‹ Exposition universelle de 1855Chapitre 13 sur 16 · ÉCOLE ALLEMANDE · texte numérisé non relu

ÉCOLE ALLEMANDE

Tous les genres de peinture sont cultivés en Allemagne par des artistes du plus grand mérite : là, comme oartout ailleurs, l’époque moderne est caractérisée par ies influences les plus diverses; le caractère germanique se modifie plus ou moins, selon qu’il puise aux sources de l’Antiquité, du Moyen Age ou de la Renaissance. La Prusse, T Autriche > la Bavière, la Saxe, le Wurtemberg ont envoyé plus de six cents œuvres d’art à l’Exposition universelle, et cependant nous avons entendu sortir de toutes les bouches cette singulière exclamation : « Y Ecole allemande n’a rien envoyé! » — On a bien vite discerné la valeur de deux ou trois cartons de MM. Cornélius et Kaulbach, en les regardant comme un spécimen de ce que l’on attendait, mais c’était moins pour leur rendre hommage que pour décharger sur eux la mauvaise humeur et le désappointement occasionnés par l’absence de Y Ecole.

Nous prenons acte de cet aveu spontané et unanime, qui nous dispense d’établir sur ce point l’avantage de l’École catholique allemande. — C’est bien elle dont l’absence a été constatée par toutes les voix de la presse, et bien qu’elle n’ait pas été couronnée dans le Palais de l’Industrie, elle n’en a pas moins gardé le rang qui lui appartient dans l’histoire de l’art contemporain. Pour cette fois, du moins, nous marcherons de compagnie avec la critique française, et si les peintres chré-

ilk

tiens de l’Allemagne ne sont pas venus, nous irons leur porter le tribut fraternel de notre admiration et de nos sympathies.

Frédéric Overbeck est le chef et le fondateur de cette jeune école. Renvoyé en 1809 de l’Académie de Vienne à cause de son opposition aux principes de l’école de Raphaël Mengs et de David, il vint à Rome avec deux compagnons, Vogel, de Zurich, et Pfoor, de Francfort. Bientôt Wintergarts se joignit à eux; mais au bout de deux ans, Pfoor mourut, les deux autres repassèrent les monts, et Overbeck resta seul. En 1811, Cornélius, Wilhelm et Schadow vinrent repeupler la colonie déserte et se grouper autour de celui qui avait résolument fixé sa tente dans la ville éternelle. Ils ne furent pas dispensés de ces rudes épreuves qui accompagnent les entreprises humaines, et qui les entravent ou les fécondent selon qu’elles répondent aux desseins de Dieu. Rien n’est plus touchant et plus capable de relever les cœurs défaillants, que le récit des privations, du dénüment absolu et du courageux enthousiasme qui croît en proportion de l’adversité. Pendant l’occupation française, les pauvres artistes allemands vécurent sous le toit d’un couvent abandonné, et nous aimons à rappeler que ce fut l’intervention de M. Lethière, directeur de P Académie de France, qui leur ouvrit ce saint et pauvre asile. Quelques uns d’entre eux furent obligés de s’employer à des travaux de terrassement pour gagner le pain de la petite communauté. Leur pieuse amitié, leur passion pour l’art les soutenaient. Posant souvent les uns pour les autres, faute d’argent pour payer les modèles, ces nobles jeunes gens mettaient en commun leurs travaux et leurs espérances. En remontant aux

sources de Fart, ils étudièrent les dogmes, et la vérité se révéla à leurs cœurs sincères. Tandis que les artistes de toutes les nations venaient à Rome pour exhumer les débris du paganisme, ou se façonner sur les splendides aberrations de la Renaissance ; tandis que l'Allemagne savante et rationaliste s’efforçait d’achever l’œuvre de Luther en niant jusqu’à l’existence du Christ, les monuments de l’Italie chrétienne s’ouvrirent devant les artistes explorateurs, les traditions furent reprises là où les avait interrompues la Réforme, et Overbecket ses amis, descendus protestants dans les catacombes, en sortirent catholiques, et vinrent abjurer l’hérésie à la lumière des basiliques de Rome (1).

Ce singulier événement déconcerta les incrédules, et en désignant les nouveaux convertis par le nom de Nazaréens, ils laissèrent aisément voir que l’ironie était contenue par le respect. La sincérité et le mérite personnel des Nazaréens ont toujours été hors de contestation ; mais aujourd’hui il s’élève des doutes sur la vitalité de l’école dont nous venons de retracer l’origine. C’est pour éclaircir ces doutes que nous publions la lettre que M. Hallez a bien voulu nous adresser. — Les limites que nous nous sommes imposées nous obligent à supprimer une partie de notre travail concernant quelques ouvrages qui ont figuré à l’Exposition, ou qui ont été popularisés par la gravure. Ceux-là plaident eux-mêmes, et beaucoup mieux que nous, la cause de l’art chrétien. La même considération nous fait un devoir de céder un instant notre place au correspondant, mieux

(1) Ces premiers convertis furent les frères Scliadow, Vogel de Vogelstein; les frères Yeit, Eggers, Millier de Casse], et le sculpteur Roden.

renseigné que nous, et qui a bien voulu nous venir en aide.

Tours, juillet 1855.

Monsieur,

J’entends dire partout, et nos journaux, en chœur répètent que décidément nous sommes , en fait d’art, supérieurs à tous les peuples du monde, que les étrangers n’ont rien à nous opposer. Je désire fort qu’il en soit ainsi , mais je trouve ce jugement commode , peu modeste et sujet à révision. Nous devrions, je crois, puisque notre victoire est si éclatante , attendre que l’Europe nous décernât elle-même la palme, alors il n’y aurait plus d’appel possible. Nous sommes , tout le monde l’accordera , des instrumentistes formidables , mais sommes-nous pour cela de grands musiciens ? J’entends d’ailleurs élever de la part de nos rivaux quelques observations préjudicielles qui doivent faire ajourner la décision. On dit que nous sommes chez nous, qu’il ne nous a pas été bien difficile d’accumuler à l’Exposition de 1855 à peu près tout ce que la France a produit de meilleur depuis cinquante ans. Nos voisins n’ont pu ni voulu en faire autant; dès lors les armes ne sont pas égales. Pour l’Allemagne en particulier, au sujet de laquelle vous avez bien voulu me témoigner le désir d’avoir mon opinion à cause des rapports particuliers que j’ai eus avec plusieurs artistes de ce pays, évidemment les principales pièces du procès manquent; comment donc prononcer? Je ne parle pas de Cornélius et de Kaulbach. Nous n’avons de ces deux artistes que quelques cartons. Avec cela, pourtant, on ne peut déjà leur refuser plusieurs qualités peu communes, et au moins l’idée, la verve, l’imagination. Si vous en demandez da-

vantage, ils pourront vous inviter à passer le Rhin et à aller voir les immenses travaux dont ils ont orné leur patrie. Je erois que l’allure très-énergiquement germanique du premier ne sera pas goûtée par le grand nombre de nos artistes. Le second aura bien la chance de séduire quelques têtes françaises, du moins par certains côtés, mais je ne me fais pas le champion de ces deux peintres, pour lesquels ma sympathie est modérée. Comme vous , Monsieur, comme l’estimable et courageux journal qui vous ouvre ses colonnes , tout ce qui n’a pas pour but principal la gloire de Dieu et l’instruction ou l’édification des chrétiens m’importe peu, et je m’arrête à ce groupe d’artistes religieux de cœur et d’œuvres, qui sont remontés franchement aux traditions et aux sentiments des époques de foi, et dont Overbeck est parmi nous la personnification la plus connue. Ces hommes-là sont nos frères. Les principes à la fois simples et lumineux que vous avez si heureusement entrepris de formuler, et dont nous suivons avec intérêt le développement, ces principes sont les leurs. Portant sur les questions d’art cette lumière de la foi qui éclaire toutes choses en ce monde, ils ont, avec un instinct juste et sage, emprunté au Moyen Age l’esprit et le souffle vivifiant qui l’animait, plutôt que l’écorce et la forme matérielle dont il était revêtu. Ils ont saisi d’une main sûre et renoué sans hésitation le fil des anciennes traditions, non pour s’en embarrasser comme d’une chaîne d’esclavage, mais pour s’en servir comme d’un fil conducteur. Eh bien! ce groupe, cette école qui s’appelle l’École catholique allemande, que ceux qui la composent soient de Munich ou de Vienne, de Lubeck ou de Dusseldorf, cette école est-elle représentée à l’Ex-

position? Voilà la question qu’on nous adresse, et je réponds avec vous qu’elle ne l’est pas.

M, Hess (de Munich), l’un des premiers qui ait rouvert à notre époque la carrière longtemps fermée de la peinture monumentale, qui a couvert de ses fresques la basilique de Saint-Boni face et l’église de Tous-les-Saints, qui, dans cette dernière, a développé sur un espace resserré ce vaste ensemble de théologie catholique dont Y Univers a donné l’analyse il y a quelques années, qui a composé et dirigé les grandes verrières exécutées par ordre du roi Louis pour l’église 6! Au et pour la cathédrale de Cologne, homme d’un esprit infiniment cultivé et pourtant si modeste, qui me disait il y a quelque temps : « Nous n’avons fait, nous autres, qu’ouvrir la brèche; c’est aux jeunes gens maintenant à aller plus loin et à faire mieux que nous ; » M. Hess n’a pas adressé au Palais des Arts le plus léger croquis.

M. Schraudolf, dont les vastes et pieuses pensées se répandent depuis plusieurs années sur les antiques nmradles de la cathédrale de Spire, cet homme d’un génie si chrétien que certain charivariste allemand a cru rendre ridicule en le représentant occupé à peindre à genoux, comme Fiesole, les images sacrées, M. Schraudolf n’a rien à l’Exposition.

M. Philippe Veit, ancien directeur de l’Académie de Francfort, qui, avec une nombreuse famille et une fortune médiocre, a préféré renoncer à ce poste avantageux plutôt que de subir les affronts que la conjuration protestante voulait infliger à sa foi; M. Veit, l’auteur de la Madone de la Trinité-du-Mont, que chérissent tous les visiteurs de Rome qui y portent encore l’esprit fervent de nos aïeux; l’auteur encore de la belle fresque qui

représente le Christianisme introduit par saint Boniface dans les forêts de la Germanie, M. Yeit n'a rien à l'Exposition.

M. Edouard Steinle, je crois pouvoir le dire, n'a rien à l’Exposition; car si c'est lui qu’il faut reconnaître sous le nom de François Steinle, que je trouve au livret, la toile que j’ai rencontrée dans la salle autrichienne ne peut donner une idée de la richesse d'imagination, de la suavité, de la pureté ineffable des nombreuses et ravissantes compositions de celui que l'Allemagne appelle le jeune frère d'Overbeck.

M. Deger, le grand peintre d'Apollinarisberg; M. André Müller, son digne frère d'armes, n’ont rien à l’Expo-^ sition.

Nous avons des deux plus jeunes peintres parmi ceux qui ont travaillé dans l’église de Saint- Apollinaire, quatre toiles de petite dimension; c'est bien peu ; elles valent cependant, et pour le moins, le grand nombre des tableaux religieux de même proportion que nous avons vus aux dernières expositions françaises. Ce sont : une Vierge au Lis et le sujet légendaire du bienheureux Herman Joseph, de M. Ittenbach; puis une Vierge encore avec l’enfant Jésus et une Annonciation de M. Karl Millier : charmantes miniatures à l'huile, surtout la première, car j’aurais peut-être quelque léger reproche à faire à la seconde. Mais ceux qui ont vu ces ouvrages ne connaissent encore ni M. Ittenbach, ni M. Karl Müller, et seraient fort étonnés si on pouvait tout à coup les transporter, par exemple, devant la magnifique page que le dernier a peinte à Apollinarisberg, à l’âge, je crois, de vingt ans à peine, et où, sous le nom de Vorbild , préface en quelque sorte des sujets relatifs à la sainte Vierge, il a réuni

dans un groupe du plus grand style, et peint avec une puissance magistrale les saintes femmes de l’ancien Testament, qui ont été les lointaines images de la Vierge attendue dès l’origine du monde.

Nous avons encore de M. Jos. Fürich, qui a peint avec Overbeck à la villa Massimi à Rome, et qui est l’auteur du Triomphe du Christ et d’un grand nombre de compositions remarquables répandues en Allemagne parla gravure, quatre dessins riches de. pensées et de figures, mais relégués dans un escalier secondaire où ils ne sont vus par personne, et où, pour les découvrir, il faut être retourné dix fois à l’Exposition et s’être fait un point de conscience de n’en laisser aucun recoin inexploré.

J’ai nommé plusieurs fois Apollinarisberg, je dois. Monsieur, vous expliquer ce que c’est, et à ce propos il faut que je raconte.

Il s’est trouvé en Allemagne, — en France, je crois, cela ne se trouve plus, — un homme héritier d’un nom ancien, possesseur d’une immense fortune et joignant à ces dons de la Providence une simplicité, une foi et des vertus patriarcales, un de ces chênes séculaires qui, chez nous aussi, abritaient jadis tant de bonnes choses sous leur ombre. Le comte Egon de Furstenberg, attristé de voir languir abandonné un lieu cher autrefois à la piété des chrétiens, une colline où furent transportés au Moyen Age les restes de saint Apollinaire, premier évêque de Ravenne, résolut de rendre au saint martyr son culte et son tombeau. Il fit bâtir sur le mont Saint-Apollinaire (c’est ce que signifie Apollinarisberg), à quelques pas de Remagen, sur les bords du Rhin, une très-belle église, et chargea quelques jeunes artistes de foi et de talent, de l’école de Dusseldorf, de l’orner de

peintures, d’en faire, selon la maxime des Pères, un livre qui pût instruire par des images les habitants des campagnes et des villes voisines. Il leur donna douze ans pour cela. Il avait su bien choisir, ses vues furent parfaitement remplies. Les plans arrêtés et la besogne partagée avec cette unité de vues et cette entente de frères dont nous n’avons guère d’exemples (1), tous partirent pour l’Italie, où, sous l’inspiration des sanctuaires vénérés et des saints artistes d’autrefois, ils préparèrent en paix et à loisir, pendant quatre ou cinq ans, les œuvres qu’ils devaient exéeuter. C’est là que je les connus, et que je pus apprécier à quel point la foi et les vertus du chrétien sont loin d’éteindre le génie et d’exclure les grandes qualités de l’artiste.

11 n’y a que deux ans qu’il m’a été possible de vérifier à quel point ils avaient répondu à l’attente excitée en moi par la vue de leurs magnifiques compositions de Rome, et cette attente a été dépassée.

C’est à cette occasion et en visitant ce sanctuaire qu’il me fut donné de rencontrer l’homme vénéré qui a fait à l’art, à la religion et à son pays ce magnifique présent. Après une nuit passée à Remagen, j’étais remonté de grand matin à Apollinarisberg , pour voir encore une fois avant mon départ ce qui m’avait frappé la veille. Je trouvai le digne protecteur de l’art religieux diri-

(1) En effet, à la différence de rAUemagne, c’est surtout cette unité de plan et de style, et cette coordination des différentes parties entre elles, qui manquent pour l’ordinaire à nos essais de peinture monumentale ; chacun tire de son côté et travaille à sa façon, sans s’embarrasser de son voisin, et sans chercher à rattacher par un fil sa pensée et sa manière à la manière et à la pensée de celui qui peint à quelques pas de lui. (Sole de M. Hallez.)

géant dans son église quelques travaux secondaires, et je le pris d'abord pour un modeste habitant de la bourgade, jusqu'à ce qu'après avoir engagé le premier une conversation éclairée et pleine de bienveillance, il m'offrit sa carte, et reçut celle du voyageur obscur qui vous adresse ces lignes.

J'en ai assez dit, Monsieur, pour vous démontrer que l’École catholique allemande n'est pas représentée à l'Exposition. La raison en est facile à concevoir, les fresques ne se déplacent pas.... Les toiles ne le font guère davantage, dans l’école religieuse dont je parle. Les artistes dont je parle, en général exposent peu : Overbeck ne l'a jamais fait, que je sache. Ils ont pour maxime qu'un tableau religieux à l'Exposition est une religieuse au bal; et pour nos expositions françaises, ce n'est pas trop dire , et quel bal, encore ! Les églises et les personnages éminents qui possèdent ces tableaux commandés, attendus, enlevés avec empressement, sont peu disposés à s'en dessaisir pour les faire voyager au loin. Les critiques doivent donc suspendre leur jugement, et reconnaître qu'il peut y avoir encore pour eux dans l’art, et surtout dans l'art religieux, des régions inconnues.

Nous pouvons d’ailleurs, en tout état de cause, décliner ici complètement la compétence des écrivains qui se sont attribué le privilège de trancher en dernier ressort toutes les questions relatives à l'art, et pour lesquels cependant tout se réduit à peu près à des question de procédés, à l'instrumentation en quelque sorte. Il s’agit ici d'un ordre plus élevé et qu'ils ignorent; que savent-ils, en effet, de l'esthétique chrétienne? Voilà un nouveau point de vue sous lequel je voudrais envisager avec vous l'art catholique de l'Allemagne; mais il faut

me borner, de peur qu'une lettre destinée seulement à vous donner quelques renseignements et à combler une lacune ne devienne à son tour un article. Ce que je puis dire, c'est que, sous ce rapport, les Allemands presque seuls, ou du moins les premiers de nos jours, me semblent avoir atteint, à l'égal des anciens, le but supérieur de l'art religieux. J’espère ne choquer personne, parmi les artistes vraiment chrétiens de notre pays, en disant qu'en général ils sont au-dessus de nous par la pensée, par la science chrétienne, par le sentiment chrétien, et particulièrement par un triple cachet correspondant à ces grandes vertus réservées au catholicisme qu'a proclamées la voix éloquente du R. P. Lacordaire, humilité, chasteté, charité. Leur art est modeste, il est chaste, il a pour but unique la gloire de Dieu et l’édification des chrétiens. M. Overbeck pense, professe qu’il n’est point permis à un artiste de tracer une ligne pour se faire valoir, pour faire parade de science ou de talent, pour se mettre à la place du sujet. Quelque approfondie que soit la pensée, jamais de ces étrangetés qui 11e sont faites que pour appeler l'attention sur l’artiste, au lieu de la concentrer sur le sujet. Jamais dans les attitudes, dans les gestes, rien de cette morgue que nous trouvons dans tant de nos tableaux modernes, et qui est un peu pour les étrangers le cachet de ce qu'ils appellent le Francésisme. Quelque noble que soit une figure, jamais elle n'est orgueilleuse; quelque gracieuse aussi qu'elle soit, jamais elle n'est sensuelle. Il y a même là un don tout particulier qui a frappé des hommes étrangers à nos principes. Il y a un parfum de candeur, d'innocence, une grâce virginale qui est l’auréole par excellence de leur art, comme elle le fut de Fiesole. Pour

nous, rentrés souvent dans la maison du père de famille par la porte du prodigue, nous pouvons sans doute chanter l'hymne du Seigneur, mais il semble que le cantique réservé dans le ciel aux âmes sans tache (1) nous soit moins accessible. Quels hommes aussi qu’Overbeck et plusieurs de ceux que j’ai nommés plus haut ! Quelle simplicité de vertu, quelle piété sincère et profonde ! Lorsqu’on peignait l’église d’Apollinarisberg, à certaines heures on descendait des échafaudages, on se réunissait pour prier ensemble Celui que le cœur et la main s’efforçaient de glorifier.

Mais à quoi bon nous arrêter à des nuances et languir dans des distinctions d’écoles ? Tout cc qui est catholique est un. Pour nous, c’est-à-dire pour tous ceux qui comme vous. Monsieur, envisagent l’art comme un magnifique langage destiné à proclamer nos croyances ét alés faire aimer, nous n’avons point à nous préoccuper de quelques banalités répandues contre l’art allemand; ce que nous avons à faire est d’étudier avec une sympathie fraternelle ce qu’ont fait nos aînés dans la carrière, et de leur donner la main. Chrétiens de différentes nations, c’est-à-dire corps différents d’une même armée, efforçons-nous, à la bonne heure, de nous surpasser les uns les autres, mais n’oublions jamais que la victoire de l’un est la victoire de tous. Ainsi ont fait nos pères pendant de longs siècles. D’un bout à l’autre de la chrétienté on peut dire qu’il n’y avait qu’une école, qu’une langue unique de l’art, où l’on peut tout au plus distinguer des dialectes. Ce qui était gagné sur un point l’était sur tous les autres.

(1) Apocal. xvi. 3.

On pourra dire, il est vrai, qu'à part une ou deux étoiles qui ont commencé à briller parmi nous comme au milieu d’un ciel désert, l’art religieux de la France est encore dans les catacombes; qu’aucune voix amie n’est venue appeler à parer l’épouse du Christ les artistes que leur foi, leurs études spéciales, leur choix définitif ont voué pour toujours au culte de l’éternelle et divine beauté. — Quid hic statis iota die otiosi ? — Quia nemo nos conduxit. (Matth. xx, 7.) A cela je n’ai rien à répondre; je sais trop que le choix de ceux qui doivent peindre dans nos temples, c’est-à-dire y parler, y transmettre au peuple fidèle un enseignement, est livré chez nous à d’étranges hasards; que souvent des succès antérieurs dans un genre positivement anti -chrétien, dans des sujets incompatibles avec la foi et la morale, ont été des titres pour attribuer à tel homme, qui n’a pu l'accepter que comme moyen de lucre, la décoration d’une église, d’un sanctuaire de la Vierge, par exemple; mais je sais aussi que la Providence a ses voies, ses moments. Puisse ce moment arriver enfin, et révéler à la France l’existence dans son sein d’une tribu d’artistes religieux; tribu assurément la moindre de toutes en Israël, mais aussi sincère et dévouée qu’aucune autre, et que l’occasion seule pourra montrer digne de sa mission ! Et puissent aussi vos luttes chrétiennes. Monsieur, contribuer à lui faire attribuer la place qui lui est due dans la réédification des murs de Jérusalem !

Agréez, Monsieur, l’assurance de tout mon dévouement et de toute ma sympathie.

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