VIII
Tandis que l’Europe voyait s’opérer par degrés des améliorations importantes dans l’ordre social
ta
el clans l’administration de la justice, les nobles manifestaient de jour en jour des sentimens plus généreux et plus élevés. Ce changement était produit par l’esprit de chevalerie, qu’on a généralement considéré comme une institution barbare , résultat de caprices bizarres et source d’extravagances plus bizarres encore , mais qui en réalité dut nécessairement naître de l’état où i se trouvait alors la société, et qui concourut fortement à polir les mœurs des Européens. Le régime de la féodalité était un état de guerre, de dévastation et d’anarchie presque continuel, • • dans lequel la faiblesse sans défense était constamment en butte à tous les outrages de la force. La puissance du monarque était trop bornée pour empêcher ces maux, et l’autorité de la justice trop faible pour les réprimer. C’était dans la valeur et la générosité de chacun que se trouvait la plus sûre protection contre la violence :
• cet esprit d’enthousiasme chevaleresque qui
avait armé tant de nobles pour la délivrance des pèlerins opprimés par les infidèles, inspira, à d’autres le noble désir de se déclarer les soutiens et les vengeurs des faibles dans la patrie. Lorsque la soumission entière de la Terre-Sainte au joug des Musulmans eut mis fin à ces expéditions lointaines, ce fut la seule carrière ouverte au courage ardent et aventureux de la noblesse : repousser l’oppression puissante ; briser les fers
îles captifs; protéger et venger les femmes, les orphelins, les ecclésiastique et tous ceux qui ne pouvaient se défendre eux-mêmes ; enfin redresser tous les torts et tous les abus, furent des actes qui assuraient une gloire éclatante.
Cette institution , produit singulier d’un mélange de valeur, de galanterie et de religion ^ était parfaitement en harmonie avec les goûts et le caractère martial de la noblesse; elle exerça une influence marquée sur les mœurs: la guerre fut dépouillée d’une partie de ses horreurs, et quand l’humanité eut pris rang à côté du courage parmi les vertus delà chevalerie, on vit plus de politesse et plus de douceur dans les mœurs, et la courtoisie fut regardée comme la plus estimable des vertus d’un chevalier. Les actes de violence et d’oppression diminuèrent du moment qu’on put se faire un mérite de les prévenir ou de les venger. Un attachement inviolable, à' la vérité, une observation religieuse de ses engagemens, furent dès-lors les traits distinctifs du caractère d’un gentilhomme, parce que la chevalerie, regardée comme l’école de l’honneur, prescrivait et inspirait une délicatesse extrême sur tous ces points.
Six. "
Les progrès des sciences et des lettres eurent également une grande influence sur les mœurs
de l’Europe , et contribuèrent à y introduire le goût et l’urbanité qui les distinguent denos jours. Quoique les Romains , lors de l’envahissement de leur empire, eussent déjà perdu ce goût épuré qui avait fait des productions de leurs ancêtres des modèles de perfection pour la postérité , ils avaient cependant encore le même amour et une égale ardeur pour la littérature et les arts. Mais les barbares, loin d’admirer des beautés que leurs sens grossiers ne pouvaient sentir, témoignaient au contraire du mépris pour ces raffinemens ; ils n’avaient pas encore atteint ce degré d’état social où le vrai beau et*l’élégance des formes Commencent à exercer L’activité des facultés de l'homme; ils étaient étrangers à la plupart de ces besoins et de ces goûts qui enfantent tant d’inventions ingénieuses, et comme ils ne savaient apprécier ni le mérite ni l’utilité des arts des Romains, ils s’attachèrent à en renverser les monumens avec la même ardeur que la postérité a mise depuis à reconnaître et à préserver leurs ruines.
A peine aperçut-on les premiers résultats de cette mémorable révolution qui avait rendu à une portion nombreuse de la société ses droits et son indépendance; à peine la communauté* tout entière eut-elle commencé à apprécier les avantages du commercé, de l’ordre public et de la sûreté individuelle, que l’esprit humain se
reconnut aussitôt une puissance inaperçue jusque-là , et se montra avide de notions et de travaux dont il n’avait pas encore eu l’idée. C'est vers le commencement du xn c . siècle que nous le voyons s’agiter au sein de sa longue léthar gie, se réveiller enfin, et porter sur des objets nouveaux toute l’énergie de ses facultés. •
Mais les premières tentatives littéraires des nations de l'Europe au moyen âge furent extrêmement mal dirigées : chez un peuple, comme chez un individu, les forces de l’imagination prennent leur essor avant que les facultés intellectuelles se soient'beaucoup livrées aux recherches spéculatives et abstraites; on est poète avant d’être philosophe; on éprouve de Vives émotions, on les exprime avec vigueur, et l’on n’a fait encore qu’un pas dans la carrière de l’abstraction et du raisonnement. Le siècle d’Homère et d’Hésiode fut de beaucoup antérieur à celui de Thaïes et de Socrate; mais malheureusement pour les lettres, nos pères, quittant la route que trace la nature, s’égarèrent dans l’a- * byme que la métaphysique ouvre à nos facultés % intellectuelles. Ils avaient embrassé le christianisme presque dès leur établissement dans ♦leur nouveau territoire; mais ils neT’avaient pas reçu dans toute sa pureté: l’orgueil humain • avait ajouté aux simples et touchantes doctrines du christianisme de vains systèmes de philoso-
phie, qui voulaient pénétrer des mystères et décider des questions dont la solution n’est pas dans les limites de l'intelligence humaine. Ces présomptueuses investigations s’incorporèrent en quelque sorte dans le système religieux, et furent bientôt considérées comme le constituant essentiellement. La curiosité naturelle â l’homme ayant été éveillée, ce durent être nécessairement les premiers objets de leurs réflexions et de leurs raisonnemens. La th'éologie scolastique , avec toutes ses recherches hardies et ses subtiles distinctions hors du domaine de la raison humaine, fut donc le premier résultat de l’esprit philosophique quand il commença à se manifester en Europe avec quelque énergie.
Ce ne fut pas toutefois la seule circonstance qui imprima une direction fâcheuse aux efforts de l’esprit humain à l’époque où l’on commença à cultiver des talens long-temps laissés dans l’oubli. La plupart des personnes qui travaillèrent à faire revivre la littérature au xu s . et au xm e . siècle, avaient puisé toute leur instruction et leurs doctrines à l’école des Grecs, dans l’empire d’O-
rient, ou chez les Arabes, en Espagne et en * Afrique ; mais ces deux peuples avaient porté dans l’étude des sciences un degré de raffinement et de subtilité qui les dénaturait : chez les uns , la théologie était devenue un système d’arguties spéculatives et <le discussions sans
défectuosités du gouvernement civil et aux troubles qui en étaient la suite dans chaque pays; de telle sorte qu’il devint impossible aux souverains d’agir conformément aux idées que l’état des choses et leurs observations devaient naturellement leur inspirer.
Mais divers événemens eurent lieu dans le cours du xv e . siècle, qui , investissant les rois d’un commandement plus absolu, les mirent à même aussi de donner plus de vigueur et d’extension à leurs entreprises. C’est sous le règne de Charles V que commencèrent enfin à être entièrement comprises les idées sur lesquelles le système politique des modernes est basé, c’est alors que igs principes qui l’ont constamment maintenu depuis le règne de ce prince, furent généralement adoptés.
La réunion à la couronne de France des vastes territoires possédés sur le Continent par l’Angleterre , est le premier événement qui produisit un changement important dans la situation politique de l'Europe. Tant que les Anglais restèrent maîtres de quelques-unes des plus florissantes provinces du royaume des Francs, et qu'ils tinrent sous le drapeau britannique une grande partie de leur martiale population, un monarque de la Grande-Bretagne se regardait plutôt comme le rival que comme le vassal du suzerain dont il relevait. Les rois de France,
surveillés et entravés dans tous leurs desseins par un adversaire jaloux et redoutable, n’osaient risquer aucune opération .importante et hasardeuse. Les Anglais étaient toujours là, prêts à traverser ce qu’ils voulaient entreprendre. Les droits à la couronne étaient même disputés par eux, et comme il leur était facile de pénétrer promptement jusqu’au cœur du royaume , il arrivait que les bras fiaturellement destinés à leur défense pouvaient être armés et employés pour leur destruction. On ne devait -attendre de monarques placés dans une pareille situation, que des résolutions timides et des actes sans vigueur. Démembrée et comprimée par sa rivale, la France ne pouvait encore prendre son rang dans le système politique ; mais la mort de Henri V, événement qui fut heureux pour la France et peu fatal à l’Angleterre elle-même, délivra le premier pays d’une grande calamité, celle de voir un maître étranger assis sur sdn trône. *
Dès que les monarques français eurent annexé dévastés territoires^ leur domination, et par là acquis un accroissement considérable de puissance, leurs vues comiîiencèrent à devenir plus vastes et plus hardies tant pour l’administration intérieure que pour les entreprises à l’extérieur. Alors , fort des avantages naturels qu’il doit à sa .situation et à la ccmtiguité de ses divers terri-
avait effectivement que lessavansqui pussent pénétrer dans. son sanctuaire: tout le reste, qui s’eu voyait interdire l’entrée, était réduit à continuer de croupir dans une grossière ignorance (XVI).
Les progrès du commerce contribuèrent puissamment à épurer les mœurs en Europe en y ramenant l’ordre, l’humanité et l’égalité de la loi. Les hommes n’ont, au berceau de la société, que des besoins et des désirs si bornés, qu’ils se contentent des produits du climat et du sol où la nature les a placés, avec ce qui peut y être ajouté par leur grossière industrie. L’état social et les mœurs publiques doivent être considérablement améliorés, l’ordre général et la sûreté . individuelle être parfaitement garantis avant qu’il s’établisse entre les différens peuples des relations actives et libres ; aussi voyons-nous l’établissement des barbares dans l’Empire rompre toutes les liaisons que la domination romaine avait formées entre les nations. L’Europe fut démembrée en une multitude de petites sociétés isolées; toutes relations cessèrent presque entièrement pendant plusieurs siècles entre ces états ainsi morcelés. Il y eut mille dangers à parcourir des mers toujours infestéâ par les pirates, et nul étranger ne put attendre un accueil hospitalier dans les ports de ces nations peu *
civilisées. De simples communications , même entre les différentes extrémités d’un royaume, étaient toujours très-difficiles. Les attaques des nombreuses troupes de bandits et les exactions violentes des nobles, qui n’étaient guère moins à redouter, faisaient d’un voyage un peu long une périlleuse entreprise. Toutes ces circonstances faisaient que la plupart des babitans de l’Europe, attachés au sol natal , avaient fini par être presque entièrement étrangers aux contrées lointaines, et par n'en plus connaître qu’à peine les noms, la situation, le climat et les produits (XVII).
Les guerres saintes étaient à peine terminées, que la découverte de la boussole vint rendre la navigation plus sûre et par conséquent plus hardie, et facilita les communications entre les peuples, en faisant disparaître en quelque sorte les intervalles qui les séparaient.
Le commerce de l’Europe , an xn«. et au xni e . siècle, était devenu la possession ^presque exclusive des Italiens, plus connus alors sous le nom de Lombards. Il s’était établi dans chaque état des compagnies de négocians lombards:
placés sous la protection immédiate du gouvernement, ils jouissaient de faveurs et de privilèges fort étendus. Les dispositions de l’ancienne législation barbare touchant les étrangers ne * leur étaient point appliquées : ils fournissaient
les moyens de transport, exploitaient les produits du sol , et étaient les banquiers de toute l'Europe.
Pendant qu'au sud de l’Europe les Italiens se livraient au commerce avec une si heureuse activité, l’esprit d’industrie commerciale se réveillait chez les peuples du Nord vers le milieu du xm e . siècle. Les habitans des côtes de la mer Baltique étaient alors plongés dans la plus affreuse barbarie, et cette mer était désolée par les pirates. Les villes de Lubeck et de Hambourg se virent dans la nécessité , en ouvrant des relations avec ces peuples, de se liguer ensemble pour se défendre réciproquement contre ces brigandages publics. L’établissement de cette union fut si avantageux, que d’autres villes s’empressèrent d’entrer dans la confédération, et qu’en peu de temps les quatre-vingts villes les plus considérables dans les pays situés entre les extrémités de la mer Baltique et les bords du Rhin formèrent, .en s'unissant, cette célèbre ligue anséatique,qui devint dans la suite si puissante, que son alliance fut sollicitée, et son inimitié redoutée des plus grands monarques. La formation de cette ligue eut d’importans résultats; elle établit des communications entre les peuples du nord et du sud de l’Europe, et elle leur apprit quels étaient les besoins qu’ils pouvaient satisfaire réciproquement.
Quelquefaiblesque paraissentalorsles progrès . des relations commerciales et des communications libres entre les peuples, en comparaison de ceux que présentent les deux derniers siècles, on les trouvera merveilleux si l’on considère l’état social en Europe avant le douzième siècle; ces progrès durent nécessairement avoir d’importans résultats. Le commerce tend à déraciner les préjugés, qui sont pour les nations un germe de division et de ressentiment; il corrige et polit les moeurs ; il établit entre les hommes le plus fort de tous les liens, le désir de subvenir mutuellement à leurs besoins respectifs ; il'Jes dispose à la paix en créant dans chaque état une classe de citoyens intéressés au maintien de la tranquillité publique. A peine l’esprit du commerce est-il en vigueur et a-t-il pris un certain ascendant sur une nation , qu’aussitôt nous voyons s’introduire un nouvel esprit dans sa politique, dans ses guerres, dans ses alliances et dans ses traités. Nous en trouvons à l’époque même dont nous parlons des exemples frappans dans l’histoire des états d’Italie, de la ligue anséatique et des villes des Pays-Bas. Le commerce en prenant cours peu-à-peu dans les diverses contrées de l’Europe, y introduisit les arts et les mœurs qui caractérisent les nations civilisées (XVIII).