte des goûts du public sans perdre de vue les exigences de l'art, ils se frayèrent la route du succès par leur tact fin et leur talent distingué . — On peut en dire autant de MM. Schnetz et Léon Gogniet, dont on revoit les œuvres anciennes ou nouvelles avec un intérêt constant.— MM. Hébert et Jalabert paraissent suivre la même voie : le premier surtout a trouvé une inspiration vraiment poétique en représentant deux enfants des montagnes de Naples, les Filles d'Alvito. La jeune Crescenza assise près des barreaux de la prison de sa mère, est encore un de ces sujets que M. Hébert sait rendre intéressants par une pénétration intelligente du naturel et de la poésie. C'est là son véritable domaine. Quant à celui de l'histoire proprement dit, il ne convient pas à ces imaginations rêveuses et presque féminines : elles ne peuvent que s'y fourvoyer. V Annonciation de M. Jalabert en fournit un exemple frappant. Nous étions embarrassé pour qualifier ce tableau qui, même en dehors d’une église, devrait sembler une profanation à tout chrétien, non pas que cette œuvre soit le résultat d’une impiété calculée, mais parce qu'elle offre un contre-sens déplorable, et dénote une ignorance ou un oubli complet de tout ce qui distingue la sainte Vierge d'une femme ordinaire. Mais il y a des « louanges qui médisent, » et parmi celles qui ont accablé l'auteur, nous en citerons une qui dit tout, et nous tire d'embarras. « L'on a fait des Annoncialions , et il sem- « ble que ce thème ne peut plus être varié. Cependant,

« Y Annonciation de M. Jaiabert est nouvelle ; le mou- « vement de la Vierge, qu’effraie cet ange apparu tout c( à coup dans son humble chambre, n’avait été trouvé « par personne. — Il est d’une chasteté et d’une pudeur « de sensitive .» — (Théophile Gautier.)

Bien que les romantiques les réclament, MM. Decamps et Meissonnier doivent trouver ici leur place, parce qu’ils étudient l’homme dans sa vie active, et que, maîtres dans l’art de peindre, ils peuvent aussi, avec l’aide du crayon seul, s’élever à l’expression poétique de la force humaine, comme on le voit surtout dans les neuf beaux dessins de la Vie cle Samson , de M. Decamps.

Nous voudrions pouvoir consacrer ici une plus grande place à tous ces peintres habiles qui cherchent dans les beautés de la nature, et sous ses formes variées, les rapports qui l’unissent à Dieu, qui en est l’auteur, et à l’homme, dont elle est le domaine. Nous voudrions rappeler ici les beaux paysages historiques dans lesquels MM. Paul Flandrin, Louis Cabat et Aligny ont reproduit les plus beaux sites de France, de Grèce et d’Italie, en les semant d’épisodes tirés de l’Ecriture -Sainte : — Celui de M. Desgoffe, intitulé la Méditation ou YHermite en jirière, beau comme les solitudes du mont Al verne, que Dieu avait choisies pour imprimer sur saint François les marques de son amour : — Et ces éblouissantes guirlandes de fleurs et de fruits que M. Saint-Jean de Lyon dispose avec tant d’élégance autour des statues rustiques de Jésus et de Marie. En nous arrêtant moins que nous ne l’aurions souhaité à ces noms, qui pour la plupart nous sont chers, constatons du moins que pour ceux-là la nature n’est, pas morte, et que leur pinceau sait chanter avec elle les louanges du Seigneur.

« ïgnis, grando, nix, glaçies, spiritus procellarum, « qi iæ faciunt verbum ejus :

« Montes, et omnes colles, ligna fructifera, et omnes c( cedri, laudent nomen Domini. » (Ps. 148.)

Quant aux peintres de genre, nous avons indiqué dans notre premier article, et dans ceux qui concernent les expositions anglaises, norwégiennes et flamandes, les principales critiques que nous avions à leur adresser, et que nous ne voulons pas appliquer à des noms propres. La peinture de genre, telle qu'elle est traitée généralement, n'a qu'un intérêt fort secondaire. Il est cependant des artistes qui ont su l'élever presque au niveau de la peinture d'histoire, et le premier d'entre eux, par le talent comme par la renommée, est M. Horace Vernet.

Peintre par droit de naissance, pour ainsi dire, artiste habile, spirituel et fécond, M. Horace Vernet jouit d'une célébrité parfaitement justifiée. Comme Vander Meulen, il sait rendre l’aspect d’un pays, le plan stratégique d’une bataille, et faire mouvoir les armées dans ses toiles profondes. Mieux que personne il sait peindre l'élan des escadrons, le choc des combattants, la furie de l'assaut, et ces mille épisodes sublimes ou burlesques qu’amène le caractère du soldat français, si insoucieux du danger, si naïvement joyeux de la victoire. S'il n'idéalise pas nos braves, s’il ne leur donne pas la pose de demi-dieux, c’est qu'il les connaît, et que la vérité lui semble assez belle comme cela. Historien fidèle, témoin, presque acteur des scènes qu’il représente, sa parfaite exactitude fera aux yeux de nos neveux l'un des premiers mérites de ses œuvres. Tout le monde connaît son portrait du Frère Philippe , son Mazeppa , ses Batailles d'Hanau, de Monlmirail , d’Islij, et sa Smala , si bien pla-

cée à Versailles, qu’on regrette presque de la voir transportée à l’Exposition.

Un nouveau tableau de M. Ver net, la Messe en Kaby lie, est venu compléter cette réunion de toiles pittoresques et animées, et montrer que quand M. Vernet rencontre une scène poétique, il sait admirablement la comprendre et la fixer. — Dans une vallée d’Afrique, un autel est dressé, appuyé sur des tambours et surmonté d’une grande croix en bois brut , ornée de fleurs. Un évêque y dit la messe , assisté par un prêtre , un Père Trappiste et des soldats. On est au moment de l’élévation, et l’autel est entouré de bataillons agenouillés et présentant les armes. Parmi eux se groupent des Arabes silencieux, et évidemment édifiés de la foi des Français. Une cantinière soulève un blessé, afin qu’il puisse apercevoir le Saint-Sacrifice. Les braves soldats semblent se souvenir de leur village, et se reposer du combat dans la prière. — L’aspect de cette belle nature d’Afrique, cet appareil guerrier, ce mélange des deux peuples, l’un conquérant et possesseur de la vérité, l’autre asservi et encore assis dans les ténèbres de l’erreur ; ces religieux qui viennent , eux aussi , pour conquérir une nouvelle terre au domaine du Christ ; cet Evêque élevant l’hostie sainte sur l’autel du bivac, tout cela émeut, et reporte la pensée vers cette foi patiente des Pontifes romains, qui n’ont jamais cessé de nommer des'Evêques aux sièges envahis de l’Afrique, et dont la ferme espérance a devancé nos armes. — Un détail nous a charmé : parmi les tentes , les fusils, les bagages, tout ce train militaire que M. Vernet reproduit avec complaisance, on distingue une caisse portant cette adresse : Au Révérend Père Régis , abbé de la Trappe, à Siaouéli.

— La bêche et la discipline des Trappistes voyagent avec nos canons ; et sur cette terre d’Afrique, arrosée de leurs sueurs et déjà sanctifiée par la tombe de cinquante d’entre eux, les moines de Staouéli sèment et recueillent le blé qui fait notre pain, et offrent à Dieu les prières qui donnent la victoire. — Quelques critiques ont reproché à la Messe en Kabylie de ne pas être un tableau religieux. Assurément M. Horace Vernet n’a point voulu faire un rétable ; mais son œuvre expressive et respectueuse ne déparerait nulle église, et semble être un ex-voto de notre héroïque et chrétienne armée. M. Vernet a toujours su rendre le coté noble de la vie du soldat, et sa Messe en Kabylie semble couronner et expliquer les merveilles de courage dont son pinceau retrace l’histoire depuis près d’un demi-siècle.

Les premiers succès de M. Delacroix datent de cette époque où l’école romantique, personnifiée dans M. Hugo, s’affranchit de toute règle, et prétendit trouver le beau dans un désordre complet. A cette époque, l’idée la plus absurde, la plus monstrueuse devenait non-seulement acceptable, mais rencontrait une admiration fanatique dès qu’elle revêtait les formes extravagantes adoptées par l’école. Répudiant ses premières études, M. Delacroix se lança dans la voie nouvelle. La couleur, ce moyen puissant, mais secondaire, fut mise par lui au premier rang, et devint le but de ses efforts. Il a réussi : une harmonie savante et originale est répandue sur ses toiles; on compare volontiers ses plafonds du Luxembourg, du Louvre et de l’Hôtel-de-Vilie aux merveilleuses peintures des Vénitiens, ce qui n’est pas un éloge médiocre, et par ce côté, qui est son plus brillant apanage, M. Delacroix, comme nous le verrons tout à

l’heure, cesse d’être romantique, et prend rang parmi les maîtres. Quant à la pensée et à la forme, elles sont entièrement sacrifiées au système dont nous parlions plus haut, à tel point que tout homme non prévenu ne s’arrêtera jamais devant ses tableaux sans gratifier fauteur de quelques imprécations plus ou moins vives, et sans être disposé à lui contester même le talent du coloriste. Ses compositions, péniblement et perpétuellement torturées, offensent le goût et le regard; elles soulèvent une répulsion instantanée, et, à moins d’un pacte ou d’une trêve complaisante, on court le risque de méconnaître le talent réel qui surnage au milieu d’un superbe gâchis. Même avec le secours d’une notice, il est presque impossible d’y reconnaître un sujet, soit par la singularité du style, soit par la difficulté de suivre et de relier entre elles les formes animées ou inanimées qui se confondent dans un tourbillonnement impossible : aussi, faudrait-il posséder le secret de cette confusion pour en donner une description sinon exacte, au moins analogue. Il ne faut donc pas nous demander ce qu’on n’a pu obtenir jusqu’ici, même par la gravure et la lithographie, témoignage accablant et unique dans l’histoire des coloristes. Aussi, dans quelques années, lorsque le temps si funeste à la peinture à l’huile aura détruit ou altéré la savante et vigoureuse harmonie de leurs tons, les tableaux de M. Delacroix ressembleront à ces tapisseries fanées où la trame distendue a déformé le dessin, et dont quelques fds d’or, échappés aux ravages du temps, racontent seuls le primitif éclat.

M. Delacroix devait être suivi, et il l’a été avec enthousiasme. L’école s’est précipitée dans la voie facile qu’il ouvrait, et, comme toujours, le maître a été sur-

tout copié dans ses défauts. Parmi ses imitateurs , on distingue MM. Ghassériau , Couture , Diaz et Muller. Le premier, transfuge de l’atelier de M. Ingres, et dont le talent métis emprunte aux deux écoles rivales ; le second, qui nous a montré les Romains de la décadence , si bien corrompus , qu’ils laissent voir sur leurs corps des traces apparentes de putréfaction ; le troisième, qui excelle à faire fdtrer les rayons du soleil dans les bosquets peuplés de Lilliputiens demi-nus, et qui nous montre enfin dans les Dernières larmes , groupe de femmes aériennes, de grandeur naturelle , ce que devient cette poésie microscopique lorsque, cessant de fredonner, elle se permet d’élever la voix; M. Muller, enfin, qui nous représente les Blessés de la grande armée sous des traits tellement avilis..., que nous renonçons à communiquer au lecteur l’impression que nous avons éprouvée. — Mais pour nous mettre tout à fait à l’aise, nous allons continuer notre revue des peintres romantiques sans en nommer aucun , ce qui n’empêchera pas de les reconnaître tous.

On reprochait avec raison à l’enseignement classique de l’Institut de vouloir emprisonner dans un même moule toutes les intelligences, et de comprimer l’essor individuel dans les règles froides et absolues de l’archéologie grecque et romaine ; et, pour s’affranchir des prétentions excessives d’un faux système, on a élevé contre lui le système absurde de l’individualisme. Ce système proclame l’indépendance la plus absolue envers toute espèce d’enseignement traditionnel et particulier; il ne reconnaît d’autre règle que celle du caprice, d’autre voie que celle des instincts, d’autre sanction que celle du sens privé. « Je suis le premier de ma race,

c( nul ne déteindra sur moi. » Et comme si la tradition

les avait ignorées, le romantique superbe invente

V inspiration et la nature , deux vieilleries dont on ne s’est jamais passé, et qui sont le point de départ de toutes les opérations de l’esprit humain, qu’il veuille le bien ou le mal, qu’il cherche le beau ou le laid. Ainsi le novateur descend dans les voies les plus banales, et tout ce fracas d’indépendance ne conclut qu’à l’appauvrir, en le privant de toutes les notions qui peuvent servir de base à son inspiration: il retombe dans cette fange où sont condamnés à ramper tous les esprits superbes qui, sans parler de Dieu, invoquent la nature.

Or, il est remarquable que de tous les amants de la nature auxquels les romantiques ont succédé, personne n’a excellé comme eux à la défigurer. — Pourquoi cela? C’est que la nature, qui est l’œuvre de Dieu , est soumise dans son ensemble et dans ses détails à des lois d’harmonie et d’unité qui échappent au naturaliste myope, qui broute ou qui dissèque, oubliant que l’homme est fait pour se tenir debout et promener son regard de la terre au ciel , afin d’en pénétrer les mystérieuses harmonies.

Mais l’école romantique n’étudie que la nature en obéissant au sentiment individuel et (comme elle le dit elle-même) à ses instincts. Elle ne la voit que par certains côtés qui lui plaisent : c’est le mouvement ou le drame qu’elle affectionne; elle veut le reproduire par la couleur. La forme, cette loi essentiellement naturelle et constitutive des arts plastiques, est repoussée par l’école, qui rompt ainsi l’unité, même dans l’ordre naturel. Faut-ii alors s’étonner que, même en excellant dans quelques parties, elle ne produise dans l’ensemble que

des œuvres condamnées à passer pour laides , malgré tous les compromis de secte et toutes les connivences de la critique. — Ainsi donc, le mouvement et la couleur sont l’Alpha et l’Oméga de l’école ; mais ces deux pôles sont plus rapprochés qu’on ne pense : continuons à ouvrir une tranchée dans la forêt ténébreuse qui les sépare; nous en aurons bientôt sondé la profondeur et les repaires.

La recherche exclusive du mouvement a eu pour résultat l’abandon des sujets nobles et élevés, et une préférence marquée pour ceux qui ne présentent que le développement des forces physiques. L’étude de l’homme a bientôt semblé insuffisante pour satisfaire ce besoin de peindre l’action violente. On lui préfère l’étude des animaux, et il est remarquable que depuis Géricault, le patriarche de la jeune école, jusqu’à Mlle Bonheur, personne n’échappe à cette tendance. Le cheval, le lion, le tigre et les chiens ont défrayé les compositions les plus vantées de l’école romantique. On est descendu à chercher des sujets qui motivent cette exploitation du règne animal ; si bien qu’on a vu des toiles qui pouvaient servir d’enseigne aux maquignons , aux cornacs de ménageries ou à l’équarrisseur de Montfaucon. — Heureux encore quand Y inspiration des poètes romantiques, qui prétendent rendre aux mots leur vra1 sens, n’entraîne pas les artistes à ne plus donner aux bêtes leur vraie forme! Si plusieurs peintres semblent avoir fait un stage profitable dans l’arclie de Noé , il en est d’autres qui s’ingénient tellement dans la poursuite de Y idéal, que leur imagination s’égare, la réalité disparait; en sorte que Vidée de l’homme. Vidée du lion, finissent par se confondre si bien, qu’on ne sait plus qui de l’un ou de l’autre doit rugir ou parler.

Maintenant, occupons-nous de la couleur. Les sauvages aiment le bleu, le vert, le rouge, le jaune, et toutes les teintes vives et tranchées qu’on appelle les couleurs. Les coloristes aiment la couleur. — Laquelle?.... Pourquoi ce singulier? S’agit-il de l’adoption de l’une d’elles à l’exclusion des autres, ou bien ce mot, la couleur , at-il un sens figuré qui révèle l’existence d’une théorie? — Demandez cela au coloriste le plus ennemi des théories et des systèmes; vous êtes à peu près certain de le surprendre et de le mettre en colère ; mais, quelle que soit sa fougue, il vous répondra avec beaucoup de sens que la beauté de la couleur ne réside pas dans la qualité ou l’intensité d’un ton produit par un corps brut ou une préparation chimique; qu’il faut distinguer entre le teinturier et le peintre ; que pour ce dernier l’art consiste à employer toutes les variétés de couleurs pour en former un ensemble homogène, soumis à des lois d’harmonie aussi rigoureuses que celles de la musique, et dont les accords, les gammes et les gradations peuvent s’étudier dans la décomposition de la lumière par le prisme, dans la coloration des plantes et des fleurs, dans les couches transparentes des coquillages, dans le plumage des oiseaux, où les nuances les plus tranchées s’harmonisent par des transitions hardies ou délicates et qui, étant bien observées, résolvent toutes les difficultés de l’harmonie des couleurs. Théoricien sans le savoir, il vous dira, ce romantique précieux, que pour produire un grand effet il faut faire taire les tons criards, voiler ou salir les lumières trop vives, soumettre impitoyablement l’individualité des tons à la loi de l’unité, comme fait le soleil qui dompte sous le feu de ses rayons le bleu du firmament et le feuillage des bois.

Mais ce n'est pas tout : il analysera les procédés avec une exactitude minutieuse, il vous démontrera que les grands peintres de toutes les écoles, bien que dans des gammes et avec des inflexions différentes, se sont invariablement soumis aux mêmes lois, et que, tout en ayant le sentiment inné, ils ont été savants et traditionalistes dans les principes et même dans les procédés. Il invoquera, ce fier Sicambre, le Titien, les Carrache, Paul Véronèse, Rembrandt et Rubens; il reconnaîtra dans le passé des prédécesseurs, et il y saluera des maîtres. Après cela, essayez de lui dire que Ce qui constitue la beauté d’un tableau c’est : 1° l’idée ou le sujet; 2° la composition ou le choix et la disposition des figures qui doivent avoir une importance et une action déterminées; 3° le dessin, qui donne la forme, le mouvement, l’expression et le style approprié au sujet; 4° la couleur, qui doit fournir son contingent sans troubler l’unité de l’œuvre, et sans nuire par un envahissement désordonné à l’importance des conditions précédentes. Dites-lui, en un mot, que le beau résulte précisément de l’unité harmonieuse du sujet et des moyens d’exécution, et que « quiconque ne sent pas la beauté et la force de cette « unité et de cet ordre n’a encore rien vu au grand « jour : il n’a vu que des ombres dans la caverne de « Platon (4). » Aussitôt ce même romantique crie au système, à la théorie, et se détourne comme s’il voyait un spectre. — Eh bien, soit! laissons-là nos théories; suivons le romantique sur le terrain de la pratique. C’est là surtout que nous apprendrons à le connaître tel qu’il est, c’est-à-dire dans toute la splendeur de son individualité.

Tout homme a son individualité, et bien qu’on pense

(1) Fénelon.

et qu’on agisse conformément à des lois communes, il y a des particularités, des nuances de caractère et de sem timent qui se manifestent dans tous les actes de la vie, et qui se révèlent avec une grande vivacité d’expression dans la parole, le geste et les conceptions artistiques. Celui qui s’efforce de mettre en évidence les qualités bonnes ou mauvaises qui le distinguent, est importun et affecté, au lieu d’être simple et naturel comme le sont ordinairement les gens de goût et les esprits supérieurs, qui suivent leur pensée, s’élèvent, et quelquefois se perdent avec elle, mais sans se préoccuper jamais de leur personnalité.

Le romantique veut être original à tout prix ; c’est lui qu’il cherche; c’est sa force, son génie, sa gloire, qui le poursuivent et qu’il poursuit. Mais l’inspiration a ses heures, ses caprices et ses illusions. Un jour un coloriste était assis dans son atelier devant deux esquisses qu’il venait de soumettre au jugement de quelques intimes. Elles avaient été louées, mais avec cette restriction que l’une rappelait trop un tableau deM. Delacroix, et que l’autre n’était qu’une réminiscence heureuse mais un peu trop pâle des Bohémiens de Diaz. Quelle déception ! Evidemment l’inspiration n’est pas venue en ligne directe. O muse capricieuse ! ô cigare éventé! Aussi le peintre découragé ne l’invoque-t-il plus; aussi n’a-t-il que des imprécations pour elle, pour ses amis, pour ses toiles et pour lui-même. Tandis qu’il passe et repasse ses doigts dans sa chevelure électrisée, son regard se fixe, et sa fureur s’apaise devant l’objet qui est à ses pieds. Sur un lambeau d’étoffe, gisant dans la poussière, il aperçoit des accidents bizarres, des couleurs innomées, des formes indécises, quelque chose enfin qui

séduit l'œil et arrête l'attention. Il l'étend, le contemple à distance, et bientôt son imagination voit surgir de ce chaos fortuit tout une composition mouvante. Il croit distinguer la mer ou la plaine, un chemin ou un fleuve, des groupes d'hommes ou d'animaux, des potences ou des clochers, une femme qui arrive ou qui s'enfuit, etc.; mais, par-dessus, tout un ensemble et des rapports de tons aussi harmonieux qu'inusités. A l’aide de quelques couches de bitume et de force coups de grattoir, le torche-pinceau, précieusement cloué sur un châssis, devient bientôt une esquisse. On y voit un groupe principal représentant une femme étendue à terre et tenant des enfants sous ses bras. Puis beaucoup d’autres groupes dispersés confusément dans un paysage invraisemblable, semé de monuments fantastiques, sous un ciel fort orageux. Après s'être extasié longtemps devant cette pochade, le peintre se décide à en faire un tableau; mais afin d'en déterminer le sujet, il convoque ses amis et les consulte. Cette fois personne ne conteste l'individualité de l'artiste et l'originalité de son œuvre. Les uns y voient une scène du déluge universel, les autres la peste de Florence, le sac de Jérusalem, le massacre de Saint-Domingue, enfin, une catastrophe quelconque; car ce qui distingue avant tout l’esquisse, c'est un aspect profondément calamiteux. On discute, on hésite : le peintre ne s’inquiète que d'une chose : l'exécution en grand lui permettra-t-elle de reproduire dans toute leur richesse ces délicieux rapports de tons qui font le charme de sa pochade? — Au milieu de toutes ces incertitudes, arrive la commande d'un tableau, la Fuite en Egypte. C’est un trait de lumière : le sujet est trouvé ! L'esquisse, reproduite en grand, devient une représen-

tation furibonde du massacre des Innocents; et au fond du tableau, ceux qui tiennent absolument à voir la Sainte-Famille, peuvent distinguer, avec un peu de bonne volonté, deux petits personnages drapés d'une façon bédouine, et un quadrupède ressemblant assez à un âne. Le sujet est bien un peu sacrifié; mais « quelle exécution vivace et flamboyante ! » quelles « ombres rembranesques » s'étendent sur cette « composition torrentueuse ! » quelles « poses strapassées ! » prennent ces bourreaux ! comme cette toile est « martelée par une brosse furieuse ! » et dans ce ciel, quel « bleu implacable! » — Le grand cymbalier de l’école romantique pourra célébrer cette œuvre envoyée à l'église de X....; mais ce que sa plume ne saurait décrire, tout habile qu'elle soit, c'est le désappointement du curé et la profonde stupéfaction de ses paroissiens. — Vieillard stupide! stupides bourgeois!!

Nous arrivons maintenant à une autre série de peintres, qui, prenant l’art en lui-même comme un moyen et non comme un but, se placent d’un même coup au-dessus des disputes d'atelier pour entrer dans cette véritable école qui pense avant d’agir, et qui donne à l’œuvre de sa pensée la valeur d’un enseignement. Dans cette école, il y a deux camps : l’un soumis à l'Eglise et qui la sert, l'autre qui la brave et qui l'insulte. La tolérance et l’impartialité qu'on observe dans des questions d’art plastique ne seraient ici qu'une indifférence coupable. Il ne faut pas non plus, comme cela arrive trop souvent, qu’une plume catholique vienne, par des appréciations maladroites et une complaisance dont personne n'est

dupe, compromettre une bonne cause et augmenter la confusion dans les rangs de ceux qui luttent. Ce n’est pas une excuse valable que de se retrancher derrière ses bonnes intentions et son incompétence, car le mieux, en pareil cas, serait de savoir se taire. Nous conjurons donc les observateurs et les juges de demeurer assis dans les plis de leur toge, en dehors de la lice où doivent se mesurer les champions de la vérité et du mensonge.

Si donc l’impiété ou l’erreur viennent à nous, soit ouvertement, soit sous le couvert d’une peau de brebis, aucune considération personnelle, aucune prudence humaine ne nous empêchera de démasquer le diable, qu’il soit peintre, poète, archéologue ou franc-maçon, « prudentia carnis mors est » (1). — Nous serions désolé d’écrire une seule ligne qui puisse décourager un talent indécis et nuire à un homme de bonne volonté ; mais en présence d’une hostilité systématique, devant les réclames insolentes du génie incompris, qui torture l’histoire pour insulter à Dieu, à la justice et aux croyances les plus saintes, nous ne connaissons d’autre action charitable que celle recommandée par saint François de Sales, dont les incroyants eux-mêmes proclament la mansuétude : « Il ne faut pas, pensant fuir le vice de la « médisance, favoriser, flatter ou nourrir les autres; « mais il faut dire rondement et franchement mal du

« mal, et blâmer les choses blâmables C’est cha-

« rité de crier au loup quand il est entre les brebis, « voire où qu’il soit » (2).

Le lendemain de la révolution de Février, en même temps qu’on organisait la permanence du désordre sous

(1) Rom. VIII. 6.

(2) Introduction, ch. XXV1I1.

forme d’ateliers nationaux, on entendit parler d’un projet de décoration du Panthéon , dont la direction fut confiée à M. Chenavard, par arrêté deM. Ledru-Rollin, ministre de l’intérieur. Un appel fut fait à tousdes artistes, afin qu’ils vinssent coopérer à cette entreprise. Moyennant 10 francs par jour, ils devaient vendre leur abnégation et leur travail au grand compositeur, qui , malheureusement, ne sait pas peindre. Les murs si souvent profanés du sanctuaire de la patronne de Paris sont aujourd’hui protégés contre cette nouvelle atteinte du génie révolutionnaire , toujours plus prompt et plus sûr de ses coups quand il démolit que lorsqu’il édifie : toutefois, en vertu d’un droit qu’on a dû respecter, cette commande , qui avait soulevé les protestations des catholiques à la tribune et dans la presse , est demeurée valable. Sa destination seule est devenue incertaine , et les immenses cartons de M. Chenavard errent dans les expositions, sous le regard indifférent des curieux.

Sous les titres ô! Histoire de l'humanité et de Philosophie de l’histoire y nous trouvons réunis tous les personnages qui peuvent rappeler les faits religieux ou politiques accomplis depuis Adam jusqu’à nos jours.— Moïse et Homère ouvrent les deux sources historiques qu’une saine critique va dégager des traditions impures des superstitions chrétiennes et païennes , pour montrer la marche progressive de l’humanité dans Christ, qui, après Platon, en est l’expression jusqu ici la plus parfaite.

11 faut voir un certain tableau de forme circulaire, intitulé: Philosophie de l'histoire, pour bien saisir la pensée de l’auteur. Malheureusement, telle est la paresse et l’insouciance du public, que personne ne s’arrête de-

vant ce logogriphe mal dessiné et mal peint, et qui, cependant, nous a paru être le meilleur échantillon du talent incontestable de ce compositeur. Sans cet examen préalable, on ne voit pas ce qui caractérise les sujets isolés de l’Histoire sainte , qui accompagnent ceux de l’Histoire romaine , dans la série des cartons du Panthéon. On ne voit pas, par exemple , cette assimilation habile du berceau de Jésus dans l’étable de Bethléhem à celui de Romulus et de Rémus , que des bergers découvrent dans un lieu désert et sauvage. Aucune marque, aucun signe divin n’altère la similitude de ces deux origines de la civilisation romaine et de la civilisation chrétienne.

La peinture, ce livre des ignorants, est devenue inintelligible pour les savants d’aujourd’hui. Aussi, avonsnous rencontré certains critiques prêts à entonner des hymnes devant ces compositions, où la part du christianisme leur semble assez belle , parce qu’au frontispice de ce panthéon ils découvrent un personnage équivoque, qui pourrait bien être le bon Dieu. Les imprudents ! Ils veulent régenter les artistes, et ils se laissent prendre à des pièges aussi grossiers ! Ils parlent à tout propos de la poésie et de l’art chrétien, et ils ne savent pas reconnaître la doctrine humanitaire à ce niveau brutal qui, en politique , fait tomber les têtes et les couronnes, et en art supprime dans la représentation de Notre-Seigneur et des saints les attributs divins : l’auréole, les anges, la gloire et tout ce que la foi véritable a si merveilleusement exprimé par la langue du symbolisme traditionnel. — Et il ne nous serait pas permis de nous élever contre de semblables méprises, dont le moindre inconvénient est de nous faire passer pour

dupes, et qui jettent l’incertitude et le découragement dans le cœur de quelques pauvres jeunes gens qui se dévouent encore à déblayer la voie sacrée de l’art chrétien!

Mais c’est en vain qn’on cherche à étouffer la poésie vivante et créatrice de la foi catholique sous la forme inanimée du rationalisme. On s’étonne que celui qui en poursuit l’essai ait besoin, pour réaliser ses rêves, d’une assistance étrangère, et que sa main soit inhabile à traduire sa pensée. Nous croyons, nous, à la main desséchée du peintre de Byzance, qui essaya de peindre les traits du Christ d’après ceux d’une idole... Nous croyons aussi à sa guérison miraculeuse. — Toutes ces tentatives demeureront donc infructueuses, et plutôt que d’entraîner l’art dans cette voie de destruction, on le refoulerait, comme au temps de la Réforme, dans les fictions de la mythologie païenne.

Tel est le danger que présentent ces funestes doctrines. On sait d’où elles viennent. Ce n’est plus la théorie astronomique, qui voyait dans Notre-Seigneur une allégorie du soleil, et dans les douze signes du zodiaque une représentation des apôtres du dieu du jour. Le rationalisme se perfectionne en devenant plus positif. Il se contente de repousser la divinité de Jésus-Christ; il admet son existence historique, et, pour échapper au matérialisme, qui lui répugne, il remplace Dieu par une âme collective, qui est l’humanité tout entière. Quoi de plus simple et de plus clair? Moïse, Confucius, Platon, Christ et Mahomet font partie du grand Tout. — C’est pour cela que Dieu est grand , et que Chenavard est son prophète ! — De cette manière la révélation se fait peu à peu, tout le monde y contribue, et chacun en profite..., heureusement pour ce profond génie, qui n’eùt jamais

trouvé cela tout seul, et qui n’est révélateur que pour quelques badauds qui n’ont jamais rien lu.

Il se trouve toujours des adeptes mal disciplinés qui laissent voir que l’adoption du système est bien moins motivée par une conviction réfléchie, que par le besoin de se faire une enseigne. M. Glaize est cet enfant terrible. Admirons le trait sublime et poétique qui perce à jour le ballon français de la doctrine allemande : sur le plan uniforme d’un ignoble échafaud, se dresse une ligne de poteaux sur lesquels sont inscrits les noms de quelques hommes célèbres par leur génie, et dont la vie a été marquée par quelque atteinte douloureuse. Ces héros de l’humanité, victimes de l’envie, de la tyrannie, de l’ignorance et du fanatisme de l'humanité elle-même , sont représentés au-dessous des gibets qui portent leurs noms. Ce sont : Bernard de Palissy, Lavoisier, Papin, Cervantes, Socrate et Esope, etc., et enfin une figure aussi hideuse que les autres, dans laquelle cependant il est impossible de ne pas reconnaître Notre-

Seigneur Jésus-Christ Ce tableau, intitulé le Pilori ,

a pour épigraphe deux vers de Béranger :

Si des rangs sortent quelques hommes.

Tous nous crions : à bas les fous!

Cette philosophie de chansonnier est-elle assez transparente? Yoit-on suffisamment qu’en citant ces vers, l’auteur du Pilori a pensé à lui-même, bien plus qu’à l’inconvenance de cet amalgame impie? Telle est la seule excuse que nous puissions trouver pour cette œuvre, qui soulève, il est vrai, l’indignation de quelques dévols comme nous, mais qui a trouvé grâce et faveur devant le Jury d’Exposition chargé de sauvegarder

l’honneur des artistes français. Cependant l’auteur n’a atteint qu’une partie de son but : ses contemporains ne le mettront pas au pilori, et la postérité n’aura pas le souci de le réhabiliter.

La pensée des peintres humanitaires se définit nettement : ils nient et suppriment la révélation en matérialisant d’un même coup l’histoire de l’Eglise et de son divin fondateur. L’hostilité a ses ruses, mais au fond elle se manifeste clairement. Il n’en est pas de même de l’incertitude et de l’erreur qui peuvent surprendre l’imagination d’un artiste chrétien, et personne moins que nous ne pourrait se méprendre sur les intentions et le caractère deM. Janmot. Dans son œuvre, intitulée : U Ame, poème en dix-huit tableaux , il s’est malheureusement égaré dans les conceptions nébuleuses et abstraites de l’Idéalisme. L’âme ici-bas ne se manifeste jamais par des actes d’une vie indépendante. Il faut qu’elle soit unie substantiellement à un corps pour constituer un être vivant. La séparation de l’âme et du corps n’a lieu qu’à la mort, et jusque là il est aussi impossible à une âme de penser et d’agir sans le secours du corps, qu’à un cadavre de se tenir debout. II suffit, du reste, de lire les titres des tableaux de M. Janmot pour s’apercevoir que le plan de son œuvre ne peut s’adapter à aucune doctrine définie, et que sa base et ses divisions ne reposent que sur des données arbitraires. Voici la liste de ses dix-huit tableaux : Génération des Ames. — Passage des Ames. — U Ange et la Mère.— Le Printemps.— Souvenir du Ciel. — La Famille. — Le Sentier dangereux. — Le Cauchemar. — Le Grain de blé. — - Première Communion. — Virginilas. — L’Echelle d’or. — Rayons de soleil. — Sur la Montagne . — Un Soir.— Le

Vol de l'Ame. — L'Idéal. — La Réalité . — Dans cette suite d'épisodes, l'auteur n'a tenu compte ni du péché originel, ni du baptême, ni des tentations et des épreuves que renferme la vie de l’homme. Telle devait être la conséquence inévitable de son point de départ , qui est la négation du principe constitutif de l'humanité; mais il a cessé évidemment d’être conséquent avec lui-même en représentant l'âme sous les traits d'un jeune homme, et en lui donnant une compagne, jeune fdle qui erre avec lui tantôt sur la terre, tantôt dans les nuages. Tous deux, dans les rêves d'un amour égoïste, poursuivent un pèlerinage fantastique, jusqu'à ce que l'un d'eux s'arrête et plante une croix sur la fosse fraîchement recouverte de sa jeune compagne. Ce tableau funèbre, qui termine le Poème de l'âme , s'appelle la Réalité. Veut-on se rendre compte du sens réel de ce dédoublement d'une âme dont une partie est sous terre tandis que l'autre gémit? il suffit d'y joindre le commentaire poétique du Pindare de la théorie panthéiste.

Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères.

Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé.

Que ne puis-je, porté sur le char de Faurore,

Vague objet de mes vœux, m’élancer jusqu’à toi !

Sur la terre d’exil pourquoi restai-je encore ?

11 n’est rien de commun entre la terre et moi.

Quand la feuille des bois tombe dans la prairie.

Le vent du soir se lève et l’arrache aux vallons.

Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie ;

Em portez-moi comme elle, orageux aquilons !

Quel est donc cet idéal qui se place entre la réalité et la fiction pour ne voir dans la première que des sujets

hideux , et pour substituer dans Fautre le culte de la créature à celui du Créateur ; qui va brûler ses ailes à la lumière divine, en représentant le Saint-Esprit sous les traits d’une femme, au mépris des défenses des Conciles, qui insulte au foyer paternel et à celui de la science, où il n’a rencontré ni enseignement, ni affection, ni dévouement? Quelle est cette âme qui semble ne vouloir rien donner parce qu’elle n’a rien reçu, et qui concentre toutes ses facultés dans une inaction presque sauvage? L’homme n’est ni ange ni bête a dit Pascal.

Aussi est-il consolant pour l’humanité de penser que l’ange de l’idéalisme n’est qu’un vain fantôme, et que tel n’est pas assurément le type iclcal du chrétien. L’ homme, le vieil homme déchu, régénéré par le baptême, celui que Dieu a créé a pour le connaître, l’aimer, le servir, » doit paraître à tout le monde plus intéressant et plus beau. — Il est regrettable de voir un talent aussi original, aussi pur et aussi distingué que celui de M. Janmot, au service d’une doctrine que la foi repousse, et qui entraînerait infailliblement dans le matérialisme quiconque ne serait pas retenu comme lui par le contre-poids du sentiment chrétien.

Rien n’est plus propre à faire ressortir l’inconsistance de ces imaginations romanesques que de leur opposer une œuvre conçue dans le même ordre d’idées, mais où se reflètent la clarté, la précision et la certitude de la doctrine qui en a fourni l’inspiration. Le tableau du Bien cl du Mal , de Victor Orsel, est le meilleur exemple que nous puissions opposer à cette poésie maladive qui cherche l’Idéal dans la brume , la réalité dans la poussière du tombeau, et qui préfère s’étioler dans le vide, plutôt que de respirer l’air et de parler la langue des

simples mortels. — Sur une seule toile, divisée en dix compartiments, Orsel a représenté la lutte du Bien et du Mal par le développement parallèle de l’histoire de deux jeunes fdles. — Au centre du tableau, dans le compartiment principal, on les voit toutes deux dans tout l’éclat de leur jeunesse. L’une d’elles, pieuse et recueillie, étudie le livre de la sagesse : son bon ange la couvre de son bouclier. L’autre a jeté son livre à terre : pensive et ardente à la fois, elle écoute, les yeux brillants de plaisir, les suggestions de l’esprit infernal. Cette jeune fille est belle, plus belle peut-être que sa compagne, mais le hideux conseiller qu’elle écoute fait pressentir le sort qui l’attend. Au-dessous de ce groupe principal, et dans l’ornement qui l’encadre, on voit le globe du monde que se disputent un ange et un démon. Au-dessus, et toujours dans l’ornement, l’œil de la Providence; puis, à gauche, l’histoire de la pieuse jeune fille, à droite celle de la jeune fille tentée, se déroulent en huit médaillons entourés d’ornements symboliques. On voit d’abord la fille séduite s’enfuyant loin du toit paternel avec un jeune cavalier. Iis s’embrassent, et leur cheval les emporte au galop. La tête ailée du démon sourit à ce spectacle et vole auprès des deux amants. L’arbre qui ombrage ce groupe porte le fruit défendu. Ce simple accessoire montre à quel point Victor Orsel était préoccupé du but moral de son œuvre. Ce médaillon, fut-il isolé des autres, et ne semblât-il au premier coup d’œil qu’une scène de roman, la tête du démonet l’aspect du fruit défendu indiqueraient bientôt la punition terrible qui attend la fille coupable.

Au second médaillon, on voit la malheureuse agenouillée avec un petit enfant près d’elle, au pied de la

maison de son amant. Elle n’est déjà plus belle; son visage est flétri de larmes, et elle montre à son séducteur son enfant tout en pleurs. Un valet l’insulte, et le maître, assis à une fenêtre, raille la pauvre abandonnée. Dans le troisième tableau, on la voit repoussée par ses parents indignés. Enfin, au quatrième épisode, le hideux suicide succède à un crime aussi grand : la malheureuse se pend auprès de son fils, qu’elle a tué. — Il semble que le doux pinceau de Victor Orsel se soit arrêté malgré lui à ces scènes désolées, et qu’il avait hâte de retracer les vertus et le bonheur de la jeune vierge. —Le premier médaillon de gauche, celui qui correspond au tableau de la fuite, montre la jeune chrétienne demandée en mariage. Le front baissé, elle indique sa mère au jeune homme qui la demande. Son geste est d’une grâce et d’une modestie charmantes. Le jeune homme s’avance ferme et respectueux. La vieille mère pose sa quenouille, se redresse et examine le nouveau venu d’un air soupçonneux et ému, comme celui qui en veut à son plus cher trésor. — Au second tableau, les parents de la jeune fille fiancent les époux. Le père parle au jeune homme avec autorité. Celui-ci est calme et heureux : la jeune fille présente sa main à l’anneau nuptial avec une confiante candeur ; mais la mère surtout est admirable. Elle tient sa fille et l’amène à son époux; mais ses mains semblent vouloir la retenir tout en la donnant, et ses yeux en pleurs, levés vers le jeune homme, lui disent bien mieux que les paroles du père: Aimez-la bien; je vous donne là plus que ma vie î— Au troisième tableau, le jeune chevalier part pour la guerre. Il fait ses adieux à sa femme, et semble tout ému et inquiet de la laisser. La jeune mère , tendre et courageuse , montre à son

époux le nouveau-né qui la consolera, et que F aï eu le berce sur ses genoux. — Enfin on voit le guerrier de retour : il a posé ses armes sur le lit nuptial, et tout joyeux de la force et de la beauté de son fils, il s’occupe à guider ses premiers pas. Le petit enfant tend ses bras vers sa mère ravie, et 1’ aïeule, les laissant jouir seuls des caresses de leur enfant, les contemple tous trois, heureuse de leur bonheur.

Au sommet de toute la composition, le Christ juge les âmes des deux jeunes femmes. L’une est reçue parmi les anges, l’autre est entraînée par le démon. Elles reparaissent là avec leur beauté première, mais sur le visage de l’une d’elles se peint le bonheur des élus, sur celui de l’autre le suprême désespoir. — Les inscriptions, les ornements, tout concourt à compléter le sens déjà si clair de ces compositions. Deux petites figures de chaque côté, placées dans des rinceaux de feuillages symboliques, représentent les enfants des deux jeunes femmes, avec de saisissants contrastes. Ainsi, l’enfant né du mariage béni joue innocemment dans son petit chariot blanc; plus haut, on le voit dormir, paisible et souriant. L’enfant dont la naissance fut maudite s’amuse à tourmenter un oiseau. On le voit dormir aussi; mais du dernier sommeil, et percé d’un poignard. — Un ecclésiastique disait en regardant ce tableau : « Cette pein- « ture fera autant de bien que beaucoup d’excellents « sermons. » On ne saurait en faire un plus grand éloge, et aucun assurément n’eut touché davantage le cœur si chrétien de Victor Orsel. — Pendant toute la durée de l’Exposition universelle, la galerie du Luxembourg a présenté le singulier spectacle d’un groupe sans cesse renouvelé, et qui semblait être toujours le même

par l’unanimité et la conformité des suffrages. Les artistes, les savants, les riches, les pauvres, les vieux, les jeunes, tous s’arrêtent, et les plus légers s’étonnent, comprennent et réfléchissent devant le tableau du Bien ci du Mal. L’âme du spectateur s’émeut en suivant cette série d’épisodes. Il reconnaît dans le contraste de la vierge folle et de la vierge sage, les luttes incessantes qui l’agitent lui-même, et il lui devient impossible d’assister à leur jugement sans faire un retour sur lui-même, et sans répondre pour son propre compte à Celui qui interroge les consciences et qui pèse les âmes.

Cette nouvelle épreuve d’une exposition publique suffirait pour justifier la place que nous donnons ici à l’œuvre d’un artiste qui n’est plus, mais dont la gloire toute jeune grandit chaque jour. D’ailleurs, cette épreuve a été couronnée d’un plein succès mous y voyons un heureux présage pour la gravure si parfaite que M. Vibert est sur le point d’achever; nous y voyons surtout un gage de la vitalité des œuvres vraiment chrétiennes.

Orscl a d’autres titres encore pour revivre dans nos souvenirs au moment où nous voulons entretenir nos lecteurs des peintres qui suivent les traditions de l’art chrétien. Toutes les revues se sont occupées de l’école allemande, et la critique n’a pu se dispenser de parler d’Overbeck et de ses amis, bien que ces artistes éminents se soient abstenus d’envoyer leurs œuvres à l’Exposition universelle. Les mêmes raisons, la même équité nous obligent à rappeler ici le premier de nos peintres qui ait ouvert la voie dans laquelle se concentrent les espérances et tout l’avenir de l’art chrétien. Orsel est l’Overbeck français, avec cette différence que l’un a rencontré en France des résistances, des préventions et je ne sais

quelle défiance administrative , tandis que l’autre inaugurait en Allemagne une espèce de renaissance artistique, favorisée dans son développement par les plus vives sympathies. Mais les difficultés qu’a rencontrées Orsel ne font qu’ajouter à son mérite , et s’il a transplanté la même doctrine sur un sol plus agité , au moins n’a-t-il rien épargné pour que les racines fussent profondes et capables de résister aux tempêtes. Il est mort à la peine : mais son œuvre subsiste ; ses élèves et ses amis la continuent avec un dévouement dont il leur a laissé l’héritage, mais qu’ils ne dépasseront jamais.

11 faut donc sortir de l’enceinte du palais provisoire si l’on veut étudier la marche de l’art chrétien. La chose en vaut la peine; aussi les artistes étrangers qui s’y intéressent n’ont pas manqué d’aller chercher dans nos églises les signes les plus réels de sa vitalité. Là, mieux que partout ailleurs, ils ont pu voir que le bon grain est mêlé à l’ivraie; mais au moins les plantes parasites qu’on y rencontre témoignent que le bien ne se fait pas par hasard, et que les plus habiles comédiens ne parviennent jamais à exprimer des pensées et des sentiments dont leur cœur n’est pas pénétré. On voit certaines chapelles à Saint-Eustache, à Saint-Merry, à Saint-Séverin, à Saint-Gervais, et ailleurs, dont la décoration a été confiée à des peintres romantiques, à des académiciens archéologues, grecs ou gothiques, mais incroyants, et quelquefois même protestants. On peut aisément se convaincre que malgré la souplesse de leur talent ils échouent immanquablement, et trouvent toujours dans ces sortes d’épreuves le revers de leurs succès de salon. Ils ont beau s’affubler d’une défroque byzantine, allonger les plis de leurs draperies, baisser les yeux, se voi-

1er la face et s’aplatir dans le pastiche archéologique, le bout de l’oreille échappe toujours, et on reconnaît infailliblement sous leurs masques les peintres de Thalie, de Terpsichore, de l’Ange déchu ou de Lisette. Aussi at-on distingué comme elles méritaient de l’être la chapelle de la Vierge, peinte par Victor Orsel , celle de l’Eucharistie, de M. Alphonse Périn, et celle du Baptême, peinte par M. Roger. Ces trois chapelles de Notre-Darne-de- Lorette, commencées en 1833, donnent la date de la rénovation de la peinture religieuse et monumentale dans nos églises de France. La similitude de la disposition architecturale, et par-dessus tout le désir de produire une œuvre harmonieuse et favorable à l’ensemble de l’édifice, avait porté ces trois artistes à se concerter entre eux pour obtenir ce résultat. La variété des sujets et l’individualité inévitable et très-légitime du talent devaient seules établir des différences. Les sujets consacrés par la tradition liturgique sont réservés pour les coupoles , et occupent par conséquent le centre et le point le plus élevé. Les pendentifs et les pilastres offrent des divisions naturelles réservées pour la partie historique et le développement moral du sujet. Aussi rien n’est plus intéressant pour le spectateur que de reconnaître les sujets, d’en expliquer les rapports et l’ordonnance sans le secours d’un livret. — On ne trouve à l’Exposition que trois cartons de la chapelle de la Communion, peinte par M. Alphonse Périn. C’est assez pour donner une idée du beau et sérieux talent de l’auteur ; mais ce n’est qu’un feuillet détaché d’un ouvrage aussi remarquable par son étendue que par l’ordre et l’homogénéité qui régnent dans la composition des sujets et leur exécution. Nous avons rendu compte de ce

beau travail lorsque le public fut admis à le visiter pour la première fois (1). Ce fut en môme temps pour nous une occasion de rendre hommage à la mémoire de celui dont M. Périn était le compagnon assidu, à ce guide bienveillant et éclairé qui agrandissait pour nous, et pour bien d'autres, le domaine de la critique et des études, en l'élevant au-dessus des disputes d'atelier, et en inaugurant la voie plus large et plus féconde des grandes traditions. Aujourd’hui nous pouvons nous féliciter d’avoir trouvé dans M. Périn le propagateur ardent des mômes idées, le même empressement à les faire rayonner autour de lui par la parole et par l'exemple. Une distinction des plus honorables est venue le récompenser de ses travaux; mais ce que son noble cœur n’apprécie pas moins, c’est l’affection qu’ont reportée sur lui les amis et les disciples d’Orsel.

L’exposition de M. H. Flandrin serait bien loin de donner une idée de la facilité avec laquelle il a pu couvrir en très-peu d’années l’immense surface de l’abside de Saint-Gerrnain-des-Prés, de la frise de Saint-Vincentde-Paul, et la totalité de la belle église de Saint-Paul de Nîmes, bâtie en style byzantin par l’habile architecte M. Questel. On a pu voir, en dehors des salles de peinture, de petites esquisses gravées où se déroulait la belle procession de saints qui orne l’église de Saint-Vincent-de-Paul. Nous avons loué ces peintures dans une revue qui n’est pas toujours impartiale quand il s’agit d’art moderne, mais celles-ci avaient trouvé grâce devant l’exclusivisme archéologique, parce qu’en effet tout, dans ce travail, témoignait du respect de l’auteur

(i) Voir Y Univers du 9 octobre 1852.

pour la science iconographique. Aussi nous étions-nous attaché à faire ressortir cette qualité qui, assurément, n'est pas la moindre dans l'œuvre de M. Flandrin, ce qui n'empêche pas l'élève de M. Ingres et le pensionnaire de Rome d’être tout à fait moderne dans la forme d’art qu'il applique aux sujets religieux, et de ne passe croire obligé d'estropier ses saints et d'offenser le bon goût et le bon sens par la reproduction servile et grossière des imperfections du gothique. — MM. Amaury Duval et Sébastien Cornu suivent la même voie, et chacun s’applique à mettre au service de sa pensée le dessin, la couleur, la perspective et même les renseignements archéologiques que personne aujourd'hui ne peut dédaigner impunément. Tous ces éléments réunis constituent l'art du peintre chrétien; aucun d'eux ne doit être rejeté systématiquement, de même qu'aucun d'eux ne peut suppléer au sentiment profond et sincère que la foi seule peut donner. — C'est dans l'église de Saint-Germain-en-Laye qu'il faut aller chercher M. Amaury Duval. — C'est à Saint-Séverin que nous avons trouvé M. Cornu peignant sur les deux faces d'une chapelle latérale les deux patrons de cette église : d'un côté, saint Séverin de Paris reçoit le jeune Clodoald, petit-fds de Clovis, qui, agenouillé et déposant ses armes royales, lui demande l'habit sous lequel il deviendra une des gloires de l'Eglise; de l’autre saint Séverin d’Agaune, sollicité par la reine sainte Clotilde pour la guérison de Clovis, lève au ciel un regard plein de foi, et étend son pauvre manteau sur la tête du Barbare prédestiné qui se courbera bientôt sous la main sacerdotale de saint Remi. — L'espace nous manquerait si nous voulions énumérer toutes les œuvres qui auraient droit à être

rappelées ici. Cependant, puisque nous sommes sortis de l'Exposition, nous ne voulons pas y rentrer sans nommer encore quelques-uns des peintres qui n'y figurent pas, bien qu'ils soient pleins de vie, d’ardeur et de talent. — Nous citerons encore comme une belle et touchante inspiration le Saint Louis mort, étendu sur un lit de cendres dans l’attitude de Notre-Seigneur crucifié, peint à Saint-Séverin par M. Leloir. — La séparation de saint Pierre et de saint Paul, tableau placé au musée du Luxembourg, qui a été exposé au Vatican, et a valu à M. Michel Dumas l'honneur d'une visite de N. S.-P. le Pape Pie IX et la décoration de l'Ordre de Saint-Silvestre. — Le martyre de saint André, de M. Pilliard, qui orne l'église de Vienne en Dauphiné. — La mère des Macchabées, de M. Alphonse Girodon, tableau empreint d'une mâle énergie et d'une foi primitive, qui fut exposé à Paris en 1851, et placé depuis au musée de Lyon. — L'Ange gardien, de M. Tyr, et le Christ enfant qu'il avait si admirablement exécuté pendant les loisirs que lui laissait son active coopération dans la chapelle d'Orsel. — M. Faivre Duffer, qui a envoyé une Pietà dans cette antique chapelle de Châtillon-d'Azergue, restaurée par M. Desjardins, et où il nous a été donné d’inscrire notre nom à la suite de ces vieux peintres qui affectionnaient les sanctuaires les plus humbles, et se laissaient entraîner au courant de l'amour de Dieu et au charme de la solitude, dans l'oubli de toute renommée. — M. Emile Lafon peignait en même temps à Brantôme une grande chapelle, dont un savant ecclésiastique a rendu compte dans Y Univers. Nous n’en connaissons malheureusement que les esquisses, mais elles nous sont un sûr garant du talent qui va bientôt se déployer à l’aise sur les

murs d’une chapelle de Saint-Sulpice. — M.de Margerie ne nous a rien laissé à dire sur les peintures de M. Romain Gazes à Bagnères-de-Luchon. — Si nous nous reportons devant la Gène exécutée à l’Antiquaille, et surtout devant la Vierge et les anges peints sur un retable en bois à la cathédrale de Lyon, nous retrouvons dans M. Janmot le peintre chrétien mieux inspiré par l’Evangile que par l’idéalisme que nous avons dû critiquer. — M. Charles Daverdoing a décoré la vaste coupole de la cathédrale d’Arras. — M. Lenepveu a exposé un tableau des martyrs apportés aux catacombes, dont nous aurions déjà parlé, si nous n’avions pensé lui faire plus d’honneur en le mentionnant ici. — Nous ignorons si les vingtdeux dessins de M. Beauvais, représentant la vie de saint Bernard, doivent être exécutés en peinture. Nous ne pourrions qu’en féliciter leur auteur et les RR. PP. Trappistes de Laval, qui sont possesseurs de ces belles compositions.— Nous voudrions encore citer MM. Raymond Balze, Timbal et Savinien Petit; — Et surtout M. Hallez, dont les compositions vraiment angéliques révèlent une piété profonde et une rare connaissance des Saintes- Ecritures; — et M. Glère, ce jeune peintre qui a représenté avec une simplicité touchante et poétique la légende de sainte Bonne, vierge de Pise, qui, revenant d’un pèlerinage, trouve le pont rompu, et sur l’ordre du Christ, lève les bras au ciel, et franchit miraculeusement le torrent débordé.

Tels sont les noms et les ouvrages des artistes chrétiens que notre mémoire a pu nous rappeler. Il y en a certainement d’autres que nous oublions, ou que nous ne connaissons pas encore. Qu’ils nous pardonnent une omission que l’avenir nous fournira l’occasion de répa-

rer. Déjà ils ont pu voir que ni système d’école, ni complaisance consentie ou imposée n’est venue entraver la loyauté de notre critique. Nous ne procédons pas par exclusion , si ce n’est lorsque la somme du mal l’emporte sur celle du bien, et que nous ne voyons aucun but utile aux critiques que nous en pourrions faire. Nous ne savons pas si tous ceux que nous venons de nommer méritent aux mêmes titres nos sympathies de catholique. Nous l’ignorons et nous voulons l’ignorer, afin de ne léser en aucune façon le droit acquis par leurs œuvres à notre respect et à notre justice. En cela, nous ne nous fondons pas sur une vaine générosité, mais bien sur une parole de Notre-Seigneur, qu’il est bon de rappeler ici .

a Alors Jean, prenant la parole, lui dit: « Maître, « nous avons vu un certain homme qui chasse les déa mons en votre nom, quoiqu’il ne nous suive pas, et « nous l’en avons empêché.

« Mais Jésus lui répondit : « Ne l’en empêchez pas , « car il n’y a personne qui, ayant fait un miracle en c( mon nom, puisse aussitôt après parler mal de moi

c< Qui n’est pas contre vous est pour vous (i). . . . »

(1) Saint Marc, cliap. ix, versets 37, 38 et 39.

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