CHAPITRE II
PRODUITS EXPOSÉS
§ 1. — Manufactures impériales et royales.
Les manufactures subventionnées ont été mises hors concours, par cette raison qu'elles disposent de ressources qui
mettent l'industrie privée hors d'état de lutter contre elles à armes égales ; mais il faut constater que les produits exposés par Sèvres, par Berlin, par Meissen, par Saint-Pétersbourg et par Copenhague sont la preuve incontestable de l'utilité de ces établissements, en dépit des attaques dont ils sont parfois l'objet . Seuls, en effet, ils peuvent entreprendre des .travaux d'art, sans se préoccuper de la question d'argent, et la plupart des pièces exposées prouvent que leurs efforts sont souvent heureux.
Il est cependant une erreur qu'il est utile de signaler : c'est celle qui consiste à déguiser la porcelaine en faïence ou en grès. — La faïence a son mérite comme la porcelaine a le sien, et nous croyons que chaque produit gagne à garder son caractère.
S 2. — Imlustrie privée. - Porcelaines étrangères.
M. Moritz Fisher, de Herend (Autriche), expose d'intéressantes imitations de tous les genres anciens : Saxe, Sèvres, Chine et Japon du xr siècle. M. Fisher est arrivé aussi près que possible de la perfection dans ces imitations, et, ce qui ajoute à son mérite, c'est qu'il ne veut pas que les amateurs puissent être trompés, et il imprime sous toutes ses œuvres le nom de Herend.
M. le marquis Ginori, de Florence, expose les célèbres produits de la manufacture de Doccia, fondée par son aïeul au siècle dernier, et où se sont perpétuées les antiques traditions de l'art céramique italien. Nous signalerons, parmi beaucoup de belles pièces , un grand coffret, dit cassone, genre Capodimonte, travaillé en ébène, avec quatre bas-reliefs allégoriques qui sont des chefs-d'œuvre d'exécution.
Chez M. Richard, de Milan, la fabrication courante est le principal, au lieu de n'être, comme à Doccia, qu'un accessoire.
Ces deux industriels se sont attachés à répandre autour
d'eux les bienfaits d'une direction paternelle et intelligente, veillant à l'instruction des enfants, au bien-être matériel des familles, assurant l'avenir de la vieillesse ; ce sont ces efforts si dignes d'éloges qui, s'ajoutant à leur mérite industriel, leur ont valu la distinction qu'ils ont reçue.
En Prusse, MM. Tielsch et O, d'Altwasser, ont exposé les produits très-variés d'une fabrication importante dont le mérite principal est le bon marché. Il est seulement à regretter que cette maison ne se montre pas plus scrupuleuse envers l'industrie française, dont elle surmoule les modèles et copie les décorations, notamment en ce qui concerne les couleurs nacrées de M. Brianchon. Nous regrettons d'être obligés de faire le même reproche à M. Krister, de Waldembourg, et surtout à MM. Pickmann et O, de Séville (Espagne).
En Portugal, MM. Basto Pinto, de Vista Alegre, ont le mérite d'avoir lutté contre des difficultés de toute nature pour doter leur pays d'une fabrication importante, et ils ont su trouver dans leur sol la totalité de leurs matières. Leur exposition a un cachet original, et montre qu'ils sont dans une voie de. progrès.
La Chine, qui était arrivée à la perfection dans son genre, alors qu'en Europe l'art était encore dans l'enfance, parait, autant qu'on en peut juger par l'exposition de M. Chanton, avoir perdu le secret de ce qu'elle a su faire autrefois. Les porcelaines modernes qu'on nous montre sont loin des anciennes dont M. Chanton expose aussi de très-précieux échantillons, qui font l'admiration des amateurs de ce genre.
§ 3. — Porcelaines françaises. — Limoges.
Il est nécessaire de remarquer que pendant longtemps on n'a pas connu en France d'autres gisements de kaolin que ceux de Saint-Yrieix près de Limoges, et que les fabriques se sont naturellement groupées dans une contrée où se trou-
vaient en abondance, à côté de la matière première, les bois nécessaires pour la cuisson.
Limoges a donc été tout d'abord, et est resté le centre principal de la fabrication de porcelaine.
Mais peu à peu le pays s'est déboisé, et d'autres fabricants ont été amenés à penser qu'ils auraient économie à transporter le kaolin dans d'autres contrées , plus riches en combustibles, telles que le Berry.
Enfin , Paris étant le principal centre du commerce de la céramique , des fabriques se sont établies dans cette ville ou dans ses environs, et c'est là surtout que s'est développé l'art de la décoration.
Nous examinerons donc successivement ces trois centres de fabrication.
Limoges, ou, pour parler plus exactement, le département de la Haute-Vienne , a fait une exposition collective des plus remarquables. Tous les genres y sont représentés avec honneur, l'art, la belle fabrication de services, la fabrication courante et à bon marché.
Le caractère distinctif des produits limousins, aussi bien dans les articles de goût, que dans les objets destinés à la table, c'est la blancheur des matières; cette précieuse qualité est due à ce que les beaux kaolins des carrières de Saint- Yrieix y sont employés exclusivement.
Sous le rapport de la décoration, Limoges possède une usine très-remarquable, fondée en 1842, par un Américain, avant lequel on n'avait expédié aux Etats-Unis que des porcelaines de qualité inférieure. Ce fabricant, M. Haviland a fait, au profit des produits français, une révolution dans le goût de son pays ; au lieu de lutter contre les faïences anglaises, par le bon marché qui est leur arme, il les a vaincues par la beauté et le bon goût. C'est le véritable terrain de l'industrie française, et si nous croyons devoir insister sur cet établissement c'est qu'il nous a semblé que c'est
un exemple qui devrait être suivi par tous les exportateurs français.
En résumé , l'exposition collective de la Haute-Vienne fait le plus grand honneur à une contrée où l'industrie de la porcelaine est née et s'est développée, avec une prospérité toujours croissante.
S 4. — Porcelaines françaises. — Produits du Berry.
Les usines du Berry ressemblent beaucoup plus que celles de Limoges aux grandes manufactures du Statïordshire. Elles sont organisées très-largement, et travaillent en général les matières du Cher et de l'Allier qu'elles mélangent avec des kaolins de diverses provenances ; elles ne restent nécessairement tributaires de Limoges que pour la couverte feldspathique.
Le Berry s'occupe beaucoup de ses ouvriers : des sociétés de secours mutuels bien organisées assurent des ressources aux malades et aux vieillards ; la plupart des familles habitent de petites maisons bien aérées qui leur sont louées avec des jardins, à des prix modiques, et enfin, en temps de cherté, comme cette année, du pain de première qualité est vendu aux ouvriers et à leurs familles à des prix très-réduits.
Grâce à cet heureux ensemble de mesures prévoyantes et sages, cette population ouvrière ne s'est jamais mise en grève, et les fabricants n'ont pas eu à subir des augmentations qui aient entravé leurs affaires et amené des chômages.
Il est à remarquer que le Berry emploie, concurremment comme combustible, le bois de ses forêts ou le charbon que le canal du Centre lui amène à peu de frais.