‹ Extrait du Projet de Paix PerpetuelleChapitre 119 sur 200 · LIVRE ÏV, CHAPITRE VÏI. iSl · texte numérisé non relu

LIVRE ÏV, CHAPITRE VÏI. iSl

peuples du monde\ ce nest point la nature, mais lopinion, qui décide du choix de leurs plaisirs. Redressez les chinions des hommes, et leurs ftiœurs s'épureront d'elles-mêmes. On aime toujours ce qui est beau ou ce quon trouve tel; mais c'est sur ce jugement qu'on se trompe : c'est donc ce jugement qu'il s'agit de régler. Qui juge des mœurs juge de l'honneur; et qui jq^e de l'honneur prend sa loi de l'opinion.

Les opinions d^un peuple naissent de sa constitution. Quoique la loi ne régie pas les mœurs, c*est la législation qui les fait naître : quand la législation s'afFoiblit, les mœui^s dégénèrent: mais alors le jugement des censeurs ne fera pas ce que la force des lois n'aura pas fait.

Il suit de là que la censure peut être utile pour conserver les mœurs , jamais pour les rétablir. Établissez des censeurs durant la vigueur des lois ; siHèt qu'elles l'ont perdue, tout est désespéré, rien de légitime n'a plus de force lorsque les lois n'en ont plus.

La censure maintient les mœurs en empêchant les opinions de se corrompre, en conservant leur droi-. ture par de sages appUcations, quelquefois même en les fixant lorsqu'elles sont encore incertaines. L'usage des seconds dans les duels, porté jusqu'à la fureur dans le royaume de France , y fut aboli par ces seuls mots d'un édit du roi , Quant à ceux qui ont la lâcheté dappeler des seconds. Ce jugement, prévenant celui du public, le détermina tout d'un coup. Mais quand les mêmes édits voulurent prononcer que c'étoit aussi

une lâcheté de se battre en duel ^ ce qui est très vrai , mais contraire à Topinion commune , le public se moqua dorcette dédsion , sur laquelle son jugement étoit déjà porté.

J'ai dit ailleurs ' que Topinion publique n'étant poijat soumise à la contrainte, il n'en falloit aucun vestige dans le tribunal établi pour la représenter. On ne peut trop admirer avec quel art ce ressort, entièrement perdu <^ez les modernes, étoit mis ea œu vf)e chez les Romains , et mieux chez les Lacédémoniens. '

Un homme de mauvaises mœurs avant ouvert un bon avis dans le conseil de Sparte, les éphores, sans eu tenir compte, firent proposer le même avis par un citoyen vertueux*. Quel honneur pour Tun, quelle note pour Tautre, sans avoir donné ni louange ni blâme à aucun des deux! Certains ivrognes de Saluas ^ souillèrent le tribunal des éphores : le lende-

* Te ne fais qu'indiquer dans ce chapitre ce que j'ai traité plus au loDÇ dans la lettre à M. d'Alembert.

* Plutarque, Dicts notables des Lacédémoniens, §. 69. Le même trait est rapporté par Montaigne, livre 11, chapitre 3i.

* Ils étoient d'une autre île, que la délicatesse de notre lang^ue défend de nommer dans cette occasion. *

* On conçoit difBcilemeni; comment le nom d'une île peut blesser ta déUcates.se de notre langue. Pour entendre ceci , il faut savoir que Rousseau a pris ce trait dans Plutarque ( Di'ts notables des Lacédémoniens ) , qui le raconte dans toute sa turpitude , et i*attribue aux habitants de Chio. Rousseau, en ne nommant pas cette ile , a voulu éviter l'application d'tiu mauvais jeu de mots, et ne pas exciter le rire dans un sujet grave. En cela il a bien fait sans doute ; mais c'est l'effet de la délicatesse de l'écrivain plutôt que de celle de notre langue.

JEMen (livre 11, chap. i5 ) rapporte aussi ce fait; mais il en affoiblit la houle en disant que le tribunal des éphores fui couvert de suie, ci il l'aitribue à des Clazoméniens.

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