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DES SERVITUDES

Ce qui a donné l'idée d'un règlement général fait dans le temps de la conquête, c'est qu'on a vu en France un prodigieux nombre de servitudes vers le commencement de la troisième race ; et, comme on ne s'est pas aperçu de la progression continuelle qui se fit de ces servitudes, on a imaginé dans un temps obscur une loi générale qui ne fut jamais*.

Dans le commencement de la première race, on voit un nombre infini d'hommes libres, soit parmi les Francs, soit parmi les Romains ; mais le nombre des serfs augmenta tellement, qu'au commencement de la troisième tous les laboureurs et presque tous les habitants des villes se trouvèrent serfs : et au lieu que, dans le commencement de la première, il y avait dans les villes à peu

1. Que Clovis n'ait violemment conquis les Gaules, le doute n'est point possible à ce sujet : mais il est possible qu'il ait dissimulé souvent ses conquêtes sous le prétexte de chasser d'autres Barbares (en Aquitaine) et de soumettre la Gaule à l'obéissance de l'Empereur. S'il agissait en chef indépendant, il parlait en oflicier romain. Etles populations ne distinguaient pas très bien en lui le roi Franc du représenlaut de l'Empire : elles étaient habituées depuis si longtemps à entendre des chefs barbares leur commander au nom de Home. Si les unes ont résiste (comme celles qui dépendaient de Syagrius), les autres (comme celles ue l'Arnioriciue) J'onl accepté de bonne grâce. Etles honneurs ro^is d'Anastase onl achevé de donner à la victoire de

Clovis une couleur romaine. Mais que ce ne fût qu'un mensonfcc officiel, dont personne ne fut dupe, ni Clovis, ni la Gaule.

ni l'empereur, cela est également probable. Au moins ce mensonge et cette formule sont utiles à constater, pour bien montrer que la Gaule, en changeant de maître, continuait à se dire romaine.

2. Fuslel de Coulanges, VAlleu^ p. 276, ne dira pas autre chose :

« La servitude était une condition où toutes les races indistinctement tombaient et se confondaient. Ceux qui ont supposé que les serfs du moyen dge étaient h's lils des Gauîois et que les maJtres étaient les fils des Germains ont commis une double

près la même administration que chez les Romains, des corps de bourgeoisie, un sénat, des cours dejudicature*, on ne trouve guère, vers le commencement de la troisième, qu'un seigneur et des serfs*.

Lorsque les Francs, les Bourguignons et les Goths faisaient leurs invasions, ils prenaient Tor, l'argent, les meubles, les vêtements, les hommes, les femmes, les garçons, dont l'armée pouvait se charger : le tout se rapportait en commun, et l'armée le partageait^. Le corps entier de l'histoire prouve qu'après le premier établissement, '^'est-à-difû après les premiers ravages*, ils reçurent à composition les habitants, et leur laissèrent tous leurs droits politiques et civils. C'était le droit des gens de ce temps-là : on enlevait tout dans la guerre, on accordait tout dans la paix. Si cela n'avait pas été ainsi, comment trouverions -nous dans les lois saliques et bourguignonnes tant de dispositions contradictoires à la servitude générale des hommes **?

Mais ce que la conquête ne fit pas, le même droit des gens ^, qui subsista après la conquête, le fit : la résistance, la révolte, la prise des villes, emportaient avec elles la servitude des habitants. Et comme, outre les guerres que les différentes nations conquérantes firent entre elles, il y eut cela de particulier chez les Francs, que les divers partages de la monarchie firent naître sans cesse des guerres civiles entre les frères ou neveux, dans lesquelles

1 . Mais voilà o\\ Montesquieu ne fait que reprendre la théorie de Dubos.

2. T^^s exagère^. Il devait y avoir encore des hommes libres dans les villes fortes.

3. Voyez Gr<^poire de Tours, liv. Il, cliap. xxvn;Âimoin, liv. I, chnp. VII.]

4. Encore faut-il bien distinguer les moments où les Francs envahirent comme ennemis et ceux où ils entrèrent comme loldaU

fédérés. Souvent, à quelques mois de distance, ils ont pu se présenter avec ces deux qualités difTc^rentes.

5. Remarquez comme, dans tout ce chapitre, Montesquieu se rapproche insensiblement des idées de Dubos. Il n'a jamais été bien net sur ce fait de la conquête (cf.

p. 227, n. 2) : on dirait presque que, s'il admet la conquête^ c'est

ce droit des gens fut toujours pratiqué, les servitudes devinrent plus générales en France que dans les autres pays....

La conquête ne fut que l'afiaire d'un moment, et le droit des gens que l'on y employa produisit quelques servitudes. L'usage du même droit des gens, pendant plusieurs siècles, fit que les servitudes s'étendirent prodigieusement.

Theuderic S croyant que les peuples d'Auvergne ne lui étaient pas fidèles, dit aux Francs de son partage : « Suivez-moi : je vous mènerai dans un pays où vous aurez de l'or, de l'argent, des captifs, des vêtements, des troupeaux en abondance ; et vous en transférerez tous les hommes dans votre pays. »

Après la paix qui se fit entre Gontran et Chilpéric*, ceux qui assiégeaient Bourges ayant eu ordre de revenir, ils amenèrent tant de butin, qu'ils ne laissèrent presque dans le pays ni hommes ni troupeaux'.

Théodoric, roi d'Italie, dont l'esprit et la politique étaient de se distinguer toujours des autres rois barbares, envoyant son armée dans la Gaule, écrit au général * : « Je veux qu'on suive les lois romaines, et que vous rendiez les esclaves fugitifs à leurs maîtres : le défenseur de la liberté ne doit point favoriser l'abandon de la servitude. Que les autres rois se plaisent dans le pillage et la ruine des villes qu'ils ont prises : nous voulons vaincre de manière que nos sujets se plaignent d'avoir acquis trop tard la sujétion. » Il est clair qu'il voulait rendre odieux les rois dos Francs et des Bourguignons, et qu'il faisait allusion à leur droit des gens.

Ce droit subsista dans la seconde race : l'armée de Pépin étant entrée en Aquitaine revint en France chargée d'un

1. Gn'^'oiio (lo Tours, liv. III.] 1 7». I,(>s d<Mix alin«'as snivanU — (lampajjncde Thierry oii Auvcr- inanqin'nt dans l'édition firiinifnv on o30 * /// \ f \ V"\\ i' .

2. Gréffoire lie Tours, liv. V\,\ iWWvvi wAW^XvN.m^^^îD&CaafccAj//. xixi.J — En 583. \ s\ov\ore.^

nombre infini de dépouilles et de serfs, disent les Annales de Metz*.

Je pourrais citer des autorités sans nombre*. Et comme, dans ces malheurs, les entrailles de la charité s*émurent ; comme plusieurs saints évéques, voyant les captifs attachés deux à deux, employèrent l'argent des églises et vendirent même les vases sacrés pour en racheter ce qu'ils purent ; que de saints moines s*y employèrent : c'est dans les Vies des Saints que l'on trouve les plus grands éclaircissements sur celte matière'. Quoiqu'on puisse reprocher aux auteurs de ces Vies d'avoir été quelquefois un peu trop crédules sur des choses que Dieu a certainement faites, si elles ont été dans l'ordre de ses desseins, on ne laisse pas d'en tirer de grandes lumières sur les mœurs et les usages de ces temps-là.

Quand on jetle les yeux sur les monuments de notre histoire et de nos lois, il semble que tout est mer, et que les rivages mêmes manquent à la mer*. Tous ces écrits froids, secs, insipides et durs, il faut les hre, il faut les dévorer, comme la Fable dit que Saturne dévorait les pierres 5. (Livre XXX, chap. xi, fragm.)

1. Sur l'an l^.Innumerabilibus spoliis et capiivis totits ille exercitus diiaittSj in Franciam reversns est.] — Apud dom Bouquet, Historiens des Gaules {dm 761 ), t. V, p. 358. Montcsauieu exagère un peu le nombre des hommes libres réduits en servitude. Beaucoup de CCS serfs promis aux soldats et butin du vainqueur étaient des serfs enlevés à leurs maîtres.

Mais il n'en est pas moins vrai que les guerres continuelles soutenues par les rois francs ont été la «•ause principale de la multiplicali«»n (1«s psf laves.

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