DANEMARCK. SUÈDE ET NORWÉGE
L’exposition des peuples du Nord présente un ensemble beaucoup plus remarquable, non pas tant par le nombre que par les qualités sérieuses qui distinguent leurs envois.
Les beaux portraits de M. Gertner, les marines de M. Sorensen, les paysages, et particulièrement le Berger du Juliand, de M. Wermehren, se font admirer par une étude vraie et un sentiment poétique. On remarque aussi les jolis tableaux de genre de Scheisner, le Sommeil cle la grand’ mère, ainsi que deux grands Tableaux de fleurs de M. Jansen, d’une richesse de couleur et de composition qui ferait honneur à l’école lyonnaise, si justement renommée dans ce genre de peinture. M. Exner a peint sous ce titre : Pagsans de t Ue d’Amak, une fête dans l’intérieur d’une maison rustique, qui donne parfaitement Vidée des types et des mœurs danoises. 11 est impossible de mieux traiter des sujets de genre. L’animation, la franche gaieté des personnages ressortent d'au» tant plus vivement, que le fini du travail rend l’illusion complète. Nous renvoyons à de tels modèles nos naturalistes romantiques, qui, tout en poursuivant la couleur et le mouvement dans des pochades informes, ne les atteignent pas au même degré que le peintre dont nous parlons, et en perdent complètement la trace lorsqu’ils essaient d’achever leurs œuvres.
Les mêmes qualités se retrouvent dans les deux toiles du norwégien M. Tidemand, qui sont les plus remar-
quées dans ce compartiment de l’Exposition, et qui dénotent en effet un des talents les plus vigoureux de l’Exposition tout entière. M. Tidemand, comme la plupart des artistes du Nord, s’est donné pour but de représenter les caractères et les mœurs nationales; seulement, il s’élève au-dessus de ses confrères en composant des scènes dramatiques, au lieu de se contenter d’une reproduction simple et familière qui ne met en jeu que le goût et le talent d’exécution du peintre. Les Funérailles en Norme cje représentent l’intérieur d’une maison au moment où l’on s’apprête à enlever un cercueil. À la lueur de quelques flambeaux, on voit dans le fond un noir catafalque entouré d’une assistance nombreuse, qui vient dans un recueillement profond rendre les derniers devoirs au défunt. Un homme vêtu comme les autres se distingue cependant, parce qu’il semble faire une lecture en imposant sa main gauche sur le cercueil. Sur le devant du tableau, et se détachant sur ce fond lugubre, on voit d’abord la vieille mère assise, l’œil sec et atterré, et trouvant dans le souvenir des épreuves de toute sa vie une force qui l’aide à supporter ce dernier coup. La jeune veuve laisse tomber sa tête éplorée sur le sein de cette vieille mère dont la douleur muette et comprimée contraste avec la sienne ; mais dans ce rapprochement de la fille et de la mère il n’y a plus qu’un mouvement instinctif. La fille ne saurait y trouver, comme le petit enfant endormi qu’elle tient sur ses genoux, la confiance et l’oubli de ses maux. Cette vieille femme n’a pour elle ni étreinte, ni larmes, ni paroles, et s’il fallait rompre ce silence, elle lui dirait : « Ma fille, faites comme moi, apprenez à souffrir ! »
Cette douleur sombre, particulière aux caractères ru-
des et grossiers, est représentée sous toutes ses faces : chacun des assistants la ressent avec des mouvements plus ou moins vifs, selon son âge, son degré de parenté avec le défunt ou sa situation particulière. Ainsi., deux jeunes époux se prennent la main et se rapprochent l’un de l'autre, en songeant à la possibilité d’une éternelle séparation. Tous les regards se dirigent obliquement vers le cercueil, comme sur un objet d’horreur et dont ils ne peuvent cependant s’arracher. Walter Scott, décrivant une scène semblable, a peint admirablement les différentes nuances de cette tristesse, si morne et si désespérée chez un peuple qui ne prie plus pour ses morts.
« Les larmes de la jeunesse sont une tiède rosée ; «—de nos yeux affaiblis par l’âge, la douleur tombe en « larmes froides comme la grêle du nord, et qui glace « les sillons de nos joues flétries; elles sont froides « comme nos espérances, douloureuses comme nos « pensées.— Celles que versent les jeunes gens ne laissent « pas de traces; — les nôtres retombent sur nos cœurs; « elles s’y amassent et décolorent pour nous le spectacle « du monde. » (1)
Dans un second tableau, nous nous trouvons encore sous un toit norwégien, en présence d’une famille assez nombreuse de paysans de tout âge et de constitution robuste, qui sont assis et groupés en cercle. Vieillards, femmes, enfants, jeunes hommes au mâle visage, tous sont attentifs à la parole d’un jeune homme placé debout sur un escabeau au centre de la cabane, et qui semble interroger le ciel après avoir lu un passage de la
(i) V Antiquaire.
Bible. Quel est ce jeune homme? est-ce un ministre orthodoxe,, ou bien un simple laïque, de ceux auxquels une nouvelle loi dite sacramentelle défend d'administrer les sacrements spus peine d'une amende de 300 thalers ? Nous ne connaissons pas assez les pratiques religieuses de la Norwége pour le décider, mais nous pouvons assurer que l'impression de tristesse que l'on éprouve devant ce tableau n'est pas moindre que devant celui des Funérailles. Assurément, cette représentation admirable ne peut manquer d’être exacte. Le pinceau de M. Tidemand est aussi puissant dans les expressions de ses personnages que fidèle dans leur représentation extérieure. Aussi nous fait-il voir le profond dénument spirituel de ces populations si naturellement religieuses, que Gustave Wasa eut tant de peine à détacher de la foi catholique, et à qui les premiers apôtres luthériens ne pouvaient persuader qu'il ne fallait plus prier pour les morts. Les tableaux de Tidemandnous font prendre parti pour cette portion du clergé norwégien qui semble revenir aux superstitions papistes en exigeant l'ordination des prêtres et la confession auriculaire, si bien que ses adversaires annoncent que de telles tendances conduiront le luthéranisme en Suède dans le même abîme oïi le puséisme entraîne la religion anglicane (J).— Que peut dire en effet ce jeune orateur, timide et embarrassé, à ce vieillard qui est devant lui et dont le rude visage indique assez qu'il n'attend rien ici-bas que de son travail et de son énergie? Il l’écoute, il est vrai, dans un moment de calme et de repos; mais vienne une
(i) Voir Y Univers du 12 juin 1855. Situation religieuse de la Suède
de ces épreuves contre lesquelles la parole indécise du ministre n'a pu le prémunir, il se détournera de lui comme la vieille mère du tableau des funérailles, et en attendant que les lois de proscription laissent venir jusqu'à lui un véritable missionnaire, il continuera de chercher dans sa propre énergie ou dans une vague aspiration vers Dieu, la résignation dont il aura besoin. Tout cela est pathétique, saisissant, et d'une réalité navrante; nous en félicitons le peintre, mais nous plaignons sincèrement les malheureux luthériens de Norwége.
Le Prêche dans une chapelle de la Laponie suédoise, de M. Hockert, est une espèce de caricature qui n’est étrangère que par le titre, et qui se ressent tout à fait de l'influence de la jeune école de Paris. Cette œuvre, qui n'est cependant pas dépourvue de talent, ne saurait soutenir la comparaison avec celle dont nous avons parlé plus haut. M. Hockert n'est et ne veut être tout simplement qu’un coloriste, tandis que M. Tidemand est un penseur, un philosophe sérieux et profond, qui, en s'appropriant tout ce qui a pu contribuer à former son talent dans la fréquentation des écoles anciennes et modernes, est resté aussi fort qu'on peut l'être dans la voie qu'il a suivie. Son talent est analogue à celui de Léopold Robert, bien qu'il révèle, selon nous, une force supérieure. On y retrouve cette indéfinissable tristesse d'une âme généreuse qui ne peut prendre son vol dans l'atmosphère épaisse du rationalisme : c’est là ce qui condamne à vivre dans un milieu inférieur à leur talent tant d'artistes à qui la foi ouvrirait de nouveaux horizons. Ils peignent des paysages admirables; ils poursuivent et parviennent à exprimer le bruit des eaux et le fracas des tempêtes, comme M, Lorson dans son tableau d'un Tor-
renl dans une vallée de la Suède, et ils ne s’aperçoivent pas que , si loin qu’on puisse pousser la reproduction des beautés de la nature, le dernier mot de l’art n’est pas là.
Constatons cependant que les contrées du Nord possèdent des artistes du plus haut mérite. Que serait-ce si nous avions pu contempler à l’Exposition les œuvres de Thorwaldsen et de Benoît Fogelberg ! Le nom de ce dernier n’y est rappelé que par une gravure en médaille faite d’après sa statue du roi Charles XïY (Bernadotte).
Nous avons admiré récemment les belles photographies faites d’après les statues du célèbre statuaire suédois, et nous nous sommes associé aux regrets exprimés par M. Alphonse Périn dans l’intéressante notice qu’il a publiée quelque temps après la mort de B. Fogelberg. En retraçant rapidement l’histoire de l’artiste suédois et de ses œuvres, cette trop courte notice nous a appris qu’il avait été à Rome l’ami de Thorwaldsen, et à Paris le condisciple d’ursel et de M. Périn, dans l’atelier de Pierre Guérin. Nous souhaitons aux pensionnaires que la Suède envoie en France et en Italie, d’y rencontrer d’aussi bons guides et de tels amis.