ARTICLE TROISIEME
Des hallucinations de la vue. — Phénomènes intellectuels.
3i. Fréquence des hallucinations de la vue chez les personnes saines d'esprit. — Les hallucinations de la vue sont beaucoup plus rares chez les aliénés que celles de l'ouïe; mais c'est le contraire qui a lieu pour les personnes saines d'esprit. Si on parcourt, en effet, les observations d'hallucinations qui se sont manifestées accidentellement sous l'influence d'une émotion très vive ou d'une maladie autre que la folie, on est frappe du nombre des visions par rapport aux fausses perceptions de l'ouïe. Il semble que ces dernières tiennent à un troublt plua profond qui s'établit plus difficilement. Aussi persistent-elles, en général, beaucoup plus longtemps, et les observe-t-on plus fréquemment sous la forme chronique ; peut-être ce fait est-il susceptible d'explication, et nous y reviendrons pins loin. J« suivrai d'ailleurs ici le même ordre que pour les hallucinations de l'ouïe, et je décrirai sépaérment les phénomènes intellectuel! et les phénomènes sensoriaux.
32. L'étude des phénomènes intellectuels dans les hallucinations de la vue est beaucoup plus simple que dans celles de l'ouïe. — L'étude des phénomènes intellectuels dans les hallucinations de la vue offre beaucoup moins d'intérêt que dans les hallucinations de l'ouïe. Quelque nombreuses que soient dans certains cas les images qui se succèdent devant l'halluciné, les fausses perceptions de la vue ne sauraient jamais atteindre à ce degré de complication et de variété que présentent souvent celles de l'ouïe. Le phénomène de la dualité intellectuelle qui donne lieu à des symptômes si étranges chez les malades atteints d'hallucinations de l'ouïe, n'existe plus au même degré dans
les fausses perceptions sensorielles relatives à la vue. Sans doute les images que l'halluciné aperçoit sont un produit de son imagination , et il les attribue à une cause étrangère ; mais il y a loin de ce fait à la conviction de l'aliéné atteint d'hallucinations de l'ouïe, et qui se croit entouré d'ennemis invisibles qui lui adressent à chaque instant la parole, le menacent, l'injurient, etc. On voit que le rôle de l'imagination est alors en quelque sorte plus actif. L'étude des phénomènes intellectuels dans les hallucinations de la vue ne nous arrêtera donc que peu de temps.
33. Hallucinations de la vue reproduisant un seul objet toujours le même pendant un temps plus ou moins long. — Il n'est pas rare de rencontrer des malades qui sont poursuivis pendant un temps plus ou moins long par la vue d'un seul objet, toujours le même. C'était, comme on sait, le cas de Pascal, qui , depuis son accident au pont de Neuilly, voyait sans cesse un précipice ouvert à ses côtés.
Il y a quelques années, un médecin distingué de Paris tomba dans une mélancolie profonde, après avoir été longtemps obsédé par une vision singulière. Il ne pouvait se retourner sans apercevoir à côté de lui une petite vache noire. La persistance de cette hallucination, devenue très fatigante, n'a pas peu contribué à abattre le courage du malade, qui finit par se suicider.
Une couturière, atteinte de lypémanie, avec hallucinations de la vue et de l'ouïe, raconte que pendant plusieurs mois avant son entrée à l'hospice de la Salpêtrière, alors qu'elle n'était point encore malade, il lui était souvent arrivé de voir apparaître son père, ancien militaire mort depuis longtemps. C'était le plus souvent pendant qu'elle était à travailler, que l'image de son père se montrait tout-à-coup avec l'uniforme de capitaine d'infanterie dont elle distinguait tous les détails; elle perdait alors la conscience de ce qui se passait autour d'elle. Elle adressait la parole au fantôme , mais nen recevait pas de réponse. Cette hallucination a persisté plusieurs fois
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pendant près d'une heure. Aussitôt qu'elle avait cessé, la malade reconnaissait très bien qu'elle avait été le jouet d'une vision.
Entre tous les exemples de ce genre, un des plus remarquables est celui qui a été rapporté à Walter Scott par un médecin de ses amis. Voici comment le malade lui-même rendit compte de ses hallucinations.
a Mes visions, dît-il, commencèrent il y a deux ou trois ans. Je me trouvai obsédé alors par la présence d'un gros chat, qui se montrait et disparaissait sans que je susse trop comment; mais je rie fus pas longtemps dans l'erreur, et je reconnus que cet animal domestique était le résultat d'une vision produite par le dérangement des organes de la vue ou de l'imagination. Cependant je n'avais pas contre cet animal l'antipathie de ce brave chef des montagnards, mort aujourd'hui, dont la figure prenait toutes les couleurs de son plaid, s'il se trouvait dans la même chambre avec un chat, même quand il ne le voyait pas. Au contraire, je suis plutôt leur ami , et j'endurais aA ce tant de patience la présence de mon compagnon imaginaire, qu'elle m'était presque devenue indifférente. Mais au bout de quelques mois, le chat disparut et lit placé à un spectre dune nature plus élevée, ou qui du moins avait un extérieur plus imposant. Ce n'était rien moins (pie la présence d'un huissier de la Chambre, costumé comme s'il eût été au service du lord-lieutenant d'Irlande, ou d'un lord grand commissaire de l'Église ou de tout autre grand personnage.
» Ce fonctionnaire, portant l'habit de cour, les cheveux en bourse, une épée au côté, une veste brodée au tambour, et le chapeau sous le bras, glissait à côté de moi comme l'ombre du beau Nash. Soit dans ma propre maison, soit dans celle d'un autre, il montait l'escalier devant moi, comme pour m'annoncer dans le salon; quelquefois il semblait se mêler parmi la compagnie, quoiqu'il fût évident que personne ne remarquât sa présence, et que j'étais seul témoin des honneurs chimériques t. xii. 40
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que cet être imaginaire semblait désirer me rendre. Ce caprice de mon imagination ne fit pas sur moi une très forte impression ; mais il me porta à concevoir des doutes sur la nature de cette maladie, et à craindre les effets qu'elle pouvait produire sur ma raison. Quelques mois après, le spectre de l'huissier fut remplacé par une apparition horrible à la vue, et désolante pour l'esprit un squelette. — Seul ou en compagnie, ajouta le malheureux malade , ce dernier fantôme ne me quitte jamais. C'est en vain que je me suis répété cent fois qu'il n'a pas de réalité, et que ce n'est qu'une illusion causée par le désordre de mon imagination et le dérangement des organes de la vue. A quoi servent de telles réflexions quand l'emblème et le présage de la mort sont sans cesse devant vos yeux, quand je me vois, quoiqu'en imagination seulement, le compagnon d'un fantôme représentant un sombre habitant du tombeau, tandis que je repose encore sur la terre? La science, la philosophie, la religion même, n'ont pas de remède pour une telle maladie; et je sens trop sûrement que je mourrai d'un mal si cruel, quoique je ne croie •aucunement à la réalité d'un fantôme qui se place sous mes yeux. » (Walter Scott, Histoire de la Démonologie, page 228.)
Ce fait est plus particulièrement curieux par la persistance isolée d'une seule image pendant plusieurs mois ; la maladie, en effet, dura trois ans, et dans cette longue période, l'objet de l'hallucination ne changea que trois fois. D'abord ce fut l'image d'un chat, puis celle d'un huissier de la Chambre, et enfin celle d'un squelette. Cette dernière hallucination, par sa persistance, produisit un tel état de mélancolie que la mort en fut bjentôt la conséquence.
Peut-être cet halluciné eût-il pu se débarrasser de la vue du squelette qui faisait tant d'impression sur son esprit par le moyen qu'employa un autre malade pour changer un rêve fatigant et qui se reproduisait toujours de même.
«Il y a environ douze ans , dit ce malade, j'eus un accès de fièvre déterminé par une violente fluxion de poitrine du côté
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gauche dont la cause se rattachait à la grande gelée de 170.5. Le pouls battait 110 fois par minute, et la maladie, qui dura plusieurs semaines, ftiî accompagnée de perceptions désordonnées pendant tout son cours. La première nuit qui suivit l'accès de fièvre, j'eus on rêve fatigant; je me croyais au milieu d'un immense système de combinaison* mécaniques dont toutes les parties tournaient avec irn grand bruit et une extrême rapidité; j'avais en même temps la conviction que le but de cette étourdissante opération était de guérir ma maladie.
« Lorsque l'agitation fut arrivée à un certain degré, je m'éveillai en sursaut, puis je retombai aussitôt dans l'assoupissement , et j'eus la répétition du même rêve. Ces alternatives s'étant reproduites à diverses reprises, je pensai que si je pouvais détruire l'impression existante, la forme du rêve changerait. La meilleure manière d'y parvenir me parut être de lier dans mon esprit quelque objet visible à l'idée de guérison. Le succès couronna ma tentative; car, dans l'accès suivant , le souvenir d'une bouteille que j'avais d'avance fixé dans mon esprit se présenta de lui-même; la rotation cessa, et mes rêves, quoique troublés par des idées disparates, furent plus variés et moins pénibles (1).»
3/j- Hallucinations reproduisant des objets très varies. — Les faits dans lesquels les images se reproduisent isolées et toujours les mêmes ne sont pas les plus communs. Dans la majorité' descas. des objets très variées se succèdent sous les yeux de l'halluciné, non seulement d'un jour à l'autre, mais encore dans un accès qui ne se prolonge pas au-delà de quelques instants. Tel est l'exemple de l'aïeul de Charles Bonnet.
«Je connais, dit Bonnet, un homme, plein de santé, de candeur, de jugement et de mérite, qui, en pleine veille, et indépendamment de toute impression du dehors, aperçoit de temps en temps devant lui des figures d'hommes, de femmes, d'oiseaux, de bâtiments, etc. Il voit ces figures se donner différents
(1) Bricrrede Boismont, des Hallucinations. Paris, 1845, page 288.
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mouvements, s'approcher, s'éloigner, fuir, diminuer et augmenter de grandeur, paraître, disparaître, repartir, reparaître. Il voit des bâtiments s'élever sous ses yeux, et lui offrir toutes les parties qui entrent dans la construction intérieure; les tapisseries de ces appartements lui paraissent se changer en tapisseries d'un autre genre et plus riches.
j) D'autres fois, il voit les tapisseries se couvrir de tableaux qui représentent différents paysages; un autre jour, au lieu de tapisseries et d'ameublements, ce ne sont que des murs nus, et
qui ne lui présentent qu'un assemblage de matériaux bruts
Toutes ces peintures lui paraissent d'une netteté parfaite, et l'affectent avec autant de vivacité que si les objets eux-mêmes étaient présents; mais ce ne sont que des peintures, car les hommes et les femmes ne parlent point, et aucun bruit n'affecte son oreille. La personne dont je parle a subi en différents temps et dans un âge peu avancé l'opération de la cataracte aux deux yeux. Le grand succès qui avait d'abord suivi cette opération ne se serait point sans doute démenti si le vieillard avait ménagé sa vue. Mais ce qu'il est important de remarquer, c'est qu'il ne prend point, comme les visionnaires, ses visions pour des réalités; iî sait juger sainement de toutes ses apparitions et redresser ses premiers jugements. Ces visions ne sont pour lui que ce qu'elles sont en effet, et sa raison s'en amuse. Il jgnore d'un moment à l'autre l'apparition qui s'offrira à lui; son cerveau est un théâtre dont les machines exécutent des scènes qui surprennent d'autant plus le spectateur qu'il ne les a pas prévues (i). »
M. Lelorgne de Savigni, tourmenté depuis vingt ans par une maladie dont les hallucinations de la vue forment un des principaux symptômes, cite, parmi les visions qu'il éprouve, et comme une des plus fréquentes : « La vue d'une voûte spacieuse formée d'innombrables faces humaines, toutes également expres-
(i) Bonnet, Essai analytique sur V âme, chap. xxm, pag. 426.
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sives, prenant je ne sais, dit-il, quel air inflexible, et fixant sur moi des regards sinistres (i). »
C'est chez les monomanes religieux et les extatiques qu'il faut chercher les exemples d'hallucinations de la vue les plus compliquées. C'est chez cesmalades que l'imagination déploie pour ainsi dire toutes ses richesses et qu'elle enfante les plus merveilleux tableaux. Une femme de la Salpétrière voit tout-à-coup descendre du ciel un vaisseau lumineux, où Dieu lui apparaît entouré de toute la cour céleste. — Un autre monomane religieux, qui a déjà eu plusieurs accès pour lesquels il a été conduit à lîicêtre, éprouve pendant sa maladie les visions les plus compliquées : il voit les générations futures passer successivement sous ses yeux, et se dérouler devant lui les plus magnifiques tableaux (2).
3f>. Rapport des 'visions avec les préoccupations actuelles des malades. — Jl n'est personne qui n'ait remarqué les rapports des préoccupations de la veille et des rêves: or, les mêmes rapports existent aussi avec les hallucinations. C'est le plus souvent l'image île la personne qui occupe notre pensée pendant la veille que nous apercevons dans nos rêves; c'est aussi celle qui nous apparaît sous forme d hallucination : c'est la Vierge, le Christ ou les anges que voient les monomanes religieux ; c'est le diable, au contraire, qui se montre au démonontaniaque. Les hallucinations de la vue, comme celles de l'ouïe, reflètent donc souvent le délire partiel. Comme elles aussi, elles sont quelquefois produites parle remords. On sait que plus d'une fois l'image de la victime a poursuivi le meurtrier dans ses rêves; mais il est arrivé aussi qu'elle lui est apparue, pendant la veille. Tel est l'exemple suivant, que je choisis entre ceux que les auteurs ont rapportés.
Manouri, chirurgien à Loudun, avait été chargé d'examiner, comme expert, le malheureux Grandier, et de constater sur son
(1) Annales 7nédico-psychologiques, tom. IV, page 316.
(2) Histoire d'un fou guéri deux fois malgré les médecins et une fois saDS eux.
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corps les marques ou les cicatrices qu'on considérait comme des signes diaboliques. Non seulement il contribua par son rapport à l'inique condamnation qui frappa le curé de Loudun, mais il fît preuve de la plus insigne cruauté en répétant l'épreuve de la sonde, qu'il enfonçait dans les chairs du patient. Le remords finit par provoquer chez Manouri une hallucination de la vue qui lui causa une telle frayeur et produisit chez lui un tel bouleversement, qu'il succomba quelques jours après. Voici d'ailleurs comment sa mort est racontée dans Y Histoire des diables de Loudun : « Un soir, sur les dix heures, dit l'auteur, revenant d'un des bouts de la ville visiter un malade, et marchant de compagnie avec un autre homme et son frater, qui portait une lanterne devant eux; lorsqu'ils furent au milieu de la ville, dans une rue nommée le Grand-Pavé , entre les murailles du jardin du couvent des Gordeliers et les dehors du château, il s'écria tout-à-coup , et comme en sursaut : Ah! voilà Grandier; que me veux-tu? Et il entra dans un tremblement et une frénésie dont les deux hommes qui l'accompagnaient ne le purent faire revenir; ils le ramenèrent à la maison, toujours parlant de Grandier, qu'il croyait avoir devant les yeux, et se remit au lit, saisi de la même frayeur et avec le même tremblement. Il ne vécut plus que quelques jours, pendant lesquels son état ne changea pas. Il mourut en croyant toujours voir Grandier, et entachant de lerepousser pour en éviter l'approche et en proférant des discours terribles (i). »
36. Hallucinations de la vue reproduisant des sensations vives antérieures. — Les hallucinations de la vue ne sont souvent que la reproduction de sensations vives antérieures. J'ai rapporté ailleurs l'exemple suivant, emprunté aux leçons de M. Pariset : Un général qui a rempli le monde de son nom se laissa un jour, dans un combat, entraîner au milieu des ennemis. Eloigné des siens, entouré de toutes parts, il allait périr. Il parvint cependant à se dégager sain et sauf; mais l'impression qu'il avait reçue
(1) Histoire des Diables, pag. 377. Amsterdam, 1716.
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au moment du danger avait été profonde et devait laisser des traces. Depuis lors ce général, monté sur un trône, a éprouvé à certains intervalles une hallucination très singulière. Tout-àcoup, au milieu dû silence du palais, on l'entendait pousser de grands cris; il se débattait avec effort comme un homme attaqué. Cela ne durait qu'un instant. C'était la scène du combat qui se représentait à sa vue. M. Pariset ajoute que les pro. de l'âge avaient affaibli cette fausse sensation, qui était devenue de plus en plus rare.
Un médecin que ses travaux ont rendu célèbre avait été frappé, au début de ses études médicales, de la vue du cadavre d'un enfant à demi rongé par les vers. Le lendemain, à son réveil, il revit tout-à-coup le cadavre de cet enfant. «Il était bien là, dit-il, je sentais son odeur infecte, et j'avais beau me dire qu'il était impossible qu'il en fût ainsi, cette hallucination dura un quart d'heure.»
Un jeune homme natif de l'île Sainte-Lucie, et qui a demeure il y a quelques années à Paris, se trouva un jour seul dans une foret de son pays. Pendant qu'il marchait, il s'aperçut tout-àcoup que son chapeau venait d'être jeté à terre. Aussitôt il regarda au-dessus de lui, et vit un énorme serpent suspendu à une bianehe; à cette horrible vue il s'évanouit. Depuis cet e nement, telle est dans son esprit la liaison de l'idée de forêt et de celle de serpent, qu'aussitôt qu'il se trouve au milieu d'arbres élevés et touffus, il revoit le redoutable reptile et se sent encore prêt à tomber en syncope (1).
Dans l'hallucination qui poursuivit si longtemps Pascal, i! n'y avait non plus, comme dans les exemples précédents, que la reproduction d'une sensation vive antérieure. Jl voyait un précipice sans cesse ouvert à ses côtes, depuis le jour où il avait failli être précipité dans la Seine au pont de Neuilly.
(1) Prus, Jievue médicale , septembre 1843.