‹ Exposition universelle de 1867 Rapports du jury internationalChapitre 18 sur 75 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

On connaît deux sortes de porcelaine tendre, toutes deux à pâte translucide et à vernis transparent, toutes deux se distinguant de la porcelaine dure par la facilité avec laquelle elles se déforment et se vitrifient au grand feu. L'une est la porcelaine tendre française, découverte dans les dernières année du xvir siècle, alors que les potiers de la France cherchaient à lutter contre l'importation des porcelaines chinoises. Cette belle matière diffère essentiellement par sa composition des autres produits céramiques; c'est un verre demi-fondu plutôt qu'une poterie; la translucidité profonde de la pâte, la beauté des glaçures qu'elle peut recevoir en font un précieux subjectile pour les décorations les plus fines et les plus élégantes. C'est là, du reste, son emploi, et elle ne peut compter comme porcelaine d'usage. Elle a fait longtemps la gloire de la manufacture de Sèvres, et les charmants spécimens que nous en ont laissés les règnes de Louis XV et de Louis XVI ont aujourd'hui un prix inestimable. Délaissée pendant de longues années pour la fabrication exclusive de la porcelaine dure, elle est revenue en honneur de nos jours, et fournit, enire les mains de nos artistes, des œuvres qui ne le cèdent en rien au vieux Sèvres.

16* groupe m. — classp: 17. — section u.

La fabrication de la porcelaine tendre française est la plus difficile qu'offre la céramique ; la pâte est sèche et courte; la matière est aisément fusible et se déforme au feu. L'emploi d'ailleurs en est extrêmement limité; aussi ne doit-on guère s'attendre à voir cette poterie faire l'objet d'une fabrication développée. Trois manufactures, celles de MM. Boch frères et de MM. Péterinck, à Tournai (Belgique) ; celle de M. de Bettignies, à Saint-Amand-les-Eaux (France), sont, en dehors de la Manufacture impériale de Sèvres, les seuls lieux de production de la porcelaine tendre française. Des deux manufactures de Tournai, celle de MM. Boch frères a seule exposé ; on n'y fait que du blanc, et les échantillons envoyés à l'Exposition sont satisfaisants. Quelques pièces gauchies auraient dû, il est vrai, être mises au rebut ; mais certaines autres, et notamment des assiettes plates pour dessert, sont particulièrement remarquables sous le rapport du façonnage. La manufacture de Saint-Amand-les-Eaux n'a point exposé; mais nous trouvons chez deux des plus habiles décorateurs de Paris, MM. Machereau et Levy, des pièces sorties des ateliers de M. de Bettignies et qui témoignent de l'excellence de sa fabrication. Ces pièces sont décorées avec goût ; chez M. Machereau surtout nous avons remarqué quelques formes nouvelles, ainsi que des fonds rubis et turquoises d'une bonne réussite.

.C'est dans la belle collection céramique de la Manufacture impériale de Sèvres qu'il faut chercher la véritable exposition de la porcelaine tendre française. Le plus souvent, il est vrai, les formes restent celles du vieux Sèvres, mais chaque pièce est, comme piite, comme vernis, comme décor, d'une exécution parfaite. Les beaux vases forme Paris, les uns en fond bleu de roi, les autres en fond turquoise, le dernier en fond blanc couvert d'un treillage d'or en relief et bruni à l'effet, sur lesquels M. van Marck a peint des scènes d'animaux imitées de Troyon; les vases de même forme, sur le fond blanc desquels M. Froment a peint en camaïeu violet les

l'OKCELAINKS TENDRES. lt>5

Uuatre Saisons ; les vases charmants décorés par le pinceau de M. Abel Schilt; les vases feuilles d'eau, les jardinières, les vases cyprès, de M,uc Faraguei, de M. Roussel, de Mmr Apoil, de M. Trager, que nous citons au hasard, doivent être mis au nombre de ces merveilles céramiques auxquelles Sèvres nous a depuis si longtemps habitués.

Mais ce qui donne à l'exposition de porcelaine tendre de la JJanu facture impériale de Sèvres un attrait particulier, c'est la présence de spécimens d'un procédé nouveau de décoration dû à l'un des artistes de cette manufacture, M. Goddé. Ce procédé consiste dans l'emploi d'émaux colorés, rapportés en barbotine, et posés au pinceau sur le fond de la pièce ; c'est un travail qui offre une grande analogie avec celui dont M. Gely obtient sur pâte dure de si excellents effets ; seulement, tandis que celui-ci recherche la transparence, M. Goddé cherche à couvrir la pâte sous un émail opaque. De grands vases forme Paris, dont les dessins orien^ taux sont dus à M. Henard ; d'autres vases forme bouteille, couverts de dessins persans ; d'autres surtout où la pâte est rapportée sous la forme d'un réseau vermiculé, quelquefois blanc, quelquefois coloré, montrent quelles ressources nouvelles le procédé de 31. Goddé peut fournir à la décoration de la porcelaine tendre française.

La porcelaine tendre anglaise participe des qualités de la porcelaine tendre française, sans posséder cependant au même degré l'aspect séduisant de cette poterie; mais elle n'en a ni la composition, ni, par suite, les inconvénients. La pâte en est assez plastique et se façonne aisément; en outre, elle supporte sans se déformer un feu beaucoup plus fort que la porcelaine française ou frittée. Aussi ne faut-il pas s'étonner de voir jouer à cette poterie un double rôle, de la retrouver chez les grands fabricants, tels que MM. Minton et Copeland sous la forme de vases magnifiquement décorés et de services d'une grande richesse, chez les petits industriels dont est remplie la ville de Longton, dans le disfrictTdes Potteries,

sous la forme de services à thé et à dessert destinés aux tables les plus modestes.

Considérée sous le rapport de la composition, cette poterie est une sorte de faïence fine à laquelle l'addition de -40 centièmes d'os calcinés ou phosphate de chaux a donné la propriété de subir au feu une sorte de demi- vitrification analogue à celle de la porcelaine dure, et qui, rapprochant fortement les parties dont la pâte est formée, lui donne à la fois la cohérence et la translucidité.

L'Angleterre a jusqu'ici conservé le monopole de cette fabrication ; on estime que la porcelaine tendre figure pour un dixième dans la production totale du Straffordshire, et représente par conséquent une somme annuelle de 6 millions environ. En dehors de l'Angleterre, une seule manufacture, celle de Sarregueuiines, en France, poursuit aujourd'hui la fabrication de cette poterie.

C'est surtout au point de vue de la décoration riche que l'Exposition actuelle nous forcera de nous placer pour l'étude des porcelaines tendres anglaises. MM. Minton et Copeland, en effet, en représentent seuls la fabrication, et chez ces fabricants célèbres il serait superflu de chercher les produits courants à bon marché que fabriquent, par masses, les potiers de Long ton. Nous regrettons vivement qu'il en soit ainsi ; il eût été intéressant, en effet, de comparer ces produits à ceux que livre au commerce français la manufacture de Sarreguemines.

L'exposition de porcelaines tendres de M. Copeland peut être considérée comme l'un des spécimens les plus frappants du luxe anglais. La richesse en est exagérée, et l'artiste, avec moins d'or et de couleurs, arriverait à coup sûr à des effets aussi satisfaisants, si même ils ne l'étaient davantage.

La pièee capitale de cette exposition est le grand service de dessert exécuté pour S. A. R. le prince de Galles. Les pièces de platerie sont eu porcelaine tendre, à bords découpés à jour et chargés d'or en relief bruni à l'effet. Les surtouts et

les paniers à fruits sont en porcelaine décorée dans le même style, et supportés par des statues assises, en parian non verni.

Auprès de ce service, d'une richesse exceptionnelle, il faul signaler des vases de forme ovoïde accompagnés d'une jardinière d'un dessin mouvementé, peints en grosses fleurs sur fond blanc, par M. Hurten ; d'autres vases, forme antique, dont l'un ne mesure pas moins de lm50 de hauteur, décorés dans le même style et avec le même succès par cet habile peintre de fleurs; enfin une longue série d'aiguières, de buires , de services à dessert, décorés avec un grand luxe. L'emploi de ta méthode de coulage donne chez M. Copeland d'excellents résultats, et les tasses à café minces et légères qu'il obtient par cette méthode peuvent marcher de pair avec les coquilles d'œuf de Sèvres. N'oublions pas, en terminant, les china jewéUery ou pwcelaines bijoux, dont cette manufacture a longtemps gardé le monopole, mais que nous fabriquons également aujourd'hui en pâte dure.

L'exposition de MM. Minton est moins luxueuse peut-être que celle de M. Copeland, mais elle a plus de cachet artistique; les pièces y sont moins chargées de dorures, moins ornées, mais elles témoignent d'une plus grande recherche, d'une étude plus savante de la décoration; elle renferme également des vases de grandes dimensions; quelques-uns mesurent plus d'un mètre de hauteur. Tous, en fond généralement bleu de roi, sont décorés, sur la panse, de peintures exécutées avec talent et parfaitement glacées. Le plus grand de ces vases, peint par M. Jahn, sur fond turquoise, d'après Watteau, est surtout digne d'attention. Un autre de même grandeur porte un fond vert d'une intensité et d'un éclat remarquables. Quelques-uns sont en fonds roses très-heureusement traités.

Mais ce qui enlève à cette belle fabrication une partie de son mérite, c'est l'absence complète d'originalité dans les formes ; toutes ces formes, en effet, sont copiées sur notre

vieux Sèvres, et reproduisent exactement les vases Louis XVI et principalement les vases cyprès et les vases à anses annelées de la Manufacture impériale.

. -Les services à dessert de MM. Minton, sans être aussi luxueux que ceux de M. Copeland, sont cependant encore lichement ornés; presque toujours les bords des pièces sont découpés à jour, ce qui donne à l'ensemble de la légèreté et de l'élégance à la fois.

Des services à thé et à café, revêtus de peintures très-soignées ; des vases de forme persane décorés de fleurs qu'entoure un tilet d'or imitant les émaux cloisonnés, etc., complètent l'exposition de porcelaines tendres de MM. Minton et en font une collection céramique très-remarquable.

Les produits exposés par la manufacture de Sarreguemines sont bien modestes à côté de ces splendeurs; leurs similaires ne figurent pas dans la section anglaise, et il nous faut les juger sans point de comparaison. L'exécution en est bonne, et les prix en sont bas; ces produits consistent essentiellement en services de dessert, services à café, à thé, etc. Quelques-uns de ces services sont décorés dans le genre que les Anglais ont imité des Chinois; d'autres portent de simples filets. Ceux-ci sont pour nous les plus intéressants, car, dans ce cas, le décor laisse voir la pâte même de la pièce sur laquelle il est appliqué, et sa présence est un sûr garant de la qualité du produit.

Seule, en France, la manufacture de Sarreguemines poursuit en ce moment la fabrication de la porcelaine tendre anglaise. La production en est, du reste, très-limitée; à peine atteint-elle chaque année une somme de 100,000 francs. Il serait intéressant, nous le croyons du moins, de voir cette fabrication se développer dans notre pays. D'une part, en effet, l'emploi de la porcelaine tendre pour services de dessert, tête-à-tête, services à thé, etc., apporterait dans la composition de notre mobilier une heureuse variété; d'une autre, l'exportation de ce produit, dont l'Angleterre seule approvisionne le marché étranger, ne pourrait manquer d'offrir à notre commerce et à notre navigation un précieux aliment.

SECTION III

Pau M. F. DOMMARTIN

Ce qui distingue la porcelaine dure de toutes les autres poteries , c'est la blancheur et la translucidité de la pâte, et bien plus encore la dureté et l'inaltérabilité de la couverte.

Eu effet, son émail est une véritable enveloppe de verre, résultat de la fusion des matières feldspathiques déposées en couche uniforme sur toutes les parties de la pièce.

Cette fusion de l'émail et la cuisson de la pâte s'obtiennent ensemble à une température tellement élevée qu'elle dépasse celle qui est nécessaire à la fusion de la fonte de fer.

Les difficultés de la fabrication soitf telles que la porcelaine, qui, de l'aveu général, est la poterie par excellence, n'a pu descendre à des prix qui lui permissent d'entrer largement dans la consommation; aussi sa production en France ne dépasse-t-elle guère 20 millions par an. L'Angleterre n'en fabrique pas ; la Prusse et l'Autriche, bien qu'elles soient les États qui, après la France, en produisent le plus, ne vont pas au delà de 6 millions.

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