VALEURS
têtes.
kilogrammes.
83o,io6
francs.
têtes.
kilogrammes.
55,63o,3oo
francs.
Porcs . . .
Viandes salées de porc, lard compris..
Autres (a) .
Total des valeurs . .
(a) Les tableaux du commerce ne font pas de distinction entre les différentes espèces de viandes salées autres que de porc.
(b) Chiffres provisoires.
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triche, celui des blés de la Crimée par lo Méditerranée, peuvent être rendus impossibles. Une nation ne peut pas se mettre, de gaieté de cœur, dans la situation d’une place forte qui serait approvisionnée de tout, excepté de vivres. La partie de la population qui vit du travail des champs est bien près d’être la moitié de toute la France; et, dans l’autre moitié, il y a une forte proportion de propriétaires fonciers qui se trouvent menacés de ruine.
Ainsi, les terres sans valeur, les mercuriales à la merci des étrangers, la famine en perspective, des millions d’ouvriers privés de leur gagne-pain sans que les usines puissent les recueillir, voilà les prévisions que nous déroulent les protectionnistes, avec un grand luxe d’imagination (je me hâte de le dire), mais non sans apporter des faits graves à l’appui. Les blés américains se sont vendus au Havre, pendant le premier semestre de 187g, à raison de 2 5 francs le quintal (prix moyen). Les quantités de jambons expédiés sont si énormes et se livrent à des prix tellement réduits, que l’élevage des porcs, importante ressource des petites exploitations rurales, est en décroissance dans la France entière. Les porcs vivants commencent même à arriver. Il en est de même du gros bétail. Liverpool a reçu, en une année, jusquà 60,000 bœufs vivants expédiés d’Amérique. Si, comme tout le fait croire, l’essai a été fructueux, il n’y aura plus de raison de s’arrêter. H y a des années et des années que nous voyons en vente dans tous les magasins de comestibles des jambons d’York et des jambons de Cincinnati, dont le nombre 11e fait que s’accroître. Il n’est pas douteux qu’on arrivera promptement, soit par l’amélioration des procédés de conservation, soit par le progrès de la navigation, à faire de Paris un marché américain. Les moutons, exploités comme
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viande et comme laine, sont menacés par les laines d’Amérique et d’Australie, au point que la race française recule avec rapidité et que nous sommes tombés, dans les onze années écoulées de 1867 à 1 878, du chiffre de 3o millions de têtes à celui de 2 5 millions W, Dans son livre sur l’économie rurale de l’Angleterre, publié en 1861, M. Léonce de Lavergne établit que le nombre de moutons est le même en France et dans la Grande-Bretagne, malgré la différence des surfaces. Les 35 millions de moutons français produisent, en laine, selon son calcul, 60 millions de kilogrammes; en viande, 1 kh millions de kilogrammes. Et les 35 millions de moutons de la Grande-Bretagne produisent, en laine, 60 millions de kilogrammes (quantité égale); en viande, 36o millions de kilogrammes (supériorité énorme). 11 resterait à comparer la valeur des laines. M. de Lavergne donne pour le gros bétail les chiffres suivants. Production du lait : France, 1 milliard de litres à 10 centimes, soit 100 millions; Angleterre, 2 milliards de litres à 20 centimes, soit A 00 millions. Viande : avec 8 millions de têtes et 3o millions d’hectares, l’agriculture britannique produit 5 00 millions de kilogrammes de viande, tandis que la France, avec 100 millions de têtes et 53 millions d’hectares, n’en produit en tout que Aoo. Ce sont de vieux chiffres, dira-t-on. Très vieux, en effet, puisqu’ils ont près de vingt ans. Vingt ans aujourd’hui, c’est beaucoup plus que cinquante ans au siècle passé. Dans ces vingt ans, des concurrents nous sont venus de toutes les parties du monde.
(1) Quantités de moutons possédés par les principaux pays producteurs : République Argentine, 7 5 millions; Australie, 66; Russie, 48; Etats-Unis, 36; Grande-Bretagne, 32; Allemagne, 25; France, 25. Viennent ensuite l’Espagne, l’Autriche, l’Uruguay, le Cap, etc.
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Le dilemme, comme on le voit, est des plus embarrassants, car, si les agriculteurs ont raison, ils ne peuvent pas vivre, et, d’un autre côté, le remède qu’ils invoquent est tout à la fois une impossibilité et une injustice. Ce remède estil le seul qu’on puisse essayer? Et d’abord est-il efficace? Le régime protectionniste et même le régime prohibitionniste ont duré longtemps en divers pays, mais avant le télégraphe, avant la monnaie fiduciaire, avant les chemins de fer et la navigation à vapeur, avant les traités de commerce, c’est-à-dire, en somme, avant la complète métamorphose du monde économique; il ne faut pas raisonner sur le monde actuel par les exemples d’un monde qui n’est plus. Ce n’est pas une petite affaire que d’imposer un tarif douanier aux autres nations. Pour l’imposer, il faut être plus forts que les autres peuples ; pour le faire durer, il faut être plus forts que la logique. Ajoutons que, quand il s’agit d’un impôt sur le pain, il faut aussi être plus forts que son propre peuple. Toutes ces combinaisons législatives et administratives ne sont plus que des palliatifs éphémères et impuissants. Ne nous disait-on pas sur le même ton, en 1860, que toutes nos usines allaient périr? Au lieu de cela, elles se sont réformées. Elles ont modifié leurs modes d’achat, jeté au rebut leurs vieilles machines, utilisé les découvertes modernes, cherché au loin des débouchés nouveaux. C’est un fait bien connu qu’à toutes les époques, toutes les fois qu’il a été question d’abaisser les droits protecteurs ou de supprimer les prohibitions, les industriels ont déclaré qu’ils allaient périr, que le travail national était supprimé. Le travail national 11’était pas même malade; après un moment de crise, il ne s’en portait que mieux, par la raison triomphante que tout ce qui est conforme à la nature est favo-
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rable à la vie et au développement de la vie. Si l’agriculteur américain fait usage d’outils perfectionnés, s’il applique une bonne théorie des engrais, s’il approprie bien chaque culture aux besoins et aux ressources des localités, s’il a à sa disposition de grands moyens de crédit, si, par ce secours ou par l’étendue des tenants ou par l’association , il trouve le moyen d’opérer en grand , ne vaut-il pas mieux l’imiter que de le combattre puérilement à coups de tarif? Trois révolutions capitales se sont opérées sous nos yeux dans l’agriculture : l’une, qui remonte à Boussingault, par la chimie, l’autre par l’invasion de la mécanique, et la troisième par la transformation des voies de transport. Il faut compter aussi les progrès de l’économie politique, ceux de la législation. Les conditions de l’échange se modifient pendant le temps que l’on met à discuter les tarifs douaniers. C’est la toile de Pénélope. La nature se joue de ces barrières factices. U y a plus de sagesse à étudier les conditions naturelles du progrès qu’à combiner des lois douanières destinées à le déplacer ou à l’entraver.
On ne veut jamais raisonner que sur la dernière récolte. Pour être sages, il faudrait considérer, par exemple, la moyenne des vingt-cinq dernières années ou la récolte moyenne qu’on obtiendrait si toutes les améliorations possibles dans les instruments de culture, l’amendement du sol, le choix des produits, l’acclimatation des espèces, les messageries, les lois économiques et les lois internationales étaient réalisés. Une industrie en détresse doit chercher son salut dans* des améliorations effectives et durables avant de recourir à des secours étrangers et passagers. Les protectionnistes les plus décidés nous accorderont au moins ce point, qu’en agriculture surtout, il ne faut recourir à l’élévation
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des droits que quand tous ies autres moyens d’amélioration ont été essayés. Jusqu’en 1 860, les droits protecteurs frappés sur les fds étrangers ne protégeaient pas en réalité les fds français : ils protégeaient des machines surannées qui produisaient mal et à grands frais, et qui se sont vendues, après les traités, au poids du fer; ou, si l’on veut, ils protégeaient les fdateurs français contre l’obligation de dépenser un capital nouveau pour le renouvellement de leur outillage. C’est à ce point de vue que les expositions agricoles, et surtout les expositions internationales, ont une importance tout à fait exceptionnelle.
Tel pays n’a pas de bestiaux, parce qu’il n’a pas de prairies; mais il lui serait facile, s’il le voulait, de créer des prairies artificielles. Il n’a que des races inférieures ; mais aucune ressource ne lui manque pour nourrir et soigner les belles races qu’il voudrait acclimater. Il ne tire de ses bœufs qu’une viande de mauvaise qualité, tandis que chez ses voisins la meme race produit d’excellente viande : c’est qu’il emploie le bœuf à la charrue et que ses voisins n’y emploient que le cheval. La même cause agit plus fortement encore sur la production laitière. Une vache mal nourrie, mal soignée, et surtout une vache fatiguée, perd les qualités de son lait. Il en est de même de la terre. Il y a des cultures épuisantes, débilitantes. Il y a, pour le sol, une médication comme pour les animaux, et cette médication est quelquefois fortifiée par des découvertes ou troublée par des systèmes. Il y a des médecins de la terre qui abusent de la diète, d’autres ne savent pas y recourir; d’autres, faute d’analyses suffisantes, ne savent pas approprier les amendements à la nature du sol. Le pire de tous les maux est encore l’ignorance pour la terre comme pour
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l’homme. Combien de malades seraient guéris si on avait appliqué à temps le bon remède! De même pour la terre. Que de terres épuisées qui ne le seraient pas si on avait interrompu ou changé la culture, on si on avait employé un autre engrais! La routine est très puissante sur l’agriculteur, et très dure pour la terre. Le paysan français n’est pas aussi révolutionnaire et fantaisiste qu’on nous accuse de l’être. Il sème de l’orge dans son champ parce que son père en a semé. Il fait son fumier de la même façon. Quand on lui parle d’un engrais exotique, il fait longtemps la sourde oreille, soit par défiance de la nouveauté, soit parce qu’il y a un déboursé à faire. Il n’a pas encore entendu parler des engrais chimiques de M. Georges Ville, ni de la théorie de la dominante. Il s’est obstiné pendant des siècles à mettre ses économies dans un coffre. II sait que le blé noir occupe la terre pendant peu de mois et ne la fatigue pas ; mais il ne sait pas que le blé noir contient à quantités égales autant de parties nutritives que le froment, et, si on le lui disait, il ne le comprendrait pas ou ne s’en soucierait pas. Dans l’Ouest, il y a encore, et il y avait surtout pendant la première moitié du siècle, des terres tenues à covenant, c’est-à-dire ayant deux propriétaires, l’un du tréfonds, l’autre des superficies : reste des idées féodales, combinaison également fatale aux intérêts du vrai propriétaire et à ceux du colon. Les premières expropriations tentées ont rencontré une opposition formidable quand elles auraient dû être accueillies comme une bonne fortune. La chimie agricole de M. Boussingault a fait son chemin lentement, jusqu’au jour où l’évidence des résultats a forcé les dernières résistances. La Hongrie, l’Italie, ont pratiqué le chauffage des vins d’après la méthode de M. Pasteur, avant le Gard, 1 Hé-
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rault et l’Aude. L’Italie a procédé à la sélection des graines de vers à soie par l’inspection microscopique avant les magnaneries de Vaucluse. L’usine établie à l’ancienne propriété d’Arthur Young couvrait l’Angleterre de machines aratoires longtemps avant que nous eussions abandonné notre charrue attelée de deux bœufs, le sernage à la main, le fauchage à la faucille, le battage avec le fléau. L’apparition de la vapeur dans nos champs est toute récente. Elle avait fait le tour du monde civilisé avant de venir à notre secours. Les premiers, très souvent, dans la théorie; les derniers, en tout, dans la pratique.
L’Angleterre avait compris, dès le siècle passé, combien il importe de remplacer le travail de l’homme par celui des animaux, le travail des animaux par celui des machines. Cependant, avant i848, très peu de fermes anglaises possédaient une machine à vapeur; à présent, il y en a partout. Ces machines servent à battre le blé, à hacher les fourrages et les racines, à broyer les céréales et les tourteaux, à élever et à répandre les eaux, à battre le beurre, et en même temps à cuire les aliments des habitants de la ferme. D’autres machines remplacent l’homme pour faucher, faner, moissonner, défoncer le sol. L’agriculture a, comme les autres industries, ses loueurs de vapeur. On loue un cheval-vapeur comme on louait autrefois un ouvrier ù). Il ne faut pas s’étonner que cette transformation se soit produite tardivement chez nous et qu’elle y soit encore incomplète, surtout dans les provinces où la petite culture domine. Les familles qui cultivent un petit ce héritage ^ sont, en général, laborieuses, industrieuses, économes, dures
(1) Léonce de Lavergne, Économie rurale de V Angleterre , chap. xui.
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pour elles-mêmes; ces qualités sont précieuses, elles vont en se perdant chez les cultivateurs plus riches, qui trop souvent se créent des besoins factices, prennent des habitudes dépensières et se déchargent de tout travail sur les gens de la ferme. Mais si la petite culture se distingue par les qualités morales du cultivateur et par son attachement à tous les coins et recoins d’une terre qui est son instrument de travail , sa nourricière et une sorte de patrie dans la patrie commune, le manque de capital l’oblige à laisser passer la plupart des progrès sans s’y associer. Propriétaire ou simple fermier, le petit cultivateur ne peut pas attendre; il est rare qu’il puisse économiser. Son idéal est ordinairement d’avoir quelques têtes de bétail de plus. Il sent qu’il aimera bientôt ce nouveau compagnon à l’égal de ceux qui sont nés dans son étable. Mais l’autre ouvrier, vendu dans une usine de la ville, ouvrier de fer ou d’acier, ne lui dit rien. Il faut, pour l’acheter, débourser une grosse somme; il a peu ou point d’argent, et il tient à celui qu’il a. Il ne sait pas même user du crédit. Les machines n’en font pas moins leur chemin chez nous, et un chemin rapide. Cette transformation, combinée avec l’usage du crédit et de l’association, mettra fin un jour à la petite culture au profit de la culture moyenne, qui est la bonne, parce qu’elle peut se procurer des outils et du bétail, et parce quelle n’ôte pas au fermier les habitudes et le caractère du paysan. L’homme des champs se transforme, comme celui des usines, en directeur de force.
M. Moll demandait, en 18/19, que l’on fît des conférences aux laboureurs pour leur indiquer les progrès réalisés; qu’011 répandît parmi eux des publications à bon marché, avec des gravures. La démonstration est faite en grande partie
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aujourd’hui; il faut l’étendre aux parties les plus reculées du territoire, aux populations les plus arriérées; il faut aussi la compléter et se tenir bien au courant; car, pendant qu’on démontre la science d’aujourd’hui, la science de demain se fait. Il se produit dans toutes les branches de l’activité humaine un phénomène analogue aux métamorphoses que nous avons vues dans la marine. Un jour, tous les peuples du monde ont reconnu qu’il fallait renoncer à la navigation à voile; ils se sont tous mis à construire des navires à vapeur, avec les immenses roues latérales que l’on connaît, et l’on y travaillait encore dans tous les ports et dans tous les chantiers quand les premiers navires à hélice ont paru. La flotte à vapeur qu’on avait entrepris de construire devenait surannée avant d’être achevée. Voilà l’image fidèle de toutes nos industries. Il n’en est aucune peut-être qui se soit plus profondément modifiée que l’agriculture. La résistance a été longue; mais à présent que le mouvement est imprimé, même en France, où il a fallu se donner bien du mal pour cela, on marche à pas de géant. Arthur Young serait bien étonné du spectacle que la France lui offrirait s’il essayait encore de la parcourir sur sa jument. Un Arabe, avec son antique charrue, remue i5o mètres carrés en dix heures. Dans le même temps une de nos bonnes charrues retourne 600 mètres. Les semis à la main consomment 2 3o litres de froment à l’hectare; un bon semoir réduit cette dépense à i3o litres. Les machines à faucher et à moissonner manœuvrées par des chevaux font dans leur journée 5 à 6 hectares, ce qui représente le travail de i5 à 20 hommes. En une journée de dix heures, la charrue à vapeur laboure, à i5 centimètres de profondeur, 8 à 10 hectares; elle permet des défoncements à des proton-
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deurs de 3o, ûo et 5o centimètres, opérations autrefois impossibles, qui eussent exigé des attelages inextricables de 3 o chevaux ou 3o bœufs.
L’Angleterre, l’Amérique, produisent et emploient des milliers de machines agricoles perfectionnées. La France seule a environ 1 5 0,000 machines à battre, 6,000 faneuses, 9,000 moissonneuses, 1 0,000 faucheuses, 3, 200, 000 charrues, dont près de 1 million de perfectionnées. Elle emploie aux usages agricoles environ 8,000 machines à vapeur. L’Angleterre emploie 2,000 charrues à vapeur, l’Allemagne plus de 100. Ce puissant engin a plus de peine à s’introduire en France. 11 fonctionne cependant sur un certain nombre de fermes. C’est aux comices agricoles, aux fermesécoles, aux stations agronomiques, à en démontrer l’utilité. On comprend enfin les avantages de l’irrigation et la nécessité d’y procéder en grand. Le Gouvernement français a créé une commission supérieure d’aménagement des eaux. Les canaux de Marseille, de la vallée du Rhône et de la Garonne se développent. Il faut de larges crédits; l’Angleterre vient de dépenser 60 millions pour la dérivation du Gange. Ce sera de l’argent bien employé. Le produit brut des terres arrosées est, dans les Bouches-du-Rhône, de i,5oo à 3,5oo francs par hectare, au lieu de 200 à 5oo ou 600 francs à peine pour les meilleures terres non irriguées. ff Combien de milliards de mètres cubes roulent-ils sans emploi dans nos ruisseaux, nos rivières et nos fleuves, dit M. Üurand-Claye, lorsqu’ils pourraient venir fertiliser d’immenses étendues et se transformer en pâturages d’abord , en bétail gras ensuite
Une science importante, difficile parce quelle demande des connaissances en chimie, en agriculture, en économie
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politique, est celle d’approprier la culture au climat, au sol, aux besoins du marché. Elle est surtout difficile à répandre, parce qu’elle a à lutter contre la routine et les embarras financiers de la transformation. La mise en valeur des terrains improductifs ne demande que des capitaux et des travailleurs. En France, sur 53 millions d’hectares, nous avons encore 6, 5 00,000 hectares incultes. Plus de 100,000 hectares pourraient être transformés en polders par le moyen d’endiguements. En Angleterre, les terres du littoral endiguées ont une superficie de 700,000 hectares. La Belgique a fait, en ce genre, des travaux considérables. La Hollande a conquis une partie de son sol sur la mer. Elle vient de poldériser par épuisement l’immense étendue du lac de Harlem. Tout près de Rome, le prince Alexandre Torlonia a desséché le lac Fucino, opération qui a du même coup assaini et enrichi une province. Ici, d’ailleurs, il ne s’agissait pas de faire une conquête sur les eaux, mais de leur reprendre ce quelles avaient envahi. Ce ne sont pas seulement de grands espaces de terre que nous perdons par notre faute: ce sont aussi les forces fertilisantes que le ciel se tient prêt à y verser si le travail de l’homme disposait la terre à les recevoir. «La même quantité de chaleur, de lumière, de pluie, dit M. Durand-Claye dans son savant et lumineux rapport sur la classe 5 1 , vient baigner l’hectare stérile comme l’hectare en culture, et c’est trop souvent l’homme qui n’utilise pas les forces productives mises ainsi à sa disposition . . . Les amendements et les engrais ne sont-ils pas là pour favoriser et créer au besoin ces transformations de la matière minérale ou organique en matière végétale, neuve et vigoureuse, sous les puissantes influences du soleil et de l’atmosphère? A ces grands consommateurs d’éléments fertilisants, *
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à ces créateurs infatigables de substances organisées , l’homme doit fournir les éléments de leur travail journalier et incessant, et dans ces grands mouvements, ces grandes transformations de la matière, si bien mises en lumière par les Liebig, les Dumas, les Boussingault, ce sont les substances mêmes qui semblaient autrefois constituer le caput mortuum de la vie dont le chimiste et l’agriculteur peuvent aujourd’hui tirer parti, ce sont elles qu’ils peuvent faire rentrer dans le circulus gigantesque qui relie incessamment la vie à la mort; les déjections et débris du fumier, les guanos déposés depuis des siècles sur des rochers déserts par des légions innombrables d’oiseaux marins , les ordures des villes, leurs eaux d’égout, les résidus de l’industrie, sont entrés ou entrent successivement dans la pratique agricole. t>
La culture sans capitaux est comme la terre sans amendements; elle va en dépérissant. Il faut, pour prospérer, pouvoir acheter et pouvoir attendre. On épuise le sol pour avoir chaque année une récolte; on tue la bête avant qu’elle ait tout son développement; on débite en bois de chauffage un arbre qui deviendrait bois d’œuvre avec quelques années de plus et se vendrait beaucoup plus cher. L’Etat ne peut pas donner de l’argent aux cultivateurs; il ne peut pas leur donner de la prévoyance. Il peut leur donner du crédit. Il peut aussi se montrer prévoyant lui-même par les lois qu’il établit. Un simple changement dans les lois qui règlent la propriété, ou dans le régime des hypothèques, ou dans le tarif douanier, peut faire une révolution dans l’agriculture.
L’article du Gode civil qui divise les héritages par portions
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égales entre tous les descendants au même degré (art. 7 45), sauf la réserve du droit de tester, lequel est limité lui-même par la fixation de la quotité disponible (art. 91 3), et celui qui exige que le partage ait lieu par nature de propriétés, et non par valeurs équivalentes (art. 826), peuvent assurément être défendus. Le premier surtout est inattaquable, parce qu’il consacre une des conquêtes importantes de la Révolution. Ces deux articles réunis produisent à la longue une division de la propriété qui , remplaçant de plus en plus la grande et la moyenne culture par la petite, condamne l’agriculture à vivre sans capitaux, à courir après les réalisations immédiates, à multiplier les transports sans nécessité, à manquer d’engrais, à conserver les outils et les méthodes du siècle passé, en un mot, à subir tous les inconvénients de la misère dans un pays riche. On pourrait recourir aux associations ou aux emprunts ; mais les lois sur les associations fourmillent de formalités et d’obstacles; on ne peut opérer un emprunt sur une éventualité non réalisée, par exemple sur une récolte pendante. On a beau élaborer lentement et consciencieusement les tarifs douaniers, les faire examiner d’abord par le Conseil supérieur du commerce, puis par la Chambre des députés, et enfin par le Sénat; demander au préalable l’avis de tous les directeurs généraux et chefs de service, celui des consuls et autres agents diplomatiques, celui des chambres de commerce et des chambres syndicales; ce n’en est pas moins, malgré tous ces efforts, et toute cette compétence, un tarif douanier. La chaîne est un peu plus longue, elle permet un peu plus cle mouvement, elle pèse un peu moins sur les membres; elle n’en est pas moins une chaîne : mieux vaudrait la liberté. Exemple pris dans une petite industrie, celle des parasols et des
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parapluies. L’acier anglais, en couronne, paye Uo p. o/o; travaillé en monture, il paye i5 p. o/o, ce qui équivaut à une prime pour le travail anglais. Un exemple pour l’agriculture, entre cent mille. Les tourteaux de plantes oléagineuses entrent en franchise quand ils sont importés directement d’un pays hors d’Europe; importés des entrepôts d’Europe, ils payent 3 francs les 100 kilogrammes; ils sortent en franchise dans tous les cas. On sait quelle est l’importance des tourteaux qu’on forme avec les plantes oléagineuses en même temps qu’on en exprime de l’huile. En France, la fabrication de l’huile est considérable; elle se fait pour une part avec des plantes indigènes, pour une part avec des graines et des fruits étrangers; ces graines et fruits importés représentent 3oo millions de kilogrammes, dont nous retirons par la fabrication 200 millions de kilogrammes de tourteaux. On estime que les plantes indigènes donnent 160 millions de kilogrammes de tourteaux. En outre, nous importons des tourteaux directement, pour une valeur de 1 2 millions de kilogrammes. Ces trois quantités forment un total de 372 millions de kilogrammes qui, employés à fumer le sol et à nourrir les bestiaux, sont pour nous une richesse incalculable. Admettons que les 160 millions indigènes ne fassent que rendre à la terre ce que les plantes oléagineuses lui avaient pris : il reste 212 millions de tourteaux exotiques qui sont un véritable trésor. L’Angleterre, sur laquelle nous devrions nous régler, ne cesse d’acheter des tourteaux. Que faisons-nous cependant? Nous laissons partir les tourteaux librement; nous les frappons d’un droit très lourd à l’entrée quand ils proviennent d’un entrepôt européen. N’est-ce pas laisser glisser entre nos doigts la vie et la force du sol français ?
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Les pouvoirs publics les plus intelligents et les mieux intentionnés commettent nécessairement des erreurs en matière de tarifs douaniers. La première erreur est de faire un tarif. On se donne toute cette peine pour faire un peu plus ou un peu moins de mal, suivant qu’on s’est plus ou moins trompé dans ses prévisions, mais toujours du mal. Sans doute, aucun pays ne pourrait proclamer aujourd’hui, sans conventions réciproques, que le monde entier est libre de venir trafiquer chez lui sans acquitter aucun droit d’aucune sorte; ce serait se condamner sottement à la ruine; mais si tous les peuples prenaient en commun cette résolution, la production de richesses, la richesse commune par conséquent, et le bien-être de chacun s’accroîtraient dans des proportions immenses. C’est la même question que celle des armées; aucun peuple ne peut donner l’exemple de licencier ses soldats, ses ennemis et ses rivaux restant armés jusqu’aux dents. Il y a des moments où tous les peuples augmentent à la fois leurs armées; c’est une épidémie sociale qui fait autant de mal que la peste. Ce que l’on peut, et ce que l’on doit faire, c’est de tendre par tous les moyens à amener les peuples au désarmement douanier et au désarmement militaire. On a regardé les traités de 1860 comme l’avènement du libre-échange; ce n’est pas le libreéchange, puisqu’en ce moment même, nous passons notre temps à faire un tarif de douane; c’était seulement un acheminement vers le libre-échange. C’est à ce titre que ces traités ont été acclamés par tous les philosophes, même par ceux qui, dévoués à la liberté politique autant qu’à la liberté commerciale, condamnaient la forme dictatoriale de décrets dont ils approuvaient hautement la doctrine. Les Chambres françaises étaient certainement protectionnistes en 1 855; il
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y a lieu de croire qu’elles l’étaient encore en 1860. Que serait-il arrivé si l’empereur s’était adressé à elles, au lieu de frapper un coup d’autorité comme sa constitution lui en donnait le droit? Les Chambres, sur lesquelles il était toutpuissant, auraient-elles voté les traités contre leur propre sentiment? Ou le souci des intérêts privés aurait-il donné à une majorité protectionniste le courage de résister? Laissons ce problème à l’histoire. Les tarifs de douane sont autre chose que les traités de commerce; et jusqu’à ce que les traités de commerce établissent la liberté pure et simple des échanges, il y aura des tarifs de douane qui, dans les pays constitutionnels, seront discutés par les Chambres. Et il arrivera plus d’une fois, en vertu d’un coup de majorité, que les tourteaux pourront sortir de France en franchise.
Il y a sans doute des personnes qui regardent de bonne foi les tarifs de douane comme le plus sûr, ou même le seul moyen, de faire vivre le travail national. Plus ces tarifs sont élevés, plus le contentement de ces personnes s’accroît; elles seraient dans une sécurité complète, si l’on rétrogradait jusqu’à la prohibition; et de fait, la protection et la prohibition s’appuient sur les mêmes arguments, il n’y a entre elles qu’une différence de degré. Tous les raisonnements des protectionnistes reposent sur une omission et une erreur. L’omission, c’est le consommateur, dont ils ne veulent jamais s’occuper. Ils ne veulent même pas admettre qu’il existe. Qu’est-ce en effet que le consommateur qui ne serait pas en même temps producteur? Et s’il est en même temps producteur, son intérêt est de payer très cher les produits qu’il consomme, afin d’être bien payé pour les produits qu’il fabrique. Voilà l’omission, qui est volontaire et raisonnée. L’erreur consiste à supposer qu’un homme qui
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a fait longtemps une chose n’en fera jamais une autre; que, par exemple, s’il est tisserand sur un métier à bras, il ne sera jamais tisserand sur un métier mécanique; ou encore, que s’il a tissé du lin jusqu’à présent, il ne pourra jamais tisser du coton. Faire durer par des subsides une industrie qui, livrée à elle-même, ne ferait pas ses frais, c’est ce qu’ils appellent protéger le travail national. Suivant eux, modifier ou déplacer le travail, c’est infailliblement le détruire. Notre réponse est qu’il y a beaucoup à faire dans la maison. Le travail ne manque pas à l’ouvrier; c’est plutôt l’ouvrier qui manque au travail. Non seulement quand on a fait le tissage mécanique, les tisserands ont réclamé pour le travail national (ils voulaient dire pour la routine nationale); mais les maîtres de poste n’ont-ils pas réclamé aussi pour le travail national quand on a fait les chemins de fer? Et ne voulaient-ils pas, sous prétexte des droits du palefrenier et du postillon, nous obliger à ne jamais faire plus de quatre lieues en une heure? Il se trouve qu’on a fait les chemins de fer, et qu’il y a eu plus de postillons et de palefreniers que jamais.
Ce n’est pas nuire au travail national, c’est au contraire le servir, que d’employer la somme de forces dont nous disposons à la besogne la plus productive pour le trésor national, c’est-à-dire à celle qui, tout compensé, fait entrer en France le plus de richesse. Quand nous avons sous la main du travail que nous pouvons faire sans payer pour cela aucune redevance, on veut nous faire acheter le droit de faire un autre travail qui ne nous rapportera pas davantage : c’est une erreur économique qu’un enfant réfuterait, pourvu qu’il sache faire une addition. Le prix que nous payons, sous forme de tarif douanier, pour faire ce travail
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de préférence à l’autre , qui ne coûterait rien , est une perte sèche pour le trésor national. Ce n’est pas par de si singuliers moyens qu’on augmentera notre fortune, et qu’on développera nos forces productives.
Les protectionnistes sont respectables quand ils défendent carrément leur intérêt, c’est-à-dire l’intérêt du manufacturier, car tout intérêt est respectable quand il est engagé dans une entreprise licite. Mais qu’ils cessent de s’abriter derrière la patrie ! C’est une vieille habitude à laquelle il faut renoncer, pour mettre de la clarté dans la discussion. Voici d’ailleurs, en ce genre, un plaidoyer qu’on ne dépassera pas; il serait bon de s’y tenir. 11 remonte au 3 o novembre 1790. 11 est l’œuvre d’un fabricant lyonnais, M. Goudart, membre de l’Assemblée constituante et du Comité du commerce et de l’agriculture, rr C’est au patriotisme, dit M. Goudart, qu’il appartient de rendre à nos manufactures leur activité et leur splendeur. Une révolution va s’opérer dans les modes comme dans nos mœurs. Les Français ont une patrie, et ne voudront enrichir que leur patrie; les Françaises n’emprunteront plus de parures étrangères; celle qui leur plaira le plus sera celle qui, formée par l’industrie nationale, les associera à la prospérité de la nation et les rendra bienfaitrices de l’indigence, qui a si longtemps gémi d’un goût aussi frivole qu’impolitique. L’habit français doit être fait par des mains françaises. O11 ne se présentera plus à la cour du roi des Français qu’avec le cœur et l’extérieur d’un Français. ■» Et M. Goudart, gonflé de cette éloquence, ajoute: ccCe n’est point vainement, Messieurs, que le commerce aura exprimé ce vœu au milieu des représentants de la nation. v> On ne saurait être plus pathétique.
Mais toute l’éloquence de M. Goudart ne nous empêchera
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pas de compter les doctrines du libre-échange au nombre des, conquêtes nouvelles qui vivifient et augmentent les forces productives de notre pays.
Ce n’est pas tant aux Chambres qu’à l’administration forestière qu’il faut demander compte du déboisement des montagnes. Je parle des administrations antérieures, non de l’administration actuelle, qui fait depuis plusieurs années de louables efforts pour remédier au mal. On mettait la question à l’étude; mais au moment de prendre un parti, les plus savants demandaient un surcroît d’enquête; pendant ce temps-là, nos forêts disparaissaient, et les inondations se multipliaient^). L’administration des forêts avait au Trocadéro, en 1878, un pavillon qui, par ses heureuses dispositions et par les belles collections d’essences diverses, d’outils et de machines qu’on y avait réunis, faisait l’admiration des visiteurs et surtout des hommes compétents. Des catalogues raisonnés achevaient de montrer que la conservation de nos richesses forestières est en bonnes mains. Il ne s’agit plus maintenant de conserver, mais de refaire, et c’est une œuvre bien autrement considérable. Si elle réussit, comme nous voulons l’espérer, un service immense aura
(1) ffLa superficie du sol boisé de la France, y compris la Corse, est, en 1877, après la perte de l’Alsace-Lorraine , de 9,i85,3io hectares.
rfCe chiffre, rapproché de celui qui exprime la contenance totale de la France, 52, 857,310 hectares, représente pour les forêts une proportion de 17,3 p. 0/0 de la surface entière.
« . . - La comparaison des superficies boisées des Etats de l’Europe place, sous ce rapport, la France au huitième rang, immédiatement après la Suisse, qui a 724,205 hectares, soit 18 p. 0/0 de son territoire en forêts.
ff Encore convient-il de faire remarquer que si, dans le classement des Etats, la France occupe un rang intermédiaire, elle est loin d’atteindre la moyenne générale de l’Europe, où les forêts occupent 29 p. 0/0 du territoire. « (Statistique forestière. Paris, 1 878, p. 1 et 2. )
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été rendu à l’agriculture et aux nombreuses industries dont le bois est la matière première.
Le rapporteur de la classe 44, M. Exner, de Vienne, fait un grand éloge des sortes de bois que nous produisons. Les Français, dit-il, ont des essences nombreuses et magnifiques, sans compter celles qu’ils importent des îles. Il cite comme deux nouvelles et importantes conquêtes le Pich-pin (chêne jaune) et l’eucalyptus. Revenant au point de vue général de la consommation européenne, il jette, comme tous les économistes, le cri d’alarme. Le bois s’en va. Il disparaîtra avant le charbon. Déjà le bois de chauffage renchérit partout. Il recommande le reboisement, non seulement pour les produits qu’il donne et pour les inondations qu’il empêche, mais pour l’hvgiène. Il affime que le reboisement du sud-ouest de la France, où les bois avaient été remplacés par des marais, a eu cette conséquence, que la moyenne de la vie humaine, inférieure dans cette contrée, avant le reboisement, à la moyenne générale de la France, y est devenue supérieure.
On ne peut s’empêcher de déplorer la longue incurie à laquelle un vote récent des deux Chambres a mis un terme. On comprend l’imprévoyance des intérêts privés, mais il est impossible de se résigner à celle de l’Etat. En matière de forêts, particulièrement, une des causes du déboisement est le besoin de capitaux, qui pousse les propriétaires à livrer leurs bois aux flammes, au lieu de les conserver comme bois d’œuvre ou de charpente, et à chercher dans les défrichements une augmentation de revenus. L’Etat, dans cette partie, a un double rôle : il est propriétaire de forêts ; il est le surveillant et le conseiller des autres propriétaires. 11 est, sous ces deux aspects, une force produc-
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tive. C’est un peu , toute proportion gardée entre le monde des corps et celui de l’intelligence, comme le ministère de l’instruction publique, qui dirige son propre enseignement, et qui se borne à surveiller l’enseignement libre et à lui fournir des modèles.
Qu’il s’agisse de forêts, ou d’inondations, ou de pêche, ou de chasse, ou d’épidémies sur les bestiaux et les plantes, ou d’acclimatation, ou de nouveaux outils, ou de nouveaux engrais, ou de nouveaux débouchés, ou de haras, de courses, de comices, d’écoles et de fermes-écoles, le ministère de l’agriculture a un beau rôle à remplir; non pas celui de chef ou de maître, mais celui de professeur, de conseiller si l’on veut, et d’auxiliaire bienveillant et généreux. C’est à lui de voir d’avance et de loin; on ne peut attendre cela du cultivateur, préoccupé de son intérêt privé, et surtout du petit cultivateur, dont l’horizon est restreint, comme ses ressources et son instruction. Le ministère de l’agriculture est surtout chargé d’appliquer aux intérêts généraux et particuliers les découvertes de la science. Son rôle grandira chez tous les peuples, à mesure que la société se démocratisera. Les grands seigneurs, que je ne regrette pas du tout, avaient de grandes forêts, que je regrette un peu. A présent, nous en sommes aux lotissements. On ne reboisera pas, si l’Etat ne s’en mêle. Les grands seigneurs avaient aussi de grandes terres; mais ils les faisaient administrer par des intendants et cultiver par des serfs : il n’y a rien là à regretter, ni au point de vue économique, ni au point de vue moral. Mais en Amérique, où il n’y a pas de grands seigneurs, on applique à l’agriculture les mêmes procédés économiques qu’à l’industrie, c’est-à-dire l’association des capitaux, l’outillage mécanique, la pratique immé-
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diate des découvertes scientifiques, le crédit, l’achat et la vente dans les conditions les plus avantageuses, fallût-il porter les marchandises, ou aller chercher les engrais à l’autre bout du monde. Pour lutter contre l’agriculture ainsi entendue, il faut lui emprunter ses moyens, et nous ne le ferons pas, dans notre isolement et notre morcellement, sans les conseils, les exhortations et le concours de l’Etat. On pensa, sous la Restauration, qu’il serait possible de fabriquer des châles de cachemire en France, en y acclimatant les chèvres du Thibet: M. Ternaux s’en chargea; à son défaut, l’Etat se tenait prêt à intervenir. Le ver à soie est frappé d’une maladie : l’Etat demande à M. Pasteur de trouver un remède. Le remède trouvé, l’Etat s’en fait le propagateur, le démonstrateur. On est effrayé de la diminution de la houille par suite de l’énorme consommation des machines : l’Etat charge M. Henri Sainte-Glaire Deville de faire des études sur l’alimentation des machines fixes par les huiles lourdes. Le vin a une maladie : c’est encore à M. Pasteur que l’Etat s’adresse pour le guérir. C’est la vigne à présent qui souffre : l’Etat provoque de tous côtés des recherches; il offre des primes, il fournit le moyen de faire des expériences. Il convient de noter ici en passant, avec de justes éloges, l’intervention du chemin de fer de Paris-Lyon-Méditerranée. Bien avant que les particuliers eussent prévu l’inondation des marchés européens par les blés et le bétail américain, l’État se préoccupait d’activer notre production, de la rendre plus scientifique, et par conséquent plus économique. C’est lui qui se charge d’indiquer au commerce la disette, qui va se produire à 1,000 lieues d’ici, d’un produit que nous pouvons exporter. C’est lui aussi qui, en prévision d’un nouveau débouché, crée une nouvelle
LES FORGES PRODUCTIVES
agence consulaire, cherche des escales pour nos vaisseaux, conclut des traités de commerce. Quand une exposition se prépare à Philadelphie, à Melbourne, à Sydney, il le sait le premier; il prend l’affaire en main; on le trouve au débarcadère en Amérique ou en Australie , prêt à protéger, à aider, à récompenser, à faire tout ce que l’initiative privée ne pourrait pas faire; car c’est là la limite et la définition de son droit et de son devoir. En toutes choses, il supplée l’initiative privée, quand elle est impuissante; il l’aide à se former, à se développer; et dès quelle peut agir par ses propres forces, il se retire pour lui faire place. Qui nous a donné Y Eucalyptus (arbre à gomme)? C’est l’Etat; le palmier Carauba (arbre à cire)? C’est l’Etat. Qui s’occupe en ce moment de l’acclimatation du quinquina? L’Etat, qui, entre autres charges, a celle de la santé publique.
L’histoire du quinquina est bien propre à montrer l’imprévoyance de l’homme, quand il n’est pas, par sa position ou par sa fonction dans l’Etat, obligé de voir de loin et d’avance, et de voir pour tout le monde. Jusqu’à ces dernières années, les hautes vallées boisées du Pérou, de la Nouvelle-Grenade et de la Bolivie avaient conservé le monopole des écorces de quinquina. Des caravanes armées venaient de très loin s’abattre sur les forêts; elles choisissaient les plus riches en écorce, les plus faciles à abattre; elles les renversaient sans nécessité pour les dépouiller plus aisément, ne laissant derrière elles que des troncs morts, et transportant le quinquina, le plus souvent à dos d’homme, jusqu’au port d’embarquement. Cette manière de procéder, digne des peuplades barbares de l’Afrique, eut le résultat qu’on en devait attendre. Ces immenses forêts commen-
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cèrent à se dépeupler, la récolte devint de moins en moins abondante, et la science fut réduite à trembler pour la conservation de ce précieux fébrifuge. Le gouvernement néerlandais, le gouvernement anglais, eurent l’idée d’importer les meilleures essences de quinquina dans leurs possessions des îles de la Sonde et de l’Hindoustan. M. Vilmorin, dans son rapport sur la classe 46, dit que la première importation en Europe est due à un Français, M. Weddell, qui importa des graines de quinquina, en i848, et que c’est du Jardin des plantes de Paris que des plants provenant de ces graines ont été envoyés à Java. On en a aussi envoyé en Algérie, où l’acclimatation paraît certaine.
Indépendamment de la mission qui consiste à acclimater une plante ou une industrie, l’Etat peut avoir à remplir le rôle, plus fâcheux, de conseiller la suppression d’une culture.
L’opium s’obtient du pavot blanc par l’incision des capsules, lorsqu’elles sont encore vertes. L’opium est un produit qui fait dormir, parce qu’il a, dit Molière, une vertu dormitive; il a aussi, par malheur, une vertu stupéfiante. La Chine est le pays qui consomme le plus d’opium; elle est en outre, avec les Indes anglaises, le pays qui en produit le plus. L’exportation des Indes pour la Chine atteint 570,000 kilogrammes; la production de la Chine elle-même dépasse ce chiffre. La consommation est donc égale à 1 million 200,000 kilogrammes. On sait quels en sont les désastreux effets sur la population. L’opium est d’un grand usage pour les préparations pharmaceutiques; mais le gouvernement chinois aurait tout intérêt à en interdire la culture. Il est vrai qu’il n’en a pas la liberté, car, s’il peut tout sur la culture, il ne peut rien sur l’importation. Ce n’est
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pas la santé des Chinois qui profiterait de l’interdiction; ce sont les cultivateurs indiens, ou plutôt les négociants anglais.
Nous ne cultivons en France que deux plantes tinctoriales : la garance et le safran. Pithiviers est le centre de la culture du safran qui n’a jamais eu qu’une importance restreinte; la garance, au contraire, a été une industrie très florissante, qui enrichissait plusieurs départements du Midi, et particulièrement le Vaucluse. Aussitôt que le Gouvernement a connu la découverte de l’alizarine artificielle, il était de son devoir de prévenir les chambres de commerce que l’alizarine naturelle ne pourrait soutenir la concurrence. La culture de la garance n’est plus qu’une erreur économique. Elle diminue de jour en jour, et ne tardera pas à disparaître.
M. Vilmorin est tenté de faire un sacrifice qui lui coûte beaucoup: c’est celui des abeilles. On fait de la bougie stéa-
rique avec des graisses animales; on fait aux Etats-Unis, avec succès, du miel de glucose. Voilà donc l’abeille inutile, la laborieuse abeille, dont Napoléon avait fait son emblème à la place des fleurs de lis, dont tous les Berquin, et toutes les ladies Bonne, et tous les abbés Pluche, ont célébré la gloire, à l’égal de celle des castors. Si les abeilles s’en vont, elles emporteront avec elles un peu de poésie. Ces ruches bourdonnantes et leurs hôtes, sans cesse en mouvement au milieu des fleurs, plaisaient à l’imagination. Les paysans aimaient ces voisines productives. Tous les poètes de la terre, grands et petits, les ont chantées; il y aura des vers dans toutes les langues, dans celle de Virgile et dans celle de Victor Hugo, qui auront besoin de commentateurs, quand les abeilles seront parties.
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Parmi les cultures qui finiront peut-être par disparaître, non pas, il est vrai, de la surface du globe, mais de la surface de la France, il en est une qui a une tout autre importance que les pauvres abeilles , qui remue bien des millions, qui en rapporte énormément à l’Etat, qui emploie, aux champs et dans ses ateliers, une multitude d’ouvriers et d’ouvrières, et qui a une grande administration publique à son service. C’est le tabac. Mais ne grandissons pas l’affaire outre mesure. La culture s’en ira : la fabrication et l’administration resteront, voilà l’important. La vente du tabac rapporte à l’Etat une somme ronde de 333,217,000 fr. ® Quant à l’administration, elle est la plus régulière, la plus active, la plus intelligente, la plus progressive qu’on puisse désirer. C’est véritablement une administration modèle.
Voici comment M. Vilmorin démontre que la culture du tabac indigène doit disparaître. D’abord, il n’est pas bon. Il contient en général au delà de 3 p. 0/0 de nicotine. Il paraît que les cultivateurs français pensent unanimement que plus le tabac est fort en nicotine, plus il a de valeur. L’Administration, d’accord en cela avec les consommateurs, est d’une opinion différente; mais elle ne peut réussir à convaincre les planteurs. Elle corrige autant que possible cet inconvénient en associant les tabacs français à des tabacs légers d’Amérique, de Hongrie ou du Levant. Le second inconvénient de notre tabac indigène, c’est qu’il coûte trop cher. Les tabacs bien conditionnés et secs coûtent à l’Administration de 1 o 5 à 1 85 francs les 100 kilogrammes suivant qualité. Or, les tabacs étrangers de qualités respectivement équivalentes aux qualités françaises coûtent 5o, 80, 120
{1) Projet de budget pour 1881, p. 1 3 B
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et au plus i3o francs. H y aurait donc avantage à s’approvisionner au dehors, d’abord pour les fumeurs, qui auraient de meilleur tabac, et ensuite pour le fisc, qui dépenserait moins d’argent. Cependant la régie emploie 20 millions de tabac indigène et 2 millions de tabac algérien, contre 10 millions seulement de tabac exotique. Son but, en agissant ainsi, ne peut être que de conserver le tabac au nombre des produits de l’agriculture nationale, et de protéger les intérêts des cultivateurs. Mais on peut répondre qu’il 11e s’agit pas d’un objet de première nécessité; qu’il n’y a pas lieu de craindre un blocus continental, et que les 3 00,0 00 cultivateurs de tabac emploieraient aisément leurs champs et leur habileté à une culture aussi avantageuse, ou plus avantageuse que celle du tabac b)»j Ces raisons sont sans réplique.
C’est la maxime même du libre-échange : exercer le travail dans les conditions et dans les lieux où il est le plus productif.
Cependant les cultivateurs tiennent au tabac comme à la
(1) Production totale du tabac, dans le monde entier : un milliard de kilogrammes. Ce milliard de kilogrammes transformé en un rouleau ayant 5 centimètres de diamètre ferait trente fois le tour du globe.
Consommation annuelle par tête d’habitant :
Allemagne . ik8oo
Espagne . //
Etats-Unis d’Amérique . 1 Goo
Autriche . . 1 AGo
France . . o 860
Hongrie . 0 8G0
Italie . . o 700
Angleterre et Russie . 0 600
Les statistiques ne contiennent aucun renseignement un peu précis sur la consommation du tabac en Espagne. On peut consulter sur ce sujet un article de M. Foville, dans V Economiste français , en date du A septembre 1875.
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plupart de leurs habitudes. Ils disent que le tabac nettoie la terre à fond, et qu’il exige une telle fumure, qu’après une année de tabac, on peut semer successivement du colza, du froment et du sarrasin sans renouveler les engrais.
Les institutions politiques, lois, administrations, corps organisés, sont aussi des forces. On ne peut nier quelles exercent une influence très considérable sur le travail et les résultats du travail. Il y a parmi ces institutions des forces productives qu’il faut développer, et des forces négatives qu’il faut supprimer. Voici, par exemple, des forces productives à développer. Ce sont les lois qui organisent le crédit, qui facilitent l’association, qui débarrassent de toutes formalités et obstacles inutiles la transmission des propriétés, l’extraction des minerais, la cueillette des fruits, la pêche et la chasse; qui ouvrent le pays aux matières premières exotiques dont il a besoin; qui accélèrent les relations entre les volontés, le transport des personnes et des marchandises, qui en diminuent les frais, qui en augmentent la sécurité, qui ouvrent des débouchés à nos exportations.
Les forces les plus essentiellement productives, appartenant à la catégorie des forces politiques et sociales , sont celles qui ont rapport au développement et à l’amélioration de l’homme, à sa santé, à sa force physique, à son adresse, à la fermeté et à la droiture de ses volontés, à l’élévation de ses sentiments, à l’introduction dans son intelligence et dans sa mémoire du plus grand nombre possible de faits acquis et de vérités démontrées, à l’augmentation, par la connaissance et l’usage des meilleures méthodes, de sa puissance investigatrice et de sa puissance créatrice. On peut mesurer toutes les forces physiques : on dit une force de 20 chevaux, de 100 chevaux. On ne peut mesurer la force
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morale ou la force intellectuelle; la force cl’un Descartes, d’un Pascal, d’un Leibnitz, celle d’un Newton, d’un Georges Cuvier, celle d’un Vincent de Paul. Les effets produits par de telles forces dépassent de beaucoup les effets des causes physiques, parce que ce sont ces forces intellectuelles et morales qui créent les forces physiques, ou qui en disposent. En mettant ensemble toutes les forces produites et à produire par le développement de la vapeur, on arriverait peutêtre à exprimer, on n’arriverait pas à surpasser le degré de force intellectuelle qui appartenait à Denis Papin; car la cause efficiente (non pas la cause occasionnelle ou la cause concurrente) est toujours égale ou supérieure à son effet.
Il est très utile, à tous les points de vue, de constater que de grands efforts sont faits simultanément par les pouvoirs publics, les patrons et les ouvriers eux-mêmes, pour améliorer le sort des ouvriers. J’ai eu occasion de faire cette remarque dans mon livre de l’Ouvrière , et d’établir qu’il ne s’agit pas, dans toutes ces améliorations, de philanthropie, mais de justice et d’habileté. C’est pour obéir à la justice que la législation des différents peuples donne aux ouvriers le droit de s’associer pacifiquement pour défendre les intérêts de leur travail, comme les patrons ont le droit de s’associer pour défendre les intérêts de leur capital; c’est pour obéir au sentiment de la justice qu’on a effacé du Gode le privilège qu’avait le patron d’être cru sur parole quant au payement du salaire; qu’on a admis les sociétés coopératives d’ouvriers à concourir aux adjudications publiques; qu’on a établi la représentation, par nombre égal, des ouvriers et des patrons dans les conseils de prud’hommes; qu’on demande les mêmes droits pour les chambres syndicales de patrons et les chambres syndicales d’ouvriers; qu’on
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transforme les lois sur le contrat d’apprentissage , etc. C’est dans un but d’intérêt public qu’on réglemente le travail des enfants et des femmes dans les manufactures, qu’on exige certaines précautions hygiéniques, qu’on supprime les logements insalubres, qu’on multiplie les écoles primaires, les écoles supérieures, les écoles professionnelles. La plupart des innovations introduites par les patrons, les écoles créées par eux, à leurs frais, les logements construits, les jardins concédés, les caisses d’épargne et de retraite, la participation aux bénéfices, les approvisionnements en gros et en détail d’objets de consommation et de vêtements, etc., produisent, pour les patrons eux-mêmes, autant de résultats utiles que pour les ouvriers qui semblent, au premier abord, en recevoir tout le profit. Il s’est formé, parmi les ouvriers, dans certaines localités, des courants de haine et d’aspirations violentes et irréfléchies, dont les suites sont plus funestes pour eux que pour les hommes et les institutions qu’ils combattent; mais à côté de ces ignorants et de ces égarés, victimes pour la plupart des sectaires politiques qui en font les instruments de leur ambition, un très grand nombre d’ouvriers comprennent la nécessité d’étudier, se rendent compte de toutes les institutions, écoles, caisses diverses d’épargne et de crédit, associations destinées à améliorer leur condition ou à leur permettre d’en changer; cette évolution dans leurs esprits et leurs volontés est le présage, est le commencement d’une évolution sociale qui se fera, malgré les violents, par la science et par la paix.
Parmi les améliorations de cette nature, il en est une qui concerne spécialement les expositions, et qui remonte à 1 8 5 5 ; c’est f accession des collaborateurs aux récompenses jusque-là réservées aux seuls chefs d’industrie. Le
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prince Napoléon se félicite, dans son rapport, d’avoir commencé ce qui lui semble une ère nouvelle, ce II y a toujours dans les sciences, disait Lavoisier, des personnes disposées à trouver que ce qui est nouveau n’est pas vrai, et que ce qui est vrai n’est pas nouveau, u Ce n’est pas appartenir à la classe de ces personnes malveillantes et malfaisantes, que de faire modestement remarquer quelques récompenses accordées à des collaborateurs sous la Réstauration ; nous nous contenterons de citer Jacquart qui est le plus connu, en ajoutant que cet exemple est loin d’être unique. Mais il est vrai que Jacquart lui- même fut aussi surpris que charmé de la distinction dont il était l’objet, et que c’est seulement à partir de 1 8 5 5, comme le remarque le prince Napoléon, qu’une part importante a été faite et aux collaborateurs^ dans la distribution des récompenses. En 1878, quelques exposants avaient devancé la justice du jury en plaçant sur leurs vitrines les noms de leurs principaux collaborateurs.
Les collaborateurs ne sont pas nécessairement des ouvriers; on entend par ce mot les ingénieurs qui ont fourni les plans ou dirigé le travail ; les contremaîtres qui ont surveillé les ateliers; les artistes et les ouvriers d’élite, à qui très souvent revient la principale part du succès. A l’Exposition de 1878, une très large part a été faite aux collaborateurs. Convient-il de se confier, pour les désigner, aux déclarations des patrons ? Est-il possible de leur conférer le droit de s’adresser directement au jury? Outre ces questions générales, qui devront être élucidées avec soin, il y a des difficultés propres à chaque espèce. Le patron ne manque pas de s’attribuer le mérite de l’invention, ou de la direction; il a couru tout seul les risques de l’entreprise. Le
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collaborateur, de son côté, pense qu’il a tout inventé, ou tout rectifié; qu’on n’aurait rien fait sans lui. Ce n’est pas seulement en matière criminelle qu’il est difficile de rendre la justice.
Voici maintenant des forces créées par les institutions humaines, et qui, au lieu de développer l’activité, la compriment; car les hommes se sont donné, et se donnent tous les jours beaucoup de peine pour se rendre impuissants; assez semblables aux mères chinoises, qui torturent leurs filles pour les rendre infirmes le reste de leur vie, et à peu près incapables de se mouvoir.
Sont au nombre de ces obstacles factices, en agriculture ou en industrie, les efforts que l’on fait pour acclimater dans un pays une plante ou une fabrication qui sera toujours souffreteuse, qui prend la place de plantes vraiment utiles, absorbe du travail et des capitaux dont on pourrait tirer grand profit en les employant mieux, et ne donne qu’un produit insuffisant et de qualité médiocre, tandis qu’on pourrait se procurer le même produit par l’importation dans des conditions bien supérieures et avec des sacrifices beaucoup moindres. Telles sont aussi les dispositions législatives sur les successions ou les échanges d’immeubles , qui produisent un morcellement excessif, ou une concentration excessive de la propriété, et entravent le mouvement des affaires et le développement cle la fortune publique. Tels sont les droits frappés sur les objets échangeables à l’importation et à l’exportation. Les effets restrictifs de la force humaine produits par l’établissement de tels droits sont surtout déplorables quand ils frappent sur les aliments du corps humain, ou sur ceux de l’esprit humain, ou sur ceux de l’industrie, ou sur les outils né-
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cessaires. Par exemple, un impôt sur l’importation du blé peut condamner un peuple à la famine; un impôt sur la viande peut le condamner à la maladie et à la misère; un impôt ou une prohibition sur les livres et les journaux peut le condamner à l’ignorance; un impôt sur la houille, ou sur le coton, ou sur d’autres matières premières, ou un impôt sur le fer qui est la matière première de tous les outils, peut le condamner à l’inaction, c’est-à-dire, de proche en proche, à la mort. Les lois, règlements, usages, qui, sous l’ancien régime, interdisaient le travail, comme ignoble, à la portion la plus éclairée de la société, et les lois qui, sous prétexte de protéger les patrons et les compagnons, l’interdisaient aux plus malheureux, avaient pour effet direct, nécessaire, de diminuer la quantité du travail national et la somme commune de richesse et de bien-être. Les pertes occasionnées à l’humanité en intelligence, journées de travail, argent, matériaux et denrées de toutes sortes, pour les divers services de la guerre, armées, casernes, arsenaux, forteresses, nous font plus de mal que tous les autres fléaux réunis. En réalité, ce n’est pas l’armée qui est permanente, c’est la guerre. Ce qu’on appelle ordinairement une guerre n’est qu’une crise de cet état général permanent. On a calculé que l’agglomération et la maladie avaient tué en Grimée beaucoup plus d’hommes que les projectiles, et qu’en général dix ans de paix armée coûtent plus, en hommes et en argent, que n’importe quelle guerre : que cela soit dit sans manquer de reconnaissance et d’admiration pour le dévouement des soldats et le génie des grands généraux. Tout ce qui resserre, entrave, immobilise l’homme dans son corps, dans sa volonté, dans sa pensée, l’alrophie. Pour lui, l’état de santé est l’état de
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liberté. Plus il se meut, plus il est capable de se mouvoir; plus il travaille, plus il est capable de travailler. Plus il veut, et plus il peut. On avait dit que rémancipation des esclaves aux colonies et en Amérique amènerait un temps d’arrêt dans la culture du café, du sucre, du coton; c’est le contraire qui a eu lieu. De même on croyait, en 1789, que la suppression des maîtrises équivaudrait à la suppression des ateliers; elle les a décuplés. Tout récemment, on a tremblé pour la culture des terres en Russie, quand le czar a donné la liberté aux paysans. Jamais erreurs 11e furent plus profondes. Non seulement l’esclavage détruit le travail en détruisant l’homme; mais l’absence de liberté politique diminue l’activité et le ressort chez les hommes d’ailleurs en possession de leurs droits civils. Un roi absolu a beau être, par sa volonté, le père de son peuple : il en est l’ennemi, par sa position. Tous les peuples civilisés sont arrivés, l’un après l’autre, soit à la monarchie constitutionnelle, soit à la république; plus ils ont de liberté sous ces deux formes, plus ils augmentent, par la production, la valeur de leurs richesses naturelles; ou, s’ils sont naturellement pauvres, plus ils trouvent le moyen de remédier à leur pauvreté par leur activité. Liberté, prospérité; deux termes synonymes dans tous les temps et chez tous les peuples.
De toutes les captivités, la plus redoutable, c’est celle où nous retient l’ignorance, toujours accompagnée de préjugés, de routines, d’erreurs, de faux jugements sur les hommes et sur les choses. L’affranchissement de l’esprit par la science et par la liberté de conscience 11’est pas seulement la liberté suprême, c’est la condition de la liberté. Il faut d’abord instruire les hommes, afin qu’étant nés pour
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penser, iis puissent penser effectivement; et il faut ôter toutes les lois, tous les règlements, qui imposent une opinion, en proscrivent une autre, parce que l’acte de croire et celui de comprendre ne peuvent être séparés sans fausser la nature des choses, et sans dégrader la nature humaine. Les institutions qui ont obligé Descartes à préférer le séjour de la Hollande à celui de la France, les lois qui ont forcé Denis Papin à se réfugier en Angleterre, les tribunaux de toute nature qui ont condamné Galilée, Spinosa, J.-J. Rousseau, n’ont pas empêché sans doute le développement de la pensée; mais ce développement, sans cette compression et ces obstacles, aurait été plus prompt, plus complet, plus universel. On compte les victimes des tribunaux et des lettres de cachet : il faudrait pouvoir compte]* les hommes de génie, et le nombre doit en être grand, qui n’ont été ni condamnés ni proscrits, parce que, voyant la catastrophe inévitable, ils ont eu la prudence ou la lâcheté, suivant les cas, de ne pas écrire ce qu’ils pensaient. Arrière toutes ces lois ennemies de Dieu, qui voilent ou altèrent la plus belle de ses créations : l’intelligence de l’homme! Puisque nous parlons des forces productives, dans ce chapitre, il faut le terminer sur ce mot: ce Emancipation ! n