VI
Les règles et les principes du Droit canon, qui devint l’objet d’une vénération universelle, à cause de son autorité dans les cours ecclésiastique, ne contribuèrent pas peu aussi à opérer dans la jurisprudence l’amélioration dont nous venons de parler. Politiquement parlant, nous voyons dans ce Droit canon un système fait pour aider le clergé à fonder une puissance et une juridiction également contraires à l’esprit de son ministère et aux principes du gouvernement, ou bien le principal agent de cette domination pontificale qui ébranla les trônes et mit en danger les libertés de tous les royaumes de l’Europe; ce Droit canon, disons- nous, doit être considéré comme une des plus formidables conspirations qui aient été tramées contre la prospérité des sociétés humaines : mais si au contraire nous n’y voyons qu’un simple code réglant les droits et les propriétés de chacun; si nous ne le considérons que sous le rapport de scs effets
civils, il s’offre alors à nos regards sous un aspect beaucoup plus avantageux. Dans les âges où régnent l’ignorance et la crédulité, les ministres du culte sont.en général l’objet d’un respect superstitieux. Lorsque les conquérans de l’empire romain embrassèrent le christianisme, ils trouvèrent le clergé en possession d’une haute influence; ils durent naturellement transmettre à leurs nouveaux guides spirituels ces sentimens de soumission absolue et de profonde vénération qu’ils accordaient aux prêtres dont ils désertaient les autels ; ils estimèrent donc leurs personnes aussi sacrées que leur ministère, et crurent que ce serait le profaner que de les soumettre à la juridiction des laïques. Le clergé sut mettre à profit l’aveuglement des hommes ; il eut bientôt ses tribunaux, où furent portées toutes les questions relatives au caractère , aux fonctions et aux propriétés des ecclésiastiques: ils sollicitèrent et obtinrent d’être presque entièrement exempts de toute juridiction civile; ensuite, sous divers prétextes et grâce à des artifices sans nombre, ils acquirent ce privilège à tant de personnes, et firent mettre tant de cas dans leur compétence, que la plupart des points litigieux se trouvèrent enfin soumis à la seule connaissance des -tribunaux spirituels.
On ne peut s’étonner que la jurisprudence de l’Eglise soit devenue un objet d’admiration et de
vénération publiques, ni que l'exemption de la juridiction civile ait été briguée comme un privilège et concédée à titre de bienfait; il nefaut pas s'étonner non plus que les peuples, quoiqu’à peine sortis de la barbarie, aient trouvé dans le droit canon plus de justice et d’impartialité que dans la jurisprudence monstrueuse d’après laquelle se jugeaient ordinairement les affaires civiles. Ici, les barons terminaient avec l’épée, comme dans l’état de nature, toutes leurs contestations; là, toutes les questions étaient soumises à la décision des lois. Le droit féodal, en admettant le combat judiciaire, livrait au hasard et à la force la décision entre le juste et l’injuste, entre le mensonge et la vérité. Le droit canonique ne prononçait que d’après les principes de l’équité et les renseignemens fournis par les témoins. Toute erreur, toute injustice commise par un baron jouissant de la juridiction féodale était sans remède , parce qu’en principe ses jugemens n’étaient sujets à la révision d’aucun siège supérieur: la jurisprudence ecclésiastique offrait, au contraire, une hiérarchie régulière de tribunaux , au travers desquels on pouvait faire passer successivement tous les jugemens, jusqu’à ce qu’ils fussent parvenus à l’autorité suprême , qui jugeait en dernier ressort. Ainsi l’esprit et les principes des institutions canoniques préparèrent les peuples aux trois
grandschangemensqui s'opérèrent, comme nous l'avons établi plus haut, dans la jurisprudence féodale. Plusieurs statuts regardés de nos jours comme les plus sûres garanties delà sécurité des personnes et des biens , sont manifestement opposés à l’esprit et aux principes de la législation civile admise en Europe pendant plusieurs siècles, et c'est aux régies de jurisprudence en vigueur dans les cours ecclésiastiques que nous les devons. Reconnaissant quelle sagesse et quelle équité avaient dicté les arrêts de ces tribunaux, les peuples sentirent la nécessité de s’éloigner des justices militaires des barons, on d’en entreprendre la réforme.