DE CHARLES-QUINT
Pendant que l’on procédait à Francfort à l’élection de l’empereur, Charles se trouvait à Barcelone , où il était retenu par l’obstination des cortès de Catalogne , qui jusque-là n’avaient décidé aucun des points soumisà leur discussion : il en reçut la nouvelle avec la joie naturelle à une âme jeune et ambitieuse, qu’une nou'velle puissance et des dignités nouvelles venaient placer si fort au-dessus des autres princes de l’Europe. C’est alors qu’il conçut ces vastes projets qui remplirent sa carrière politique ; c’est dèslors aussi qu’on peut découvrir la source et suivre la marche graduelle de ce grand système d’ambition qui rend si digne d’attention l’histoire de son règne.
Une circonstance peu importante en ellemême découvrit l’impression que fit sur lame
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de Charles cette élévation subite. Il prit dans tous les actes publics qu’il porta comme roi d’Espagne le titre de Majesté , et l’exigea de ses sujets comme une marque de leur respect : jusquelà les souverains d’Europe s’étaient contentés du titre d 'Altesse ou de Grâce ; mais la vanité leur fit bientôt suivre l’exemple de l’Espagnol. L’épithète de Majesté n’est plus aujourd’hui une marque de prééminence, les plus minces monarques de l’Europe se l’arrogent , et l’orgueil des plus grands potentats n’a pas encore inventé de dénomination plus pompeuse.
Les Espagnols étaient loin de trouver dans l’élévatiorl de leur souverain au trône impérial les mêmes motifs de satisfaction. Être privés de leur souverain, soumis au gouvernement d’un vice-roi et de son conseil , sorte d’administration trop souvent oppressive et toujours odieuse,devaient être les conséquences nécessaires de Sà nouvelle dignité; ils devaient s’attendre à voir, comme suite inévitable de ce changement de fortune, le sang de leurs concitoyens versé pOür des débats irtdifférens pour la nation ; le trésor prodigué pour soutenir l’éclat d’un titre étranger; à se trouver bientôt enveloppés dans lè dédale de la politique italienne et allemande : tout cela leur faisait craindre que l’élection de Char* les ne fut un des événemens les plus funestes qui pussent affliger l’Espagne, et ils représen-
taient souvent, cbtnmè digne de servir d’exëmplé dàriS ëëtte ëirconStance, le courage et l’èsprit public de leürs àhëêirës ërtipêchaüt, dàüS les Cortès de CâStille, Alphohsë-le-Sage dë sbrtir du royaumë pour aller fècevdit là courotlhé itiipériàlé:
Mais GhaHéS , sans S’arrêter aux réssëntifriëhi ou aux murmures des Espagnols -, accepta là dignité impériale qüë liii ofrràit; àü nom de l’empire , lë cbhité palatin à la tété d’unfe ambassade solennelle , et déclara sott intention de partir pbur l’Allemagnë afin d’en prendre possession. C’était j en effet, Une mesure nécessaire ; car d’après la constitution germanique, il né pouvait faire au£uii àbte de juridiction du d’àutdrité qü’àprèë la cérërildhie d’iin couronnement sblchnel.
Lorsqu’on ne put pltis doUlëf de cette résolution , il éclata paftril les Espagnols Üh tel mécontëntetnent j qU’ün esprit d’indignation èt dé résistance gagna toutes les classes de citoyenà , et lUrsqüe le roi voulut exiger le dixième des bénéfices ecclésiastiques de là CâStille , que lui avait accordé le pape poüC le mettre à même dé pousser avec plus de Vigueur lâ guerre corttré les Turcs, le dérgé, réùtti en assemblée , refusa Unanimement d’accorder fcet impôt, sous lé prétexte qu’il né devait être levé que dahs lè cas où la chrétienté viendrait à être envahie par le&
infidèles. Léon, pour soutenir sa décision, lança un interdit sur le royaume; mais cette censure, généralement tenue pour injuste , produisit si peu d’effet , que Charles lui-même la fit révoquer. Ainsi en s’opposant avec gloire aux usur* pations de Rome et aux volontés de la couronne , le clergé d’Espagne obtint l’exemption qu’il réclamait.
Les troubles qui s’élevèrent dans le royajime de Valence , réuni sous le sceptre d’Aragon, furent plus sérieux et amenèrent des suites plus graves. Un moine factieux ayant, dans ses sermons, excité les citoyens de Valence, sa capitale, à prendre les armes pour punir surle-champ certains criminels, lç peuple alors,
• content d’avoir découvert un mode d’exercer son pouvoir, qui lui donnait une tout autre importance, non-seulement refusa de poser les armes, mais se distribua par détachemens et par compagnies propres aux opérations régulières de la guerre. Le motif de cette association , qui fut ausssi la garantie de leur union , fut de se défendre contre l’oppression des grands ; car l’indépendance et les privilèges de l’aristocratie étant plus étendus à Valence que dans toutes les autres parties de l’Espagne , les nobles , à peine comptables de leur conduite au souverain , y traitaient le peuple comme des esclaves plutôt que comme des vassaux. Cependant la noblesse
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fut alarmée des progrès d’une insurrection inattendue, qui pouvait enhardir le peuple à briser entièrement le joug; mais comme on ne pouvait, sans prendre les armes, le faire rentrer dans la soumission, il fallut recourir à Tempes reur et obtenir de lui la permission de soumettre la force par la force. En même temps les ci* toyens nommaient des députés pour porter leurs griefs au monarque et implorer sa protection.' Heureusement pour eux, en arrivant à la cour, ils trouvèrent Charles irrité au plus haut degré contre la noblesse ; mais comme il lui tardait de visiter l’Allemagne, où sa présence devenait cha* que jour plus nécessaire , et que les courtisans flamands brûlaient encore plus d’apporter dans leur patrie les dépouilles de la Castille, il lui était impossible de présider en personne aux cortës de Valence. Il avait en conséquence fait choix du cardinal Adrien pour le représenter dans cette assemblée , y recevoir en son nom le serment de fidélité , confirmer les privilèges dans les formes usitées, et demander un impôt volontaire. Les nobles de Valence , considérant cette mesure comme Un outrage pour leur pays, non - moins digne que les autres états de la présence du souverain, déclarèrent qu’en vertu des lois fondamentales de la constitution, ils ne pouvaient reconnaître pour roi une personne absente ni lui accorder de subsides, et sont in-
rent ]eur déclaration avec une fepmeté et une constance invincibles. Gharles, piqué de cette conduite, se prononça pour le peuple et lqi per T mit imprudemment de rester en armes- Les députés revinrent triomphans, et furent reçus de leurs concitoyens comme les libérateurs de leur pays- L’insolence de la multitude croissant avec ses supcès, elle chassa les nobles de la ville, confia le gouvernement à des magistrats de son choix, et se réunit en une association connue sous le nom d ' Hennandad ou de la Fraternité , qui fut la source non-seulement de désordres inouis, mais des plus fatales calamités pour ce royaume.
Cependant, le royaume de Castille était en proie à des violences non moins cruelles. L’intention de l’empereur de quitter l’Espagne n’avait pas plutôt été connue , que plusieurs ydles du premier rang se disposèrent à lui faire des remontrances et à demander de nouveau ja réforme des abus contre lesquels elles avaient déjà réclamé. Çhap|es éluda avec adresse |a présence de leurs députés; et comme il vjf par 1^ combien il serait difficile, dans la conjoncture où il se trouvait, de contenir l’esprit spdjtipus des grandes villes, il convoqua Ies'Tçortès de Castille dans la ydle de Compostelle en Galjçe. Le seul motif qu’il eut en provoquant cette assemblée, c’était l’espoir d’obtenir un nouveau don
volontaire ; car sou trésor ayant diminué en proportion de l'accroissement de la fortune de ses ministres, il ne pouvait, sans un surcroît de subsides , paraître en Allemagne avec leclat convenable à son rang. Convoquer unp assemblée des corfès d a R§ une province si éloignée, demander un nouvel impôt ayant l’expiration du temps fixé pour payer le premier, c’étaient des innovations très-dangereuses et qui, chez un peuple non-seulement jaloux de sa liberté, mais encore habitué à ne pourvoir qu’avec réserve aux besoins de ses souverains , ne pouvait manquée d’exciter une alarme universelle. Les magistrats de Tolède firent de viyes remontrances contre ces deux mesures. Ces habitans de Valladolid, qqi espéraient que J es çortès «e réuniraient dans leurs murs, en conçurent un tel ressentiment, qu’ils coururent aux armes en tumulte, et que la fuife de Charles et de ses courtisans étrangers, pendant une violente tempête, put seule sauver la vie des Flamands et permettre au roi d’arriver à Comppstelle.
Tputes les villes qui se trouvaient sur le passage dp Charles réclamèrent contre la tenue des fiprtès en Cafiice , majs le roi fuf iuébran-ï laide : aussi, quelque influence qu'exerçassent les ministres pqur obtenir des représentai^ fan Yorables ppur leurs desseins, tel fut l’esprit général de la uatipn, que dès l'ouverture de l’asr
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semblée on put remarquer dans la plupart de ses membres un mécontentement peu commun qui semblait présager une forte opposition à toutes les mesures de la cour. Il ne fut point nommé de représentais par la ville de Tolède, parce que le sort, qui, d’après nn ancien usage, décidait de l’élection dans cette ville, étant tombé sur deux personnes vendues aux ministres flamands, leurs concitoyens refusèrent de leur donner une commission dans les formes voulues, et choisirent à leur place deux députés , qu’ils envoyèrent à Compostelle pour protester contre la légalité de rassemblée. Les députés de Salamanque refusèrent de prêter le serment ordinaire de fidélité tant que Charles s’obstinerait à tenir les cortès dans la rrîême ville ; ceux de Toro, de Madrid, de Cordoue et de plusieurs autres cités déclarèrent la demande d’un nouveau don gratuit sans exemple, sans nécessité et inconstitutionnelle; et cependant tout ce qui peut donner de l’influence sur une assemblée populaire , présens, promesses, menaces, violence même, tout avait été mis en usage pour en gagner les membres. Les nobles, flattés par l’assiduité respectueuse que leur tétnoignaientChièvres et les autres Flamands, ou peut-être jaloux de cet esprit d’indépendance qu’ils voyaient percer dans les communes, favorisèrent ouvertement les prétentions de la cour ou du moins n’y
mirent pas d’obstacles , et enfin au mépris et des sentimens île la nation et de la constitution ancienne , la majorité vota le don gratuit qu’avait demandé l’empereur. Toutefois, en accordant cette concession , les cortès représentèrent • à Charles les abus dont se plaignaient ses sujets et en demandèrent le redressement en leur nom ; mais Charles avait obtenu ce qu’il désirait et ne fit aucune attention à une demande qu’il pouvait dès-lors écarter sans danger.
Rien ne retardait plus le départ du roi ; il s’embarqua après avoir notifié les intentions qu’il avait jusque-là tenues secrètes touchant la régence de Castille pendant son absence. Ii nomma à ce poste le cardinal Adrien ; la viceroyauté d’Aragon fut confiée à don Juan de Panuza , et celle de Valence à don Diègue de Mendoza, comte de Melito. Le choix des deux derniers fut généralement approuvé; mais la nomination d’Adrien, le seul de tous les Flamands qui eût cependant conservé l’estime des Espagnols, îéveilla contre ces étrangers toute la haine des Castillans; les^nobles même, qui avaient si patiemment souffert d’autres atteintes à la constitution , sentirent l’affront que cette nomination imprimait à leur ordre , et la taxèrent d’illégalité : mais alors Charles avait un tel désir de se montrer à l’Allemagne, ses ministres tant d’impatience de quitter l’Espagne, ces sentimens de-
venaient chaque jour si puissans , qu’il partit île*, la Corogne, le 22 mai, sans s'arrêter aux murmures des Castillans, sans même prendrele temps de pacifier l’insurrection qui menaçait alors d’éclater à Tolède et qui devait plus tard entraîner de si terribles résultats.
Dès que la nouvelle que les cortès assemblés en Galice avaient accordé un don gratuit à l’empereur sans obtenir satisfaction sur aucun des abus dont on se plaignait fut connue du peuple, elle excita u 11e indignation générale. Les citoyens dç Tolède , qui se croyaient, à cause de l'étendue de leurs privilèges, les gardiens - nés des libertés des communes de Castille, voyant que les remontrances de leurs députés contre cette concession inconstitutionnelle avaient été méprisées, coururent aux armes en tumulte, s’emparèrent des portes de la ville, qui étaient fortifiées, et attaquèrent Xalcazar ou le château, que le gouverneur futbientôt obligé de leur rendre. Ce succès les ayant enhardis, ils dépouillèrent de leur autorité tous ceux qu’ils crurent attachés a la cour; ils établirent un gouvernement populaire, composé des députés des diverses paroisses de la ville et levèrent des troupes pour leur défense. Le principal auteur de cette insurrection fut don Juan de Padilla, fils aîné du commandeur de Castille, jeune homme doué d’une âme noble, d'un courage éprouvé, de ce talent et de