‹ Extrait d'un mémoire intitulé Des hallucinationsChapitre 7 sur 49 · Hallucinations du toucher. — Les hallucinations du tou · texte numérisé non relu

Hallucinations du toucher. — Les hallucinations du tou

(1) Traité sur les apparitions , t. I, p. 463.

cher, comme celles de l'odorat et du goût, sont difficiles à distinguer des illusions des mêmes sens. Ces hallucinations sont d'ailleurs très variées et se rapportent a des sensations externes ou internes.

Des aliénés sentent courir sur leur corps des rats, des araignées; se croient couverts de crapauds, de.chenilles. D'autres, en grand nombre, se plaignent des prétendus coups qu'ils reçoivent. Je vois à la Salpêtrière une femme qui ne pouvait autrefois s'endormir sans se sentir frappée très violemment par des ennemis cachés. Sa conviction à cet égard était telle, qu'elle a passé deux ans sans se coucher. Elle restait assise auprès de son lit, où la crainte des douleurs qui l'attendaient la tenait éveillée. A la fin de la nuit seulement, succombant à la fatigue, elle dormait quelques heures appuyée sur le rebord de son lit. — Une aliénée prétend qu'elle reçoit plusieurs fois par jour comme un pot d'eau froide sur la tête; d'autres croient qu'on leur jette sur la figure, sur les mains, des poudres, des eaux corrosives.

Une ancienne actrice, devenue mélancolique, après avoir longuement décrit les supplices qu'on lui fait endurer, ajoute : « On ne se contente pas de ces cruautés; on s'attache à souffler sur ma peau , pure et sans, tache comme mon cœur, des ingrédients qui me dévorent jour et nuit.

Une femme albinos, hallucinée depuis longtemps, se plaint que les deux sœurs de Robespierre, cachées dans l'hospice, lui lancent sur la peau de l'eau-forte. de l'eau volatile, de l'essence de simples, de l'eau émétisée, de l'eau arsenicale, de l'air inflammable, et enfin des exhalaisons de mal honteux. Quand elle a terminé cette énumération, elle reprend une à une chaque substance, et décrit avec détail les effets différents de chacune d'elles; ainsi l'eau-forte, par exemple, fait des taches, l'eau volatile fend la peau, l'essence de simples produit une irritation secrète, etc., etc.

Une marchande venue du fond de la Bretagne à Paris pour adresser ses réclamations au roi est conduite a l'hospice de la

Salpêtrière. Cette femme, entre autres plaintes, accuse ses ennemis de tirer sur elle à travers les murs de petits canons qu'elle compare aux briquets phosphoriques en plomb qu'on faisait il y a quelques années. Elle est avertie de l'explosion de ces petits canons par des douleurs subites qu'elle éprouve, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, et alors elle voit aussitôt rougir et se tuméfier la partie qui a été frappée.

Un tonnelier, au moment où le procès de madame Lafarge avait un si grand retentissement, se persuade que sa femme l'empoisonne; il l'accuse entre autres choses de jeter dans son lit des poudres qui l'entretiennent toute la nuit dans une horrible agitation. Bientôt il prend la précaution de renfermer chaque matin ses draps dans une armoire, dont il garde la clef , et le soir il refait lui-même son lit; mais bientôt les poudres sont répandues dans l'air qu'il respire, et il ne peut plus se soustraire à leur influence malfaisante. Peu de temps après, il frappe violemment sa femme à la tête à coups de marteau, et la laisse pour morte. Lui-même se fait alors des blessures très graves auxquelles il a cependant survécu, mais saps que son délire ait été modifié.

Des malades sentent parfois leur corps comme mouillé, ou même ils croient être plongés dans l'eau. J'ai observé plusieurs faits de cette nature chez des aliénés paralytiques. J'ai aussi rencontré une hallucination de ce genre dans le deliriwn tremens, le malade criait qu'il était dans la rivière jusqu'à la ceinture, et il essayait de prendre les poissons dont il se voyait entouré. — M. Cazauvielh a rapporté l'exemple d'une femme atteinte de mélancolie avec tendance au suicide, laquelle, après une amélioration notable dans son état, retomba tout-à-coup malade pendant la nuit. « Aussitôt qu'elle voulait s'endormir, dit M. Cazauvielh, elle se voyait dans l'eau jusqu'aux aisselles, ou bien on la soulevait par le cou avec unecorde (i). » — Une

(1) Cazauvielh , Du suicide et de l'aliénation mentale dans les campagnes. Paris , 1840, in-8.

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dame, devenue lypémaniaque à la suite de couches, se réveille après un rêve pénible, et pendant près d'une heure, il lui semble que son corps baigne dans une mare de sang.

Il est des malades qui sont tout-à-coup saisis et arrêtés par des mains invisibles. Une femme, au début d'un accès de mélancolie, va pour se précipiter dans le canal de la Y illette; mais au bord même de ce canal, elle est tout-à-coup fortement retenue par une personne qu'elle n'a pu apercevoir.

Une autre aliénée, priant avec ferveur dans une église, se sent frappée sur l'épaule; elle se retourne, et voit un de ses oncles; mais cette image s'évanouit presque aussitôt.

On sait que le diable venait souvent autrefois tirer les possédées par les pieds pendant le sommeil, et j'ai observé plusieurs fois ce symptôme.

L'histoire des vampires est quelquefois rappelée dans nos hospices par des malades qui se plaignent que des ennemis invisibles les épuisent en suçant leur sang. J'ai vu deux cas de ce genre chez des femmes. C'est au sein que la sensation de succion avait lieu; et l'une des malades attribuait à ces manœuvres l'atrophie et la déformation des organes dues chez elle aux seuls progrès de l'âge.

Quant au vampirisme, les moyens employés pour arrêter ses progrès suffiraient pour faire juger sa nature. Lorsque le malade avait désigné le vampire, qui était ordinairement une personne morte depuis peu de temps , on déterrait le corps de cette personne, et le bourreau, en présence de graves magistrats, perçait le cadavre d'un pieu; ou même, pour être pi us sur qu'il ne sortirait plus de son tombeau, on séparait la lete du tronc. Après ces exécutions de cimetière, dont les procès-verbaux ont été conservés, les imaginations étaient calmées, et la maladie se trouvait arrêtée jusqu'à ce qu'un nouveau vampire eût été signalé.

Berbiguier, qui a consacré plusieurs volumes à la description de ses hallucinations, croyait saisir la nuit des farfadets qu il

fixait à sa couverture avec des épingles. — J'ai sous les yeux , à la Salpêtrière, une femme qui, à chaque instant, s'empare de petites ombres, qu'elle tient d'abord renfermées dans sa main, et qu'elle jette ensuite avec force sur le carreau.

Beaucoup de gestes bizarres qu'on observe chez les aliénés peuvent, comme dans les faits que j'ai cités, s'expliquer par des hallucinations du toucher. -,

48. Hallucinations relatives à la sensibilité générale. — Les hallucinations qui serapportentà la sensibilité générale sont plus difficiles encore à distinguer des illusions que celles dont je viens de parler. Les sensations si variées que les hypochondriaques accusent clans la profondeur des organes, semblent, en effet, le plus souvent avoir leur point de départ dans des impressions réelles, mais transformées par l'imagination. Cependant, nul doute que ces sensations n'aient aussi quelquefois, au moins au début, une origine toute cérébrale. C'est ce que prouve quelquefois leur développement subit par suite d'une cause toute morale. Quand la maladie se prolonge, la concentration de l'attention sur un organe ne tarde pas, comme l'a démontré M. Dubois (d'Amiens), à produire des troubles nerveux , et plus tard de véritables altérations de tissu. Ce serait donc seulement pendant la première période que l'imagination serait forcée de créer pour ainsi dire des impressions, et qu'il existerait, à proprement parler, des hallucinations.

Les sensations spontanées qui se produisent chez les hallucinés sont rapportées par eux à la tête, à la poitrine, au ventre, aux organes génitaux /etc.

Des aliénés sentent leur tête si légère, qu'ils la croient vide; d'autres, au contraire, la trouvent si lourde, qu'ils la supposent remplie de plomb. Une femme, traitée à la Salpêtrière, éprouve à l'occiput la sensation de l'écoulement d'un liquide. — Une autre prétend sentir à l'intérieur du crâne comme les vibrations de plusieurs cordes tendues. — J'ai cité plus haut l'observation d'une aliénée, qui le soir se coiffait d'une sébile

de bois pour amortir les coups qu'on lui portait sur la tête.

Des fausses perceptions survenant tout-à-coup au milieu du travail intellectuel, font croire à un malade qu'on lui arrache la pensée du fond de l'âme et les mots du hout des lèvres, quand il est prêt à les exprimer. C'est ce qu'il décrit dans une lettre que je crois devoir citer ici , et qui , outre les hallucinations dont je viens de parler, fera connaître quelques particularités curieuses de la monomanie de cet aliéné, détenu depuis longues années dans la maison de santé de madame Rehoul Richebraques.

« Vous n'avez sans doute pas oublié , monsieur, écrit-il au médecin, ce que je vous ai dit plusieurs fois, que depuis trente ans, ailleurs aussi bien qu'ici , on m'avait constamment environné d'une cabale de gens apostés et soudoyés bien certainement à l'effet de veiller sur mes actions, d'observer mes démarches, de s'assurer du genre d'occupation auquel je m'appliquais le plus particulièrement, et de faire usage des moyens les plus propres à me dérouter dans ce que j'entreprenais, afin dé m'empêeher de faire des progrès, et de me perfectionner en rien.

» Je me suis convaincu d'ailleurs, depuis que je suis à ..., et notamment depuis que je vis entre quatre murs, que je ne me suis pas trompé dans mes conjectures. La meilleure preuve que je puisse en donner, c'est queye sens par moi-même les funestes effets des stratagèmes et de la malveillance qui ne cesse de redoubler de soins et d'attentions à mesure qu'elle est informée par mes plaintes indirectes de l'efficacité de tous ses maléfices. Il est étonnant que les grilles et les murs dont je suis environné depuis dix-neuf ans, ne me mettent pas à l'abri des atteintes (indirectes et invisibles, il est vrai, niais qui se font bien sentir) de ces gens astucieux et malicieux, qui, à l'aide de leurs machinations infernales, parviennent même, au milieu de ma retraite obscure, à influer sur mes organes et sur mes facultés intellectuelles, de telle sorte qu'ils m engourdissent F esprit à volonté, arrêtant et laissant aller ma plume quand il leur

plaît. Tantôt ils xn arrachent la pensée du fond de l'âme, et les rfiots du bout des lèvres, lorsque je suis prêt à les exprimer, à l'instar du chirurgien qui extirperait avec ses instruments les germes d'une maladie profondément enracinée dans mes entrailles (il me semble dans ces moments que l'on me plonge un poignard dans le cœur). Tantôt ils font en sorte que Y encre se coagule au milieu du bec de ma plume, et ne puisse couler jusqu'à l'extrémité. Ces gens goguenards, contrariants et astucieux , autant que hargneux et méchants, m'ont causé même du matin au soir des éblouissements tels, que lorsque j'ai demandé des lunettes, il y avait déjà un mois que je, ne pouvais plus ni lire ni écrire; des éblouissements tels, que lorsque je cherchais un mot grec dans le dictionnaire, qui, à la vérité, est écrit en caractères très petits et très déliés, je ne pouvais pas le lire, quoique cependant je lusse le mot français qui était à côté. Pourquoi lisais-je plutôt l'un que l'autre? Pourquoi obscurcissait-on encore davantage cet éblouissement, au moment même où mes yeux étaient fixés sur le mot grec que je ne pouvais pas lire, quoique je lusse bien le mot français qui était à gauche ou à droite? C'était parce que les maléfices et la méchanceté s'y opposaient ; c'était parce que Ton voulait me faire sentir le besoin et la nécessité de faire usage de lunettes.

s> D'un autre côté, lorsque j'ai commencé à étudier le grec, dans les premiers jours de mars dernier, j'ai appris par cœur, avec assez de facilité, pendant environ six semaines, puis tout-à-coup je me suis senti dérouté à un tel point , que toutes les fois que je répétais ce que j'avais appris, et ce que je savais fort bien, j'avais tout oublié; et que toutes les fois aussi que j'ouvrais le livre pour apprendre de nouveau ce que j'avais su , il me semblait que Ton me plongeait un instrument dans les poumons, et que l'on arrachait de nia pensée les mots que j'étais sur le point, d'articuler. Tout ceci n'est pas naturel chez moi : il y a là-dessous du stratagème, je ne puis en douter. Ce ne sont là ni des illusions, ni des hallucinations, ni des idées forgées dans mon

imagination, comme vous semblez le croire, car je sentais en moi des effets que je n'avais jamais sentis , et je voyais à peine le bec de la plume avec laquelle j'écrivais. »

Il y a des malades chez lesquels l'examen le plus minutieux des organes thoraciques et abdominaux ne fait découvrir aucun désordre, et qui accusent dans la poitrine et dans le ventre des sensations singulières. — Une mélancolique prétend que son cœur et ses poumons sont détruits; elle frappe souvent le milieu de sa poitrine, en répétant qu'il n'y a plus rien là, que tout est vide. La voix de cette malade est extrêmement faible, et c'est pour elle une preuve que ses organes n'existent plus. Des aliénés sentent leur cœur ou leurs poumons dévorés par un animal, par le démon; ils prétendent qu'il traverse ces parties ou qu'on les déchire avec des instruments.

Les fausses perceptions, dont le siège est rapporté à l'abdomen sont beaucoup plus nombreuses : une femme sent des araignées à l'épigastre. Un jeune hommeest préoccupé de la présence d'une boule de mercure qui parcourt l'abdomen, et se fixe tantôt dans un point, tantôt dans un autre. — B..., aliénée depuis plus de vingt ans, frappe à grands coups sur son hypochondre droit pour faire cesser les manœuvres et les tiraillements qu'exerce dans son ventre saint Charles Borroméc, qu'elle y suppose caché; elle suif les moindres mouvemeuts de cet hôte incommode, qu'elle accable d'injures, et qu'elle accuse surtout d'impudicitc. A chaque instant, elle réclame avec instance du poison pour donner la mort au saint dont la présence dans son corps est devenu un supplice. Souvent elle entre dans de violentes colères, et profère des menaces qui commencent toujours par ces mots : « Si tu bouges! » Et en même temps elle a les yeux fixés sur son hypochondre droit.

49. Hallucinations relatives aux organes génitaux. — Les hallucinations des organes génitaux se rapportent le plus souvent dans les deux sexes à l'acte vénérien. C'est ce que prouve surtout l'histoire des démons incubes et succubes. Ces hallucinations

autrefois si nombreuses chez les femmes, reproduisent quelquefois les mouvements du fœtus, et font croire à une grossesse avancée; on a même vu les malades éprouver toutes les douleurs de l'enfantement,- et rester convaincues qu'elles étaient réellement accouchées. M. Calmeil, entre autres exemples de ce genre, a cité celui d'une femme dont la conviction à cet égard était telle, qu'à la suite de chaque prétendu accouchement, elle gardait le lit, s'imposait une diète sévère, et prenait toutes les précautions usitées en pareil cas. Parmi les faits que j'ai recueillis, nul ne m'a semblé plus propre que le suivant à démontrer l'influence de l'imagination sur les hallucinations des organes génitaux.

Mademoiselle G..., âgée de vingt-quatre ans, née d'une mère qui est actuellement aliénée, offre tous les symptômes d'une chlorose bien caractérisée : la face est pâle et légèrement bouffie, la faiblesse générale assez grande pour que le moindre exercice soit suivi d'une fatigue extrême; en outre, suppression des règles, gastralgie, bruit de souffle dans la région du cœur et dans les carotides, etc.. A ces symptômes se joint un désordre remarquable de l'intelligence. L'imagination de la malade est sans cesse occupée de pensées erotiques. Mademoiselle G... se complaît à rapporter dans les moindres détails les sensations qu'elle prétend éprouver très souvent, malgré elle, dans les organes génitaux. Plusieurs femmes, qui habitaient la même maison qu'elle, et venaient la visiter, ont dû cesser de la voir, à cause de l'obscénité de ses discours et du dégoût qu'ils leur inspiraient.

La malade passe sa journée, couchée sur le dos, les jambes écartées et fléchies sur les cuisses. En vain lui a-t-on fait des représentations à ce sujet; c'est, dit-elle, la seule position qu'elle puisse supporter, parce que, dès que ses cuisses sont rapprochées, elle sent dans les parties génitales une chaleur brûlante, bientôt suivie de sensations très vives et du spasme vénérien. Elle ajoute que son imagination contribue beaucoup à augmenter

ces accidents, et prétend avoir sans cesse présents à l'esprit des lieux enchantés et des images voluptueuses qu'elle l'efforcé en vain de chasser. Dans une série de lettres qu'elle m'a adressées, elle décrit longuement l'origine et les progrès qu'a faits gra duellement sa maladie. Je citerai ici plusieurs fragments qui feront bien comprendre la nature des accidents que la malade éprouvait.

C'est vers l'âge de quatre ans que mademoiselle G... prétend avoir commencé à ressentir des douleurs dans les organes génitaux, et c'est vers cet âge aussi qu'elle a été conduite ainsi à se livrer à l'onanisme. Les accidents augmentèrent à l'époque de l'apparition des règles. « Je sentis, dit-elle, dans les organes des souffrances dont j'ignorais le nom, mais qui étaient accompagnées de sensations qui me donnaient des scrupules. »

Dans ces moments de souffrance et de sensations, l'imagination était assaillie par des idées et des images voluptueuses, et il y avait en même temps des désirs très vifs. La malade éprouvait aussi des sensations d'une autre nature, qui constituent de véritables illusions : « A dire toute la vérité, je n'ai pas eu mes époques une seule, fois depuis neuf ans sans sentir les parties s'ouvrir beaucoup. » La nuit, la malade rejetait souvent au loin ses draps et ses couvertures, pour diminuer la chaleur extérieure qu'elle éprouvait. Plus tard, elle prit, dans le même but, l'habitude de se servir d'un cerceau pour soutenir ses draps. Les accidents qu'elle éprouvait étaient fort gia\es;elle sentait, en effet, « le sang bouillir dans le bas-ventre, la matrice comme prête à tomber, la chaleur lui pincer continuellement les cuisses, les jambes et les pieds, et les désirs physiques lui tenir continuellement les parties très écartées. »

Dans le passage suivant, mademoiselle G... décrit les luttes qu'elle a soutenues, et les moyens qu'elle employait pour triompher de sa maladie. On remarquera l'influence qu'avait sur la force des sensations le passage de la veille au sommeil.

«J'ai eu vers ce temps, dit la malade, de très fortes sensations t. xii. 44

qui se répandaient partout, et qui me produisaient un calme et une paix d'esprit inexprimables. Pour les combattre, je travaillais continuellement souvent dès cinq heures du matin jusqu'au soir. Je me donnais ma tâche. Je nie privais toujours d'un peu de sommeil, dont j'aurais eu grand besoin vers le milieu du jour; mais dès que je voulais m'y livrer, les sensations devenaient si excessives, qu'il me semblait que j'avais été coupable de m'y exposer. J'ai eu aussi vers ce temps des désirs d'esprit inexprimables. Iv image de lieux enchantés et d'objets qui auraient alarmé une conscience moins timorée que la mienne, me poursuivait sans cesse. Toutes ces choses, qui se passaient de vive et continuelle force dans mon imagination, me procuraient toujours un premier sentiment de plaisir. Les efforts continuels que j'ai faits ont été au point d'agrandir ma mémoire; car le travail manuel, dont je changeais plusieurs fois par jour, était loin de me suffire. Je me creusais la tête à me rappeler des personnes et des faits indifférents; je répétais tous les vers que je sais ; je chantais des chansons enfantines ou des cantiques, toujours en me mettant à la tâche et à l'heure. Je lisais souvent les Discours de Bossuet, le Poëme de la Religion, et surtout celui de la Grâce, qui, me persuadant que tous ces effets de maladie ne me rendaient point coupable, me consolaient et me faisaient, comme encore aujourd'hui, pleurer avec effusion. »

Après avoir décrit les moyens qu'elle employait pour détourner les idées qui l'obsédaient, mademoiselle G... indique les causes qui en provoquaient ordinairement le retour.

«La solitude, le silence, la pureté du ciel, le chant des oiseaux, la beauté de la campagne, m'étaient ou m'ont toujours été depuis, et me seraient encore pernicieux. Des carafes de bouquets, même dans ma chambre, suffisaient pour ramener dans mon imagination la peinture des lieux enchantés. Je me suis toujours fait un devoir de me priver de toutes ces choses, et je me sens disposée à m'en priver encore. »

Ces sensations génitales si fortes que la malade éprouvait à

chaque instant, par suite des impressions les plus légères, et qui augmentaient parfois d'une manière excessive au moment du sommeil, la poursuivaient encore quand elle était endormie. Des rêves erotiques la réveillaient en sursaut : « .l'ai eu bien des lois en dormant, dit-elle, des sensations si violentes, que la seule persuasion que j étais au dernier moment me faisait rouler par terre et perdre connaissance ; je me réveillais, et j'avais de violents spasmes, et des maux de cœur fréquents qui ne m'ont ^armais quittée depuis. Ces sensations dans les parties sont devenues parfois des souffrances si violentes, que j'en ('■prouvais d'horribles tiraillements dans les seins, dans la poitrine et dans l'estomac, au point d'être forcée de mander toutes les deux ou trois heures. »

Les symptômes d'une affection si singulière devaient encore s'aggraver. Les désirs d'esprit maîtrisaient tout-à-fait l'imagination, çt il y avait eu même temps « des pleurs, des oppressions d'esiomae, de poitrine et des seins, des spasmes, des étouffements, des maux de tète on ne peut plus violents. » Alors surviennent ce que mademoiselle Ci... appelle les derniers symptômes, ceux qu'elle n'ose point décrire dans ses lettres : « Je préfère, dit-elle, vous donner à ce sujet, et au sujet des derniers phénomènes de la maladie, tous les détails que vous jugerez, nécessaires. »

Dans un autre passage, elle s'arrête aussi au moment de compléter sa confession sur les accidents qu'elle éprouve : « Les grandes gelées, dit-elle, redoublèrent le mal dans les parties. Un jour, entre autres, les souffrances étaient si excessives et si distinctes, qu'il me semblait Je ne puis achever, je le dirai

plutôt. »

Ce que mademoiselle G.... n'ose écrire, elle le racontait avec détail à plusieurs dames qui venaient la voir, et que ces conversations avaient fini par éloigner d'elle. Elle déclarait alors que, non seulement elle éprouvait spontanément, et malgré elle, des sensations voluptueuses, mais que parfois elle sentait distincte-

ment que ces sensations étaient provoquées par un corps qui s'introduisait dans ces organes, c'est-à-dire qu'il y avait alors reproduction complète de l'acte vénérien.

J'ai déjà parlé des moyens que la malade employait pour combattre les idées qui la tourmentaient. Je trouve encore, à ce sujet, dans une autre lettre, quelques renseignements qui me paraissent avoir de l'intérêt. C'était au plus fort de la maladie. Mademoiselle G... avait imaginé, pour se distraire, d'essayer de sauter à la corde :

« Je sentais, dit-elle, le ridicule de tout cela, et je ne le faisais que par nécessité. La chaleur dans les parties était si violente, que je tapais des pieds pendant le peu d'instants qu'il me fallait pour préparer ma corde; car, sans cela , la chaleur des parties me les brûlait jusque par-dessus. Enfin, je ne peux même comparer la nécessité de ces sauts qu'à ceux des ours qu'on met sur des tôles rouges. »

Mademoiselle G... imagina encore, pour se distraire, de faire un trousseau de poupée; mais ce fut là une source de nouveaux tourments, un aliment aux idées erotiques qui tyrannisaient son esprit.

« Cette poupée, dit-elle, me serait devenue un objet pernicieux, si je n'avais toujours eu le plus grand soin de la prendre par des endroits convenables. Je voulais, pour rendre cet amusement de trousseau plus complet, habiller cette poupée en garçon; mais j'ai prévu de suite que je ne le devais pas, car

cette seule vue m'avait donné des idées Il m'aurait, chaque

fois que je l'aurais regardé, semblé... »

Mademoiselle G... éprouvait encore une sorte d'illusion relative à l'exercice de la volonté. Quelquefois les désirs dans les parties devenaient si forts, que l'une des jambes se soulevait malgré la malade. « Je la roidissais, dit-elle, contre le pied de mon lit, contre le bout de ma baignoire, mais j'éprouvais de suite un violent tremblement. Je la replaçais dans une position convenable, et elle s'enlevait de nouveau. » Mademoiselle G...

fut obligée, poils éviter ces mouvements, qu'elle croyait involontaires, de se lier elle-même les jambes.

Beaucoup de moyens avaient été employés :1a glace sur la tête et sur les parties génitales; les sangsues, les ventouses, etc. La malade réclamait avec instance des remèdes, fussent-ils douloureux, « car ils lui conservaient son honneur et sa vertu, et la remettaient pour douze ou quinze jours en état de recommencer la guerre continuelle qu'elle faisait à sa maladie. »

Tous les traitements qu'on avait faits avaient eu peu de résultats. « lies sangsues calmaient tant soit peu les désirs et les lieux enchantés, mais il fallait toujours en recommencer les applications, etc. »

Mademoiselle G... fut placée, par mes conseils, dans un hospice d'aliénés. J'ignore quel traitement a été fait; mais, après quelques mois, elle est sortie parfaitement guérie de la chlorose et de ses hallucinations erotiques. Peu de temps après, elle s'est mariée, et je n'ai point entendu dire qu'elle ait depuis éprouvé de nouveaux accidents.

Cette observation, en grande partie tracée par la malade ellemême, m'a paru assez curieuse pour que je n'aie pas craint de la donner dans tous ses détails. Les sensations voluptueuses que le simple rapprochement des cuisses provoquait étaient, sans doute, dues à des impressions réelles transformées par l'imagination, mais on doit regarder comme de véritables hallucinations la reproduction complète de l'acte vénérien. Il n'y a pas, d'ailleurs, seulement ici un exemple bien tranché d'illusions et d'hallucinations des organes génitaux. Ce fait peut encore servir à démontrer la source de ces phénomènes dans l'état de l'imagination sans cesse dominée par des tableaux erotiques. Si on se reporte à une autre époque, si on suppose d'autres idées et d'autres croyances, on concevra facilement cette variété de la démonomanie dont les hallucinations génitales formaient le symptôme principal, et qui portaient tant de malheureuses aliénées à con-

fesser qu'elles avaient eu pendant plusieurs an«ées commerce avec le diable, etc.

One dame renfermée depuis plus de dix ans dans un hospice se plaint souvent qu'un jeune médecin abuse d'elle pendant la nuit; mais, en outre, vingt fois par jour elle croit avoir à se défendre contre des manœuvres indiscrètes qu'on exerce sur elle à distance et par des moyens cachés. Je possède plusieurs manuscrits écrits par cette dame, et on remarque de temps en temps des parenthèses dans lesquelles elle indique en termes que je ne puis reproduire ici que dans ce moment-là même elle éprouvait les effets des poursuites de ses ennemis. Dans un passage de ces manuscrits la malade se plaint de tout ce qu'on lui fait éprouver. « J'ai vécu, dit-elle, sage de plaisir et de plaisirs; si c'était une raison pour être insolentée comme une Messaline étant veuve , il n'y a pas de mère de famille qui ne doive craindre de donner des notes véridiques à des médecins. »

Les exemples de ce genre sont très communs chez les femmes aliénées. On les observe beaucoup plus rarement chez les hommes, et j'en ai à peine rencontré chez eux quelques exemples.

5o. malades qui s'élèvent dans les airs, dont les membres s'allongent^ dont le corps se gonfle et change de forme, etc. — Il est des hallucinations qu'il est assez difficile de classer, mais qui semblent devoir être rapportées à celles de la sensibilité générale. Je veux parler des sensations singulières qui font croire aux individus soumis à l'influence de certains agents toxiques, et quelquefois à des aliénés, qu'ils sont devenus extrêmement légers, qu'ils s'élèvent dans les airs, qu'ils sont balancés mollement, ou secoués avec violence, ou bien encore que leur corps s'allonge ou se rapetisse, qu'il se gonfle ou diminue, etc., ces hallucinations ne sont pas rares pendant les rêves, et il est peu de personnes qui ne les aient éprouvées; mais elles se produisent aussi sous l'influence du datura, de l'opium et du hachisch; enfin, elles se rencontrent encore dans l'extase et dans la folie aiguë. Des maniaques se croient si légers qu'il leur semble que leurs pieds tou-

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chent à peine le sol. .l'ai connu, entre autres, une femme qui souvent se sentait soulevée de terre par une main invisible. «J'ai vu des vaporeux, dit Cabanis, qui se trouvaient si légers qu'ils craignaient d'être emportés par le moindre venl(i). » Don Calmel a cité plusieurs faits de ce genre. Du bon religieux s'élevait quelquefois de terre, «et demeurait suspendu sans Je vouloir, sans y tâcher, et cela à l'occasion d'une image de dévotion qu'il voyait, ou de quelque raison qu'il entendait. » Le même auteur a vu une religieuse à laquelle il est souvent arrivé, malgré elle, d'être ainsi enlevée à une ci rtaine distance de terre. Ce n'était, ajoute don Calmet, ni par son choix, ni par 1 envie de. se distinguer, puisqu'elle en avait une véritable confusion. Nicole parle aussi dans ses lettres d'une religieuse nommée Sérapliine qui s'élevait de terre a\ee tant d'impétuosité (pie cinq ou six de ses sœurs avaient peine à la retenir.

Je vois à la Salpêtrière une aliénée qui croit souvent s'élever dans les airs ou , comme elle dit, dans le temps, \ oici comment elle quitte la terre et la manœuvre qu'elle répète à chaque instant. Elle prend dans chaque main un sabot, ymv sébile de bois, ou tout autre objet, puis elle s'affaisse un peu sur elle-même en se retournant à demi : alors elle fait une grande inspiration , dilate autant que possible sa poitrine , gonfle ses joues, puis peu à peu elle se redresse en élevant ses bras en l'air. Bientôt elle ne touche plus la terre que de la pointe des pieds, et souvent d'un seul pied seulement. Elle reste ainsi un instant comme suspendue, retenant sa respiration et

les yeux tournés vers le ciel Elle est alors au sommet de son

élévation. Bientôt elle redescend sur la terre, et produit avec sa bouche un bruit particulier qui indique la cessation des efforts violents qu'elle a faits. A chaque instant on aperçoit cette femme se gonflant d'air et répétant la manœuvre que je viens de décrire.

(1) Rapports du physique et du mural de l'homme, édition avec notes par L. Peisse. Paris, 1844, page 556.

Elle est convaincue qu'elle passe ainsi une partie de sa journée dans les nuages. La répétition fréquente de cet acte bizarre paraît avoir pour résultat d'entretenir une sorte de congestion cérébrale. La malade, en effet, pendant qu'elle fait de violents efforts pour s'élever en retenant sa respiration, devient très rouge, et offre une dilatation très forte des jugulaires. — Il n'y a d'ailleurs chez cette femme aucune chance de guérison. La folie date de plus de quinze ans; elle est compliquée de démence et caractérisée surtout par des idées ambitieuses.

Les hallucinations de cette nature étaient autrefois très fréquentes chez les sorciers et les possédés. On sait qu'un grand nombre d'entre eux croyaient être transportés au sabbat à travers les airs. Le fait suivant est un des plus singuliers de ce genre.

«Le 16 octobre 1716, un menuisier habitant d'un village voisin de Bar, en Alsace, nommé Heiligenstein, fut trouvé à cinq heures du matin dans le grenier d'un tonnelier de Bar. Ce tonnelier y étant monté pour y chercher les bois de magasin dont il voulait se servir dans la journée, et ayant ouvert la porte qui était fermée au verrou en dehors, y aperçut un homme couché tout de son long sur le ventre, et profondément endormi; il le reconnut aisément, le connaissant d'ailleurs; et lui ayant demandé ce qu'il faisait là, le menuisier lui dit avec la plus grande surprise qu'il ne savait ni par qui ni comment il avait été conduit en cet endroit. Le tonnelier, ne se contentant pas de ces raisons, lui dit qu'assurément il était venu pour le voler, et il le fit mener chez le bailli de Bar, qui l'interrogea sur le fait dont on vient de parler. Cet homme lui raconta naïvement que s'étant mis en chemin sur les quatre heures du matin pour venir de Heiligenstein à Bar, ces deux lieux n'étant distants que d'un quart d'heure, il vit tout-à-coup, dans une place couverte de verdure et de gazon, un festin magnifique des mieux illuminés, où l'on se divertissait à l'envi, tant par la somptuosité du repas que par les danses qui s'y faisaient; que deux femmes de sa connais-

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sance, et habitantes de Bar, l'ayant convié à se mettre de la compagnie, il se mit à table, et profita de la bonne chère tout an plus pendant un quart d'heure; après cela quelqu'un des conviés ayant crié : Cito! citof il se trouva enlevé tout doucement dans le grenier du tonnelier, sans savoir comment il y avait été transporté. C'est ce qu'il déclara en présence du bailli. La circonstance la plus singulière de cette histoire, c'est qu'à peine le menuisier eut-il fait sa déposition, que les deux femmes de Bar qui l'avaient convié à leur festin se pendirent chacune chez elle (i).»

Les magistrats traitèrent ce menuisier de visionnaire, et jugèrent que les deux femmes qui s'étaient pendues étaient aliénées; mais tel n'est pas l'avis de dom Calmet. Il pense que c'est pour étouffer cette affaire, qui aurait impliqué la moitié des habitants de Bar, qu'on en a agi ainsi, et Quelque tournure qu'on donne à cet événement, il est difficile, dit-il, de ne pas reconnaître une opération manifeste du mauvais esprit dans le transport à travers les airs du menuisier, qui se trouve, sans le savoir, dans un grenier bien fermé. Les femmes qui se pendirent montrèrent assez qu'elles craignaient encore quelque chose de pis de la part de la justice, si elles avaient été convaincues de magie et de sorcellerie. Et que n'avaient pas à craindre aussi leurs complices qu'il aurait fallu déclarer! »

Chose singulière, ce même auteur, que la superstition et les idées régnantes entraînent ici à des jugements si étranges, apprécie, au contraire, dans d'autres parties de son ouvrage, de la manière la plus juste, certaines hallucinations, et indique aussi bien qu'on pourrait le faire aujourd'hui le traitement qui leur convient.

11 n'est pas rare que, sous l'influence du hachisch, on sente ses membres s'allonger, son corps se gonfler. La même chose a lieu par l'usage de l'opium, du datura, etc.; on voit ce symptôme chez des aliénés et des hypochondriaques auxquels il

(1) Dom Calmet, traité des apparitions, tome I, page 170.

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semble que leur visage est bouffi et comme soufflé.— Boerhaave atteint d'une affection du système nerveux éprouva, dit-on, des hallucinations de ce genre. — Cabanis a vu un homme plein d'esprit et d'une raison très sûre qui se sentait étendre et rapetisser pour ainsi dire à l'infini.

Madame Guyon était si gonflée par la grâce que ses robes et même sa peau se déchiraient. «Dans un excès de plénitude, dit-elle, une comtesse me délaça charitablement pour me. soulager, ce qui n'empêcha pas que mon corps ne crevât des deux côtés. » Quand elle communiquait la grâce aux personnes qui l'entouraient^ elle éprouvait une sensation opposée. Peu à peu elle se sentait comme débarrassée.

C'est à des hallucinations de ce genre qu'il faut attribuer le délire des lycanthropes. Ces malades, après s'être frottés avec des pommades narcotiques dont Vierus, Cardan et d'autres auteurs nous ont transmis les formules , sentaient leurs membres s'allonger ou se tuméfier, et bientôt, l'imagination aidant, ils croyaient à une véritable transformation : cette transformation était attribuée au démon; mais telle est la force de la vérité, qu'on supposait-qu'il ne pouvait l'opérer qu'à l'aide d'un véritable empoisonnement : « Ce poison, dit Lauben, comme l'air empesté, comme le virus des maladies contagieuses, est porté par les veines dans toutes les parties de l'économie ; alors se font sentir les effets de cet empoisonnement d'une nature spéciale. La peau fine et glabre de l'homme se durcit et se recouvre de poils comme celle des quadrupèdes, les ongles des mains s'allongent d'une manière horrible, les oreilles et le visage changent; de forme, etc. » Voilà comment le diable, que Lauben compare aux chimistes, parvenait suo medicante pharmaco, à opérer cette transformation. On voit qu'à part l'origine du poison tout cela «tait parfaitement exact.

5i. Hallucinations du toucher qui n'étaient que la reproduction de sensations vives antérieures. — Il me reste, avant de terminer ce qui a trait aux hallucinations du toucher, à rap-

j)ij *;o( i i/i m ioiciiii;. 355

porter quelques faits dans lesquels ces hallucinations n'ont été que la reproduction de sensations vives antérieures.

Madame G... , âgée de cinquante-quatre ans, fille d'un ancien avocat au |>arlement, est resiée jeune encore, après la mort de son père, sans appui et sans fortune. Longtemps elle a tra vaille pour nourrir sa mère; mais celle-ci mourut. Restée seule , madame G... ne sut pas maîtriser sa douleur, et dans son désespoir die courut se précipiter dans la Seine. Retirée •' demi asphyxiée, elle ne voulut indiquer ni son nom ni sa demeure, et fut conduite au dépôt de Saint-Denis. Quelques années plus lard, elle épousait u\ï ouvrier à la lete d'un petit commerce. Cet homme la rendit malheureuse. J <ea chagrins de\ inrent pour madame G... l'origine d'une habitude funeste : elle commença à faire des excès de boisson. Toutes ces circonstances réunies lui ont troublé l'esprit, et quatre fois, en sept ans, elle est entrée à la Salpètrière pour cause d'aliénation mentale. Je dois ajouter qu'il existe depuis longtemps des palpitations et quelques signes d'affection organique du cœur.

Tels sont en peu de mots les antécédents de la malade.

Le u/\ septembre dernier, madame G... traversait une petite rue du faubourg Saint-Antoine. Un pot à fleurs, tombé d'une croisée, la frappe à la tète. Elle est renversée et portée, sans connaissance, dans la boutique d'un boulanger voisin, bientôt on la transporte à l'hôpital annexe de l'JIôtcl-Dieu , rue de Charenton , dans le service de M. Grisolle.

Pendant quelques jours la malade est dans une sorte de stupeur; elle ne se rend qu'incomplètement compte de ce oui se passe autour d'elle. Une plaie qui existait à la tète devient le point de départ d'un érysipèle qni envahit tout le cuir chevelu. Deux petits abcès se forment et sont successivement ouverts. Après sept ou huit jours, tous les accidents ont cessé; mais la malade commence à éprouver une hallucination des plus bizarres.

Jl lui semble tout-à-coup recevoir encore sur la tète le pot à

fleurs, comme au jour où elle a été renversée. La douleur lui arrache un cri , et à peine elle a été frappée qu'elle entend bien distinctement le bruit du pot qui se brise en éclats sur le plancher. Elle reste un instant avec jn tremblement général , de fortes palpitations; puis, quand elle est un peu remise, elle cherche autour d'elle les fragments du pot brisé et s'étonne de ne pas les trouver.

Cette hallucination si pénible du toucher et de l'ouïe se répète dix, quinze, vingt fois par jour, et chaque fois avec les mêmes circonstances.

Plus tard une modification très singulière a lieu dans l'hallucination.

Tout-à-coup la malade éprouve un tressaillement général avec de fortes palpitations. C'est encore le pot à fleurs qui tombe; mais madame G..., avertie, baisse brusquement et involontairement la tête et évite le coup. D'ailleurs elle entend, comme auparavant, le bruit du pot qui se brise auprès d'elle. Ainsi l'hallucination du toucher a cessé, mais celle de l'ouïe persiste.

Madame G..., à son entrée à la Salpêtrière, a dû prendre quelques bains; mais elle a demandé avec instance qu'on ne lui mît pas le couvercle de force destiné à fixer les malades agités, ce à quoi d'ailleurs on ne songeait pas. La raison de cette demande est simple. Si la malade, ainsi retenue, avait été surprise par son hallucination , elle n'eût pu baisser la tête et éviter le coup qu'elle redoutait.

Une dame veillant près de sa mère âgée et atteinte d'une maladie très grave la vit tout-à-coup mourir dans ses bras avant qu'elle eût pu appeler personne. La main déjà froide de la mourante s'était placée sur l'épaule nue de sa fille, et y resta attachée pendant quelques instants après la mort. L'impression de cette main glacée avait été si forte qu'elle s'est renouvelée spontanément chaque soir pendant trois mois chez la dame dont je viens de parler.

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Les douleurs que les amputés éprouvent dans les membres qu'ils ont perdus eonstituent des hallucinations de même nature, et qui consistent dans la reproduction de sensations vives antérieures.

ARTICLE SIXIÈME

Hallucinations réunies de plusieurs sens.

5u. Qttfind il existe en même temps des hallucinations de plusieurs sens , celles d'un sens prédominent ordinairement sur les autres. — Il serait difficile de décider si les cas ou les hallucinations sont bornées à un sens sont plus fréquents que ceu\ dans lesquels plusieurs sens sont en même temps atteints de fausses perceptions. Ce qu'on peut affirmer comme un fait d'ol>scrv<»tioii très général, c'est que chez le plus grand nombre des malades les hallucinations de tel ou tel sens dominent à tel point que les autres ne sont qu'accessoires. Nicolaï, par exemple, avait ses visions depuis un mois lorsqu'il commença à entendre parler les personnages qui jusque là s'étaient promenés silencieusement devant lui. Ces fausses perceptions de l'ouïe ne furent pour ainsi dire qu'un accident de sa maladie, dont les hallucinations de la vue restèrent le symptôme principal. Il en est ainsi le plus souvent chez les aliénés, qu'il faut quelquefois interroger pour découvrir des fausses perceptions dont ils ne songent pointa parler, tant leur attention est absorbée par d'autres hallucinations plus fortes et plus continues,

Ce que je viens de dire ne s'applique d'ailleurs qu'aux malades chez lesquels les hallucinations se prolongent pendant un certain temps, et cesse d'être exact quand le phénomène est toutà-fait passager.

Un médecin, dont je rapporterai plus loin l'observation, se couche en proie à une préoccupation très vive; à peine a-t-il éteint sa lumière, qu'il sent qu'on lui saisit le bras, entend une

voix qui lui parle, et aperçoit l'ombre d'un ami qu'il avait perdu. Tout cela dura à peine quelques minutes, et les hallucinations du toucher, de l'ouïe et de la vue se succédèrent si rapidement et persistèrent si peu de temps, qu'on ne peut pas dire qu'aucune d'elles ait prédominé. Il en est ainsi dans une foule de cas que je pourrais citer. C'est donc seulement lorsque les fausses perceptions sensorielles se prolongent, et surtout lorsqu'elles deviennent chroniques, qu'on voit celles de tel ou tel sens devenir si fortes et si continues qu'elles font pour ainsi dire oublier îes autres.

53. C'est surtout dans les maladies aiguës qu'on observe en même temps des hallucinations de plusieurs sens. — Les fausses perceptions de plusieurs sens, quand elles existent réunies chez 3e même malade, supposent ordinairement un trouble plus ou moins général : aussi reneontre-t-on souvent cette réunion dans le délire fébrile, dans le delirium tremens, dans la mélnnrolie avec stupeur, etc. Voici un exemple de ce genre chez un aliéné atteint de manie aiguë, et dont le délire était tel que cet aliéné méconnaissait tous les objets qui l'entouraient.

« J'entendais, dit le malade, des bruits de marteaux, des chants

efféminés et discordants de gens qui se réjouissent

» J'entendais comme des coassements de reptiles immondes. » J'entendais à mon côté droit, à la hauteur de ma tête, près de la cheminée , un bruissement semblable au bruit d'une feuille de papier qu'on secoue, ou bien à celui du linge quand on en savonne entre les mains; mais alors j'étais attentif, en silence, et la vie me revenait; et Satan s'éloignait, et je ne l'entendis plus. »

Au milieu des terreurs qui l'assiégeaient, il entendait encore la douce voix du père qui lui disait: « Je suis là, ne crains rien. »

Voilà pour les hallucinations de l'ouïe; celles de la vue étaient très compliquées.

« En cet instant, c'était la nuit, la chambre n'était éclairée

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que par nue veilleuse; j'avais les yeux très ouverts, et je priais, observant tout ce qui se passait en moi et hors de moi. Tout-àeoup une flamme d'une blancheur éclatante et très douce, semblable à celle d'une grosse lampe, tomba du ciel à travers le plafond ; elle se balança légèrement, s'arrêtant comme suspendue à hauteur d'homme au milieu de la chambre, et elle s'évanouit comme quelque chose qui se dissout

» Je vis l'intérieur d'une belle chapelle ronde autour de laquelle, sur plusieurs rangs, les uns au-dessus des autres, étaient les saints en prières à genoux, les yeux levés vers h; ciel comme dans l'attente d'[\i\ grand événement. »

En même temps que ces hallucinations de l'ouïe et de là vue il y en avait d'autres qui se rapportaient à l'odorat, au goût el au toucher.

« La mort revenait pour in'effraycr; J'en sentais l'odeur. »

Et ailleurs :

« Je sentis aussi plusieurs fois Y odeur du nord le plus exquis.

» Je fus nourri pendant tout ce temps d'une nourriture mystérieuse qui se plaçait sur mes lèvres et sur ma tangue comme venant de l'air; cette nourriture était comme de la manne et comme de la (leur de farine la plus pure. Je n'en désirais pas d'autre, car elle revenait chaque fois que je sentais la faim. »

Eniin le malade avait des illusions et des hallucinations de la sensibilité générale qui sont des plus curieuses.

« Saignées au bras droit, dit-il, sangsues au cou et ailleurs, glace, ventouses, sinapismes aux deux jambes, rien ne fut épargné: mais je n'avais reçu de tout cela ni bien ni mal, car l'enveloppe extérieure de mon corps était devenue comme un marbre insensible qu'un ouvrier taille à sa façon.

» Je sentis qu'on venait en me saignant de substituer à mon bras droit, à partir du coude, un bras de pierre; à partir de l'aine, une jambe de pierre, et qu'on cherchait à substituer à ma tète une tète de pierre, ou de fer, ou de bronze.

v Je sentais quelque chose qui parcourait toutes les parties de mon corps, et qui cherchait à en sortir, etc.

» Il me semblait qu'on m'avait ouvert le côté , et que tout mon sang arrosait la terre sur laquelle nous avancions (i). »

Cette illusion ou cette hallucination qui faisait croire au malade que son sang arrosait la terre avait été observée chez un aliéné stupide, dont je rapporterai l'histoire plus loin.

Il y a des malades atteints de delirium tremens qui ont en même temps des hallucinations de la vue , de l'ouïe et du toucher. Il en est de même chez certains mélancoliques qui n'ont pas conscience de ce qui se passe autour d'eux, et vivent dans un monde complètement imaginaire.

On trouve aussi quelquefois des hallucinations de plusieurs sens dans la folie chronique. Les fausses perceptions de l'ouïe dominent ordinairement dans ce cas, et les visions n'ont lieu , le plus souvent, que la nuit, dans une sorte d'état intermédiaire à 3a veille et au sommeil. Quant aux hallucinations de l'odorat, du goût et du toucher, il est important de rappeler combien elles sont difficiles à distinguer des illusions des mêmes sens, et combien on doit se méfier, sous ce rapport, d'aliénés que la nature de leur délire porte à tout exagérer, à tout transformer. Voici deux observations d'hallucinations de plusieurs sens dans la folie chronique; l'une des malades est encore actuellement à la Salpêtrière; le second fait est emprunté à Marc.

La femme P..., âgée de soixante-cinq ans, aliénée depuis quatre ans, se plaint chaque jour des tourments affreux qu'elle endure, et qui sont dus à des hallucinations de tous' les sens.

La nuit elle voit des figures menaçantes, des têtes sans corps qui l'effraient; quelquefois c'est sa propre image, c'est son portrait qui lui apparaît. Une fois elle a vu sa mère, morte depuis longtemps, marcher à quatre pattes.

(1) Histoire d'un fou guéri deux fois malgré les médecins et une fois sans eux.

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