DES ÉVENEMENS QUI SE SONT PASSES AVANT ET DEPUIS LE 20 MARS
(Publiée à Gand clans le Journal Universel le 14 Avril 1815, en même lems que les Ordonnances ci-dessus.)
Une catastrophe aussi funeste qu'inattendue vient •le frapper l'Europe d'étonnement. Un Roi qu'environnaient la confiance et l'amour de ?on peuple, s'est vu forcé de quitter sa capitale et bientôt après ses Etals envahis par l'homme dont le nom ne rappelé que des calamités et des crimes ; et la France, de l'état de paix et de prospéiité qui lui avait été rendu, a été, en moins de trois semaines, replongée dans l'abîme de maux qu'elle croyait fermé. Il est important de faire connaître par quelle progression de causes irrésistibles la trahison a pu enchaîner, dans cette circonstance, la force publique et la volonté nationale (1).
Ce fut le 5 de Mars que le Koi appril, par une dépêche lélégrapliique, le débarquement de Buonaparte à la tête de onze cents homines, sur le territoire français. Cette entreprise pouvait être considérée sous deux points de vue différens: c'était le résultat d'un complot secondé par de vastes intelligences, ou l'acte d'un insensé à qui son ambition et la violence de son caractère, n'avaient pas permis de supporter plus longtemps un repos qui ne lui laissait que l'agituiion des remords. Dans cette double supposition, il était nécessaire de prendre les mesures que suggérait la prudence et qu'aurait prescrites le plus imminent péril (-2). Des ordres
furent expédiés en toute hâte pour que les troupes se rassemblassent à Lyon. On recevait du commandant de Grenoble des avis salisfaisans ; et la conduite de la garnison d'Amibes devait faire espérer que Buonaparte avait été trompé dans l'espoir d'attirer à son parti les troupes du Roi. Daiis le cas cependant où il eut formé quelques intelligences, un corps placé à Lyon, devait l'arrêter (3). Monsieur partit le 6 au matin pour prendre le commandement de ce corps, et il fut suivi le lendemain par M. le Duc d'Orléans.
Tous les maréchaux et généraux employés dans les départemens eurent ordre de se rendre dans leurs commandemens respectifs. Le Maréchal Ney, qui commandait à Besançon et pouvait y seconder les opérations de Monsieur, vint prendre congé du Roi. En baisant la main de S. M,, il lui dit avec le ton du dévouement et un élan qui semblait partir de la franchise d'un soldat, que s'il atteignait l'ennemi du Roi et de la France, " il le ramènerait dans une cage de fer." L'événement a fait voir quelle basse dissimulation lui inspirait alors le projet d'une perfidie que tous les militaires de l'Europe n'apprendront qu'avec horreur (4).
Monsieur fut reçu à Lyon avec enthousiasme; tout y fut préparé pour la plus vigoureuse résistance; mai* malheureusement, il ne s'y trouvait aucunes munitions de guerre (5).
Bientôt on sçut que la garnison de Grenoble avait ouvert à l'ennemi les portes de cette ville, et qu'un régiment parti de Charabéry sous les ordres de M. de la Bedoyère s'était uni aux rebelles. Il n'était encore arrivé à Lyon qu'un petit nombre de troupes; mais Monsieur, que le Maréchal Macdonald s'était empressé de rejoindre, ne s'en décida pas moins à tenir derrière des barricades élevées à la hâte (6). Cependant à l'apparition des premiers dragons qui précédaient Buonaparte, une défection générale se mit dans les troupes de Monsieur, Toutes les remontrances du Duc de
Tarent© furent vaines, et alors^ comme depuis, les forces assemblées pour résister au torrent, ne firent que le grossir et en alimenter la violence.
On apprit le JO, par une dépêche télégraphique et par conséquent sans aucun détail, que Buonaparte était entré à Lyon ce même jour. M. le Duc d'Orléans revint à Paris le 12. Monsieur y arriva le lendemain. Les nouvelles qui suivirent firent craindre une suite rapide de désastres (7).
Cependant l'opinion agitée par tant de craintes et de défiance, cherchait ailleurs que dans l'ascendant d'un seul homme, la cause de son déplorable succès (8). On ne voulait pas croire que la séduction de sa présence eut produit i\n tel effet sur les troupes. Le Maréchal Duc de Dalmatie, Ministre de la Guerre, avait été le dernier à soutenir en France, les armes à la main, la cause, déjà perdue de Napoléon. On prétendit voir, dans cette ancienne marque de dévouement, l'indice d'une trahison. Cette trahison ne fut point du tout prouvée et on doit peut-être la mettre au nombre de ces calomnies populaires qui se répandent au moment des grands périls (9) ; mais la voix publique éclata contre le maréchal, et lui-même vint remettre entre les mains du Roi sa démission et son épée. Sa Majesté, avec la confiance qui ne l'a jamais abandonnée au milieu des plus lâches perfidies, fit appeler le Duc de Felire, que l'estime générale indiquait à son choix et lui rendit le porte-feuille de la guerre qu'il avait eu sous Buonaparte jusqu'à l'époque de la restauration. Cette confiance du Roi a été pleinement justifiée par la fidélité du Duc de Feltre.
On ne pouvait plus songer qu'à faire rétrogra'der les troupes : en s'avançant vers l'ennemi, elles lui fournissaient presque partout des auxiliaires. On se décida à former un corps d'armée devant Paris, et à réunir le plus grand nombre possible de gardes nationales et de volontaires (10). Dès le 18^ M. le Duc de Beiri avait
lus
été iioinnié général de celte armée. Le Marécbfii Macclonald fut chargé de la commander sous ce prince.
Cependcint les dispositions à prendre pour l'organisation des volontaires et des colonnes mobiles demandaient quelques jours (11). Chaque instant enfantait un nouveau danger. Buonaparte marchait avec rapidité. Plusieurs régimens qui s'étaient trouvés sur sa route, l'avaient rejoint. Quelques-uns ujênre s'étaient emparés en son nom de plusieurs villes de Bourgogne : l'un d'eux le devança dans Auxcrre.
On conservait un faible espoir de maintenir dans le devoir les troupes de la première division militaire et celles qui formaient la garnison de Paris. Un péril imminent auquel on venait d'échapper par la fidélité du Commandant de la Fère, et l'arrestation des traîtres d'Erlon et Lallemand (12), semblait rassurer pour les déparlemens du Nord. Le Duc de Reggio, abandonné de la vieille-garde, était parvenu à contenir les autres troupes qui étaient sous ses ordres. Op voulut former sous le commandement du Duc de Trévise, une armée de réserve à Péronne, où les troupes réunies seraient moins exposées à la séduction, M. le Duc D'Orléans partit pour s'y rendre (13).
Ce fut alors que le Roi vint au milieu des représentans de la nation, dont il avait voulu s'entourer à la première approche du danger. Son discours aux deux chambres fit une grande impression dans la capitale, dont les habitans n'ont témoigné qu'un sentiment^ celui d'un entier dévouement au Roi et à la patrie. Mais la garde nationale, composée en grande partie de pères de familles, ne pouvait fournir un nombre de volontaires suffisant- pour donner quelque espoir de résistance : ]e ■ général Dessoles conseilla de mêler les citoyens aux soldats, pour retenir ceux-ci dans le devoir, et d'y joindre les corps de cavalerie de la maison militaire du Roi.
Le 17, on reçut une nouvelle désastreuse. Le Maréchal Ney, que l'on croyait à la poursuite des rebelles,
s'était joint à eux ; son infâme proclamation appeliait les troupes à partager son déshonneur. La ville de Sens, où l'on avait cru relarder la marche de Buonaparte, se déclarait hors d'état de résister. L'ennemi marchait sur Fontainebleau, et les troupes de Paris restaient muettes, ou ne laissaient appercevoir que le désir d'abandonner leurs drapeaux.
A peine eurent-elles été mises en mouvement, que ces mauvaises dispositions dégénérèrent en sédition ouverte. Dans la matinée du 19, l'on sçut qu'il n'y avait pas en avant de Paris un seul régiment sur lequel on put compter. Ainsi rien ne pouvait plus arrêter la marche de Buonaparte, et le seul parti qui restât au Roi, était de se retirer avec sa maison militaire. Sa Majesté, qui avait envoyé M. le Duc de Bourbon dans les départemens de l'Ouest, et qui avait adressé à M. le Duc d'Angoulême les pouvoirs nécesssaires pour diriger les armemens des provinces méridionales, pensa qu'elle devait se porter de préférence vers les déparlemens du Nord, les places fortes de ces frontières pouvant servir de point de ralliement aux sujets fidèles. Le Roi partit le 19 à minuit, et fut suivi une heure après par sa maison militaire, sous les ordres de Monsieur ei de M. le Duc de Berri.
Arrivé à Abbeville, le 20 à cinq heures de l'aprèsmidi, le Roi comptait y attendre les troupes de sa maison ; mais le Maréchal Macdonald ayant rejoint Sa Majesté le 21 à midi, démontra au Roi la nécessité de s'éloigner davantage: d'après son rapport, Sa Majesté prit la résolution de se renfermer à Lille (14), et envoya à sa maison militaire l'ordre de l'y rejoindre par la route d'Amiens.
Le «22 à une heure après-midi, le Roi, précédé par le Duc de Tarente, entra dans Lille, où il fut accueilli par les plus vives démonstrations de l'amour et de la fidélité des habitans. Sa Majesté y avait été devancée par M. le Duc d'Orléans, et par le Duc de Trévise qui
avait cru devoir y faire rentrer la garnison (15). Cette dernière circonstance, dont le Roi n'était pas instruit, pouvait déconcerter les plans de résistance qui venaient d'être formés. Si les troupes n'étaient point rentrées, les gardes nationales et la maison du Roi, secondées par le patriotisme des Lillois auraient assuré au Roi ce dernier asile sur le territoire français. Avec, une garnison nombreuse et mal disposée, ce dessein paraissait de l'exécution la plus difficile. Sa Majesté persista toutefois à en faire la tentative. Déjà sa présence avait porté à son comble TeiTthousiasme du peuple. Une foule emprcsssée se portait sur ses pas en faisant tous ses efforts pour émouvoir les soldats, et répétant sans cesse devant eux le cri de Vive le Roi. Ceux-ci moines et glacés gardaient un sombre silence, présage allarmant de leur prochaine défection. En effet, le Maréchal Mortier déclara franchement au Roi, qu'il ne pouvait répondre de la garnison (l6). Questionné sur les expédiens extrêmes qu'il serait possible d'employer, il déclara qu'il ne serait point en son pouvoir de faire sortir les troupes de la place.
Sur ces entrefaites, la déclaration promulguée à Vienne le 13 INIars, au nom de toutes les Puissances européennes, parvint à Lille. Le Roi l'y fit soudain répandre et afîicher, espérant, mais inutilement, éclairer les troupes sur les funestes résultats dont leur trahison allait être suivie, et sur les malheurs inévitables qu'elle attirerait sur leur patrie.
Le 23, Sa Majesté sçut que le Duc de Bassano, faisant les fonctions de ministre de l'intérieur, avait envoyé au préfet de Lille, des ordres de Buonaparte. Ce même jour, à une heure après midi, le Maréchal Mortier vint dire au ministre de la maison du Roi, que sur le bruit généralement répandu que M. le Duc de Berri allait arriver avec la maison militaire et deux régimens suisses, toute la garnison était prêle à se soulever ; qu'il conjurait le îloi de partir pour éviter le plus affreux malheur;
qu'en escortant lui-mCme Sa Majesté hors des portes de la ville, il espérait imposer encore aux soldats, ce qui lui deviendrait impossible, si l'on différait le départ d'un seul instant (17)-
Le Roi jugea devoir alors envoyer à sa maison militaire l'ordre de se porter sur Dunkerque (18), ordre qui malheureusement n'est point parvenu. Quant à lui, ne pouvant se rendre directement dans cette ville, il se dirio-ea sur Oslende (19). Sa Majesté partit de Lille à trois heures, accompagnée du Maréchal Mortier et suivie de M. le Duc d'Orléans (20). Au bas du glacis, le Duc de Trévise se crut obligé de rentrer pour prévenir les désordres que pourrait commettre la garnison pendant son absence. M. le Duc d'Orléans rentra aussi dans la place, et n'en repartit que plusieurs heures après. Le Maréchal Macdonrfld n'a quitté le Roi qu'aux portes de Menin, et jusqu'au dernier moment a donné à Sa Majesté, ainsi que le Duc de Trévise, la preuve consolante que la religion du serment et la foi de l'homme d'honneur n'étaient point dédaignées par tous les braves dont l'armée française s'enorgueillit.
Un piquet de la garde nationale de Lille, un détachement de cuirassiers et des chasseurs du Roi ont suivi Sa Majesté jusqu'à la frontière. Quelques-uns de ces derniers, ainsi que plusieurs officiers, n'ont pas voulu l'abandonner et l'ont accompagné sur le territoire de la Belgique. Le Roi est arrivé à Ostende, espérant se rendre à Dunkerque dès que cette ville serait occupée par sa maison militaire.
Pendant ce tems, celte malheureuse maison, à laquelle s'étaient joints un grand nombre de volontaires de tout âge et de tout état, avait suivi la' même route que le Roi avait prise pour se rendre à Lille. Monsieur, et M. le Duc de Berri, toujours à la tête de cette brave élite, et en partageant les fatigues, avaient pu sans cesse en admirer l'héroïque constance. Des jeunes gens qui pour la première fois avaient
chargé leur bras d'une aiuie pesanle, des vieillards faisant à pied des marches forcées dans les chemins qu'une pluie abondante et continue avait rendus presque impraticables, s'étaient associés à celte troupe fidèle et n'ont été découragés ni par les privations, ni par l'inceriilude d'une marche que la défection des garnisons voisines rendait à chaque instant plus périlleuse. Dans l'absence des ordres que le Roi n'ï^vait pu faire parvenir, et à la nouvelle que Sa Majesté était sortie de Lille, la colonne se porta direclement sur la, frontière; mais ne pouvant défiler assez promptepient pour suivre toute entière le Maréchal Marmont, qui la dirigeait sous les ordres des Princes^^ avec un zèle et une activité dignes d'un meilleur succès, engagée dans uii terrein fangeux, d'où les chevaux ne pouvaient sortir qu'avec une extrême difficulté, une partie de ces infortunés a été forcée de rester en arrière: Monsieur^ craignant que leur dévouement ne leur fit courir des périls inutiles les a laissés libres de se retirer. Bientôt surpris et renfermés dans Bélhune par des ordres reçus de Paris, ils n'ont pu même tous se disperser, et ils n'ont laissé à Monsieur que l'espoir de réunir successivement auprès de lui tous ceux qu'il pourrait recueillir sur 1^ frontière, où il est resté dans ce dessein.
C'est le 25, à huit heures du soir, que le Roi a sçu Monsieur arrivé à Ypres, et que la nouvelle du sort qu'éprouvait sa maison militaire, çst venue ajouter au fardeau des sentiinens douloureu:^ dont il était accablé. Au milieu de ces désastres. Sa Majesté a reçu d'éclalaiis témoignages de fidélité; mais ils doivent en quelque sorte aggraver encore ses regrets. C'est un peuple bon, sensible, qu'il a laissé en proie à tous les excès d'une soldatesque égarée. Ce sont des serviteurs dévoués, courageux, qu'il n'a pu même rassembler autour de lui. Ce sont des traits de constance inébranlable dans plusieurs chefs les plus distingués de cette armée que le |loi voudrait encore nommer la sienne, auxquels il ne
pent jusqu'ici offrir d'autre récompense que le prix d'estime et d'éloges que la France et la postérité leur décerneront un jour.
Depuis l'arrivée de Sa Majesté à Oslende, elle a sçu par M. le Duc d'Orléans, que l'ordre de l'arrêter, ainsi que l-'us les Princes, était parvenu au Maréchal Mortier. Un officier d'Etat^-Major, porteur d'une dépêche du Maréchal Davoust, où était renfermé le même ordre, est arrivé ensuite à Lille, lorsque le Roi en était déjà sorti, mais le Duc de Trévise a fait en sorte que rien ne transpirât avant le départ de M. le Duc d'Orléans.
Cette relation succinle des principaux faits que présente la courte et malheureuse époque dont le tableau vient d'être retracé, peut faire juger des subites et innombrables difficultés dont le Roi s'est vu environné. Jamais évènemens plus inopinés et plus rapides n'ont changé la face d'une vaste monarchie; mais jamais opposition plus marquante entre l'esprit du soldat et du citoyen n'a éclaté chez un peuple. Grande leçftn pour les nations qui auraient l'imprudence de se soumettre à un gouvernement militaire ! (22)
Au reste, la défection simultanée et presque générale de l'armée n'a été, comme on le voit, fondée sur aucun iDOiif qui |)uissc l'attacher longtemps au sort de l'homme dont le trop funeste ascendant l'entraîne aujourd'hui. Le pacte tacite qu'il a fait avec elle sera bientôt rompu par les revers qui l'attendent. Ce n'est point Buonaparte proscrit, rejeté et bientôt accablé par l'Europe entière, que cette soldatesque crédule a voulu suivre; c'est le dévastateur du monde qu'elle a vu prêt à lui en rendre les dépouilles. Le prestige détruit, Buonaparte perdra bientôt sa force empruntée. C'est cet rastant, c'est la réflexion qui suit l'ivresse d'une grande erreur, que le Roi attend avec toute l'impatience que lui donnent les heureux résultats qu'il en espère, (23)
13é NOTES