‹ Extrait d'un mémoire intitulé Des hallucinationsChapitre 2 sur 49 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

DESCRIPTION DES PHENOMENES INTELLECTUELS ET SENSORIAUX DANS LES HALLUCINATIONS DES DIVERS SENS, POUR SERVIR A L'ÉTUDE PHYSIOLOGIQUE.

ARTICLE PREMIER

Phénomènes intellectuels dans les hallucinations de l'ouïe.

3. Les hallucinations de l'ouïe sont les plus fréquentes et les plus compliquées. — On observe beaucoup plus souvent, surtout chez les aliénés, les fausses perceptions de Fouie, que celles de tous les autres sens. Pour un malade qui a des visions, il y en a trois ou quatre qui sont poursuivis par des voix. C'est d'ailleurs, comme je le montrerai plus loin, par l'étude des phénomènes intellectuels qu'on peut expliquer cette extrême fréquence des hallucinations de l'ouïe, par rapport à celle des autres sens. Outre qu'elles sont les plus nombreuses, ces hallucinations

HALLUCINATIONS DE L'OLÏE. 279

sont aussi les plus compliquées. Il n'est pas rare, en effet, de voir des mnlades qui entendent trois ou quatre, et jusqu'à dix ou douce voir différentes; souvent aussi les hallucinés répondent à ces 'voix et tiennent avec elles de longues conversations. Tels étaient les sublimes entretiens du Tasse avec son démon familier, et les discussions si ardentes de Luther avec le diable.

(\. Hallucinés qui n'entendent que des bruits. — Parmi les exemples d'hallucinations de l'ouic , les plus simples et pour ainsi dire les moins intellectuels, il faut citer les aliénés qu'obsèdent des bruits de différente nature, le tintement des cloches, des détonations d'armes à feu, etc. Beaucoup de faits analogues doivent être rapportés aux illusions de l'ouic. mais il en est aussi qui constituent de véritables hallucinations; telle est l'observation suivante, que j'ai recueillie à l'hospice de la Salpêtrière.

Dans Tune des émeutes qui ont ensanglante Paris en avrjl i83i, la femme d'un ouvrier, enceinte de huit mois, cherchant à rentrer chez elle, voit son mari tomber moi tellement frappé par une balle. Un mois plus tard , elle accouche heureusement; mais le dixième jour après l'accouchement le délire éclate. Dès le début, la malade entend le bruit du canon, des ïvu\ de peloton, le sifflement des balles. Elle se sauve dans la campagne , espérant, en s'éloignant de Paris, se soustraire aux bruits qui la poursuivent. Arrêtée et conduite à la Salpêtrière, elle guérit au bout d'un mois.

Depuis dix ans, six accès semblables ont eu lieu, et toujours les mêmes hallucinations se sont renouvelées dès le début du délire. Constamment la malade s'est sauvée dans la campagne pour éviter le bruit du canon, des coups de fusil, des carreaux brisés par les balles. Plusieurs fois, dans la précipitation de sa fuite, elle est tombée à l'eau. Deux fois aussi elle s'y est jetée volontairement pour échapper au supplice de ces bruits qui lut

280 HALLUCINATIONS DE LOUÏE.

rappelaient la mort de son mari et lui faisaient croire aux plus grands malheurs.

J'ai vu, il y a peu de jours, avec le docteur Dewulf, une dame qui a tout-à-coup perdu la mémoire des Faits les plus récents, et chez laquelle le souvenir de choses passées depuis longues années semble au contraire s'être réveillé avec force. Elle n'a plus conscience du lieu où. elle se trouve, et se croit à soixante lieues de Paris, dans le pays qu'elle habitait il y a vingt ans. Cette dame a donné à M. le docteur Dewulf le nom du médecin qui la soignait à cette époque; elle s'entretient de ses enfants comme s'ils étaient bea u co u p- pkis-j^iines^et c. Le présent s'est complètement effacé , et elle ne vit plus que dans le passé; elle parle et agit comme si elle avait vingt ans de moins. A cette singulière altération de la mémoire se joignent des hallucinations de l'ouïe qui consistent surtout clans des détonations d'armes à feu qui retentissent près de la fenêtre ou même dans la chambre de la malade.

5. Hallucinations reproduisant quelques mots toujours les mêmes. — Après les hallucinations dont je viens de parler, les moins compliquées sont celles qui ne consistent guère que dans la répétition de quelques mots. Les exemples de ee-genre-rre-sorit pas rares chez les aliénés. J'ai connu une vieille demoiselle rachitique qui se plaignait d'être poursuivie par des ennemis qui répétaient deux ou trois épithètes injurieuses, toujours les mêmes, et qui avaient rapport à sa difformité. Un ancien employé atteint de monomanie entend souvent autour de lui le mot Kempen, petite ville de Belgique, dans laquelle tous ses malheurs ont commencé, et qui résume pour lui toute son histoire. Jl faut encore rappeler ici les personnes auxquelles il arrive de se retourner tout-à-coup dans la rue, croyant qu'on a prononcé leur nom. Ces hallucinations si simples sont ordinairement passagères, et on doit souvent conserver des doutes sur leur nature; elles peuvent, en effet, dans beaucoup de cas,

HALLUCINATIONS DK I. OtIÏK. 08 I

tomme les bruits dont j'ai parlé plus haut, être confondus avec les illusions de l'ouïe.

6. Hallucinations de l'ouie reproduisant les préoccupations actuelles du malade. — Nous voici arrivé à un degré plus élevé dans l'échelle des hallucinations; ce ne sont plus seulement quelques mots isolés, mais des phrases entières que les hallucinés entendent. On remarque alors souvent que les fausses perceptions sensorielles sont relatives aux préoccupations des malades, et que chez les aliénés elles reflètent pour ainsi dire le délire partiel. Une mélancolique, morte à la Salpêtrière, par suite du scorbut, et qui s'accusait de crimes imaginaires, était obsédée jour et nuit par une voix qui lisait son arrêt de mort et décrivait les supplices qui lui étaient réservés,. Le remords produit quelquefois des hallucinations de cette nature, et j'ai entendu M. Pariset rapporter dans ses leçons l'observation d'une fille à laquelle une wâ reprochait un vol qu'elle avait en effet commis. L'objet volé fut restitué, et la voix cessa de se faire entendre (i).

Le plus souvent les hallucinations n'ont ainsi rapport qu'à des choses tristes; cependant on rencontre quelques cas où le contraire a lieu.

Une dame aliénée, que le soin de sa toilette préoccupait beaucoup, croyait être poursuivie par deux hommes qu'elle ne pouvait apercevoir, mais qu'elle entendait partout. Ces deux personnages ne cessaient de lui adresser des compliments. Le matin, pendant qu'elle s'habille, ils vantent la blancheur de sa peau et tous les agréments de sa personne. Le rapport des hallucinations et des idées dominantes des malades, signalé d'une manière générale par plusieurs auteurs, existe aussi, comme on sait, entre les préoccupations de la veille et les rêves, et nous verrons plus loin qu'il peut dans les deux cas s'expliquer de la même manière.

(1) Mémoires de l' Académie royale de médecine (éloge d'Ksquirol , lonie XI. i. xil. 36

282 HALLUCINATIONS DE l'oUÏE.

y. Hallucinations de l'ouïe reproduisant toutes les idées du

malade. — Les hallucinations de l'ouïe qui nous restent à étudier

sont beaucoup plus compliquées; au lieu de quelques mots

ou même de quelques phrases toujours les mêmes, les fausses

perceptions sensorielles reproduiront désormais toutes les idées.

Une aliénée se plaignait qu'on répétait tout haut ses pensées.

Dès qu'une idée bonne ou mauvaise se présentait à son esprit,

une voix la répétait immédiatement. Un autre malade , qui

éprouvait le même phénomène, supposait que c'était à l'aide de

porte-voix que ses ennemis parvenaient à connaître ses plus

secrètes pensées, qu'il leur entendait aussi exprimer tout haut.

« Celui qui a le porte-voix, dit-ilT^lïspose de cefm- qu'il tient

et des pensées qui se créent dans son cerveau. Les artères ont

à peine le temps de les former, que déjà le porte-voix en est

maître. » Et plus loin il ajoute : « Un homme qui est identifié

avec les porte-voix peut perdre la raison, il n'est plus maître de

ses pensées , on dispose de son imagination, de ses idées, de

son existence.» Je reviendrai d'ailleurs plus tard sur le curieux

manuscrit auquel j'emprunte les deux passages que je viens de

citer.

Je crois devoir faire remarquer que , dans tous les cas de ce genre, les malades n'arrivent à cette conviction, qu'on est maître de leurs pensées, que parce qu'ils les entendent répéter tout haut. 8. Hallucinations reproduisant ce que les malades lisent. — Le phénomène de la reproduction de la pensée sous forme d'hallucination a quelquefois lieu quand les aliénés lisent. Un halluciné croyait avoir auprès de lui un personnage invisible qui répétait immédiatement ce qu'il lisait; dans un autre cas,au contraire, on lisait avant le malade, et pourainsi dire à sa place. g. Hallucinations de l'ouïe reproduisant les paroles des ma~ lades.— On sait que les aliénés parlent souvent seuls; il arrive alors qu'au lieu d'entendre exprimer tout ha>ut leurs pensées, ils entendent répéter leurs paroles. Ces aliénés expliquent ce fait en disant qu'il y a autour d'eux comme une sorte d'écho.

HALrUJCIKATIOAS DE L'OUÏE. *83

lo. Malades auxquels on s'adresse à la deuxième personne. — Les hallucinés dont je viens de parler, et dont on répète ainsi les pensées on les paroles, ont conscience que ces pensées et ces paroles viennent d'eux, et j'insisterai ailleurs sur le délire qu'entraîne cette conviction; mais les cas de ce genre sont loin d'être les plus nombreux; le plus souvent, en effet, on s'adresse aux malades à la deuxième personne, on les menace, on les injurie, on leur donne des ordres, etc. Loin de regarder alors ces menaces, ces injures ou ces ordres comme un produit de leur intelligence, ils ont au contraire la conviction que tout cela vient des ennemis dont ils sont entourés. Il y a dans leur esprit comme deux sortes de pensées, les unes qu'ils savent leur appartenir, et les autres au contraire qu'ils attribuent à d'autres.

C'est le fait de la dualité intellectuelle qu'on retrouve chez les inspirés, et aussi chez quelques aliénés qui n'ont point d'hallucinations. Voici une observation dans laquelle la malade entendait une voix qui s'adressait à elle à la deuxième personne, et qui lui donnait des conseils et des ordres.

Madame G..., âgée de quarante ans, est entrée à IaSalpêtrière le 28 mai i8/jo pour cause d'aliénation.

Le délire était récent et surtout caractérisé par des hallucinations de l'ouïe.

Voici commenteette dame décrit elle-même, dans un manuscrit que je dois à l'obligeance de M. Gratiolet, ce qu'elle a éprouvé dans la nuit du 8 mai et dans la journée du 9.

« Au milieu de ma fièvre, dit elle, j'aperçus une araignée qui, au moyen de son fil, s'élançait du plafond sur mon lit. I 11e voix mystérieuse me dit de prendre cette araignée. Comme cet insecte m'inspirait de la frayeur; je l'ai prise avec le coin de mon drap. Après bien des efforts je me suis levée, et j'ai reçu l'ordre de brûler l'araignée et le drap pour me délivrer du sortilège. Je mis donc le feu au drap. Ma chambre se remplit d'une fumée très épaisse. La voix mystérieuse me dit alors de quitter ma

chambre au plus vite. Je passai une robe et je sortis, après m être assurée qu'il n'y avait pas de danger pour le feu.

» J'étais partie de chez moi à jeun. Après avoir couru les rues pendant trois ou quatre heures, j'entendis la voix mystérieuse y au moment où. je passais devant un pâtissier, me dire d'acheter un gâteau : ce que je fis. Plus loin . me trouvant près d'une fontaine, on m'ordonne de boire. J'achète un verre et je bois.»

Madame C .., après son repas, fait comme je viens de le dire^ continue à errer dans les rues. Quelques heures plus tard elle se trouve rue de Vendôme, près de l'établissement des bains; la voix mystérieuse l'engage alors à se baigner; mais cette même voix sort avec tant de force du fon^^laJaaignp^jrej^ue madame jC... , effrayée, se retire sans avoir osé prendre son bain.

il. Malades qui entendent parler deux à la troisième personne.— Quelquefois,au lieu de s'adressera l'halluciné, on parle de lui à Ja troisième personne, et il assiste pour ainsi dire comme simple spectateur à une conversation dont il est l'objet. Une femme, avant son entrée à la Salpêtrière, était restée pendant deux jours n'osant pas sortir de sa chambre, parce qu'elle entendait derrière sa porte plusieurs personnes parlant d'elle à voix basse, et qui l'attendaient pour l'assassiner. Les cas de ce genre ne sont pas rares. C'est, en effet, ainsique beaucoup d'aliénés apprennent les prétendus complots de leurs ennemis.

i 2. Hallucinations de l'ouïe reflétant les combats de la conscience.— - J jes fausses perceptions sensorielles reflètent parfois les combats de la conscience. Il y a alors deux voix, dont l'une conseille le bien et l'autre le mal: c'est chez l'halluciné la lutte du bon et du mauvais ange.

Un homme de lettres, atteint de mélancolie, passe une nuit presque entière à cheval sur le parapet d'un pont, et il ne cesse d'entendre deux voix très distinctes, dont l'une lui conseille de se noyer, et dont Fautre cherche à le rattacher à la vie. Cette dernière fut la plus forte, et le malade, qui avait été conduit là par une pensée de suicide, renonça à son projet.

HALLUCINATIONS DE LOLlL.

Piilél rapporte l'observation d'un maniaque qui était calme pendant le jour, mais qui durant la nuit se croyait toujours entouré fie revenants et de fantômes. Il s'entretenait tour à tour avec de bons et de mauvais anges . et suivant le caractère de ses visions, il était bienfaisant ou dangereux, porté à des actes de douceur ou a des traits d'une cruauté barbare. L'exemple suivant, quoique différant des précëdents, peut cependant en être rapproché. Un jeune homme, séparé de sa femme à la suite de discussions, résolut de faire auprès d'elle une démarche pour l'engager À revenir au domicile conjugal. Chemin faisant, il fut, dit-il, suivi par deux hommes qui répétaient sans cesse ces mots : //réussira, il ne réussira f> il réussira, il ne réussira pas, etc. (i).

i3. Malades qui entendent trois , quatre, et jusqu'il douze ou quinze voix différentes. — Il y a des hallucinés qui s'entretiennent successivement avec trois, quatre, et jusqu'à douze ou quinze interlocuteurs invisibles dont ils affirment distinguer facilement les différentes voix. Un de ces malades range les personnages dont il se croit ainsi entouré en deux catégories. Les uns, dit-il, sont des hommes instruits et honnêtes qui lui donnent d'utiles conseils et avec lesquels il aime à converser; les autres, au contraire, des gens du pins bas étage, et dont les paroles obscènes et injurieuses dénotent les plus mauvais sentiments.. Je donne des soins à une demoiselle qui entend aussi dans l'isolement et le silence jusqu'à dix ou douze voix différent, s. et dont les unes disent toujours la vérité, tandis que les autres ne profèrent que des mensonges.

i4- Changements qui surviennent dans le nombre des interlocuteurs. — Il survient dans le nombre des interlocuteurs dont les malades se croient entourés des changements dont il est impossible de découvrir les causes. Tel aliéné qui depuis plusieurs mois vous a dit qu'il entendait très distinctement trois voix

(1) Leuret, Fragments psychologiques, p. 209.

différentes, annonce un jour qu'il n'entend plus qne deux voix; dans d'autres cas, c'est le contraire qui arrive. L'halluciné vous apprend qu'une troisième voix, par exemple, est venue se joindre aux deux qu'il entendait déjà.

L'observation la plus attentive ne saurait faire découvrir à quoi, tiennent ces modifications, mais les faits eux-mêmes peuvent être facilement constatés.

i5. Conversations des hallucinés avec des interlocuteurs invisibles. — J'ai supposé jusqu'ici que l'halluciné ne répondait point aux personnages invisibles dont il se croit entouré, mats souvent le contraire a lieu. Il répond et discute, et de là «aissent de véritables conversations.

Rien de plus curieux assurément que cette nouvelle forme de l'hallucination, dans laquelle le phénomène se produit, pour ainsi dire, d'une manière intermittente. La voix , en effet, se tait pendant que le malade répond, et elle recommence immédiatement après. J'ai vu dans la maison de santé de madame Reboul-tlichebraque un halluciné aveugle depuis longues années, et qui tous les soirs, après son repas, se met à dicter, en plusieurs langues, des dépêches à trois ou quatre secrétaires qu'il croit avoir autour de lui ; à chaque instant il s'interrompt pour écouter, puis il continue de nouveau à dicter. L'état de cécité de cet aliéné permet d'assister à son insu à ces sortes d'entretiens, qu'on observe d'ailleurs chez presque tous les hallucinés après plusieurs années de maladie. C'est ce dont on peut facilement se convaincre en examinant les hallucinés abandonnés à «ux-mêmes dans les cours d un hospice, ou mieux encore en écoutant la nuit à la porte de leurs cellules. On ne manque pas alors de remarquer ces aparté, sortes de rêves pendant la veille, qu'on interrompt en parlant aux malades et en fixant leur attention.

Le Tasse et Luther, comme on Ta vu plus haut, avaient des entretiens de ce genre, l'un avec un démon familier, et l'autre avec le diable.

HAU-1 C.INATIONS J)K J.'oiJÏK. 287

I^e Tfrése avait souvent parlé à son ami Manso, devemi sun historien, de ce génie familier qui venait le visiter, et comme celui-ci refusait de croire, le poète offrit de lui faire voir et entendre les choses merveilleuses ipi'il avait lui-même vues et entendues. Le lendeinain, tous deux étant assis devant le feu* le Tasse tourna ses regards vers une fenêtre, et les fixa . tant d'attention qu'il eessa dé répondre, et ne semblait, même plus entendre' les (juestions qu'on lui faisait; bientôt il apen ut son génie familier qui venait l'entretenir, et voulut le faire voir à son àmi :« .le tournai tout de suite les veux du côté qu'il m'indiquait, dit Manso; mais j'eus beau regarder, je ne vis que les rayons du soleil qui penet raient par les verres de la fenêtre dans la ehambre. Pendant. que je portais mes regards de tous les côtes, et (pic je ne découvrais rien d'extraordinaire , je m'aperçus que le 'Fasse était occupé à la conversation la plus sérieuse et la pins rele\ée; ear, quoique je ne \ isse et n'euten lisse que lui, la suite de son discours était distribuée comme elle d<n" l'être entre deux personnes qui s'entretiennent; il proposaient répondait alternativement. Les matières dont il parlait étaient si relevées, le style en était si sublime et si extraordinaire, que la surprise m'avait, en quelque façon, mis hors de moi-même: je n'osais ni l'interrompre ni lui demander où était l'esprit qu'il m'avait indiqué et avec lequel il conversait.

«Emerveillé de ce qui se passait sons mes yeux, je restai assez, longtemps dans le ravissement, sans doute jusqu'au départ de l'esprit. Le Tasse m'en tira, en se tournant de mon côté, et me disant: Êtes-vous enfin dégage de vos doutes? — Bien loin delà, lui dis-je, ils ne sont que plus forts : j'ai entendu des choses merveilleuses , mais je n'ai rien vu de ce que vous m'aviez annoncé (i). »

Les discussions de Luther avec le diable sont bien connues, et la plupart des auteurs qui ont écrit sur les hallucinations

(1) Vie du lasse, [ ar Manso.

%j88 hallucinations de l'ouïe.

en ont fait mention. On ne peut d'ailleurs eonserver de doute sur l'existence de ces fausses perceptions sensorielles, rapportées par Luther lui-même avec les détails les plus précis. C'est ainsi qu'il nous apprend que le diable pose ses arguments d'une manière pressante, et que sa voix est grave et forte. Le célèbre réformateur Luther n'eut pas seulement alors des hallucinations de l'ouïe, mais aussi de la vue et du toucher. Il voyait le démon qui se promenait dans sa chambre et le sentait se pendre à son cou.

16. Hallucinés a deux voix. — Si on observe à' leur insu les malades au milieu de leurs monologues , on remarquera souvent qu'ils remuent les lèvres en paraissant écotitep, et qu'ils répondent ensuite; ils font ainsi les demandes et les réponses; mais les unes sont prononcées à haute voix, et les autres murmurées à voix basse. Il arrive parfois que les choses vont plus loin, et que les demandes et les réponses, comme cela a souvent lieu dans les rêves, sont faites assez haut pour qu'on puisse entendre les unes et les autres. C'était ainsi, comme on l'a vu , que les choses se passaient dans les hallucinations du Tasse. «La suite de son discours, dit Manso, était distribuée comme elle doit l'être entre deux personnes qui s'entretiennent. Il proposait et répondait alternativement.» J'ai remarqué dans les cas de ce genre que les aliénés affectent comme deux voix différentes : Tune est la voix ordinaire, l'autre est une sorte de voix gutturale qui rend très difficile à entendre les mots qui sont prononcés de cette manière. Cette seconde voix devient d'ailleurs d'autant plus claire et plus distincte que le malade est plus excité.

17. Hallucinations que les malades peuvent reproduire à volonté. — Les malades dont j'ai parlé jusqu'ici n'ont point leurs hallucinations d'une manière continue, et lorsque les fausses perceptions sensorielles sont suspendues, ils ne peuvent les reproduire volontairement. 11 est des cas où il en est autrement, et dans lesquels les hallucinations semblent se reproduire sous l'influence de la volonté. L'halluciné cause quand il lui plaît

avec ses interlocuteurs invisibles, et si vous lui demandez de leur poser telle ou telle questiou , il écoute pendant un instant, et vous transmet la réponse qu'il a reçue. Telle est l'observation suivante, que j'ai recueillie à la Salpêtrière.

Madame G..., âgée de cinquante-trois ans, est entrée à l'hospice de la Salpêtrière, le 5 mai i835, dans le service de M. Mitivié. Cette malade, qui se croit condamnée à plusieurs années de prison, entend, presque toute la journée, la voix (\u préfet de police, avec lequel elle a de longues conversations. Un jour je la trouvai plus gaie que d'habitude. Elle m'apprit qu'elle avait joué avec le préfet et qu'elle lui avait gagné de l'argent. Voici comment cet argent avait été gagné.

La malade prenait au hasard, dans sa poche, un certain nombre de pièces de monnaie. Ensuite, tenant la main fermée, elle attendait que la voix du préfet de police eût dit pair ou impair. Quand elle avait bien distinctement entendu ! un des deux mots, alors elle vérifiait le nombre de pièces qu'elle avait dans sa main, et voyait si elle avait gagné ou perdu. Ce jour-là, après avoir ainsi joué longtemps, le préfet était resté en perte, et c'est ce qui causait la joie de la malade.

Jusqu'ici ce fait pourrait ne paraître (pie bizarre, mais la circonstance suivante le rend important pour la théorie des hallucinations.

Madame G..., en effet, me fit observer que, lorsqu'elle avait commencé à jouer à pair ou non avec le préfet de police, elle ne prenait pas, comme elle l'avait fait depuis, les pièces de v monnaie au hasard et sans les voir. Elle savait au contraire à l'avance le nombre de celles qu'elle avait dans la main, c!, chose singulière, le préfet devinait toujours juste. La malade perdait constamment. Pour jouer avec des chances égales il a fallu qu'elle prît un nombre de pièces quelle-même ignorait, et alors la voix du préfet tantôt disait juste et tantôt se trompait.

J'ai fait venir cette malade à l'une de mes leçons cliniques. Elle a joué ainsi à pair ou non devant les élèves, mais elle n'a T. XII. J7

pas voulu consentir à jouer avec un nombre de pièces connu d'elle à l'avance;' autrement, disait-elleT le préfet devinerait à coup sûr.

Cette femme était-elle réellement hallucinée? N'y a-t-il pas dans, ce cas un délire d'une nature spéciale bien plutôt qu'une véritable hallucination? C'est ce que j'examinerai plus loin en comparant les faits de même nature qui ont été cités par les auteurs.

i8. Hallucinations de l'ouïe chez les malades qui savent plusieurs langues. — 11 est curieux d'étudier les hallucinations de l'ouïe chez les malades qui savent plusieurs langues, et de rechercher celles dont les interlocuteurs invisibles se servent de préférence. Esquirol a rapporté une observation assez remarquable sous ce rapport, et dont je citerai ici une partie.

«M.N..., âgé de cinquante et un ans, d'un tempérament biliososanguîn, ayant la tête grosse, le cou court et la face coloréeT était préfet, en 1812, d'une grande ville d'Allemagne qui s'insurgea contre l'arrière-garde de l'armée française en retraite. Le désordre qui résulta de ces événements, la responsabilité qui pesait sur le préfet, bouleversèrent la tête de celui-ci; il se crut accuse' de haute trahison, et, par conséquent, déshonoré. Dans cet état, il se coupe la gorge avec un rasoir: dès qu'il a repris ses sens, il entend des voix qui l'accusent; guéri de sa blessure, il entend les mêmes voix, se persuade qu'il est entouré d'espions, se croit dénoncé par ses domestiques. Ces voix lui répètent nuit et jour qu'il a trahi son devoir, qu'il est déshonoré, qu'il n'a rien de mieux à faire qu'à se tuer : elles se servent tour à tour de toutes les langues de l'Europe, qui sont familières au malade; une seule de ces voix est entendue moins distinctement, parce qu'elle emprunte l'idiome russe, que M. N... parle moins facilement que les autres. Au travers de ces différentes ■voix, le malade distingue très bien celle d'une dame qui lui répète de prendre courage et d'avoir confiance. Souvent M. N... se

HALLUCINATIONS DE L OUlE. agi

met à l'écart pour mieux écouter et mieux entendre; il questionne, il répond, il provoque, il défie, il se met eu colère, s'adressant aux personnes qu'il croit lui parler : il est convaincu nue ses ennemis, à l'aide de moyens divers, peuvent deviner ses plus intimes pensées, et faire arriver jusqu'à lui les reproches, les, menaces, les avis sinistres dont ils I accablent; du reste, il raisonne parfaitement juste, toutes ses facultés intellectuelles sont d'une intégrité parfaite. Il suit la conversation sur divers sujets avec le même esprit, le même savoir, la même facilité qu'avant sa maîadi".

» Rentré dans son pays, M. N... passe l'été de 1812 dans un château, il y reçoit beaucoup de monde: si la conversation l'intéresse, il n'entend plus les voix; si elle languît , il les entend imparfaitement, quitte la société, et se met à récari pour mieux entendre ce que disent ces perfides voix ; il devient inquiet et soucieux. »

Ce malade fut guéri par Esquirol, et il y eut cela de remarquable, que les hallucinations persistèrent quelque temps après la cessation complète du délire. Cependant elles n'étaient plus continues, et n'avaient guère lieu que le matin aussitôt après le lever. « Mon convalescent, dit Esquirol, s'en distrait par le plus court entretien, par la plus courte lecture, par la promenade; mais alors il juge ces symptômes comme je les jugeais moi-même, il les regarde comme un phénomène nerveux, et exprime sa surprise d'en avoir été dupe aussi longtemps (i).»

J'aurai occasion de rappeler plus tard cette observation; je me borne ici à faire remarquer une particularité curieuse. Une seule voix, celle qui emprunte l'idiome russe, est entendue moins distinctement par M. N..., qui en effet parle moins facilement la langue russe que les autres. J'ai interrogé à cet égard plusieurs hallucinés qui savaient en même temps le français et l'anglais, le français et l'allemand, et j'ai trouvé, comme dans le fait qui

(1) Esquirol, Des maladies mentales, Paris, 1838, tome I, page 161.

•29 a HALLUCINATIONS DE L OUlE.

précède, que les interlocuteurs invisibles se servaient, tantôt d'une langue, et tantôt de l'autre, et le plus souvent de celle qui était la plus familière au malade.

19. Exaltation des facultés intellectuelles pendant la durée des hallucinations. — Plusieurs auteurs ont avancé que l'intelligence, pendant la durée des hallucinations, pouvait parfois devenir supérieure à ce qu'elle est dans l'état normal. Sans admettre ce fait, qui est loin d'être prouvé, on peut au. moins reconnaître que le malade, comme cela a eu lieu quelquefois dans les rêves, peut alors dans certains cas rencontrer d'heureuses inspirations. Je ne puis mieux faire que de rappeler ici les hallucinations du Tasse :« Les matières dont il parlait, dit Manso, étaient si relevées, le style en était si sublime et si extraordinaire, que la surprise m'avait en quelque façon mis hors de moimême, etc. (i5). » Il n'en était pas ainsi pour les hallucinations de Luther. M. Audin,dans la vie du célèbre réformateur, fait en effet remarquer que les réponses de Luther aux arguments posés par le diable sont en général assez faibles, et démontrent qu'elles n'étaient pas faites dans un état complet de veille.

J'ai vu pendant plusieurs années à Charenton un prêtre halluciné qui écrivait de longs sermons sous la dictée de saint Michel, ce qui prouvait au moins chez lui, pendant l'état d'hallucination, une facilité de travail aussi grande que dans l'état normal. J'ai conservé de ce malade plusieurs écrits dictés aussi par saint Michel; mais ce sont des lettres, des réclamations, dont le styie et les pensées sont à peu près partout uniformément les mêmes, et n'offrent rien de remarquable.

19 bis. Hallucinations de l'ouïe reproduisant des sensations vives antérieures. — Les hallucinations de l'ouïe sont quelquefois la reproduction de sensations vives antérieures. J'ai cité plus haut (4) l'observation d'une femme qui ayant vu son mari frappé par une balle au milieu d'une émeute, fut plus tard poursuivie, pendant ses accès de folie, par des détonations d'armes à feu, le bruit des carreaux brisés par les balles, etc.

HALLUCINATION l»l 1,'ni il,. agi

Une jeune fille de quinze ans rencontre flans un lieu désert un homme qui tente de lui faire violence; devenue aliénée peu de temps après, elle ne cesse d'entendre la voix de cet homme qui la menace et cherche à l'intimider.

M. le docteur Trélat m'a rapporté le fait suivant : Une pauvre mère de famille, n'ayant plus de pain à donnera ses quatre enfants, va implorer pour eux son mari, qui l'avait abandonnée pour vivre avec; une autre femme. Il la reçut avec une extrême dureté: Tu ferais mieux, lui dit-il, d'aller te noyer que de venir me tourmenter; et il la repoussa a\cc violence. A peine ces mots: Tu ferais mieux d'aller te noyer ont-ils été prononces, que cette iemme entend une voix qui les lui répète; elle luit, et quelques instants après elle se précipita dans la Seine Retirée de l'eau et conduite à l'hospice de ia Salpetiiéi'-, clic raconte ce qui lui est arrivé, mais ajoute qu'elle a cessé d'entendre la voix qui la poursuivait depuis le moment où elle s'est jetée dans la Seine.

ARTICLE DEUXIÈME

Des phénomènes sensoriaux dans les hallucinations do l'ouïe.

20. Hallucinés qui entendent des voijt grcwe> et fartes. — Beaucoup d'aliénés se bornent à dire qu'ils entendent parler autour d'eux quand ils sont setds, sans indiquer autrement la sensation auditive qu'ils éprouvent. Quelquefois cependant ils donnent des détails précis sur les voix de leurs prétendus interlocuteurs. Ces voix sont fortes et sonores, ou bien, au contraire, elles ressemblent à des murmures, à des chuchotements. Voici quelques exemples de ces différentes variétés d'hallucinations de l'ouïe.

«. Le 10 septembre 1820, mademoiselle de B..., âgée de seize ans, d'une constitution avec prédominance nerveuse, étant à la campagne où elle passait habituellement la belle saison, et travaillant dans son sajon à un ouvrage de broderie, entendit

tout-à-coup une voix forte- et sonore qui l'appelait, et qui lui sembla retentir dans la pièce où. elle se trouvait; elle releva vivement la tête et ne vit personne; quelques instants après, la même voix se fit entendre de nouveau. Effrayée, elle se leva précipitamment et sortit de la maison; la voix la poursuivit sans relâche. E!le fuit à travers champs; la voix la poursuivit toujours Enfin , sous l'influence de la lassitude et de la frayeur,

elle tomba évanouie. La mère et les domestiques, qui étaient accourus, la transportèrent dans l'habitation, où. elle ne tarda pas à reprendre connaissance. La même hallucination eut encore lieu à trois reprises dans le courant du même mois, et ne reparut plus (i). »

« Une fille de dix ans, se trouvant dans les champs, non loin de son habitation, entendit une voix forte eX.gr ave, qui l'appelait et prononçait d'autres mots qu'elle ne comprenait pas; elle s'enfuit vers sa mère, qui, pensant qu'on avait voulu l'effrayer, chercha à la rassurer et sortit de la maison; mais elle y fut bientôt rappelée par les cris de l'enfant, qui entendit la même voix.

» Toute la famille fut très étonnée, ne pouvant comprendre comment la petite fille seule percevait des sons qui n'arrivaient pas aux oreilles des autres. Des idées de sorcellerie se présentèrent, mais enfin on vint à penser que l'exaltation de l'image nation pouvait produire ce phénomène; cette idée tranquillisa les esprits. Le lendemain et les jours suivants, elle entendit la même voix à plusieurs reprises dans le cours de la journée (2).»

Cet état persista pendant une quinzaine de jours, etle iermars la malade fut confiée aux soins du docteur Blaud. La guérison eut lieu après dix jours de traitement.

Un malade sortant d'un accès de manie aiguë avait recouvré la conscience parfaite de sa position, mais conservait encore des hallucinations de l'ouïe qui ne tardèrent pas à se dissiper. « Il

(1) Blaud, Bévue médicale, mai 1842.

(2) Ibid.

Il \l II OINATJOiNS J)K L'OUÏK. Hç/.

croit entendre, el cela de la manière la plus distincte, une maîtresse qu'il ;i laissée à G..., lui parler et chanter flans la eour voisine La sensation est tellemcnt/ô/f», que tout en la croyant fausse, il est à chaque instant tenté de se lever pour ail surer de ce qui petit la faire naître ^ i ). »

Je rappellerai que Luther, dans les détails qu'il a laissés sur ses hallucinations, indique, entre autres choses, que la \ oix du diable était gravq et forte.

2,1. ^ oix (jiii {ressemblent à des chuchotements, a des murmiires. — Les cas que je viens de citer ne sont pas les plus fréquent». et très souvent les voix qui arrivent aux hallucinés ressemblent, eomme je l'ai dit plus haut, à des murmures ou à dés ehuehotements.

Un aliéné qu'on conduisait à Bicelre s'était figuré qu'on le portait au cimetière; il lui semblait qu'on lui avait ouvert le côté, el (pie tout son sang arrosait la terre. < Mais, dit-il. uwe voix mystérieuse me parlait à l'oreille droite . et me répétait clairement et avec douceur : Ne dis rien, laisse-loi conduire. Je (titrés fidèle à cette douce voix; et bien que mes organes extérieurs fussent frappés par une vision et des odeurs de feu qui m'inspiraient de la terreur, je restai calme au point de contempler tout cela dans un profond recueillement, et je m'assou pis (a). »

J'«H déjà rapporté ( i o) l'observation d'une femme qui entendait aussi \\\\v voix mvstérieuse qui lui donnait des conseils.

Un homme qui avait commis un vol de peu d'importance devient aliéné trente ans plus tard. Dès le début il entendit des voix qui lui reprochaient ce vol en murmurant ou partant bas à son chevet (3).

2a. Hallucinés auxquels les interlocuteurs invisibles ne parlent qu'en pensée. — Après ces malades viennent ceux auxquels on

(1) Lelut, Déftioh de Sucratc, Paris, 1836, p. 252.

(2) Histoire d'un fou guéri deux fois malgré les médecins, et une fois sa'i^ eux.

(3) Lelul , lli'tiitiu de Soi/vfc, \\ 29:\

296 HALLUCINATIONS DK L'OUÏE.

parle en pensée, qui conversent d'âme à âme avec des interlocuteurs invisibles, et qui n'entendent que des voix secrètes intérieures , des voix qui ne font pas de bruit , etc. Je me borne ici à indiquer ces observations, sur lesquelles je dois revenir plus tard, et qui me paraissent appartenir à un ordre spécial d'hallucinations.

2.3 Direction dans laquelle les voix arrivent aux malades. — La direction dans laquelle les voix arrivent aux hallucinés, le plus ou moins d'éloignement de ces voix, sont des points importants à étudier, et nous allons voir qu'il y a sous ce rapport des faits très variés.

Si on en croit les aliénés, les ennemis qui les poursuivent d'injures et de menaces sont cachés au-dessus de leur tête, ou bien, au contraire, au-dessous du plafond; plus souvent les voix viennent d'une chambre ou d'une maison voisine; quelquefois elles sortent d'une cheminée, d'un tuyau de poêle, d'un meuble, ou même du lit dans lequel est couché le malade.

Une aliénée de la Salpêtrière , extrêmement tourmentée par des hallucinations de l'ouïe, se répand à chaque instant en injures contre de prétendus ennemis qui se tiennent cachés à l'étage supérieur : aussi regarde-t-elle toujours le plafond quand elle exhale ses plaintes.

Une autre femme qui habite dans la même salle que celle dont je viens de parler, entend aussi des voix qui partent de l'étage supérieur; mais en outre elle prétend qu'on la frappe la nuit à grands coups à l'aide de machines. Convaincue que c'est précisément au-dessus de la tête de son lit que sont ses persécuteurs, elle a imaginé de changer de position et de coucher la tête au pied du lit. Pour plus de sûreté et pour se garantir des coups, elle se coiffait chaque soir par dessus son bonnet d'une sébile de bois. J'ai vu plusieurs malades qui avant que leur délire eût été reconnu avaient provoqué de la part de l'autorité des perquisitions dans les greniers des maisons qu'ils habitaient. L'observation suivante est celle d'un halluciné qui, voyageant dans

HALLUCINATION» DE LOUÏE. «97

l'intérieur d'une diligence, entendait la voix de son ennemi sur X impériale de la voiture.

« En i83i,dit M. A. Gauthier, en me rendant de Lyon à Saint- Amour, nous étions quatre dans la voiture, un ecclésiastique et moi dans le coupé, un officier et une autre personne dans l'intérieur. Cet officier avait récemment encouru des peines graves; il avait été mis en prison, expulsé de son régiment; il était envoyé à Strasbourg. Il entre fort tranquillement dans la voiture; mais à peine avions-nous l'ait une demi-lieue, qu'il pousse des cris affreux ; il dit qu'on l'insulte, qu'il veut en avoir raison; il appelle le conducteur et fait arrêter la voiture. Il monte avec précipitation sur l'impériale, où il croit entendre la voix d'un nommé Pouzet, avec qui il a en des démêles au régiment; il le eherehe partout; ne le trouvant pas, il rentre dans la diligence, toujours dans le même état d agitation; il continue d'entendre la voix de cet individu qui l'injurie, qui lui dit qu'il a été destitué; il s'emporte et veut absolument se battre avec lui. Arrivé à Maximieux à minuit, pendant (pion change les chevaux , ce malheureux officier descend, tire son épée, et s'écrie : Pouzet, sortez de l'endroit où vous êtes cache, venez, tous biittre, ces messieurs seront nos témoins. Si nous ne vous montrez pas, et si je vous assassine, on ne pourra s'en prendre qu'à \otre lâcheté. Comme Pouzet ne descendait pas, l'officier monte sur l'impériale, enfonce à plusieurs reprises son épée dans les ballots , dans l'intention de percer sou ennemi: Mais où se cachet-il donc? disait-il ; je l'entends, le lâche; il m'insulte et je ne puis le trouver.

v Enfin, il remonte en voiture; mais son état d'agitation et de fureur persiste jusqu'à notre arrivée à Hourg, où nous descendons pour déjeuner. L'ecclésiastique qui était avec nous cherche à le calmer, l'engage à oublier les injures et à pardonner à son ennemi. J'y consens, monsieur l'abbé, dit l'officier ; soyez notre médiateur; qu'il se montre, qu'il avoue ses torts, qu'il cesse de T. xii. 38

298 HALLUCINATIONS DE LOUÏE.

m ''insulter. Mais ne l'entendez-vous pas, le lâche? il continue de m'injurier, il dit que j'ai été destitué; c'est faux, j'ai seulement été changé de régiment. Fouzet, montrez-vous donc, venez donc vous battre; si vous ne le faites pas, je dirai partout que vous êtes un misérable, on vous crachera à la figure, on vous arrachera vos épau Jettes... Nous lui offrîmes à déjeuner, il ne voulut rien accepter. Cet état d'agitation persista jusqu'à notre arrivée à Lons-le-Saulnier, où il fut conduit à l'hôpital (1). »

Il est plus rare de rencontrer des malades qui entendent des voix sortir de terre. Voici un fait de ce genre que j'ai déjà rapporté dans un autre travail.

D...,âgée de trente-huit ans, est entrée à la Salpêtrière le 18 janvier 18/p. Cette femme est tourmentée depuis plusieurs mois par des voix qui lui parlent pendant le jour et qui lui semblent sortir de dessous terre. Elle ne conçoit rien à ce qu'elle éprouve, et croit bien que c'est le diable qui la persécute; mais ce dont elle se plaint le plus, c'est que, dès qu'elle est couchée, on là pique avec des fourchettes, des couteaux, etc.; les douleurs sont telles qu'elle est obligée de sauter du lit: elle affirme que depuis deux mois elle n'y est pas restée une seule fois pendant une heure de suite.

Un jeune homme de vingt-quatre ans, après s'être livré aux plaisirs de la table, va passer la nuit dans une maison de débauche: « Il y est pris, à côté même d'une fille de joie, d'hallucinations de l'ouïe, qui lui font croire qu'il y a sous son lit d'autres prostituées, avec des hommes, qui doivent les aider à l'assassiner. Il y regarde à différentes reprises, et quoiqu'il n'y aperçoive rien, ses fausses perceptions n'en continuent pas moins. Il avait avec lui des pistolets de voyage, il veut s'en servir pour se défendre. Il ouvre la fenêtre, et appelle la force armée à son secours. On vient, on reconnaît un homme dont l'esprit est troublé. On se saisit de lui. Il est conduit à la Pré-

(1) feottex, Essai sur les hallucinations, Lyon, 1836, p. 28.

/ iivi.i ( <i.\aïio:\s DK i/oi ïr. 299

lecture (!<■ police, et de là à la division des aliénés de l'hospice de Bicêtre (1). »

Je connais nnc malade à laquelle il est arrivé plusieurs fois de découdre les matelas de son lit pour y chercher des enfants dont elle entendait les voix pendant la nuit.

Dans beaucoup de cas, ce n'est ni au-dessus de leur tête ni au-dessous i\i) plafond (pie les aliénés entendent les voix qui les obsèdent, c'est à côté d'eux, dans une chambre ou dans une maison voisine. Il y a peu de jours, j'ai vu une hallucinée démolir à grands coups un tuyau de poêle dont partait une voix cpii l'injuriait. Pour peu qu'on observe un certain nombre d'hallucinés, on ne manquera pas d'en rencontrer qui souvent tournent brusquement la tète pour répondre aux interlocuteurs invisibles qu'ils supposent alors être derrière eux.

24. Distance à h/quelle les voir .sont entendues par les malades. — La distance à laquelle les aliénés entendent les voix est très variable, comme on a déjà pu le voir dans les faits que j'ai cités; mais il est remarquable que souvent ces voix paraissent venir de très loin. De là le mot de porte-voix qui est en quelque sorte consacré par les malades pour rendre compte de la manière dont ils sont impressionnés.

J'ai pu longtemps observera la Salpêtrière une femme aliénée qui entendait au-delà de l'hospice les voi.x de ses parents qu'on massacrait et qui l'appelaient à leur secours. Quand j'essayais de la dissuader, elle demandait à sortir dans les cours voisines pour prouver qu'elle ne se trompait pas. J'ai plusieurs fois accordé cette permission, mais les voix s'éloignaient à mesure que la malade les poursuivait, et il fallait bientôt rentrer après une épreuve inutile.

Un vieux militaire halluciné voyait , dès que son fe«i était allumé, une foule de personnages à pied ou à cheval qui traversaient la flamme dans tous les sens. A ces hallucinations de

(1) Lelut, Démon de Socrate,^. 248.

3oO HALLUCINATIONS DE L'OUÏE.

la vue succédèrent plus tard des hallucinations de l'ouïe. « Il entendait des chants lointains, ou bien il voyait des personnes étrangères se promener dans sa chambre, et disparaître subitement au moment où quelqu'un de sa famille venait à y entrer (i). »

2,5. Malades qui n'entendent les voix que par une seule oreille. — Quelquefois les voix n'arrivent aux hallucinés que par une seule oreille, quoiqu'il n'y ait pas de surdité du côté opposé. J'ai cité plus haut l'observation d'un malade qui entendait par l'oreille droite une douce voix qui le rassurait alors qu'il croyait qu'on le portait au cimetière (21).

Une femme atteinte de monomanie religieuse percevait par Voreille droite une musique céleste qui l'exaltait au plus haut degré, et qui, comme elle le disait elle-même, la rendait féroce. Cette hallucination cessa tout-à-coup après une douche dont j'étais loin d'attendre ce résultat, et qui avait été donnée comme moyen de répression des violences auxquelles cette malade se laissait entraîner.

Le 22 mars 1706, il se passa à Saint-Maur, près Paris, un fait qui fit grand bruit à cette époque, et que don Calmet a rapporté avec détail dans son Traité des apparitions. Il ne s'agissait de rien moins que d'un esprit qui revenait dans une maison, et tourmentait un jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans. Un jour, ce jeune homme vit tout-à-coup sa, porte se fermer seule et se barricader avec les deux verrous; en même temps les deux battants d'une grande armoire s'ouvrirent derrière lui, et rendirent son cabinet un peu obscur, parce que la fenêtre qui était ouverte se trouvait derrière l'un des volets.

« Ce spectacle, dit don Calmet, jeta le sieur S... dans une frayeur plus aisée à imaginer qu'à décrire: cependant il lui resta assez de sang-froid pour entendre à. son oreille gauche imevoix distincte qui venait d'un coin du cabinet, et qui lui semblait

(1) Blaud, Revue médicale, mai 18/4.2, p. 171.

HALLUCINATIONS 1)1. LOI il..

un pied environ au-dessus (Je sa tête, larjuelle lui parla eu fort bons termes pendant ('«espace d'un demi-////.se/cve, et lui ordonna , en le tutoyant, de faire certaine chose , sur quoi elle lui a recommandé le secret (i). »

Cette particularité' de l'hallucination de l'ouïe ne se produisant que par une seule oreille a été remarquée par M. Calmeil : «Quelques sujets, dit-il, affirment que les son-, qu'ils supposent arriver jusqu'à eux sont perçus tantol par l'oreille droite , tantôt par l'oreille gauche (s*). *

26. Hallucinations de l'ouïe précédée* eu accotnpagnéeë de bruits de différente nature. — Il n'est pas rare que de» bruits de différente nature précèdent on accompagnent les uo&rqui poursuivent les hallucinés. Ces malades entendent frapper au-dessus de leur tète, sur les meubles, et éprouvent ainsi en même temps ou successivement les hallucinations las plus simples el les plus compliquées, .le ne fais que noter ces faits, qui n'ont pas autrement d'intérêt au point de vue physiologique; mais je crois devoir appeler l'attention sur des observations qui s'en rapprochent, et dont l'étude m'a paru plus importante.

•j.j. Hallucinations de l'ouïe précédées ou accompagnées de bruits dans les oreilles. — Il y a des hallucinés pliez lesquels les fausses perceptions de l'ouïe sont accompagnées de bourdonnements et de sifflements dans les oreilles , et il m'est démontré que dans quelques cas ce phénomène vient, pour ainsi dire, en aide aux hallucinations, avec lesquelles il se confond.

Un malade éprouve tous les matins à son réveil, pendant une demi-heure environ, un bourdonnement d'oreilles, et c'est alors que les voix de ses interlocuteurs deviennent plus fortes, et qu'elles atteignent, comme il le dit, leur médium. Quand ce bourdonnement a cessé, les voix sont très faibles, et ne sont entendues qu'avec peine.

(1 ) Don Calmet, Traité sur les apparitions des esprits et sur /os vampires, I. II, p. 3 71. (2) Caltmil, art. Hallucination, dans le Dictionnaire de médecine en 2b volantes.

L'observation suivante est celle d'une malade qui avait un bourdonnement plus fort du côté droit, et chez laquelle les voix se faisaient beaucoup plus entendre de ce côté.

Madame L... , fruitière, âgée de quarante et un ans, d'une constitution forte, d'un tempérament sanguin, est née d'une mère atteinte d'une maladie convulsive. Elle-même depuis vingt ans a des convulsions avec perte de connaissance, et qui reviennent à des intervalles très irréguliers. Depuis un an, céphalalgies fréquentes, étorfrdissements , bourdonnements dans les oreilles et surtout dans l'oreille droite. Ces signes de congestion sont aggravés par des excès de boisson, et la malade est obligée d'avoir de temps en temps recours à la saignée.

A la fin du mois de juillet i84i , madame L... éprouve des contrariétés assez vives. Elle commence alors à entendre des voix quand elle est couchée; c'est le soir et le matin qu'on lui parle dans son lit au moment de s'endormir, ou quand elle se réveille; elle distingue très bien ce qu'on |ui dit; ce sont des menaces, des injures, des accusations; on va la mettre en jugement, briser ses meubles, etc. Quelques jours se sont à peine écoulés, et ces hallucinations de l'ouïe durent une partie de la nuit. La malade répond aux voix et se dispute avec elles. Pendant quinze jours environ les fausses sensations disparaissent le matin, mais bientôt elles continuent pendant le jour. C'est alors que se croyant poursuivie, madame L... se jette par la fenêtre du premier étage de la maison qu'elle habite; elle était dans ses règles, qui, malgré cet accident, ne furent point arrêtées; trois jours après, elle fut conduite à la Salpêtrière. A son entrée, elle est obligée oîe s'aliter; l'une des cuisses, par suite de la chute, est tuméfiée et douloureuse; le ventre est très sensible à la pression , et il y a de la fièvre. Cette malade est d'ailleurs très calme, et M. Mitivié, dans le certificat d'entrée , déclare qu'elle ne paraît pas aliénée. Cependant , après quelques jours , on s'aperçoit que madame L..., en apparence si raisonnable, conserve des hallucinations de l'ouïe qui ont lieu le soir et le matin quand elle est

HALLUCINATIONS DR LOI ,'iK. 3<>3

couchée. Elle croit que ce sont des gens (Je son pays, c;ul derrière !'v mur, qui viennent ainsi la tourmenter. Après quil jours, les fausses sensations cessent, et la malade paraît alors tout-à-fait bien. A l'époque menstruelle, les halluciu irions reparaissent, mais seulement le soir ci le matin; il n'y en a point pendant le jour. Avec les hallucinations, retour de ''élire. Madame L... continue d'ailleurs à croire que ee sont des ennemis qui viennent ainsi la tourmenter la nuit.

Depuis le début de la maladie, les voix se font beaucoup plus entendre par X oreille droite; c'est aussi à droite que les bourdonnements sont le plus (or!s. \ «rs le i» octobre, l'oreille de ee cÔté commencé à couler; la malade trouve, le matin, son bonnet taché, tantôt d'une eau roussàtre, el tantôt d'un peu de s.u,-. Les règles ont reparu le i (> octobre et ont cessé le i<j. Les hallucinations continuent d'ailleurs au moment du sommeil et du réveil , et elles existaient encore, quoique plus faibles, lois de la sortie de la malade, le 2 '3 octobre iM|i.

Une jeune fille tourmentée par des lialluciuat ions de \\ très compliquées prétend qu'on lui souffle des paroles dans l'oreille. Ce sont, dit-elle, des paroles soufjlées. Quand on la fait expliquer plus nettement, elle indique qu'elle sent comme un sotijjlc ou un vent qui lui traverse les oreilles pendant que ses interlocuteurs invisibles lui parlent.

Une hallucinée assure que lorsqu'elle entend ses voi.r, elle a dans les oreilles comme une montre à répétition.

J'ai vu quelquefois une sorte de dissociation s'opérer entre les hallucinations de l'ouïe et les bruits dont je viens de parler.

Une femme qui avait des bourdonnements d'oreilles, et qui en même temps entendait des v&ix, reçoit sur la tète une douche d'eau froide qui produit sur elle une impression très vive. Dès ce moment, les hallucinations cessent pour ne plus revenir, mais le bourdonnement d'oreilles persiste. Dans d'autres cas, c'est le contraire qui arrive: on voit persister les hallucinations tandis que les bourdonnements ne reparaissent plus. Cette dissociation

3o4 HALLUCINATIONS DE L'OUÏE.

prouve que les hallucinations de l'ouïe, quoique réunies dans quelques cas aux bourdonnements d'oreilles, en restent indépendants; il arrive alors ce qui a lieu quelquefois pendant les rêves. Lorsqu'on croit entendre, en dormant, quelqu'un qui parle , et qu'en même temps il se fait un bruit continu , mais qui ne suffit pas pour provoquer le réveil, on ne manque jamais d'ajouter, pour ainsi dire, ce bruit à la voix de l'interlocuteur, et de la confondre avec elle; mais ce bruit que l'imagination rattache au rêve est indépendant du rêve lui-même , et ces faits diffèrent essentiellement des illusions des sens dans lesquels l'impression externe est le point de départ du phénomène qui ne se produit pas sans elle.

28. Voix partant de l'intérieur même des organes. — Jusqu'ici je n'ai parlé que des malades qui prétendent que les voix de leurs interlocuteurs viennent de l'extérieur. Ce sont, en effet, les cas les plus fréquents. Il me reste à parler des voix intérieures que les hallucinés entendent dans la tête, dans la poitrine ou dans le ventre.

« Je cède, écrivait une mélancolique à Pinel, au désir de rendre compte d'un phénomène dont je me garderais bien de donner connaissance à l'homme peu instruit : il me rirait en face; mais je le crois digne d'être communiqué à l'observateur philosophe s'il veut bien se persuader que je respecte trop ses lumières pour vouloir les exercer sur des rêveries. Le matin à mon réveil et le soir avant de m'endormir, les artères de ma tête étant plus vivement agitées, j'entends très distinctement vers le derrière ou au sommet de la tête une voix (je manque d'autre expression ou plutôt je sens que celle-là seule est exacte); cette voix rend des sons franchement articulés, construit des phrases qui présentent toujours un sens rarement obscur. Levée sur mon séant, cette voix cesse de se faire entendre (1). »

(1) Pinel, Nosographie, t. II, p. 66.

HALLUCINATIONS J)K INOUÏE. 3of)

J'ai observé plusieurs malades qui entendaient aussi des voix an sommet de la tête. Tel était entre autres l'homme de lettres dont j'ai déjà parlé, et qui passa une nuit sur le parapet d'un pont entendant deux voix, dont l'une lui conseillait de se noyer, et dont l'autre cherchait à le rattacher à la vie. Ce malade allait jusqu'à assigner deux sièges différents aux pensées qu'il savait encore lui appartenir, et à celles qu'il attribuait à ses interlocuteurs. Je sens, me disait-il, que mes pensées naissent dans la partie antérieure de mon cerveau; mais pendant que je vous parle, il y a une autre conversation qui se fait au sommet de ma tète, et qui tend à détourner mon attention.

Nul doute qu'il ne faille ici faire la part de l'imagination du malade quand il prétend qu'il sent ses pensées naître dans la partie antérieure de son cerveau; mais il n'en faut pas moins tenir compte du siège qu'il assigne à ses fausses pereeptions, parce que ce fait lui est commun avec d'autres hallucinés.

Les cas dans lesquels les voix partent du pharynx, de la poitrine ou de l'épigastre, méritent une grande attention; il suffit, en effet, de rappeler que ce symptôme n'est pas propre aux hallucinés de nos hospices, mais qu'on le rencontre assez, souvent chez les somnambules, les cataleptiques, certaines hystériques, pour prouver qu'il y a là un phénomène spécial qui doit être étudié avec soin. Ce n'est pas le hasard qui fait (pic tint de malades, dans des conditions si diverses , rapportent le siège des voix qu'ils entendent à l'épigastre; ce n'est pas non plus un fait d'imitation et qu'on doive attribuer à la seule influence de l'imagination.

Une femme, que des accès de mélancolie avec tendance au suicide ont fait conduire plusieurs fois déjà à l'hospice de la Salpêtrière, entendait chanter des cantiques dans son estomac, principalement à l'époque menstruelle, et lorsqu'elle éprouvait à l'épigastre un sentiment de constriction. — Chez une autre aliénée, la voix part de la poitrine; mais c'est surtout lorst. xii. 39

3o6 HALLUCINATIONS DE L'OUÏE.

qu'elle a des palpitations. — Une maniaque convalescente continue pendant quinze jours après la cessation complète du délire à entendre une voix qui lui parle à l'épigastre. — Dans un cas , îa voix , qui semblait partir de la poitrine , cessait de se faire entendre quand l'aliéné retenait sa respiration. — Un halluciné que j'ai pu observer pendant plusieurs années à Charenton croyait avoir dans le ventre un ténia qu'il entendait souvent lui parler, en empruntant la voix de son frère.

Le fait suivant n'est pas seulement remarquable par le siège que le malade assignait à la voix qu'il entendait, il est encore important par la nature très différente des fausses perceptions sensorielles qui ont eu lieu , et j'aurai sous ce rapport occasion de le rappeler plus tard.

« R... est né de parents sans fortune; « son éducation est bien loin d'avoir été religieuse: » c'est lui qui me fait remarquer cette circonstance. A six ans, il était obligé de demander son pain pour vivre. Plus tard , il commença à servir en qualité de domestiquent changea souvent de maîtres. A l'âge de quatorze ans, il s'approcha pour la première fois de la table de la communion. A quelque temps de là, il eut la possibilité d'obtenir les faveurs d'une jeune fille, « et se retint, en pensant à Dieu. » C'est là, en effet, une pensée qui l'a préoccupé dès son enfance, et lui a, en quelque sorte, toujours été présente. Il réfléchissait souvent, mais d'une manière vague, «au;: desseins de Dieu sur lui.» Il était frappé, en même temps, des désordres qu'il voyait dans le monde, et en gémissait. Il éprouve, depuis qu'il se connaît, dans la région épigastrique, un sentiment de chaleur et debienélre qui s'irradie dans tout son individu, et qui, en raison directe de son intensité,le rend plus ou moins plein du sentiment de sa force. A l'âge de dix-huit ans, R... apprend à connaître l'onanisme, et se livre à cet acte, après lequel il ressent du mécontentement « et comme des remords.» A la même époque il éprouve toutà-coup ce qui suit : il lui semble « que son intelligence s'agrandit, que toute la suite des phénomènes du monde extérieur

HALLUCINATrONS DE LOUlE. 3*7

se déroule à ses yeux : il aperçoit en quelque sorte <i'iin coup d'œil, quoique d'une manière peu arrêtée, toute la création. u Alors il prend le parti de se rapprocher des autels et de la table de la communion «qu'il n'avait pas fréquentée depfais six ans, » et de combattre en lui les mauvais penchants, surtout l'aiguillon de la chair, qui le tourmentait vivement. Il préfère le péché d'Onan à la faute de séduire une fille ou une femme. La vue d'un monde corrompu l'attriste de plus en plus, et son goût pour la solitude augmente, Cela ne l'empêche pas d'apprendre le métier de charron, qui désormais le fera vivre. Son amour du changement de lieux et de relations s'accroît. « 11 est porté invinciblement vers un but dont il ne se rend pas bien compte. Il lui semble que Dieu t'appelle quelque part. s Il parcourt ainsi quelques parties de la France, et enfin vient se fixer à Paris ou dans ses environs. Le jubilé de i8a5 a lieu, R... y prend part avec ferveur, va dans les églises, assiste aux prédications des plus éloquents missionnaires. C'est alors qu'il a ci ses premières révélations;» il lui semble qu'à l'épigastre , là où il éprouve le sentiment habituel de chaleur dont j'ai parle, « des paroles se font entendre, très distinctes, mais non telles que celle-, qu'on perçoit par l'oreille, et bien faciles à distinguer de ces dernières. Ces paroles, qui forment des prophéties, fies paraboles, s'aeeompagnent d'un sentiment de bien-être plus grand, d'une ehaleurqui s'irradie: elles plongent H... dans 1'étonnement, dans l'extase, et lui font redoubler ses exercices de piété. L'appétit devient moindre, le sommeil disparaît; la nuit se passe en prières. Dans une de ces nuits de ferveur, par un temps couvert , pendant une prière, R... voit tout-à-coup « apparaître au milieu des nuages un disque lumineux, gros comme le soleil, mais non point radieux comme lui ; une voix part de ce disque, et dit à II... : Les enfants que je bénirai seront bénis, et ceux que je maudirai seront maudits jusqu'à la troisième et quatrième générait i ou.» R..., qui reconnaît la voix de Dieu, entre en communication avec l'être incréé,et lui adresse beaucoup de questions qui n'obtiennent pas

3o8 HALLUCINATIONS DE L'OUÏE.

toutes des réponses. La conversation dura trois quarts d'heure; R... commença à y apprendre «quels étaient les desseins de Dieu sur lui. » En terminant, « l'Eternel lui dit d'aller se coucher. •» Cette vision est la seule qu'il ait eue. Après elles, les «révélations» augmentèrent et ne discontinuèrent presque plus. Mais les «paroles «qui lui étaient prononcées dans «l'épigastre» étaient bien différentes de celles de la vision. Dans cette dernière, en effet, les paroles étaient absolument semblables à celles qu'on entend par l'oreille, ce qui n'a pas lieu dans les «paroles (épigastriques) des révélations.» La vision a décidé du sort de R... : «il est le Messie» qui doit venir à la fin des siècles, pour ramener toutes les nations à la même croyance et préparer le jugement dernier. C'est en cette qualité qu'il a commencé à faire des prophéties à ses compagnons de travail, et qu'il a cherché à avoir des conférences avec M. l'abbé M..., prêtre à la cour de CharlesX, et avec M. l'archevêque de Paris. Voyant qu'il ne pouvait arriver jusqu'à ce dernier, il escalada un jour, pendant le service de la messe, la grille du chœur de la métropole, afin , dit-il, de se faire prendre, et de pouvoir faire ainsi connaître les desseins qu'il n'avait pu manifester autrement : cela lui réussit. On îe conduisit à la préfecture de police, et de là à la division des aliénés, le \i décembre 1827 (1).»

Une des possédées de Loudun entendait une voix qui partait du pharynx. La plupart des somnambules magnétiques, dit A. Bertrand, attribuent les prédictions qu'elles font à une voix qui leur parle à l'épigastre. On sait que Van Helmont a luimême éprouvé un phénomène du même genre, et qu'il s'est appuyé de ce fait pour soutenir son système de l'archée épigastrique.

29. Des causes probables qui font rapporter les voix à l'épigastre. — 11 serait assurément fort difficile d'expliquer pourquoi les malades rapportent ainsi les voix qu'ils entendent au

(1) Lelut, Démon de Socrate, p. 286.

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pharynx, à la poitrine et à l'épigastre : aussi me bornerai-je à filire à cet égard quelques remarques.

Quand nous prononçons mentalement des paroles, ce n'est pas à l'intérieur du crâne, mais bien au pharynx, que ces paroles semblent être prononcées. Nous faisons alors involontairement une sorte d'effort comme celui qui a lieu lorsqu'on parle à haute voix. Si l'effort est plus grand, ce n'est plus du pharynx, mais de la poitrine et même du ventre, que les paroles paraissent sortir. Il y a alors comme un commencement de ventriloquie sans émission de son , ou avec un son si faible, qu'il n'est perçu que par le malade.

Les sensations dont l'épigastre est souvent le siège chez les hallucinés doivent aussi être prises ici en grande considération. Dans le fait observé par M. Lelut, i! existait habituellement dans la région épigastrique un sentiment de chaleur et de bienêtre qui irradiait dans tout le corps, et quand les révélations avaient lieu, celte chaleur s'accompagnait d'un bien-être plus grand. Il semble dans quelques cas de mélancolie que toute la sensibilité soit concentrée à l'épigastre, et les malades rapportent tout à ce point, même la pensée, lue lypémaniaque observée par M. Pinel, et dont j'ai déjà parlé plus haut (28), décrit de la manière suivante ce qu'elle éprouve : « ("est , dit-elle, comme si dans mon ventre était placé un ressort auquel tinssent tous les filaments, toutes les fibres de ma poitrine, de mon dos, de mes reins, de mes jambes et qu'une certaine seeousse ferait tout mouvoir à la fois. Le principe de tous mes maux est dans mon ventre; il est tellement sensible, que peine, douleur, plaisir, en un mot toute espèce d'affections morales, ont là leur principe. Un simple regard désobligeant me blesse si sensiblement dans cette partie, que toute la machine en est ébranlée : au même instant chaleur dans le dos, sueurs aux aisselles, tremblements,etc. Je pense par le ventre, si je puis m'exprimer ainsi. »

Qu'on suppose dans l'état de rêve, de somnambulisme, d'ex-

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tase, de catalepsie ou d'hallucination, alors que l'action des sens est suspendue, une pareille concentration de la sensibilité dans la région épigastrique ; qu'on admette que l'halluciné prononce réellement des paroles la bouche fermée comme le font les ventriloques; enfin qu'on se rappelle que le malade a perdu la conscience que tout cela vient de lui, et peut-être concevra-t-on jusqu'à un certain ce phénomène si étrange en apparence des voix épigastriques.

3o. Hallucinations de l'ouïe chez des sourds. — L'extrême fréquence des hallucinations de l'ouïe, chez les aliénés atteints de surdité, a déjà, été remarquée par plusieurs auteurs, et nos propres observations ne font que confirmer ce qu'on a dit à cet égard. Les fausses perceptions sensorielles sont presque constantes chez ces malades. J'ai dans ce moment dans mon service, à la Salpêtrière, cinq femmes atteintes de surdité à différents degrés, et toutes ont des hallucinations de l'ouïe; l'une d'elles est complètement sourde, et c'est chez elle que les fausses perceptions sensorielles sont les plus fortes.

J'ai vu à Charenton un malade atteint de surdité qui souvent abordait tout joyeux les personnes qui l'entouraient, assurant qu'il venait d'entendre de magnifiques concerts, ce qui lui donnait l'espérance d'être bientôt guéri de son infirmité. C'est dans le même établissement que j'ai recueilli l'observation de l'abbé R... , qui, comme je l'ai dit, écrivait de longs sermons sous la dictée de saint Michel, et qui était aussi atteint de surdité.

' On assure que Beethoven , devenu complètement sourd dans les dernières années de sa vie , entendait ses sublimes compositions se répéter dans sa tête d'une manière très distincte. Ces fausses perceptions étaient , dit-on , devenues pour l'illustre vieillard un sujet de consolation.

Il me resterait, avant de terminer, à insister sur la netteté de la perception dans les hallucinations de l'ouïe. Mais les faits que j'aurais à citer trouveront mieux leur place quand nous discu-

terons la réalité des phénomènes sensoriaux, et je ne fais ici que les indiquer et pour n'être pas accusé d'omission.

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