TABLEAUX DE GENRE
Dans un pays où l'on professe un culte qui repousse les images de ses temples > et où Fart ne peut trouver d’appui ni dans le Clergé ni dans l’État, faut-il s'étonner que les talents les plus sérieux soient réduits à traiter des sujets de genre, n’ayant de subvention à attendre que celle des grands seigneurs ou des bourgeois opulents? Mais si l’aptitude des artistes anglais est ainsi contrainte de se mouvoir dans une sphère inférieure, elle sait encore y conserver ses nobles tendances, et, à de très-rares exceptions près, ils ne s’abaissent pas par de lâches complaisances envers leurs protecteurs. En effet, dans ces scènes familières qui font le sujet du plus grand nombre des tableaux exposés, on remarque un choix délicat, un sentiment fin et distingué, une impression intelligente, vive et vraie de la nature vivante. Chez les peintres anglais, le naturalisme est subordonné à l’idéal, c’est-à-dire qu’il n’est employé que pour peindre l’homme dans sa vie morale et intellectuelle. Ils ne mettent pas sur leur table à modèle la première chose venue, un cadavre, une guenon, une armure ou un pot à bière, pour en offrir ensuite aux amateurs l’insolente copie. Il y a bien par-ci par-là quelques vieux ustensiles de cuisine, quelques haillons inventoriés qui se font regarder, car partout il se rencontre des pleutres habiles; mais ce sont des raretés chez nos voisins. En général, il n’y a pas de tableau dans l’exposition anglaise qui ne renferme un sujet, et il y a peu de sujets qui ne soient alignes de faire un tableau. Le goût anglais, si matérialiste qu’on veuille le supposer, n’est pas encore arrivé à
préconiser ce cynisme de platitude et de pauvreté qui a chez nous ses succès, ses illustrations et ses échoppes.
Quoi de plus vrai et d’un plus charmant aspect que le Baptême presbytérien de M. Phillip ? Y a-t-il quelque part un rayon de soleil plus doux et plus joyeux que celui qui éclaire ce jour de fête dans une famille et sous un toit rustique? Les charmants tableaux de l’ancienne école lyonnaise, les Bonnefond, Trimolet, Genot, nous sont revenus en mémoire devant cette toile étrangère , et cette impression de notre jeunesse a peut-être été plus heureusement reproduite par le tableau anglais, qu’elle ne l’eût été par les œuvres mêmes dont il évoquait si agréablement le souvenir.
La gravure a déjà fait connaître le spirituel petit tableau de M. Mulready, intitulé : Le Loup et V Agneau. De ses neuf tableaux, celui-ci est assurément le meilleur. Le comique et le sérieux y sont alliés avec beaucoup d’esprit et de vérité. La frayeur de Y Agneau, pauvre petit écolier faible et craintif qu’un robuste camarade s’apprête à rosser en vertu de la raison du plus fort, l’épouvante de la petite fille qui crie au secours , le tremblement du petit chien blotti aux pieds de l’écolier battu, la vieille grand’mère qui accourt pour châtier le Loup , tout cela est rendu avec une verve incroyable et l’exécution la plus habile.
M. Hook a représenté Bayard recevant chevalier le fils du connétable de Bourbon. Bayard, debout, son épée à la main, trace le signe de la croix sur la poitrine du petit prince que lui présente à genoux une vieille gouvernante. Le vaillant chevalier s’incline vers le joli enfant que n’intimide pas la vue de son épée, et qui ouvre ses petits bras à son illustre parrain. Bayard semble
mettre dans son action la même gravité que si l’enfant était déjà en âge d’être un vrai chevalier. La duchesse de Bourbon fait signe à son fils d’être bien sage, et le connétable, assis, contemple avec l’attention émue d’un père cette scène héroïque et familière.
Une autre peinture de M. Ilook, Venise comme on la rêve , est remarquable par une couleur brillante et harmonieuse. Les figures ont bien le type de cette belle et vigoureuse jeunesse, si commune en Italie, et l’ensemble de l’œuvre de M. Hook rappelle très-heureusement le Véronèse. Cependant nous préférons le Bayard , à Venise comme on la rêve, parce que dans le Bayard M.Hook n’a subi l’influence d’aucune école. Ce tableau, de même que celui de M. Hunt, Claudio et Isabella, que nous aimons tant, est empreint d’une originalité franche et naïve qui rappelle l’indépendance des maîtres primitifs.
Bien que nous 11e prétendions pas la mettre au même niveau que celles dont nous venons de parler, nous devons cependant rendre justice à la toile de M. Collins, intitulée : Souvenir de Bethléem , et représentant Mrac de Chantal secourant une pauvre femme et son enfant nouveau-né, et se rappelant la crèche à l’aspect de leur pauvreté. Cette scène est simple et touchante : on se laisse prendre à la douce inspiration qui a guidé le peintre, et elle impose silence aux rigueurs de la critique.
Le Métastase découvert par Gravina est un joli tableau de M. M’Innes. La tête du petit improvisateur est charmante. Autour de lui se groupent une dixaine d’auditeurs populaires dont les physionomies intelligentes rendent bien ce sentiment artistique, si universel en Italie. Gra-
vinà, vêtu de noir, s'arrête au milieu d'eux, étonné de l 'éloquence de l'enfant poète. Au fond du tableau se voit l'escalier du Capitole, et cette composition est empreinte d'une poésie vraiment italienne.
Sir Eastlake, président de l'Académie royale de Londres, a envoyé un tableau représentant des pèlerins arrivant en vue de Rome, œuvre distinguée et que nous préférons à ses autres tableaux.
Nous ne voyons pas jusqu'ici que l'influence de l’industrialisme ait rendu dans les arts la matière prédominante, à moins que nous ne nous laissions arrêter par l’éclat et la vivacité des couleurs et le brillant du vernis. Les peintres anglais en abusent peut-être un peu ; mais la pureté de leurs couleurs prouve au moins que les chimistes de Londres sont plus habiles ou plus honnêtes que ceux de Paris. Mieux vaut d'ailleurs un peu trop d’éclat que la teinte fangeuse que certains coloristes vont puiser dans le réalisme de l'égout.
En présence des tableaux de Ch. Horsiey, la Matinée musicale, Jane Grcy et Roger Ascham , il est impossible de ne pas reconnaître la trace lumineuse de Van Dyk et toute la délicatesse de cette école flamande qui s'appelait Terburg et Gérard Dow, qui peignait des intérieurs de. famille, des musiciens, des jeunes gens de bonne mine et de bonne compagnie, et qui savait reproduire les jeux de la lumière sur le velours et le satin avec bien plus de charme et non moins d’habileté que ses corn frères du cabaret, Teniers, Van Ostade et autres. M. Horsiey est un peintre distingué, un coloriste admirable, qui réemploie aucun contraste forcé, et dont la peinture a le secret d'éblouir comme la vraie lumière.
La Fille du 'pauvre Gentilhomme , cette modeste et
charmante orpheline qui, les veux baissés et le cœur gros, endure l’impertinent examen de toute une maison bourgeoise où elle se présente pour entrer en condition, est un tableau qui fait honneur au talent de M. Redgrave.
La scène tirée du Vicaire de Wakefield , où deux intrigantes émerveillent de leur babil toute une famille simple et provinciale, tandis que l’impoli M. Burchell, le dos tourné , s’écrie à chaque instant : Blague ! blague!...; et le Sancho Pança devant la duchesse , autre tableau de M. Leslie, sont des œuvres pleines d’esprit , de finesse et d’observation.
Le jugement de lord Russell, assisté dans sa défense par son héroïque femme , est un tableau saisissant de vérité. On souhaiterait que la figure de lady Russell eût plus de noblesse : néanmoins, elle exprime bien l’anxiété courageuse de cette femme admirable qui, après avoir aidé son mari dans sa défense, l’assista jusqu’à la fin, et comme une autre Aria, sut lui adoucir la mort par d’héroïques paroles.
M. Egg a peint la Première Rencontre de Pierre le Grand et de Catherine avec beaucoup de feu et de jeunesse ; mais son plus joli tableau est celui du Ruckingham rebuté. L’air désappointé du duc, qui voit la jeune personne dont il voudrait attirer l’attention tout occupée de construire un château de cartes, est tout à fait amusant. Le galant Buckingham, habitué à plus de succès, commence à s’apercevoir qu’il a perdu son temps auprès de cette jolie lady, et que ses rêves passionnés n’avaient pas une base plus solide que le frêle édifice qu’elle élève et renverse du bout de ses doigts capricieux.
M. Foggo a peint un autre désappointement, celui de Pope faisant la cour à ladij Wortley Montagne . Sans parler de la couleur et de l'exécution de ce charmant tableau, quelle bonne comédie ! On oublie, en la regardant, qu'il ne doit y avoir de l’esprit qu'en France. Il est impossible de ne pas partager la gaieté de cette grande et belle lady, qui éclate de rire au nez du vieil amoureux déconcerté. Quel air il a ! comme il nous a rappelé tous ces vieux Ànacréons des universités passées, présentes et futures, qui posent devant leurs clients pour des gens très-occupés, et trouvent le temps de rimer et de soupirer jusqu'à quatre-vingts ans, aux pieds de lady qui ne sait que faire ! Nous voudrions que le tableau de M. Foggo fût gravé et affiché à leur porte, afin que cette belle dame rie au nez de ces vieux tendres comme à celui de Pope, qui certes avait plus d'esprit qu'eux, et qui reçut ce jour-là une leçon de bon sens.
Le Jeu de ballon, de M. Webster, présente le pêlemêle d'enfants le plus animé et le plus comique que l’on puisse voir. Son Chœur d'église de village est une vraie caricature anglaise, patiemment faite, sérieusement gaie, amusante à force d'être exacte.
Nous mentionnerons encore, comme très-remarquables, les intérieurs d’églises de M. Roberts.
Nous avons vu X Ordre d1 élargissement, le Retour de la colombe ci V arche et Y Ophêlia de M. Millais. Nous savons qu'un certain public s'extasie devant ces peintures où le grain des étoffes, la plume des oiseaux, les brins de paille et le poil du chien sont peints en trompe l'œil: mais ces merveilles de pinceau ne sont pas de notre goût, lorsqu'elles n'accompagnent pas des qualités plus sérieuses.
On nous reprocherait de ne pas parler du tableau de M. Paton, la Dispute d' Obêron et de Titania. La description de ce tableau a été l'objet d'une complaisance et d'une prédilection telles, chez certains critiques, qu'elle a absorbé toute leur attention , et que des œuvres bien plus dignes d'intérêt, le Cromwell et le Richard , par exemple, n'ont été mentionnées par eux que c< pour mémoire » et par une condescendance de pure politesse. Or, ce tableau, exécuté avec un rare talent, est presque le seul dans l'exposition anglaise qui prête à des interprétations inconvenantes. Obéron et Titania sont entourés de leur cour, fées et génies de toute taille et de toutes sortes, dont les groupes se présentent : « par « les pieds, par la tête, vus de haut, vus de bas, avec des « lignes ascendantes ou descendantes, de face, de trois « quarts, de profil perdu , dans toutes les poses anor- « males où peuvent se plier des êtres aériens pour qui « la pesanteur ni l’équilibre n'existent pas, et dont les « corps de brouillard, de lumière ou d' arôme, se tor- « dent au gré du caprice sans blesser les vraisemblances « anatomiques. » Les vraisemblances anatomiques étant sauves, peu importe le reste, à ce qu'il paraît. On ne recule devant aucune inconvenance pour louer le tableau de M. Paton, et on ne craint pas de commettre une sorte de profanation en mêlant un souvenir sacré à cette description que nous ne voulons pas qualifier. « Jetez les yeux vers le centre de la toile , et, comme « dans ces nimbes formés de têtes de chérubins dont « Pérugin entoure ses madones , vous y découvrirez , « voilé par une vapeur lumineuse , tout un monde « pullulant d'imaginations féeriques, etc (1)... » Quant 1) Feuilleton du Moniteur.
à nous, plus nous reconnaissons de talent et d'imagination à M. Paton, plus nous regrettons qu'il n'en fasse pas un plus noble usage.
M. Ward a exposé quatre tableaux: Y Exécution de Montrose, sujet dramatique, mais qui n'a pas obtenu un grand succès; le Sommeil d’Àrgyll avant son exécution , peint de grandeur naturelle et qui a été plus apprécié. Dans ce tableau, l'intérêt se produit par une simplicité de moyens qui nous plaît. L'ensemble de la composition est très-remarquable, et la tête du duc endormi nous a semblé fort belle. Le troisième tableau de M. Ward, Déception des actionnaires de la compagnie de la mer du Sud , représente une de ces scènes comiques qui ne peuvent être bien comprises que par ceux qui savent rire en anglais, mais dont le rapprochement avec l'autre tableau du même peintre, la Famille royale au Templey semble révéler la situation dans laquelle se trouvent un grand nombre d'artistes en Angleterre et même en France. La première de ces toiles s’adresse aux guinées de quelque gentleman hypocondriaque, qui veut éprouver son sérieux devant une pasquinade. La seconde est une de ces satisfactions que se donne de temps en temps un homme de cœur qui a le rare avantage d'être à l'abri du besoin, et qui se dit : je ferai ce tableau pour moi.
A ce titre, la Famille royale au Temple , on s'attend à voir représentée une de ces scènes déchirantes dont les murs du Temple furent témoins : la tête de madame de Lamballe portée devant les fenêtres, les adieux du Roi; hélas ! il y avait à choisir ! L'aspect calme et presque familier de la composition de M. Ward étonne d'abord; aussi plusieurs critiques en ont parlé avec dédain et n’ont su voir dans ce tableau que des accessoires
trop étudiés, des figures froides, sans action, et dans le roi endormi un « bon bourgeois » vêtu d'une robe de chambre et « faisant la sieste après dîner. » La foule qui s'est constamment arrêtée devant ce tableau n’en a pas jugé ainsi. Elle a été émue par une représentation simple et touchante, qui éloigne, par l’intérêt qu'elle excite, les préoccupations de la critique. Nous avons fait comme la foule, et cet aveu nous dispense de tout autre éloge. Nous nous bornons à décrire le tableau.
M. Ward a représenté l’intérieur de la prison du Temple. La Famille royale y est réunie, surveillée par les geôliers qu'on aperçoit dans le fond. Près d’une table sont assises la Reine, Mme Elisabeth et Mrae Royale. Le dauphin joue à leurs pieds. Louis XYÏ, étendu sur un petit lit de repos, s'endort d’un de ces calmes sommeils, trêves que sa conscience paisible obtenait à ses douloureuses préoccupations. L'appui de l'étroite fenêtre qui l'éclaire supporte un crucifix. Son livre d’heures, ses papiers, peut-être son testament, sont près de lui. A ses mains encore jointes on voit qu’il s’est endormi en priant Celui dont la mystérieuse Providence l’avait choisi pour victime expiatoire. La Reine interrompt son travail et laisse tomber sur ses genoux un vêtement du Roi qu'elle s’occupait à réparer. Le petit dauphin joue sans bruit, comme un enfant habitué à respecter des douleurs qu’il commence à comprendre. Mrae Elisabeth, avec la sérénité triste d’un ange gardien, travaille et surveille le jeune prince. Mme Royale, placée près de la Reine, dispose quelques fleurs dans un vase, et sa jeune et douce figure semble éclairer la prison d’un rayon d’espoir. Les meubles, débris arrachés aux Tuileries, contrastent par leur richesse avec les murailles sombres
et nues du Temple. Au fond, sur un dressoir sculpté, est posé un globe terrestre qui rappelle les études favorites du Roi et du Dauphin. Tout auprès, les mains brutales des geôliers ont placardé la grande déclaration des droits de lTiomme et du citoyen. Un simple rideau sépare les prisonniers du groupe ignoble des geôliers qui jouent et boivent dans la pièce voisine. L'un d'eux écarte le rideau, et envoie une bouffée de fumée de tabac dans l’appartement des princesses. Les nobles captives n'y font pas attention. Que leur importe une insulte qui n’éveille pas le Roi? Ces gardiens insolents, cette affiche, l'écharpe tricolore qui entoure la poitrine du Dauphin, tout cela rappelle les tortures des prisonniers du Temple; mais ce qui les résume admirablement, c'est le majestueux visage de Marie-Antoinette. La douleur la plus profonde y est empreinte, douleur de mère, de sœur, d’épouse, de souveraine, mais de chrétienne surtout, car elle est digne et contenue. Ses yeux, fatigués de larmes, ne sont fixés en particulier sur aucune des personnes qui l'entourent, et semblent pourtant les voir et les plaindre toutes dans une indicible angoisse. On voit que la Reine captive n'a pas cette tranquillité que donnait à Louis XYI sa parfaite résignation à la volonté de Dieu. Le Roi, martyr dormait au Temple comme saint Louis avait dormi dans les prisons de Mansourah, et les conventionnels raillaient ce qui avait fait l'admiration des Sarrasins.