CHAPITRE VIII
De la religion civile. *
Les hommes n'eurent point d abord d'autres rois que les dieux, ni d autre gouvernement que le théocratique. Us fireat le raisonnement de Caligula; et alors ils raisonnoient juste. Il faut une longue altération de sentiments et d'idées pour qu'on puisse se résoudre à* prendre son semblable pour maitre, et se flatter qu'on s'en trouvera bien.
De cela seul qu'on mettoit Dieu à la tète detjchaque société politique, il s'ensuivit qu'il y eut autant de dieux que de peuples. Deux peuples étranger^ Tun à l'autre, et presque toujours ennemis, ne purent long-temps reconnoitre um même maître : deux armées se livrant bataiUe ne sauroient obéir au même chef. Ainsi des divisions nationales résulta le polythéisme, et de là Tintolérance théologique et civile, qui naturellement est la même, comme il sera dit ci-après.
* L*idée fondamentale de ce chapitre est présentée de nouveaa, expliquée et développée dans les Lettres de la montagne. Partie i , Lett);e premlèrç^
Voyez aussi sur ce même chapitre la lettre .i M. Ustéri du i5 juillet 1763.
La fantaisie qu'eurent les Grecs de retrouver leurs dieux chez les peuples barbares, vint de celle qu'ils avoient aussi de se regarder comme les souverains naturels de ces peuples. Mais c'est de nos jours une éruditi<»i bien ridicule que celle qui roule smr Hden^ tité des dieux de diverses nations : comme si Moloch , Saturne, et Ghronos, pouvoient être le même dieu! comme si le Baal des Phéniciens, le Zeus des Grecs, et le Jupiter des Latins , pouvoient être le même ! comme s'il pouvoit rester quelque chose commune à des êtres chimériques portant des noms différents !
Que si l'on demande ogmment dans le paganisme , où chaque état avoit son culte et ses dieux, il n'y avoit point de guerres de religion; je réponds qtie c'étoit par cela même que chaque état, ayant son culte propre aussi, bien que son gouvernement , ne distinguoit point ses dieux de ses lois. La guerre poli-tique étoit ^ussi théologique , les départements des dieux étoient pour ^insi dire fixés par les bornes des nations. Le dieu d'un peuple n'avoit aucun droit sur les autres peuples. Les dieux des» païens n'étoient point des dieux jaloux ; ils partâgeoieût entre eux l'empire du monde : Moïse même et le peuple hébreu se prétoient quelquefois à cette idée en parlant du dieu d'Israël. Us regardoient, il est vrai, comnie nuls les dieux des Cananéens, peuples proscrits, voués à la destruction, et dont ils dévoient occuper la place; mais voyez comment ils parloient des divinités des peuples voisins qu'il leur étoit défendu d'attaquer: La possession de ce qui appartient à Chamos votre dieu y disoit Jepthé aux Ammonites, ne vous est-elle pas légi-r