‹ Exposition universelle de 1878Chapitre 29 sur 47 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

LES FORCES PRODUCTIVES

Après avoir vu l’homme primitif réduit, par son ignorance, à la plus extrême pauvreté, au milieu des trésors infinis de la création; après avoir ensuite énuméré les ressources qu’il s’est procurées par son industrie, les vastes et commodes habitations, les vêtements salubres, la nourriture abondante et variée; non seulement l’apaisement de tous ses besoins, mais la satisfaction de ses goûts les plus raffinés, de ses aspirations les plus élevées; les merveilles de l’architecture et de l’ameublement, les parcs, les fleurs, les jardins; les étoffes splendides, les broderies et les dentelles magnifiques, les joyaux aux pierres éclatantes, aux fines et délicates ciselures; les mets et les boissons qui raniment les forces , les augmentent et transforment en plaisirs enivrants l'accomplissement des fonctions de la vie; les innombrables parfums, les mille instruments de musique, les tableaux, les statues, les palais de granit et les éblouissantes cages de verre : ce qui n’est pas moins surprenant que le contraste entre le dénuement originaire et la richesse actuelle, ni moins attrayant que le recensement de tant de produits utiles et de richesses superflues, ni moins grandiose que le spectacle des chefs-d’œuvre de l’art, c’est l’étude des forces productives, qui ont permis à l’humanité de rassembler tous ses biens en bon ordre, de les mettre à sa portée,

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de leur faire subir toutes les transformations nécessaires pour les approprier à ses besoins et à ses plaisirs. ' Il y a dans toute exposition un bazar et un atelier. Le bazar éblouit; l’atelier instruit. Le bazar montre les richesses déjà produites; l’atelier, en expliquant les créations déjà faites, permet d’entrevoir et aide à trouver les créations à venir C’est dans les galeries du travail qu’est la grande valeur, la grande influence des expositions. Outre l’utilité qu’on en retire, on y goûte un plaisir peut-être moins vif au premier abord, mais plus profond et plus durable, le plaisir que le poète a décrit et qu'il met avec raison au-dessus de tous les autres : rerum cognoscere causas.

L’homme a commencé par être écrasé sous le poids des forces de la nature; puis il a lutté contre elles pour se défendre; il a fini par les transformer en instruments de ses volontés. À présent, il est vraiment roi. On distingue les transformations chimiques et les procédés mécaniques; mais il faut se hâter, car depuis que les sciences diverses vivent côte à côte, elles se pénètrent les unes les autres, elles découvrent chaque jour entre elles et entre les choses des analogies qui sont presque des identités, qui vont le devenir. Il n’y aura plus d’espèces que pour les catalogues. Platon avait une idée intuitive de l’analogie universelle, que les sciences ont peu à peu développée, et qui se manifeste aujourd’hui dans une évidence de plus en plus lumineuse, et c’est cette idée qu’il expose dans sa fameuse théorie des nombres. La vérité est toujours devinée plusieurs siècles avant d’être découverte.

T à f lèv ovv X£yàp.£va,ôpyctvoL 'zsotrjrixà ôpyavâ èali , r o KTrjp.cL 'srpaxnxôv • cnro p.èv yàp rrjs x£pxihos ër£pôv r i yiv£T<xi 'zrrapà r rjv y^prjaiv olùttjs , dira hè rrjs èadrj'CQs kcl i Trjs xXivrjs rj -^pyjais ptdvov. (Aristote, la Politique, jiv. I, cliap. ii, § 5.)

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Avant d’entrer dans le laboratoire de la chimie, pénétrons un moment clans le cabinet de physique où sont réunis les instruments, et dans l’atelier de la mécanique, où se trouvent les outils, les machines et les machines-outils. Là comme partout, dans la création ou dans le travail humain, on peut admirer l’excessive grandeur et l’excessive petitesse. A la vérité, le grand et le petit sont des termes relatifs entre eux et dépendant absolument l’un de l’autre; c’est-à-dire que rien n’est grand ou petit que par comparaison. Nous seuls donnons une fixité, une réalité à la dimension, en notre qualité d’êtres pensants, parce que nous établissons nécessairement une comparaison entre les objets et nos propres forces. Ce que nous ne pouvons embrasser qu’en multipliant nos efforts est grand pour nous; ce qui demande au contraire une grande concentration de nos facultés est petit; et nous pouvons toujours nous figurer une intelligence pénétrant plus profondément et voyant plus loin, qui déplacerait toutes les qualifications de grand et de petit, en déplaçant le seul point fixe, c’està-dire la pensée qui compare. C’est ainsi qu’on a pu dire qu’il n’y a de réalité que dans les proportions ou les rapports, et, pour employer un langage plus abstrait, dans le nombre. 11 est certain que, même sans recourir à aucun instrument, nous parvenons, pour ainsi dire, à nous déplacer nous-mêmes grâce aux méthodes scientifiques. Nous nous portons par leurs moyens à l’une des extrémités de notre horizon, et nous voyons, par exemple, ici des différences, là des analogies que ne soupçonnerait pas un esprit moins exercé. Mais, comme il ne s’agit pas, dans une exposition, de méthodes philosophiques abstraites , ni de l’esprit humain réduit à luimême, ce que nous allons étudier, ce sont les instruments

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et les outils qui nous aident à développer ou à concentrer indéfiniment nos forces.

L’opposition entre ces deux genres de conquête n’est nulle part plus frappante que dans la comparaison du télescope et du microscope. Tout le monde a fait l’expérience de regarder alternativement par le gros bout et par le petit bout de la même lorgnette; mais il faut avoir été dans un des grands observatoires du monde, pour savoir jusqu’où peut s’étendre la puissance d’une lunette, et dans un des grands cabinets de physique, pour savoir toutes les merveilles qu’il est possible de découvrir dans une goutte d’eau. H y a des choses dans la lune et dans le soleil, que M. Janssen a vues et qu’il a vues le premier; et M. Pasteur a fait, dans une goutte de vin ou de bière, des découvertes que personne n’avait soupçonnées avant lui. Entrons d’abord dans le ciel. Nous descendrons ensuite dans un atome.

Les Tables d’Uranus, publiées par Bouvart en 1821, sont fondées sur la théorie du mouvement de cette planète telle que la donne Laplace dans la Mécanique céleste. Mais Bouvart, dans sa préface, constate lui-même une différence entre les observations anciennes et les observations modernes, et avoue qu’après des efforts inutiles pour les concilier, il a pris le parti de s’en tenir aux observations modernes, comme étant celui qui réunit le plus de probabilités en faveur de la vérité. Bouvart ne tarda pas à être convaincu, et tous les astronomes avec lui, que la différence entre les observations anciennes et les modernes tenait à une action étrangère et inaperçue. C’est en partant de cette idée, et après avoir d’abord expliqué et éliminé les différences de position dues à l’action de Jupiter et de Saturne, que Le Verrier entreprit de déterminer la place occupée dans le ciel par la

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cause, jusque-là invisible, des perturbations d’Uranus. Il parvint par le calcul à fixer la longitude de cette planète inconnue pour le ier janvier 1867, longitude dont il donna d’abord une valeur approchée puis bientôt une valeur plus précise (1 2h Le résultat de ces recherches théoriques ne tarda pas à être pleinement confirmé. Le jour même ( sî 3 septembre 1 846) où M. Galle, astronome de Berlin, en suivant les indications de M. Le Verrier, se mit à chercher la planète dans le ciel , il l’aperçut presque exactement à la place indiquée par la théorie; elle avait l’aspect d’une étoile de huitième grandeur. La planète ainsi découverte a reçu le nom de Neptune. Elle est jusqu’à présent la limite extrême du système solaire

Neptune est, en nombre rond, à un milliard de lieues du soleil, et par conséquent aussi de la terre, un peu plus un peu moins, suivant les saisons.

J’ai demandé à un mathématicien illustre de m’aider à rendre compte de cette distance d’une façon saisissante, et voici ce qu’il m’a répondu :

« Si Charles IX, le jour de la Saint-Barthélemy (ai août 1572), ayant cru voir un huguenot dans Neptune, avait dirigé vers lui son arquebuse, et si la balle, en lui supposant une vitesse de 5o mètres par seconde (45o lieues à l’heure), avait suivi sa route sans se ralentir, elle arriverait à peu près en ce moment dans l’orbite de Neptune, après avoir mis trois siècles à faire la route.

cr La lumière, qui parcourt 75,000 lieues par seconde, met quatre heures à venir de Neptune.

(1) Comptes rendus de V Académie des sciences , ierjuin 1 846.

(2) Ibid. , 3i août 1 846.

Gli. Delaunay, Rapport sur les progrès de V astronomie , 1867.

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ccUne locomotive faisant 10 lieues à l’heure mettrait treize mille à quatorze mille ans pour parcourir sans une seule minute d’arrêt la distance de Neptune au soleil, d

Le calcul, c’est la puissance du génie; l’observation, c’est la puissance de l’instrument (et c’est aussi la puissance du génie capable d’inventer les instruments). Telle est la précision des instruments et l’habileté des astronomes qu’en i843, Le Verrier évaluait à ~ de seconde l’erreur moyenne de chacune des observations du soleil faites à l’observatoire de Paris.

La découverte de Neptune ne frappe pas autant la foule que le téléphone, le phonographe et la lumière électrique de Jahlochkoff. La foule, profanum vulgus , passe indifférente devant l’appareil, exécuté par Ducretet, avec lequel M.Cailletet a produit la liquéfaction des gaz réputés permanents, dans le même temps à peu près que M. Raoul Pictet faisait à Genève une expérience semblable par des moyens différents. On dit que l’étonnement est un sentiment philosophique; et c’est en effet avoir fait quelque progrès dans la philosophie que de savoir s’étonner à propos.

Après avoir aperçu Neptune avec le télescope de M. Galle, il faudrait sans perdre un instant regarder avec le microscope de M. Pasteur les animalcules qui nous livrent une si rude guerre dans les maladies du vin, du vinaigre, de la bière, et même dans les nôtres, et dont quelques-uns ont une épaisseur de de millimètre; et ces deux points extrêmes 11e nous donneraient qu’une idée bien imparfaite de l’immensité des mondes.

Voici un des exemples de quantité presque infiniment petite, et pourtant appréciable, qu’on pouvait voir à l’Exposition de 1 878. Je le prends dans la vitrine de MM. Gollot

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frères ; c’est une balance avec mécanisme de charge et de transposition pesant le kilogramme et indiquant le centième de milligramme.

Pendant le siège de Paris, on réduisait les dépêches, à l’aide de la photographie, à des dimensions insaisissables. On les faisait tenir dans un tuyau de plume attaché sous l’aile d’un pigeon. Chacune des pellicules ainsi expédiées avait seulement quelques centimètres superficiels, et elle représentait 4,8 oo lignes de texte.

Non seulement nous voyons des infiniment petits, qui sont eux-mêmes sans doute des infiniment grands par comparaison; mais nous agissons sur eux. De même que le microscope nous permet de les voir, il y a des outils presque invisibles, que nous parvenons à diriger sur ces êtres minuscules avec nos doigts pesants et immenses, grâce aux combinaisons de la mécanique et à la perfection de la main-d’œuvre. Pour donner une idée de ce que nous pouvons en sens contraire, c’est-à-dire contre l’énormité, il suffit de jeter les yeux sur le marteau-pilon du Creuzot. On n’en avait à l’Exposition que le fac-similé en bois; cela se comprend : il pèse , tout compris, 1,280,000 kilogrammes. Le poids des piston, tige, porte-marteau et frappe, formant la masse active, n’est pas moindre de 80,000 kilogrammes. L’appareil est desservi par trois grues de 1 ,000 kilogrammes chacune de puissance, et une de 1 60,000, pesant ensemble 470,000 kilogrammes. Cette installation d’un marteau a coûté à la compagnie du Creuzol 3 millions de francs. C’est le plus grand marteau qui existe : un marteau de 80 tonnes. La Prusse, l’Autriche, la Hussie, l’Angleterre, ont des marteaux de 38 à 5o tonnes qui n’avaient pas été dépassés jusqu’à présent.

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Le marteau du Creuzot a été fait pour le travail des pièces énormes d’acier coulé et forgé nécessaires à la marine. Le Creuzot exposait le fac-similé d’une pièce d’acier fonda pesant 120,000 kilogrammes. En 1867, une masse d’acier fondu pesant 4o,ooo kilogrammes, présentée par la maison Krupp, avait paru un prodige.

La guerre et la marine de guerre obligent nos forges à des efforts presque surhumains. Le canon Krupp n’est que trop populaire; il pèse 72 tonnes; le poids de la charge de poudre est de 220 kilogrammes, celui du projectile de 778 kilogrammes. Ces dimensions ont été dépassées en Angleterre, et surtout en Italie, où l’on a un canon pesant en tonnes 10 1,0 5, dont la charge de poudre est en kilogrammes 2/19,5 et dont le projectile pèse, en kilogrammes, 917,2. On obtient avec ces canons, tirés sous des angles de 3 0 à 35 degrés, des portées de 12,000 à 1/1,000 mètres ù).

En même temps qu’on augmente la portée des canons et la puissance des projectiles, 011 augmente aussi, par une conséquence nécessaire, la force de résistance. Les usines ne sont occupées qu’à faire des boulets de plus en plus meurtriers et des plaques de blindage de plus en plus résistantes.

(l) Renseignements extraits de la revue allemande Jahresberichte über die Verànderungen und Fortschrilte im Militairwesen, du colonel H. V. Lobell.

CANON

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