‹ Extraits de l'introduction a l'histoire de CharlesQuint, et precis des troubles civils de CastilleChapitre 10 sur 14 · SECTION III · texte numérisé non relu

SECTION III

Tableau de la constitution des principaux états de l'Europe au commencement du xvi e . siècle.

P EKDAJfT que les institutions et les événemens que nous venons de retracer distinguaient les peuples d’Europe duresfe des sociétés humaines et les conduisaient tous par une même voie et d’un pas à-peu-près égal de la barbarie à la civilisation, d’autres circonstances venaient introduire dans leurs établissemens politiques des tendances diverses et donner naissance aux différentes formes de gouvernement qui ont produit une si grande diversité dans le caractère et le génie des nations.

Sans doute , sous ce dernier point de vue leur histoire mérite bien la même attention que nous avons donnée à un autre aspect qu’elle offrait à nos réflexions. Si l’on ne connaît bien en effet la forme particulière et le génie du gouvernement civil de chaque état, c’est en vain qu’on cherchera à pénétrer et à expliquer les événemens qui signalent son existence politique; comme en retraçant l’histoire particulière de chaque pays, leurs écrivains n’ont guère eu en

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vue que d’intéresser ou d’instruire leurs concitoyens, qu’ils devaient supposer familiarisés avec les usages et les institutions introduites parmi eux, ils ont souvent dédaigné de descendre aux détails nécessaires pour mettre les étrangers à même de suivre les circonstances de leur récit; mais un ouvrage qui doit comprendre les révolutions de tant de pays divers, serait incomplet s’il ne présentait, avant tout, un tableau de la constitution et de l’état politique de chacun: c’est-là que le lecteur pourra puiser des principes qui le mettront à même de juger avec discernement et certitude la marche progessive des nations.

L’aspect politique de l’Italie avait , au commencement du xvi e . siècle , un caractère tout-ài fait différent de celui du reste de l’Europe. Au lieu de ces vastes monarchies qui se partageaient les autres régions du Continent, cette délicieuse contrée présentait une infinité de petits états souverains et indépendans. On ne trouvait qu’un seul royaume en Italie, c’était celui de Naples; la domination des papes était d’une nature particulière , dont l’histoire ancienne et moderne n’offrait aucun exemple ; Venise et Florence jouissaient d’un gouvernement républicain, et Milan obéissait à des souverains qui se contentaient du titre de duc.

Le pape tenait, eu dignité, le premier rang

parmi toutes ces puissances et ne leur cédait guère quanta l’étendue de ses états. Dans la primitive Église, tous les évêques jouissaient d’un même rang et d’une égale juridiction ; peut-être tiraient-ils de l’importance du siège qu’ils occupaient quelque degré de considération ; mais ils n’avaient d’autorité réelle ou de prééminence que celle que leur assignaient des talens supérieurs ou une plus grande piété; Rome avait été si long-temps le siège de l’Empire et la capitale du monde, que son éclat devait naturellement rejaillir sur ses évêques, c’est ce qui arriva : longtemps encore ils ne demandèrent rien de plus ; mais quand leur ambition porta plus loin ses vues, ils marchèrent d’un pas si hardi et si bien calculé, qu’ils établirent sur les esprits et sur les sentimens un empire auquel se soumit humblement l’Europe entière. La superstition et la crédulité de leurs contemporains les favorisèrent, et ils élevèrent sur ces fondemens un édifice qui tint du prodige. Leurs décisions furent regardées,, dans toutes les questions ecclésiastiques, comme des oracles infaillibles, et leur pouvoir ne fut point borné aux matières spirituelles; ils en Vinrent à détrôner les princes, à disposer des couronnes , à dégager les sujets de l’obéissance due à leurs souverains, et à mettre les royaumes en interdit. 11 n’existait plus d’état en Europe qui

n'eût pas été inquiété par leur ambition; il n’y eut point de trône qu’ils n’eussent ébranlé, point deprineequi ne tremblât devant leur puissance.

Il ne manquait pour rendre absolu l’empire des papes, et l’établir sur les ruines de toute autorité civile, que de voir leurs décrets spirituels appuyés par un pouvoir temporel capable de les faire respecter. Heureusement pour la société, leur domination était très-bornée dans les temps où leur juridiction spirituelle était si étendue etsi révérée: c’étaient des pontifes puissans, redoutés au dehors, mais des princes faibles et sans force intérieure. Ils avaient bien essayé de bonne heure d’étendre les limites de leurs domaines par les mêmes artifices qui avaient reculé celles de leur puissance spirituelle, et tenté de s’emparer de quelques villes voisines de Rome, en vertu de certaines donations de Constantin et de Charlemagne, ou de Pépin son père; mais ces donations supposées trompèrent leur attente et ne produisirent que de faibles résultats : il n’en fut pas de même des bienfaits dont ils furent redevables à la crédulité des aventuriers normands qui s’emparèrent de Naples, ou à la superstition de la comtesse Mathilde : ces dernières cessions furent bien réelles, et ajoutèrent de vastes domaines aux possessions du Saint-Siège.

Toutefois la puissance des papes n’augmentait pas en proportion du territoire qu’ils acquéraient. Le souverain était loin, dans les états du Saint-Siège, comme dans toutes les autres parties île l’Italie, de disposer à son gré des forces du pays. Pendant les troubles et les désordres du moyen âge, la haute noblesse et les chefs des factions populaires s’étaient emparés du gouvernement des villes, et avaient cherché à se rendre indépendaus en fortifiant leurs remparts et en prenant à leur solde des corps de mercenaires. Les domaines réunis à l’état de l’Eglise étaient remplis de petits seigneurs de cette espèce qui ne laissaient guère aux papes qu’un simulacre de souveraineté.

Comme ces usurpations de pouvoir réduisaient presque arien la puissance des papes dans la plupart des villes soumises à la domination de ces pontifes, les barons romains disputèrent souvent d’autorité avec eux jusque dans le sein de leur capitale.

Le xn e . siècle vit naître et s’accréditer cette opinion, que puisque les fonctions des ecclésiastiques étaient purement spirituelles , ils ne devaient posséder aucune propriété, ni prétendre à aucune juridiction temporelle; qu’ils devaient au contraire, imitant le noble exemple de leurs prédécesseurs dans la primitive Eglise,

se borner à leurs dîmes et aux dons volontaire* des peuples(i). Les barons romains, qui avaient plûs d’une fois gémi sous l’oppression ecclésiastique , embrassèrent ces principes avec une telle ardeur , qu’ils ne songèrent plus qu’à briser le joug et à créer une image de leur ancienne liberté en rétablissant l’institution du sénat romain, et en l’investissant de l’autorité suprême? ils confièrent en conséquence le pouvoir exécutif tantôt à un sénateur, tantôt à deux, quelquefois enfin à un magistrat décoré du titre de patrice. De leur côté , les papes agirent avec vigueur pour repousser ce dangereux empiétement sur leur autorité : l’un d’eux , voyant tous ses efforts infructueux, en fut affecté au point que le chagrin abrégea ses jours ; un autre, à la tête d’hommes armés, osa attaquer les sénateurs et fut mortellement blessé( 2 ). Le pouvoir des papes, devant lequel avaient tremblé si long-temps les monarques d’Europe , se trouva donc tellement circonscrit, même dans les étroites limites de leur capitale , qu’ils n’osèrent plus exercer aucun acte d’autorité sans l’assentiment et le concours du sénat.

Les bornes posées à l’autorité des papes ne

( i ) Otto frisingensis De gtstis F rider, imp. , lib. n,c.x.

(a) Otto fris., Chron. , lib. vu, c. xxvii.

provinrent pas toutes des usurpations de la noblesse romaine, l’esprit impatient du peuple yeut aussi une part effective. Les papes fixèrent leur résidence à Avignon pendant soixante-dix années du xiv siècle , et les babitans de Rome , habitués à se regarder comme les descendans du peuple qui avait donné des fers et dicté des lois au monde, étaient trop fiers pour se soumettre tranquillement à l’autorité de ceux aux mains desquels les pontifes confiaient le gouvernement de leur ville. Plusieurs fois ils s’opposèrent à l’exécution des ordres de leur souverain, et on les trouvait toujours prêts, sous la plus légère apparence d’innovation ou d’oppression, à recourir aux armes pour la défense de leurs libertés. Vers le milieu du xiv c . siècle, à l’instigation d’un homme de basse naissance mais doué d’un esprit ardent, d’une éloquence populaire et d’une ambition audacieuse, Nicolas Rienzo, ils chassèrent les nobles de la ville, établirent une forme de gouvernement démocratique , nommèrent Rienzo tribun du peuple et l’investirent de l’autorité la plus étendue. Bientôt, il est vrai, la conduite peu mesurée du tribun renversa ce nouveau système et ramena l’ancien gouvernement de Rome ; toutefois, chaque attaque nouvelle contribuait à saper l’autorité des pontifes, et la turbulence du peuple, au-

tant que l’esprit d’indépendance des grands, vinrent la circonscrire de plus en plus. Grégoire VII et d’autres papes ambitieux accomplirent les grands desseins qui les rendirent si formidables aux empereurs, dont ils furent les adversaires, non par la force de leurs armes ou l’étendue de leur empire, mais par la terreur de leurs censures et par l’effet de leurs intrigues, qui soulevaient des rivaux et armaient des ennemis contre les princes qu’ils voulaient opprimer ou abattre.

Plusieurs tentatives furent faites parles papes non-seulement pour humilier ceux qui avaient usurpé la domination dans les villes des états romains, mais pour réduire l’esprit indompté du peuple de Rome; elles furent long-teinps infructueuses ; mais enfin Alexandre VI, à l’aide d’une politique non moins habile qu’odieuse, parvint à soumettre ou à détruire la plupart des grands barons, et rendit les pontifes maîtres absolus dans leur état. L’ambition audacieuse de Jules II ajouta aussi d’importantes conquêtes au patrimoine de saint Pierre , et les papes devinrent par degrés de puissans princes. Du temps , de Charles-Quint, leurs états étaient plus étendus qu’aujoud’hui; il paraît même qu’ils étaient et plus peuplés et mieux cultivés; et comme les pontifes levaient de vastes contributions dans

toutes les parties de l’Europe, leurs revenus excédaient de beaucoup ceux des princes voisins , et les mettaient à même d’agir avec plus de célérité et de vigueur.

L’espjit du gouvernement pontifical était ce-, pendant plus en harmonie avec une domination spirituelle qu’avec un pouvoir temporel : à l’égard des affaires ecclésiastiques, toutes ses maximes étaient fermes et invariables ; chaque nouveau pontife suivait les traces de son prédécesseur. Tel était l’empire de l’éducation et des habitudes, que le caractère de l’individu disparaissait devant celui l’ecclésiastique et que les passions de l’homme étaient sacrifiées à l’intérêt et à l’honneur de l’ordre : la main qui tenait les rênes du gouvernement pouvait changer, l’esprit qui les dirigeait restait toujours le même. Pendant que les mesures incertaines des autres gouvernemens étaient tournées vers mille objets divers, l’Église rapportait toutes ses vues à un seul objet ; et c’est à cette constance opiniâtre qu’elle dut le succès des entreprises les plus té-; méraires qu’ait jamais conçues l’ambition des hommes

Pour le gouvernement civil , au contraire ,.

les pontifes ne suivirent point ce plan uniforme et savamment combiné ; dans les états romains , comme ailleurs, le caractère, les passions et l’intérêt -du souverain firent varier et l’objet et

les mesures de sa politique. Comme la plupart des prélats n’arrivaient qu’à un âge avancé à la première dignité de l’Eglise , le sceptre de Rome changeait plus souvent de main que tout autre, et son système politique se trouvait. par là moins stable. Chaque pontife saisissait avec avidité les occasions de mettre à profit le peu de temps qui lui restait à jouir du pouvoir, pour agrandir sa propre famille , et remplir ses vues personnelles ; le premier soin de son successeur était souvent d’abolir ce qu’il avait fait , et de détruire ce qu’il avait établi.

Comme les ecclésiastiques étaient formés aux arts de la paix, et initiés de bonne heure dans les mystères de cette politique qui étendait et soutenait la puissance spirituelle de la cour de Rome , les papes étaient à même de conduire leurs affaires temporelles d’après ces mêmes maximes , et il n’est pas étonnant que dans toutes leurs relations ils se soient montrés plus disposés a préférer à la force des armes les raffinemens de l’intrigue : c’est sur-tout à la cour pontificale que l’adresse et la subtilité dans les négociations devinrent une science, et Rome fut regardée, pendant le xvi e . siècle, comme l’école où l’on pouvait le mieux en acquérir une connaissance approfondie.

La dignité du caractère ecclésiastique ôtant aux papes la faculté de marcher eux-mêmes à

la tête de leurs armées , ou de commander en personne les forces militaires de leurs états, ils furent toujours effrayés de l’idée d’armer leurs sujets, et dans toutes leurs opérations d’attaques, leur cause ne fut confiée qu’à des troupes mercenaires.

Ces pontifes, n’ayant point de postérité destinée à recueillir leur puissance et leurs états , devaient, moins que les autres princes, avoir à cœur de former ou d’encourager des projets d’utilité et d’amélioration générale. Leur règne devait finir bientôt ; l’avantage du moment devait être tout pour eux; leur unique objet était d’acquérir et d’amasser, et non d’améliorer. Ils élevèrent bien quelques ouvrages de luxe qui durent rester comme des monumens de leur règne ; ils jugèrent, à la vérité, nécessaire de créer de temps en temps des institutions utiles, pour apaiser et réduire au silence l’ardente plèbe de Rome; mais rarement leur système de politique embrassa-t-il des projets qui pussent devenir un jour d’une utilité générale pour leurs sujets. De tous les états de l’Europe , celui de l’Eglise était le plus m„al gouverné ; et bien que tel pontife généreux ait pu suspendre quelque temps ou même surmonter les effets du vice naturel de l’administration ecclésiastique; toutefois, nonseulement le mal restait sans remède, mais il augmentait même d’âge en âge, et la décadence

<le l’étal suivait constamment une marche progressive.

Il est encore dans le gouvernement des pontifes une circonstance que sa singularité rend assez remarquable : la suprématie spirituelle et le pouvoir temporel se trouvant réunis sur une même personne, et se prêtant une force mutuelle, ils devinrent tellement liés, qu’on put difficilement les séparer, même dans la pensée ; en sorte que les potentats qui croyaient devoir s’opposer aux entreprises formées par les papes comme princes temporels, ne perdaient qu’avec peine ce sentiment de respect qu’ils croyaient leur devoir comme chefs de l’Eglise et vicai* res de Jésus-Christ. Ce n’est qu’avec répugnance qu’ils en venaient à une rupture avec la cour de Rome. Ils hésitaient à recourir, à leur égard, aux dernières extrémités; ils accueillaient avec joie les premières ouvertures d’un accommodement, qu’ils concluaient le plus souvent à quelque condition que ce fut. La certitude de l’existence de ces dispositions encouragea beaucoup l’ambition des pontifes qui régné rent vers le commencement du xvi e . siècle, à s’engager dans les entreprises les plus extravagantes en apparence. Ils pensèrent que si leur pouvoir temporel ne suffisait pas pour leur assurer le succès, le respect qu’on rendait à leur dignité ecclésiastique les mettrait à même de sortir

d'embarras sans peine et même avec honneur (i).

Si l’on considère le gouvernement de Venise parrapport à l’ordre de la noblesse seulement, on peut dire que ses institutions sont excellentes : le pouvoir délibérant, le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif y sont distribués et balancés avec un tel art, qu’il peut passer pour un mo-

( 1 ) La manière dont le roi de France Louis XII entreprit et conduisit la guerre contre Jules II , justifie bien cette observation : « Ainsi la guerre étant inévitable aux » Français contre le pape , le conseil du roi le pressait de » passer vilement les monts pour réprimer ses mouve- » mens par la majesté de sa personne , ou pour opprimer ■a celui qui les causait ; mais comme il était trop ménager, « et que sa vigueur était minée par les grands travaux de « son esprit. ... , il voulut temporiser jusqu’au printemps , » et cependant , pour ne pas scandaliser par une guerre contre celui qui se disait le père des chrétiens, il assem- » bla le concile de l’église gallicane dans la ville deTours, » afin de s’autoriser, envers les peuples , de la résolution » decette sainte assemblée.» (Mezerai, Hist. de Fr. in-fol. , i685, t. 1 , p.-85a). Je rapporterai un exemple encore plus frappant de ce respect rendu au caractère des pontifes. Guichardin, peut-être le plus pénétrant de tous les historiens modernes , et celui qui a peint avec le plus de vérité les vices et l’ambition des papes, représente la mort de Migliau , oflicier espagnol , tué pendant le siège de Naples, comme un châtiment du ciel , irrité de ce qu’il s’opposait à ce que Clément Y II fût remis en liberté.

dèle parfait ; mais si nous envisageons ce gouvernement comme devant être établi dans l’intérêt d’une masse d’hommes soumis à son action , nous ne verrons plus qu’une dure et partiale aristocratie concentrant tous les pouvoirs dans les mains d’un petit nombre des membres de la communauté , tandis quelle opprime et dégrade tout ce qui est hors d’elle.

Le gouvernement d’une république de cette espèce devait nécessairement offrir les caractères de la timidité et de la jalousie; les nobles vénitiens redoutaient leurs propres sujets, et s’effrayaient à l’idée de leur voir les armes à la maiq. Ils les excitaient à l’industrie et au commerce, ils les employaient aux manufactures et à la navigation , mais ne les admettaient jamais dans les rangs des troupes soldées par l’état. Les forces militaires de la république n’étaient composées que de mercenaires étrangers, dont le commandement n’était jamais confié aux nobles vénitiens , pour éviter qu’ils ne prissent sur l’armée une influence capable de mettre en danger les libertés publiques, ou une telle habitude du pouvoir, qu’ils fussent tentés de se refuser à rentrer dans la condition de simples citoyens. Un soldat de fortune était ordinairement placé à la tête des armées, et ce poste fut l’objet principal des vœux des condottieri , de ces chefs de bandes italiennes qui, dans le xv c . et le xvi e . siè-

cle , faisaient un trafic de la guerre, levaient et entretenaient des soldats au service des différens états. Mais la même politique ombrageuse qui portait Venise à se servir de ces aventuriers, l’empêchait aussi de mettre en eux une entière confiance : ils devaient toujours, lorsqu’ils entraient en campagne , être accompagnés de deux nobles nommés par le sénat, désignés sous le nom de provveditori , et chargés , comme les députés d’armée de la république de Hollande dans les derniers temps, d’observer et de contrôler les mouvemens et les opérations du général.

Une république gouvernée avec de semblables institutions civiles et militaires n’était guère propre à faire des conquêtes, puisqu’elle refusait des armes à ses sujets et excluait ses nobles du commandement militaire, il était impossible que la guerre pûtlui fournir les moyens de pousser avec avantage ses entreprises : c’est ce qui aurait dû faire concevoir aux Vénitiens qu’ils devaient se borner à défendre leur sûreté intérieure; mais les républiques ne sont pas plus exemptes que les princes de sacrifier quelquefois à l’ambition. Les Vénitiens apprirent combien il est imprudent et dangereux pour un peuple de se mettre en opposition avec l’esprit et la tendance de sa constitution, lorsque, oubliant les défauts intérieurs de leur organisation politique,

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ils osèrent tenter des conquêtes, et éprouvèrent les fatales conséquences de la guerre qui suivit la ligue de Cambrai.

Ce n’était donc pas la force militaire, mais la puissance maritime et commerciale sur-tout qui formait la véritable force de Venise : l’inquiète jalousie du gouvernement ne pouvait porter sur ces deux objets ; il n’y avait là rien d’alarmant pour la liberté; le sénat lui-même encourageait les nobles à se livrer au commerce et à prendre du service sur les flottes; les grands devinrent marchands et amiraux; leur industrie accrut les richesses de leur patrie, et leur valeur dans la conduite des arméniens sut ajouter encore à sa puissance.

Le commerce devint pour Venise une source intarissable de richesses. Pendant ses démêlés avec les princes unis contre elle par la ligue de Cambrai , la république put lever des sommes qui même de nos jours seraient encore regardées comme excessi ves ; et taudis que le roi de France payait l’énorme intérêt dont j’ai déjà parlé, pour l’argent qu’il était obligé d’emprunter; tandis que l’empereur cherchait , mais en vain, à s’en procurer, les Vénitiens trouvaient tout celui qu’ils désiraient , à cinq pour cent seulement ( i ) .

(i) Ilisl. delà ligue faite à Camb. par M. l’abbé Dubos, 1. v. — Gauili, Stor. civ. Venez . , 1. yrn , ch. xvi.

La constitution de Florence. était précisément l'opposé de celle de Venise : autant l’une favorisait l’aristocratie , autant la licence et la fougue démocratique dominaient dans l’autre; cependant Florence était une démocratie commerçante et non pas militaire : la nature de ses institutions, autant que le génie des citoyens, la portait vers le commerce.

Le système féodal s’était introduit dans le royaume de Naples , qui comprenait aussi la Sicile , sous les mêmes formes et avec les mêmes défauts que dans les autres états de l’Europe.

Les révolutions fréquentes et désastreuses qui avaient désolé ce royaume, avaient considé-r rablement augmenté et rendu plus odieux ces vices de la féodalité. L’ordre de succession à la couronne avait été si souvent faussé ou interrompu, tant de princes étrangers avaient passé sur le trône à différentes époques, que la noblesse ne conservait presque plus cet attachement à la famille des souverains , et ce respect pour leur personne qui, dans les autres états féodaux, contribuaient à garantir le pouvoir et la prérogative royale des entreprises des nobles. D’un autre côté, les divers préténdans à la couronne , forcés de ménager les barons qui se rangeaient sous leurs bannières et de qui dépen- . dait le succès de leur cause , augmentèrent leurs privilèges par des concessions volontaires, sanc-

tionnèrent leurs plus hardies usurpations, et sur le trône même il devint dangereux pour les princes couronnés en vertu d’un titre contesté, de se hasarder à étendre leur pouvoir ou à circonscrire celui des nobles.

Ces différentes causes rendirent le royaume de Naples l’un des plus agités, et ses monarques les moins absolus de l’Europe; et bien que Ferdinand I er ., qui monta sur le trône en 1468, eût tenté d’abattre l’influence aristocratique ; bien que son fils Alphonse, qui croyait la détruire d’un seul coup par l’anéantissement des nobles les plus puissans et les plus estimés parmi les Napolitains, eût pu commettre un des actes les plus perfides et les plus atroces dont l’histoire ait conservé le souvenir , les nobles se trouvèrent bien plus exaspérés qu’abaissés. Le ressentiment qu’excitèrent ces outrages fut si profond , et le pouvoir des mécontens si étendu, qu’on dût leur attribuer en grande partie la facilité et la rapidité avec lesquelles Charles VIII conquit le royaume.

Il n’y a rien qui mérite de fixer l’attention dans la constitution politique ou le gouvernement intérieur du duché de Milan.

Il serait également superflu d’exposer avec détail les formes des gouvernemens de Gênes, de Parme , de Modène et des autres états d’Italie moins considérables encore ; leur puissance était

si bornée, que leur sort dépendit rarement de leurs propres efforts, et que les fréquentes révolutions qu’ils éprouvèrent, provinrent plutôt des princes qui les attaquaient ou les défendaient , que de leur constitution intérieure.

Les Vandales etlesGoths, qui renversèrent la puissance romaine en Espagne, établirent dans ce pays une forme de gouvernement, et y introduisirent des coutumes et des lois tout-à-fait semblables à celles qu’avaient répandues dans le reste de l’Europe les nations victorieuses qui l’avaient conquise : pendant quelque temps, les institutions sociales prirent la même direction et marchèrent du même pas parmi les nouveaux habitans de l’Espagne que chez les autres nations de l’Europe ; mais ces progrès furent arrêtés toutà-coup par l’invasion des Maures ou Sarrassins d’Afrique. Les Goths ne purent résister aux efforts d’une valeur excitée par l’enthousiasme, et l’Espagne fut soumise avec cette rapidité qui signalait les armes de ces conquérons. L’invasion introduisit dans une partie de la Péninsule le culte de Mahomet, la langue arabe; les mœurs de l’Orient, et ce goût pour les arts, cet amour d’un faste élégant que les califes commençaient à répandre dans leurs états.

Les chefs des Goths qui refusèrent de fléchir sous le joug des Maures se retirèrent sur les montagnes inaccessibles des Asturies, où ils se

consolèrent de leurs revers par l’exercice libre de la religion chétienne et le maintien de leurs anciennes lois. Les plus braves et les plus intrépides de leurs concitoyens se réunirent à eux, et ils vinrent par troupes fondre sur les établissemens les plus voisins de leur retraite. Toutefois ils n’eurent d’abord pour but dans ces fftquentes excursionsque le pillage et la vengeance, l’esprit de conquête n’entrait pour rien dans leurs expéditions; mais leurs forces s’accrurent par degrés* leurs vues s’étendirent, un gouvernement régulier s’établit parmi eux, et ils pensèrent à étendre leur dominât ion. Pendant qu’ils répétaient leurs attaques avec une ardeur incroyable, sans cesse alimentée par leur zèle pour la religion , par le désir de la vengeance et l’espoir de délivrer leur pays de l’oppression; pfed*dant qu’étrangers à tous les arts qui corrompent ou énervent les âmes, ils dirigeaient leurs opérationsavecce courage naturel à des hommes qui n’eurent jamais d’autre occupation que la guerre, les Maures, au contraire, perdaient chaque jour les avantages auxquels ils avaient dû leurs succès; ils secouaient peu-à-peu la domination des califes ; ils négligeaient d’entretenir des relations suivies avec leurs frtü'es d’Afrique. Leur empire en Espagne fut partagé en une infinité de petits états ; les arts qu’ils cultivaient et le bien qui en fut la suite apportèrent quelque relâchement

<lans leur discipline militaire, et diminuèrent l’ar deur martiale de leur caractère; cependant les Maures comptèrent encore au nombre des nations les plus braves, et leurs ressources furent encore considérables. Si l’on en croit les pompeuses assertions des historiens espagnols, il s’écoula huit siècles au moins d’une guerre non interrompue, et l’on peut compter trois mille sept cents batailles avant que l’empire des Maures eûfcété complètement soumis.

Comme les conquêtes des chrétiens sur les mahométans se firent à différentes époques et sous différens chefs, chacun forma, de la portion de territoire qu’il avait enlevée à l’ennemi commun , un état indépendant, et l’Espagne fut divisée en presque autant de royaumes séparés qu’on y comptait de provinces. Dans chaque ville de quelque importance, il se trouvaitun petit souverain pour y établir sa cour et y déployer les caractères distinctifs de la royauté; cependant, soit par suites de mariages, soit par succession ou par conquête, toutes ces petites principautés furent, avec le temps, réunies aux deux royaumes de Castille et d’Aragon. Enfin l’heureuse union de Ferdinand, héritier légitime dp la couronne d’AragonayecIsabelle,portéeau trône deCastille par l’amour de ses sujets, réunit dans une même famille toutes les couronnes d’Espagne.

Dès-lors les lois politiques' commencèrent à

( » 4fi >

prendre en Espagne un caractère régulier et uniforme; dès-lors on put reconnaître le génie particulier de son gouvernement, - on put tracer avec certitude les progrès de sa législation et de ses mœurs. Les usages introduits par les Goths et les Vandales avaient jeté de, si profondes racines et étaient tellement identifiés avec le gouvernement, que, malgré l'étonnante révolution qui fixa les .Maures en Espagne, malgré la fatalité, qui tint si long-temps ce’jpays soumis* au joug mahométan, nous trouvons, dans toutes les provinces reconquises par les chrétiens , l’état des individus et la constitution politique àpeu-près les mêmes que chez les autres nations de l’Europe. On y possédait les terres au même titre; la justice s’y rendait, dans les mêmes formes; la noblesse y revendiquait les mêmes privilèges , et l’autorité des cortès ou de l’assemblée générale du royaume y était la même. Plusieurs circonstances contribuèrent à affermir les institutions féodales en Espagne, nonobstant la conquête des Maures, qui semblait devoir les renverser. Ceux d’entre les Espagnols qui conservèrent leur indépendance, restèrent attachés à leurs anciens usàges , non par amour pour ces usages, mais par haine pour les mahométans, qui avaient apporté des lois et des idées tout-à-fait contraires aux leurs. Ces anciens usages ne furen t pas même entièrement abolis parmi les chrétiens

soumis au joug des conquérans, et devenus leurs sujets : U leur fut permis de cbnserver leur religion et leurs lois sur la propriété; ils conservèrent les mêmes formes dans l’administration de la justice et le même mode dans la levée des impôts.

Les sectateurs de Mahomet sont les seuls enthousiastes qui aient uni au zèle du prosélytisme l’esprit de tolérance, et qui en même temps qu’ils prenaient les armes pour propager la doctrine de leur prophète , aient laissé ceux qui refusaient de la recevoir, libres de conserver -leur croyance et de pratiquer leur culte. C’est à ce caractère particulier de la religion mahométane, autant qu’au désir des Maures d’attacher les chrétiens^ lêur joug, qu’on dut de voir les anciennes mœurs et les anciennes lois d’Espagne survivre au choc violent d’une conquête , et à • l’introduction dans le pays d’une nouvelle religion et d’une forme de gouvernement nouvelle.

Il est évident, d’après toutes ces circonstances, que les chrétiens durent trouver peu de difficulté à rétablir sur leurs antiques . bases les mœurs et les lois anciennes dans toutes les provinces qu’ils enlevèrent successivement aux Maures. Le peuple conservait qn grande partie un tel attachement pour les usages de ses ancêtres, une telle vénération pour leurs lois,

que non-seulement il voulut, mais qu’il courut même se soumettre à leur autorité.

Cependant, quoique le gouvernement féodal' et toutes les institutions qui s’y rattachent, se fussent conservés sans altération en Aragon et en Castille, de même que dans les petits états soumis à ces deux royaumes , on retrouvait dans leur constitution politique certaines dispositions particulières qui les distinguaient dgjtous les autres états de l’Europe. Le pouvoir de la couronne, extrêmement borné dails tous les royaumes en proip à la féodalité, était enEspagne resserré dans des limites plus étroites encore, ce qui le rendait presque nul; tandis que, par une suite nécessaire, les privilèges des nobles y étaient excessifs et leur donnaient presque une indépendance absolue. Les immunités des villes étaient également plus étendues que dans les autres royau-i. mes féodaux; elles exerçaient sur les cortès urte influence considérable qu’elles cherchaient sans ' cesse à étendre encore. Un état social établi sur de semblables bases, où la constitution était si mal combinée, les pouvoirs législatifs si peu , balancés, amena dans les royaumes d’Espagne des désordres intérieurs plus funestes que ne l’étaient d’ordinaire le trouble et l’anarchie du gouvernement féodal. La justesse de cette observation est confirmée par toute l’histoire d’Es—

pagne. En effet, lorsque la turbulence, produite et alimentée par le génie même du gouvernement, ne fut plus comprimée par la présence des armées maures , le gouvernement des princes fut ébranlé par de plus fréquentes insurrections, leur dignité en butte à des insultes plus répétées que chez aucun autre peuple ; mais aussi on put, au milieu de ces désordres, remarquer plus souvent que chez les autres nations tantôt de nobles sentimens des droits du peuple, tantôt des notions plus élevées sur les privilège de la noblesse.

Dans la principauté de Catalogne, qui était réunie au royaume d’Aragon j le peuple, impatient d’obtenir la répression des abus qui pesaient sur lui, prit les armes contre son souverain, Jacques II , révoqua, par un acte solennel, le serment d’obéissance qu’il lui avait prêté; le déclara lui et ses descendaris indignes du trône , et tenta d’établir sur les ruines de son autorité un gouvernement républicain , afin de s’assurer pour toujours la jouissance de cette liberté à laquelle il aspirait. A-peu-près vers la même époque, les nobles castillans, indignés de l’odieuse et faible administration de Henri IV, se liguèrent contre lui et se saisirent, comme d’un privilège appartenant à îetir ordre, du droit de juger et de condamner leur souverain ; et afin de rendre l’exercice de ce pou-

voir aussi notoire et aussi solennel que la tentative en était hardie , ils convoquèrent à Avila toute là noblesse de leur parti. Un vaste amphithéâtre fut élevé en plein air hors des murs de la ville; sur un trône fut placée une figure du roi revêtu de ses habits royaux, la 'couronne sur la tête, le scéptre dans la main et le glaive de la justice à son côté ; l’accusation fut lue et la sentence de déposition prononcée en présence d’une assemblée nombreuse : après la lecture du premier chef, l’archevêque de Tolède s’approcha et enleva la couronne de dessus la tète de ce roi; après le second chef, le comte de Plaisance ôta de son côté le glaive de justice; le comte de Bénévent arracha le sceptre de sa main au troisième, et enfin à la lecture du quatrième , don Diego Lopez de Stuniga le précipita du trônej Dans la même séance, le frère de Henri, don Alphonse, fut proclamé à sa placé roi dp Castille et de Léon fi).

Les chefs de factions les plus déterminés ne se seraient jamais permis des mesures semblables, ou du moins ne les eussent jamais exécutées avec une publicité aussi solennelle, si les idées du peuple sur la dignité royale n’eussent été préparées par les lois et . la politique de Cas-

Ci) Mariana , Ilist . , 1. xxn ,

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