‹ Extraits de l'introduction a l'histoire de CharlesQuint, et precis des troubles civils de CastilleChapitre 7 sur 14 · SECTION II · texte numérisé non relu

SECTION II

Marche de la société sous le rapport de l’emploi de la farce nationale dans les opérations à l’ extérieur.

Tout ce qui précède nous a offert le tableau des événemens et des institutions dont l’action puissante a graduellement introduit chez les diverses nations de l’Europe un ordre politique plus régulier et un état social moins barbare. Lorsque , après avoir jeté un coup-d’œil sur la situation de la société et sur la manière d’être des individus vers les premières années du xv e . siècle, on revient sur ses pas pour examiner l’état social et politique de l’Europe à l’époque où les hordes septentrionales assirent de nouveaux établissemens sur les ruines de l’empire romain, les progrès du genre humain vers l’ordrè et la civilisation paraissent véritablement immenses.

Toutefois, le gouvernement était loin encore, à cette époque, d’avoir conquis ces formes admirables au moyen desquelles de vastes monarchies peuvent concentrer les forces éparses de la communauté et suivre avec persévérance et succès d’imposantes entreprises. Des tribus for-

mant un corps de société peu considérable , dirigent facilement de concert toute la puissance d’action qui réside en elles; elles ne sont point excitées par ces vues d’une prévoyante politique qui arme les états policés, les sentimens actuels peuvent seuls les animer; l’insülte d’un ennemi allume le ressentiment; les succès d’une tribu voisine éveillent la jalousie : ces impressions passent rapidement de cœur en cœur, et tous les membres dé la communauté s’élancent au combat avec une égale ardeur pour assouvir leur vengeance ou acquérir de la renommée. Mais dans de vastes états tels que les grands royaumes de l’Europe au commencement du xv e . siècle, où il ne peut y avoir que des rapports peu fréquens entre les divers membres du corps social, et où toute grande entreprise nécessite un accord préalable et de longs préparatifs , il n’y a qqe la voix absolue d’un despote ou l’influence imposante d’un ordre politique régulier qui puissent appeler ét réunir toutes les forces nationales. Les immenses états de l’Orient nous offrent un exemple du premier de ces deux moyens pour arriver au même but: là, l’ordre suprême des monarques parvient jusqu’aux limites de leur domination , et amène sous leurs drapeaux le nombre de soldats qu’ils veulent avoir. On reconnaît le dernier dans l’état actuel des royaumes de l’Europe, où le monarque ,par l'ac-

tion pins ilouce et non moins effective fies loi'Sel du gouvernement, peut s’entourer de toutes les foces de l’Etat et les diriger de concert vers ces grandes entreprises qui demandent de conslans et d’énergiques efforts.

Mais les formes constitutives des états européens au commencement du xv p . siècle n’avaient aucun rapport avec l’une ou avec l’autre de ces deux situations politiques- Les divers souverains, quoiqu’ils eussent, jusqu’à un certain point, reculé leslimitesdelcursprérogatives en attaquant avec succès les privilèges de la noblesse, ne possédaient néanmoins encore qu’une autorité extrêment bornée. La législation civile et la police intérieure, bien qu’améliorées par les causes diverses qu’on vient d’examiner, étaient encore faibles et imparfaites : dans chaque pays, un corps de noblesse nombreux et formidable malgré tout ce qu’on avait fait pour l’abattre, surveillait les moindres mouvemens des souverains avec une attention jalouse, qui réprimait leur ambition et les empêchait d’entreprendre ou d’exécuter tout ce qui eût pu contribuer à raffermir leur pouvoir.

Le revenu ordinaire de chaque état était en , outre si modique, qu’il ne pouvait suffire à aucune grande entreprise : le prince dépendait donc de ses sujets pour les sommes extraordinaires qu’il fallait pour y subvenir, et ces som—

mes étaient accordées par eux , souvent avec déplaisir, toujours avec parcimonie.

Cette modicité du revenu public ne permettait guère au souverain de mettre en campagne une armée susceptible de faire un service actif un peu long. Aiusi , loin d’avoir des troupes formées aux manœuvres et habituées à la subordination par une sévère discipline, il ne pouvait disposer que du nombre de soldats que ses vassaux amenaient sous ses étendards conformémentaux règles de latenure militaire.Ces soldats, qui n’étaient engagés que pour un temps peu considérable, ne pouvaient être beaucoup écartés de leur séjour habituel , et plus attachés au seigneur de qui ils relevaient immédiatement , qu’au prince dont ils suivaient momentanément les bannières, on les voyait souvent aussi plus disposés à contrarier qu’à favoriser ses desseins. Eussent-ils été même sous la dépendance directe du mouarque , on n’eût encore trouvé en eux que des instrumens avec lesquels il n’était guère possible de mettre fin à une entreprise grande et difûcul tueuse ; c’est l’infanterie qui fait la force d’une armée offensive et défensive : les Romains, pendant le temps qu’ils vécurent en république, durent- tous leurs triomphes à la discipline constante et sévère des légions, en grande partie composées de fantassins. Lorsque, oubliant les établissemens qui avaient assuré à

leurs pères lu domination de l'univers, ils dénaturèrent leur système militaire au point de regarder une nombreuse cavalerie comme le fonds même de leur armée, il arriva qu’ils furent vaincus, ainsi qu’on l’a dit plus haut, par l’ardeur indisciplinée des barbares, combattant presque toujours à pied. Ces nations, loin de profiter de l’exemple des Romains, les imitèrent dès qu’elles furent établies dans leurs conquêtes, et s’écartèrent aussi des maximes de leurs ancêtres; elles placèrent dans la cavalerie toute la force de leurs arméniens. Chez les Romains, ce changement eut pour motif la mollesse de leurs troupes, qui n’étaient plus capables d’endurer des fatigues que leurs braves et robustes aïeux trouvaient légères ; chez les fondateurs dès nouvelles monarchies entre lesquels l’Europe fut partagée, cette innovation dans la composition des armées semble avoir eu poué origine l’orgueil des nobles , qui., dédaignant de se voir confondus avec des personnes inférieures par le rang, visèrent à pouvoir en être distingués sur le champ de bataille comme en temps de paix. La chevalerie et ses nombreux tournois , où les combattons , armés de pied en cap, entraient dans la lice sur des chevaux splendidement harnachés et déployaient une valeur, une force et une adresse surprenante, contribuèrent encore à tenir la cavalerie dans

une plus haute estime. La passion pour ce genre de service devint telle aux xine. et xiv e . siècles, qu’on vit alors les armées de l’Europe presque entièrement composées de cavaliers. Aucun gentilhomme n’eût voulu paraître en campagne que monté , et il eût cru déroger à sa qualité en servant de toute autre manière. La cavalerie fut, par une honorable distinction, appelée la bataille: d’elle seule dépendit le sort des combats ; l’infanterie, ramassée dans les derniers rangs du peuple, mal armée, plus mal disciplinée encore, cessa d’être d’aucune valeur.

Comme ces circonstances rendirent nécessairement moins vastes et moins vigoureuses les entreprises particulières des états européens , les monarques se virent aussi empêchés par là de suivre avec sollicitude les projets elles actes de leurs voisins, pour arriver à l’établissement d’un système régulier de sécurité générale. Ils ne purent en conséquence ni s’uuir par un lien fédératif, ni agir de concert, afin de créer un système de distribution de pouvoir et d’équilibre entre les puissances, qui fût capable d’empêcher chacune d’elles de parvenir à une supériorité dangereuse pour la liberté et l’indépendance générale. Les nations de l’Europe semblent s’être considérées elles-mêmes, pendant plusieurs siècles, commme autant de sociétés séparées qu’aucun intérêt commun ne rapprochait, et

dont les affaires et les opérations respectives n’intéressaient absolument qu’elles seules. Leurs princes n’avaient pas encore établi entre eux ces rapports au moyen desquels ils surveillent et sondent les desseins secrets de tous les états ; ils n’avaient pas encore, dans chaque cour, des ambassadeurs chargés d’y épier tous les mouvemens, pour faire d’utiles révélations à leur pays.

Celui qui retrace l’histoire de l’un des principaux états de l’Europe durant les deux derniers siècles , doit embrasser l’histoire entière de cette portion du globe. Ses divers royaumes ont formé, pendant cette période, un vaste système dont les parties étaient étroitement unies entre elles, de telle sorte que, dans cet arrangement fixe et régulier, les mouvemens de l’un devaient réagir sur les autres de manière à influer sur leurs plans et à changer leurs mesures. Mais avant le xv e . siècle, à moins qu’un voisinage immédiat ne multipliât les sujets de discorde, ou bien qu’une rivalité nationale n’excitât à des sentimens hostiles, les divers états de l’Europe se trouvaient rarement en point de contact. Si un royaume, à cette époque, devenait le théâtre de quelque grande révolution, les autres considéraient les événemens avec l’indifférence de spectateurs tout-à-fait désintéressés et qui croient n’avoir nullement à en redouter lessuites éloignées.

A u milieu des viol en tes con vu 1 sion s où 1 ’Em p ire sc trouva plongé par l'esprit de domination do la cour de ltome et par l’ambition turbulente des nobles allemands, ni l’autorité des papes secondés de tous leurs artifices et de toutes leurs intrigues , ni les instances des empereurs , ne purent induire aucun des puissans monarques de l’Europe à entrer dans ces longues querelles, ni à mettre à profit plusieurs occasions d’y intervenir avec succès.

Cette surprenante inaction des princes dans des circonstances si importantes, ne doit pas être attribuée à leur défaut de discernement pour en prévoir toutes les conséquences politiques. La sagacité du jugement et la vigueur de l’action sont le' partage de quelques hommes à toutes les époques. Les monarques qui régnèrent dans les diverses contrées de l’Europe pendant plusieurs siècles, ne furent ni aveugles sur leur propre intérêt, ni indifférens à la sécurité générale , et les moyens de garantir l’une et l’autre ne leur furent point étrangers. S’ils n’adoptaient pas les principes salutaires de la politique moderne, qui enseignent à prévoir de loin le danger, à réprimer dès les premiers pas toute puissance dont la grandeur peut alarmer les autres, à rendre jusqu’à un certain point chaque état le gardien des droits et de l’indépendance de ses voisins, il faut l'imputer entièrement aux

loires, comme aussi du nombre et de la bravoure deses habitans, ce royaume marcha à grands pas vers l’établissement d’une nouvelle prépondérance en Europe, et devint la première puissance en position de causer des alarmes à toutes celles qui l’entouraient.

Mais la France ne dut pas exclusivement cet accroissement de puissance à la réunion des provinces long-temps anglaises. Une circonstance qui accompagna cette réunion, quoiqu’elle soit d’une moindre importance et qu’elle ait été peu remarquée , contribua néanmoins puissamment a imprimer à cette monarchie une marche plus vigoureuse et plus décidée. Pendant la lutte opiniâtre qui s’était établie entre la France et l'Angleterre, toutes les défectuosités du système militaire qu’entraînait le gouvernement féodal avaient pu être bien senties. Une guerre de longue durée devait nécessairement languir quand elle était poussée par des troupes obligées , et accoutumées seulement à tenir la campagne i quelques semaines. Des armées eu grande partie formées de grosse cavalerie étaient également insuffisantes pour défendre ou pour attaquer les villes et les châteaux qu-’il fallait soumettre ou conserver. Afin d’obtenir les forces effectives et permanentes que nécessitaient ces longues et fatales querelles, les rois de France prirent a leur solde de nombreuses bandes de merqe-

mires , quelquefois nés parmi leurs propres sujets, et d’autres fois aussi dans des contrées étrangères; mais comme la constitution féodale n’offrait à ces princes aucun moyen de se procurer les fonds équivalens à ce service extraordinaire, ces soldats d’aventure étaient renvoyés à la fin de chaque campagne, ou bien lorsqu’il y «avait quelque apparence d’un accommodement prochain. Assez ordinairement habitués t à s’affranchir des règles de la discipline, alors ces guerriers tournaient quelquefois leurs armes contre le pays même qui les soldait comme défenseurs, et ils le ravageaient avec presque autant de barbarie que les étrangers dont ils l’avaient garanti. *

Un corps de troupes tenu constamment sur pied, et soumis aux règles de la subordination militaire, aurait suppléé à tout ce qu’on pouvait désirer dans la constitution féodale, et fourni aux princes les moyens de mettre à fin des entreprises pour lesquelles ils n’avaient eu jusquelà que des ressources insuffisantes; mais un pa- * reil établissement était si contraire à l’esprit du système féodal et si peu compatible avec les privilèges et les prétentions des nobles, que, pendant plusieurs siècles, aucun monarque n’eut assez de hardiesse ou de puissance pour oser simplement s’y acheminer. Enfin Charles VII, se confiant danslarenomméeque lui avaient acquise

ses victoires contre les Anglais, et mettant à profit cette impression profonde de terreur que ces formidables ennemis avaient laissée dans tous les esprits, exécuta ce que ses prédécesseurs n’avaient pas même voulu tenter. Prétextant la nécessité d’avoir toujours à sa disposition une force suffisante pour garantir le royaume contre toute invasion subite des Anglais, ce monarque, en licenciant son armée, garda sous les armes un corps de neuf mille cavaliers et de seize mille fantassins; il assigna des sommes fixes pour qu’ils fussent régulièrement payés; il les établit en divers lieux du royaume sans autre règle que sa volonté, et il nomma les chefs qui durent les commander et les discipliner. La haute noblesse rechercha ces fonctions, et elle y apprit à dépendre du souverain, à suivre ses lois, à le regarder comme père et rémunérateur des services rendus. Cette milice féodale, composée des vassaux que les barons appelaient sous leur étcntard, vit graduellement sa réputation tomber ^ dans l’oubli, parce qu’elle était fort inférieure il des corps permancus et disciplinés. La force d’unearmée cessa dès-lors d’être estimée d’après la quantité de sa cavalerie; en outre lorsque la poudre à canon eut été inventée, et que l’usage du canon sur le champ de bataille fut devenu général, il arriva que des cavaliers emprisonnés dans une armure complété furent mis avec un

grand désavantage en présence d’autres combattans; les diverses pièces qui composaient cette armure pouvaient repousser la flèche et la lance, mais elles étaient insuffisantes contre ces nouveaux instrument de destruction. Le service de l’infanterie obtint donc de jour en jour plus d’estime, et ce fut à ses efforts qu’on dut particulièrement les victoires et les conquêtes. Les nobles et leurs vassaux, quoiqu’ils fussent quelquefois obligés à se rendre au combat conformément aux anciennes règles, ne furent plus guère considérés que comme un cortège incommode, et essuyèrent le mépris de soldats accoutumés aux fatigues et aux travaux d’un service régulier.

Ainsi cet établissement de Charles VII, qui pour la première fois en Europe créa une armée d’après le système militaire actuel , devint l’occasion d'une grande révolution dans son état 'politique. En enlevant aux nobles celte direction des forces nationales qui les avait investis d’une si haute influence dans l’état, il porta un coup profond à l’aristocratie féodale précisément dans l’endroit qui paraissait le moins vulnérable. «

De même que les monarques français devancèrent les autres princes de l’Europe dans la création d’une force militaire stable et régulière qui les rendit capables de former des entreprises plus hardies et plus vastes, deunême aussi furent-

ils les premiers qui brisèrent le joug de la féodalité et qui abaissèrent ces grands vassaux dont l’influence excessive avait long-temps circonscrit l’autorité souveraine dans d’étroites limites, et laissé sans résultat les efforts de tous les monarques de l’Europe. Il y eut un concours de circonstances qui minèrent graduellement l’aristocratie féodale en France. La fortune des nobles avait été fortement endommagée pendant les longues guerres avec les Anglais. Ce zèle extraordinaire, qu’ils consacrèrent à la défense de la pairie contre ses antiques ennemis, absorba entièrement les biens de plusieurs des grandes familles. Comme chaque province du royaume devenait à son tour le théâtre des hostilités, toutes les terres se virent successivement exposées aux ravages des troupes mercenaires que les souverains levaient quelquefois sans avoir le moyen de les solder, ou des bandes de paysans insurgés, dont la rage était plus redoutable encore. En même temps des besoins pressans ayant déterminé les gouvernemens à recourir au déplorable expédient d’altérations subites et considérables des monnaies en circulation dans le royaume, il arriva que les diverses redevances seigneuriales fixées par les anciens usages diminuèrent beaucoup de valeur, et que les revenus généraux des fiefs se trouvèrent par conséquent considérablement réduits ; il arriva encore

que pendant ces fatales querelles entre les deuJt nations, la noblesse recherchant avec ardeur tous les postes où il y avait des dangers à craindre et de la gloire à acquérir, plusieurs des familles considérables s’éteignirent, et que leurs fiefs furent, réunis à la couronne; d’autres fiefs tombèrent, par le cours des choses, en partage à des femmes, furent démembrés et divisés, soit par des profusions envers l’Église, soit par le partage entre les lignes collatérales éloignées (r).

Excité par les symptômes manifestes de décadence d’un corps qu’il avait résolu de renverser, Charles VII fit, pendant la durée de la paix avec l’Angleterre, des tentatives pour fonder l’autorité royale sur les ruines de l’édifice aristocratique; mais ses obligations envers la noblesse étaient à-la-fois et si nombreuses et si récentes, elle avait coopéré d’une manière si brillante à lui rendre son royaume, qu’il fut de toute nécessité pour lui de procéder dans le cours de ses entreprises avec une sage modération: au reste, telle était l’influence que la couronne devait à ses succès contre les Anglais, et tel était l’affaiblissement qu’avait subi celle des nobles, qu’il put bientôt introduire d’importantes innovations dans les institutions politi-

( 1 ) Boulainvilliers, Hist. du gouvernement de France , lettre XJ1.

ques du pays. Non-seulement il établit, comme on l’a dit plus haut, un redoutable corps de troupes régulières; mais il leva, par un simple édit et sans le concours des états-généraux , des subsides extraordinaires, ce qu’aucun monarque de France n’avait fait jusqu’à lui. Il osa pareillelement rendre perpétuelles plusieurs taxes qui avaient été imposées accidentellement et pour une courte durée. Ces innovations diverses furent le moyen d’un accroissement si considérable de puissance , et étendirent tellement les bornes de la prérogative royale , qu’après avoir été dans une situation plus dépendante qu’aucun monarque français jusqu’à cette époque, il se trouva , vers la fin de son règne , en possession d’un degré d’autorité auquel ses prédécesseurs avaient vainement tâché de parvenir (i).

Ce plan, qui tendait à l’abaissement de la noblesse, et que Charles YII commença à mettre à exécution , son fils, Louis XI < le suivit d'une manière plus hardie et plus heureuse encore; il semblait que la nature eût fait Louis pour être tyran. Dans quelque siècle qu’il eût été appelé à occuper un trône , son règne eût probablement été fécond en projets pour opprimer le peuple etfondef le pouvoir absolu. Fourbe, in-

(1 ) Histoire de France de Velly, Villaret, etc., tom. xy et xu. — Variations delà monarchie franc . , tom. ni.

sensible et cruel, étranger à toute règle de justice comme à toute idée de décence, il dédaignait de se soumettre au frein quele sentiment de l’honneur ou le désir d’un renom fait subir même aux plus ambitieux. Discernant en outre avec une rare sagacité son véritable intérêt et prenant cet intérêt seul pour guide, il était susceptible de le poursuivre par des efforts systématiques et constans , sans qu’aucun motif ou aucun péril pût l'en détourner.

L’administration de Louis fut aussi profonde que fatale aux privilèges de la noblesse; il éleva à tous les postes publics des hommes nouveaux, souvent même des individustirés des conditions les plus basses et les plus méprisables de la société , pour leur confier, au gré de ses caprices, les fonctions les plus élevées : ces fonctionnaires devenaient ses confidens intimes; c’étaient eux qu’il consultait dans ses. desseins nouveaux, et c’était à eux qu’il en livrait l’exécution : il affectait au contraire pour les nobles, habitués jusque-là à être les favoris et les conseillers du prince, un mépris si outrageant, que s’ils ne voulaient pas se soumettre à vivre dans une cour où leur existence n’était plus que l’ombre de ce qu’elle avait été, ils étaient obligés de se confiner dans leurs châteaux, où ils demeuraient inactifs et oubliés. Mais peu satisfait encore d’avoir ôté aux nobles toute considération, en faisant

( Itro )

tomber entre ses mains la direction totale des affaires, Louis ajouta l’insulte au mépris; il chercha , par une violation de ses plus importans privilèges, à dégrader l’ordre même de la noblesse et à réduire ses membres au niveau des autres sujets devant le sceptre royal. Les individus du rang le plus élevé, s’ils avaient l’audace de contrarier ses vues, ou le malheur d’éveiller ses jalouses inquiétudes, étaient persécutés avec des rigueurs à l’abri desquelles les nobles avaient su se mettre jusque-là. Des juges qui n’étaient pas légalement saisis prononçaient sur leur sort; ils étaient livrés aux tortures ou condamnés à un supplice infâme, sans égard pour la naissance et la condition. Le peuple, s’habituant à voirie sang de personnages illustres versé par la main du bourreau commun , à les voir jetés au sein d’affreux donjons ou transportés dans des cages de fer, commença à considérer la noblesse d’un œil moins respectueux qu’anciennement, et à n’envisager qu’avec terreur celte puissance royale qui semblait avoir humilié ou même anéanti toute autre puissance dans le royaume.

En même temps Louis, craignant que les nobles ne fussent enfin tirés, par les rigueurs de son gouvernement, de cette espèce de stupeur dans laquelle l’oppression les avait plongés, ou que du moinslesoindeleurpropre conservation ne leur

Page 1