ARTICLE QUATRIÈME
Des phénomènes sensoriaux dans les hallucinations de la vue.
3j. L'étude des phénomènes sensoriaux est plus facile et plus importante dans les hallucinations de la "vue que dans celles des autres sens. — J'ai cherché à démontrer que les hallucinations de l'ouïe étaient surtout importantes à étudier sous le rapport des phénomènes intellectuels. Celles de la vue offrent au contraire plus d'intérêt pour l'appréciation des phéno^ mènes sensoriaux. Ce sont elles, en effet, qui doivent pour ainsi dire servir de type et fournir les principaux éléments delà discussion, quant à la nature même des hallucinations. Les malades quientendent des voix accordent bien moins d'attention à ces voix elles-mêmes qu'aux menaces ou aux révélations qu'on leur fait. 11 en est autrement pour les visions. Rien ne distrait l'halluciné de l'image qu'il a devant les yeux; il peut l'étudier dans tous ses détails, et plus tard la décrire avec précision. Je rappellerai d'ailleurs ce que j'ai dit plus haut quant à la fréquence plus grande de ces fausses perceptions par rapport à celles des autres sens, chez les personnes saines d'esprit, et capables par conséquent de donner des renseignements précieux sur la manière dont elles ont été impressionnées.
38. Détails donnés par les hallucinés sur les objets de leurs visions. — Si l'on parcourt les observations d'hallucinations de la vue disséminées çà et là dans les auteurs, on sera souvent surpris de la netteté des détails qu'elles contiennent, et on comprendra combien a dû être vive la sensation pour laisser des souvenirs aussi précis. Ces détails sont d'autant plus importants pour la physiologie qu'ils ont souvent, comme on le verra, été donnés par des malades que la nature de leurs études rendait très propres à bien analyser les phénomènes qu'ils éprouvaient.
En i83a, des fouilles ordonnées par la ville firent découvrir dans l'ancien couvent des Cordeliers plusieurs tombes con-
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tenant chacune un squelette plus ou moins bien conservé. Un étudiant en médecine, qui assistait à ces fouilles, obtint des ouvriers d'emporter une assez grande quantité d'ossements qu'il suspendit aux murs de sa chambre. Deux jours après, rentrant chez lui assez tard, il éprouva un mouvement d'effroi qu'il essaya de vaincre en fumant et en prenant un peu d'eau-de-vie; puis il se jeta sur son lit et s'endormit, bientôt il fut réveillé par une douleur au poignet et. par un bruit confus de paroles et de gémissements; puis il vit, au clair de la lune qui pénétrait dans sa chambre, se dessiner deux files d'hommes vêtus de robes d'un blanc gris, a Leurs figures, dit-il, avaient l'éclat brillant (Je l'argent; leurs yeux, fixés sur moi, avaient un aspect sinistre; par moments ils se regardaient d'une manière lamentable. Je me crus livré à un affreux cauchemar, mais j'étais bien éveillé; car j'entendis une voiture passer dans la rue, el I luure sonner à l'horloge de Saint-Séverin. .le distinguais tous les détails de l'apparition. Je voulus rn'élancer dans la chambre, mais je me sentis retenu par le poignet. Je levai la tète, et j'aperçus près de moi un homme d'une haute stature, vêtu en ecclésiastique, portant un livre à la main gauche; sa ligure pâle était pleine de dignité. J'essayai de parler; mes idées si- confondaient dans un sentiment de rage, de désespoir et d'effroi. Pendant Ion- temps ces hommes se parlèrent à voix basse. On me lâcha en m'adressant un discours où. je ne distinguai que les mots .• Curiosité ,
infâme , clcmcnce , sacrilège, jeunesse
» Je sautai hors du lit, et j'allai ouvrir ma fenêtre ; j'avais une forte envie de me précipiter dans la cour: cependant la fraîcheur de la nuit, me rappela à la vie réelle. Je tournai les veux vers mon lit, je m'y vis couché; l'ecclésiastique me tenait toujours le bras, et je jugeai qu'il me parlait au mouvement de ses lèvres. Les deux liles d'hommes, qui avaient l'apparence de moines, étaient à leur place, et dès ce moment ma frayeur se dissipa. Je restai au moins une heure à considérer cette scène étrange; à quatre heures je regagnai mon lit; le jour commençait à poindre. t. xir. 41
3Q2 hallucinations de la vue.
L'abbé me prit le poignet avec une sorte de bienveillance; ïa main devenait plus froide à mesure que le crépuscule augmentait. Je distinguai alors comme une masse confuse d'hommes qui s'agitaient dans un rayon de la lune; j'entendis des portes s'ouvrir et se fermer, puis un voile s'étendit sur mes yeux, et jem'endormis profondément. Le matin, à mon réveil, j'éprouvais encore une vive douleur au poignet, et la fenêtre de ma chambre était ouverte comme je l'avais laissée. Il me semblait que je venais d'échapper à un grand péril (i). »
On peut juger ici de la vivacité et de la netteté de l'hallucination par la description même qu'en fait le malade. Les figures étaient brillantes comme de l'argent, les yeux avaient une expression sinistre , les robes étaient d'un blanc gris; l'ecclésiastique, qui apparaît plus tard , tenait un livre de la main gauche; sa figure était pâle et pleine de dignité, etc.
Un halluciné dont l'observation sera rapportée plus loin voyait si distinctement les figures qui se succédaient devant lui, qu'il croyait, dit-il, lire dans l'âme qui les animait. Quelquefois les hallucinations laissent des souvenirs si vifs que tous les détails en sont encore comme présents après plusieurs années.
Un malade, entre autres visions, aperçut une fois pendant la nuit deux bras ronds qui descendaient du plafond de sa chambre éclairée par la lumière de la lune. « Ces bras, remarquables par le développement des muscles, étaient, dit-il , plus blancs que l'argent le plus pur et que' la nacre la plus fine; et lorsqu'ils furent joints sur le parquet, où. ils se dessinaient, non par des lignes, mais en plein, car je voyais les muscles se mouvoir,\e m'aperçus qu'un anneau les unissait, le poing étant fermé, et cet anneau était passé à chacun au doigt du milieu jusqu'à la paume de la main (2). »
Burdach, qui a pu étudier sur lui-même le phénomène des images fantastiques qui précèdent le sommeil, dit que ce sont
(1) Chardel, Essai de psychologie physiologique, 3e édition, pag. 397.
(2) Histoire d'un fou guéri deux fois malgré les médecins et une fois sans eux.
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tantôt *de simples croquis, tantôt des figures ombrées; ici les images sont brillantes et colorées, là elles se détachent sur un fond terne et parfois aussi clair (i). »
Les objets sont loin de se dessiner toujours avec la netteté qu'on trouve dans les observations qui précèdent, et beaucoup de malades font au contraire remarquer que les objets leur apparaissent comme à travers un voile ou une gaze très fine. Un aliéné déclare que ce qu'il aperçoit lui paraît formé par une vapeur condensée, et quand son hallucination cesse il lui semble que les figures se dissolvent. — Une démonomaniaque, voulant faire comprendre le caractère du phénomène qu'elle éprouvait, me disait que le diable lui apparaissait comme transparent et qu'il semblait qu'il n'y avait rien à touche/-.
Un malade dont M. Lelut a rapporté l'observation voyait des personnes qui lui paraissaient très légères, convoie faites de carton et remplies de vent, et il ajoutait que peut-être c'était là leur nature.
J'ai pu moi- même étudier toutes ces nuances dans l'intensité des images sous l'influence du hachisch. Ainsi j'apercevais très nettement de longues voûtes avec de petits encadrements colorés, dans lesquels se dessinaient quelquefois des figures; je me souviens aussi avoir vu près de mon lit une personne dont l'image serépétaitcinqou sixfois. mais je n'apercevais que les contours linéaires, les figures étaient peu distinctes, ce n'étaient que des ombres, et j'ai compris comment les malades se servent si souvent de ce mot pour rendre leurs impressions.
3f). Mouvements, changements de dimension et transformation des objets. — Les personnages qui apparaissent aux hallucinés sont immobiles, ou bien au contraire ils marchent ou même courent silencieusement devant ces malades.
Il y a peu de temps j'observais dans une cour de la Salpètrière une femme qui semblait poursuivre quelqu'un, et qui en même
(1) Burdach, Traité de physiologie, traduct. de Jourda». Paris, 1839, t. V, p. 206.
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temps tenait les bras écartés d'une façon singulière. Cette femme voyait son fils qui reculait devant elle, et elle s'efforçait de l'atteindre pour lui passer une chemise qu'elle croyait tenir écartée avec ses bras, de manière à la mettre plus facilement.
Ces mouvements des personnages que l'halluciné aperçoit sont d'ailleurs plus ou moins rapides selon des circonstances qu'il est impossible d'apprécier; mais il est à remarquer que dans plusieurs cas ces mouvements deviennent de plus en plus lents à mesure que l'hallucination tend à se dissiper,
Il n'est pas rare non plus de voir les objets changer de dimension. Tantôt les figures grandissent ou grossissent indéfiniment jusqu'à ce qu'elles se dissipent, tantôt au contraire elles se rapetissent par degrés et semblent se perdre dans la terre. L'observation suivante est une des plus curieuses qu'on puisse citer sous ce rapport.
Un ancien employé, qui d'ailleurs ne délirait sur aucun sujet, était tourmenté tous les jours, à une certaine heure, par une vision singulière: il apercevait tout-à-coup une araignée suspendue à un fil au milieu de sa chambre. Il la voyait grandir progressivement devant ses yeux, et enfin remplir toute sa chambre, dont il était obligé de sortir pour ne pas être étouffé par cet horrible et gigantesque animal. Il reconnaissait que sa vue le trompait; mais il ne pouvait résister à cette illusion ni surmonter l'effroi qu'elle lui inspirait (i).
Les fausses perceptions sensorielles subissent quelquefois les plus étranges transformations; le changement dans ce cas se fait graduellement. L'objetquerhalluciné a devantlesyeuxpâlit peu à peu, et bientôt un autre se dessine et le remplace. Ce n'est point alors une succession d'objets qui a lieu, mais bien plutôt une véritable transformation; au moins est-ce ce qui résulte des détails donnés par plusieurs malades et de ce que j'ai moi-même observé.
4o. Manière dont les objets apparaissent et disparaissent; temps
(1) Bayle, Revue médicale, 1825, tome I, page 3&.
pendant lequel ils persistent. — Le mode de formation des images et la manière dont elles se dissipent sont un des pointa les plus intéressants de l'étude des hallucinations de la vue.
Le pins souvent le phénomène se produit tout-à-coup, et si on parcourt les observations publiées jnsqu'àce jour on verni que c'est presque toujours ainsi que les hallucinés rendent compte du début. Quant à la manière dont l'image se forme, il faut distinguer les hallucinations passagères et celles qui »«* prolongent et se bch dent au moins pendant quelques instants I tans ce dernier cas, les objets n'apparaissent souvent que graduellement et pour ainsi dire partie par partie. 11 semble, dit un malade, que les figures ne se distinguent (pie dans un second temps et comme si elles eussent traversé un nuage avant de se (aire voir dans tout leur éclat.
La manière dont, ces images se dissipent a été beaucoup mieux décrite par les hallucinés, et je ne puis mieux l'aire que de citer ici l'observation si remarquable du libraire Nicolaï, de Berlin.
«Pendant, les derniers mois de l'année 1790, raconte cet académicien, j'avais eu des chagrins qui m'avaient profondément affecté. Le docteur Selle, qui avait coutume de me tirer du sang deux fois par année, avait jugé convenable de ne pratiquer cette fois qu'une seule émission sanguine. Le i*4 lévrier 170,1,;» la suite d'une vive altercation, j'aperçus tout-à-coup, à la distance de dix pas, une figure de mort. Je demandai à ma femme si elle ne la voyait pas; ma question l'a la r ma beaucoup, et elle s'empressa d'envoyer chercher un médecin; l'apparition dura dix minutes. A quatre heures de l'après-midi, la même vision se reproduisit, j'étais seul alors. Tourmenté de cet accident, je me rendis à l'appartement de ma femme; la vision m'y suivit. A six heures, je distinguai plusieurs ligures qui n'avaient* point de rapport avec la première.
» Lorsque la première émotion fut passée, je contemplai les fantômes, les prenant pour ce qu'ils étaient réellement, les conséquences d'une indisposition. Pénétré de cette idée, je les observai avec le plus grand soin , cherchant par quelle association
3'i6 HALLUCINATIONS DE LA VUE.
d'idées ces formes se présentaient à mon imagination; je ne pus cependant leur trouver de liaison avec mes occupations, mes pensées et mes travaux. Le lendemain, la figure de mort disparut; mais elle fut remplacée par un grand nombre d'autres figures représentant quelquefois des amis, le plus ordinairement des étrangers. Les personnes de ma société intime ne faisaient point partie de ces apparitions, qui étaient presque exclusivement composées d'individus habitantdeslieux plus ou moins éloignés. J'essayai de reproduire à volonté les personnes de ma connaissance par une objectivité intense de leur image;mais, quoique je visse distinctement dans mon esprit deux ou trois d'entre elles, je ne pus réussir à rendre extérieure l'image intérieure, quoique auparavant je les eusse vues involontairement de cette manière,etquejeles aperçusse de nouveau quelque temps après lorsque je n'y pensais plus. Ma disposition d'esprit me permettait de ne pas confondre ces fausses perceptions avec la réalité.
» Ces visions étaient aussi claires et aussi distinctes dans la solitude qu'en compagnie, le jour que la nuit, dans la rue que dans la maison; elles étaient seulement moins fréquentes chez les autres. Quand je fermais les yeux, elles disparaissaient quelquefois, quoiqu'il y eût des cas où elles fussent visibles; mais dès que je les ouvrais, elles reparaissaient aussitôt. En général, ces figures, qui appartenaient aux deux sexes, semblaient faire fort peu d'attention les unes aux autres et marchaient d'un air affairé comme dans un marché; par moments cependant on aurait dit qu'elles faisaient des affaires ensemble. A différentes reprises, je vis des gens à cheval, des chiens, des oiseaux. Il n'y avait rien de particulier dans leurs regards, leur taille, leurs habillements; ces figures paraissaient seulement un peu plus pâles que dans leur état naturel.
«Environ quatre semaines après, le nombre de ces apparitions augmenta; je commençai à les entendre parler; quelquefois elles conversaient entre elles, le plus ordinairement elles m'adressaient la parole; leurs discours étaient courts et généralement agréables.
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A différentes époques je les pris pour des amis tendres et sensibles qui cherchaient à adoucir mes chagrins.
«Quoique mon esprit et mon corps fussent, à cette époque, en assez, bon état, et que ces speetres me fussent devenus si familiers qu'ils ne me causaient plus la moindre inquiétude, je cherchais cependant à m'en débarrasser par des remèdes convenables. Il fut décidé qu'une application de sangsues me serait faite, ce qui eut effectivement lieu le 2.0 avril 1 jrji à onze heures du matin. Le chirurgien était seul avec moi ; durant l'opération, ma chambre se remplit de figures humaines de toute espèce; cette hallucination continua sans interruption jusqu'à quatre heures et demie, époque à laquelle ma digestion commençait. Je m'aperçus que les mouvements de ces fantômes devenaient plus lents. Bientôt après ils commencèrent à pâlir, et à sept heures ils avaient pris une teinte blanche; leurs mouvements étaient très rapides , quoique leurs formes fussent aussi distincte s qu'auparavant. Peu à peu ils devinrent plus vaporeux, parurent se confondre avec l'air, tandis que quelques parties restèrent encore visibles pendant un temps considérable. A environ huit heures, la chambre fut entièrement débarrassée de ces visiteurs fantastiques.
» Depuis cette époque, j'ai cru deux ou trois fois que ces visions allaient se montrer, mais rien de' semblable n'a eu lieu (1). »
Cette observation contient plusieurs faits importants et sur lesquels j'aurai occasion de revenir; je me bornerai ici à faire remarquer les curieux détails donnés par JNieolaï sur l'espèce de période décroissante qui a précédé la disparition complète des images. Les mouvements des figures ont commencé par devenir plus lents, puis les figures ont pâli, enfin elles ont paru comme vaporeuses et ont fini par se confondre avec l'air. Il importe encore de notei ici la persistance isolée et assez longue de certaines parties des images, car rien ne semble attester à un plus haut degré l'action des organes des sens.
(1) Brierre de Boisinont, ouvrage cite, page 39.
Quant à la durée de l'hallucination, elle est très variable; il y a te! malade chez lequel elle n'est que de quelques secondes; chez tel autre, au contraire, la même image a été vue pendant vingt-quatre heures et plus; on a d'ailleurs pu remarquer dans la description des phénomènes intellectuels que le même objet se reproduit quelquefois pendant plusieurs mois, ou bien au contraire que la succession des images est très variée.
4i. Influence de la lumière. Abaissement des paupières.- — Nicolaï avait indifféremment ses hallucinations le jour ou la nuit. Les objets disparaissaient quelquefois quand il fermait les yeux, et reparaissaient toujours quand il les ouvrait. Les choses ne se passent pas toujours de la même manière sous ce rapport. Chez beaucoup de malades, les visions ne se produisent que dans l'obscurité, et la lumière les dissipe presque aussitôt. C'est ce qui eut lieu pendant plus de quatre mois chez un médecin, qui finit par tomber dans un état d'aliénation mentale , et dont l'observation offre d'ailleurs, sous d'autres rapports , quelques particularités intéressantes.
M. G..., âgé de trente-six ans, docteur en médecine, est né d'une mère bizarre et d'un père qui était sujet à des attaques de nerfs. Lui-même est d'un caractère original. Il a toujours été tourmenté par de violentes céphalalgies, et a eu à trois reprises des fièvres intermittentes compliquées de délire.
En juillet i834, après une suppression d'hémorrhoïdes, tristesse et mélancolie très prononcées, Bientôt M. G... est poursuivi par des hallucinations qui n'ont lieu que dans l'obscurité. Tantôt il n'aperçoit que des couleurs très vives qui le fatiguent; tantôt, au contraire, il voit des figures effrayantes, des malades agonisants, des cadavres, etc. Ces hallucinations se dissipent aussitôt qu'on éclaire l'appartement dans lequel il se trouve. Le sommeil est toujours de peu durée et interrompu par des rêves pénibles.
Cet état dura six. mois sans être accompagné de délire, et M. G... put continuer sa clientèle pendant tout ce temps; mais
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en janvier i834i ^ commença à donner des signes d'aliénation mentale qui le firent conduire à la maison de Charenton.
J'ai rapporté ailleurs l'histoire d'une dame qui, depuis plus de vingt ans, n'a jamais pu s'endormir sans que sa chambre fût éclairée, parce qu'elle a des visions effrayantes dès qu'elle cherche à s'endormir sans lumière. Lorsque j'ai expérimenté sur moi-même l'action du hachisch, je n'avais la nuit, au plus fort de mes hallucinations, d'autre moyen de les faire cesser que d'allumer une lumière.
Dans quelques cas exceptionnels, les visions n'ont lieu que pendant le jour, et l'obscurité loin de les favoriser les fait au contraire disparaître. C'est ce qui avait lieu chez Beau mont, qui, comme Nicolaï, a décrit ses propres hallucinations. J'apercevais, dit-il, des centaines de personnages; mais ils cessaient d'être visibles la nuit quand il n'y avait pas de lumière.
Il y a des malades auxquels il suffit de fermer les yeux pendant quelques instants pour que le phénomène des images fantastiques se produise chez eux. Telle est l'observation suivante que j'ai recueillie à la Salpetrière.
G..., âgée de vingt-sept ans, domestique, était depuis quelque temps tourmentée par la crainte des mauvais traitements dont un ancien amant l'avait menacée. A chaque instant elle redoutait de le voir paraître, et elle a cru plusieurs fois l'apercevoir dans la rue. Peu à peu elle perdit le sommeil et l'appétit, et se mit à parler seule et tout haut; elle oubliait ce qu'on lui disait, et à chaque instant elle s'attirait des réprimandes pour les bévues qu'elle commettait. Un jour, elle se figure entendre des tambours autour de la maison et croit qu'on vient la chercher pour la conduire en prison; elle se frappe d'un coup de couteau à l'épigastre, et va ensuite se précipiter dans un puits d'où elle fut retirée sans blessures graves. Quelques jours après, elle entra à la Salpêtrière.
Cette fille éprouve pendant la nuit, et dans un état de demisommeil, des visions singulières. Le diable lui apparaît et l'en-
T. XII. Ul
lève par les pieds dans les airs; elle voit en outre beaucoup de figures d'hommes , d'animaux , etc.; elle sent des odeurs infectes, ce qui lui fait penser que le diable la transporte dans des lieux d'aisances. D'ailleurs elle ne peut dire si elle veille ou si elle dort quand tout cela se passe. Elle entenu tout ce qui se fait autour d'elle, et quand elle ouvre les yeux, il lui semble qu'elle n'a pas cessé de veiller, et n'éprouve point la sensation qu'on a au réveil.
Dans le jour, la fille G... offre un phénomène très curieux : dès qu'elle ferme les yeux, elle voit des animaux, des prairies, des maisons;, etc.. Il m'est arrivé plusieurs fois de lui abaisser moimême les paupières, et aussitôt elle me nommait une foule d'objets qui lui apparaissaient.
Les auteurs contiennent plusieurs faits de ce genre, et j'ai observé le même phénomène chez une seconde malade atteinte de paralysie générale.
On a vu d'ailleurs que les choses se passaient autrement chez le libraire Nicolaï. Ses hallucinations cessaient quelquefois quand il fermait les yeux, et reparaissaient au contraire dès qu'il les ouvrait. Il serait assurément très difficile d'expliquer ces différences dans les observations; mais nul doute qu'il ne soit utile de recueillir et d'enregistrer ces faits, qui devront plus tard servir à éclairer la physiologie.
[\i. Direction dans laquelle apparaissent les images; distance à laquelle elles sont Dues; influence du mouvement des yeux. — Les objets qui apparaissent aux hallucinés sont ordinairement placés devant eux; mais cela n'est pas constant, et dans plusieurs cas les malades les voient à côté d'eux , au moment où. ils détournent la tête.
La distance à laquelle ces objets sont aperçus varie beaucoup, selon des circonstances qu'il est difficile d'apprécier. La plupart des observations manquent d'ailleurs, sous ce rapport, de détails précis. La figure de mort qui se montra tout-à-coup à Nicolai, Je 2./1 février [791, lui semblait être à dix pas de lui. Quant aux
images fantastiques, il y a sous ce rapport fies cas très différant*. Tantôt elles se dessinent à deux ou trois pieds, ou Lien au contraire sont trois ou quatre fois plus éloignée*.
On comprend combien il serait important de déterminer si les images suivent la direction du r< gard. C'est, en effet, un des points les plus propres à éclairer la nature me/ne de l'halliu ination. Je ne connais à cet égard qu'un fait qui puisse ser\h à juger la question. C'est l'observation du médecin anglais Hostoek, lequel a décrit avec détail , dans son ouvrage de physiologie . les visions qu'il éprouva accidentellement pendant une lièvre, lie phénomène, s'étant reproduit pendant plusieurs jours, a pu être analysé avec beaucoup de soin par h; malade, ce qui donne à ce fait une grande valeur.
« Accablé par une fièvre qui m'avait jeté daiis'uu grand état de faiblesse, dit jjostock , je souffrais aussi d'une violente céphalalgie limitée à la tempe droite. Apres avoir passé uwc nuit sans sommeil, j'aperçus devant moi des figures que je reconnus pour être semblables à celles décrites par \icolai. Comme j'étais sans délire, je pus faire mes observations sur elles pendant les trois jours et les trois nuits qu'elles se montrèrent presque sans interruption. Deux circonstances me parurent 1res remarquables : c'est que les apparitions suivaient toujours le mouveqient des yeux, et que les objets qui étaient les mieux formes et qui restaient le pins longtemps visibles ne s'étaient jamais auparavant offerts a ma vue.
» Pendant environ vingt-quatre heures j'eus constamment devant moi un visage humain dont les traits et l'habillement étaient aussi distincts que ceux d'une personne vivante, et dont tout l'ensemble, après un intervalle d'un grand nombre d'années, m'est présent comme au moment même. Je n'ai jamais connu d'individu qui ait eu la moindre ressemblance avec ce personnage fantastique. Après la disparition de ce fantôme, et durant le cours de ma maladie, j'eus une hallucination d'une nature toute particulière et fort amusante. J'aperçus une foule de petites
figures humaines qui s'éloignaient par degrés comme une suite de médaillons. Elles étaient toutes de la même grandeur et paraissaient à la même distance. Lorsqu'une de ces figures avait été visible pendant quelques minutes , elle s'affaiblissait peu à peu et était remplacée par une autre beaucoup plus distincte. Je ne me rappelle point que ces apparitions eussent du rapport avec les personnes ou les objets que j'avais vus auparavant ; c'étaient autant de créations ou au moins autant de combinaisons nouvelles dont je ne pouvais retrouver les matériaux originaux (i). »
43- Interposition dun corps opaque. -. — Il résulte de quelques observations que les images seraient interceptées par l'interposition d'un corps opaque entre l'objet de l'hallucination et les yeux du malade; mais ces observations sont loin d'être assez précises pour permettre de décider la question. On peut lire, dans la Démonologie de Walter Scott, un fait de ce genre, dont j'ai déjà rapporté une partie (33). L'halluciné apercevait un squelette au pied de son lit. Le médecin qui lui donnait des soins, voulant le convaincre de son erreur, se plaça entre ie malade et le point assigné à la vision. L'halluciné prétendit alors qu'il ne voyait plus le corps du squelette, mais que la tête était encore visible au-dessus de l'épaule du médecin.
Le peintre anglais Martinn voyait, dit-on à l'avance, et par suite d'une véritable hallucination, les tableaux dont il n'avait encore que médité le plan et la composition. Cette hallucination lui rendait alors le travail très facile : il n'avait plus, en effet, qu'à copier pour ainsi dire ce que lui représentait son imagination. On rapportequ'un jour une personne se trouvant placée entre lui et le point où. se dessinait sa vision, il pria cette personne de se déranger, parce qu'elle lui cachait une partie du tableau qu'il reproduisait.
Les deux faits que je viens de rappeler n'ont qu'une assez
(1) Brierre de Boismont, ouvrage cité, page 49.
faible importance, et c'est un point qui reste encore tout entier à étudier.
11 paraît d'ailleurs mieux .prouvé que les images fantastiques couvrent les objets extérieurs, et qu'elles en dérobent la vue au malade. Un physiologiste allemand, Gruithuisen, qui a donné sur ses propres hallucinations des détails curieux, affirme qu'il a vu les images flottantes couvrir les meubles de l'appartement dans lequel il se trouvait.
44- Hallucinations de la vue chez des aveugles. — Les hallucinations de la vue sont plus rares chez les aveugles (pie les hallucinations de l'ouïe chez les sourds : cependant on peut en citer un certain nombre d'exemples. Esquirol a rapporté dans son ouvrage l'histoire d'un médecin halluciné qui perdit toutà, coup la vue à la suite d'une hémorrhagie très abondante. Ce malade, que j'ai pu moi-même observer à Charenton pendant plusieurs années, avait conservé des visions, malgré son état de cécité.
Une vieille demoiselle absolument aveugle se débattait contre un essaim de spectres aériens qu'elle comparait à des effigies humaines, et qui formaient un nuage épais autour de sa personne. La nuit même, pour ne pas apercevoir ces cruelles ombres, elle se recouvrait constamment la ligure d'un matelas (i). Burdach et J. Mùller admettent que les images fantastiques peuvent apparaître .aussi chez des aveugles, a Les personnes qui ont perdu la vue par accident, dit Burdach, rêvent encore d'objets visibles longtemps après la paralysie ou la destruction de leurs yeux; si rien de pareil ne leur arrive plus tard, c'est uniquement parce que toute relation est éteinte entre leur faculté perceptive et l'œil; car lorsque l'imagination jouit d'une grande activité, comme chez l'aveugle Baekzo, les rêves d'objets visibles durent bien plus longtemps (a). »
(1) Calmcil, dans le Dictionnaire de médecine en 30 volumes, art. Hallucination.
(2) Burdach, Traité de physiologie, tome V, page 209.
334 HALLUCINATIONS DE LODORAT,
M. Aubanel rapporte dans sa thèse une observation qui prouve que les hallucinations de la vue peuvent quelquefois cesser quand le malade devient aveugle; mais ce fait, d'ailleurs très intéressant, ne contredit en rien ceux que je viens de citer.