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enseignât à se liguer secrètement contre lui, s’occupa à semer parmi eux, avec une perfide adresse, des germes de discorde, ainsi qu’à ranimer ces vieilles animosités allumées entre les grandes familles par l’esprit de jalousie et de rivalité naturel au système féodal , et que le temps avait simplement calmées. Pour y parvenir, il mit en œuvre tous les artifices que put lui inspirer le génie de la plus détestable politique, et ce fut avec tant de succès que, dans une situation qui exigeait d’énergiques efforts et une union parfaite, les nobles se montrèrent constamment faibles et divisés, excepté dans une circonstance des premières années de son règne, où ils laissèrent éclater tout leur ressentiment.
Tout ce que Je monarque français enlevait aux privilèges de la noblesse était autant d’ajouté aux prérogatives de la couronne. Afin d’avoir à • ses ordres un corps de soldats capable de réprimer toute tentative de la part des mécontens, non-seulement il maintint sur pied les troupes régulières que son père avait levées, mais encore il prit à son service six mille Suisses, qu’on regardait alors comme les fantassins les mieux disciplinés et les plus redoutables de l’Europe (i). Par un sentiment commun aux tyrans, il mit toute sa confiance dans ces mercenaires étran-
(i) Mémoires de Commincs, tom. 1.
gers, et crut voir en eux d’aveugles instrumens d’oppression et de fidèles appuis de la puissance absolue qu’il venait d’usurper. Vers la fin de son règne, il en avait un corps considérable campé dans un lieu fixe et toujours prêt à agir au moindre signal.
Des sommes considérables furent nécessaires pour subvenir aux frais de cet établissement militaire, et réaliser les moyens d’exécuter les entreprises diverses que lui suggérait l’inquiète activité de son génie. Ce droit imposant de lever des taxes sans le concours des états-généraux, droit que son père avait acquis à sa couronne et dont il sut habilement étendre les limites, le mit en position de pouvoir faire face à l’accroissement successif des charges publiques.
Tout ce que son^ceptre, quelque puissant qu’il fût, ne put faire, son adresse l’exécuta : il est le premier monarque en Europe, qui ait connu, l’art de diriger ces grandes assemblées qüe le système féodal avait investies du droit d’accorder des subsides et d’imposer des taxes ; il enseigna, le premier, aux autres princes le fatal secret de miner les libertés publiques en corrompant les sources mêmes d’où elles tirent leur origine, en s’attachant par tous les moyens à influencer l’élection des députés, en employant la crainte ou la séduction pour les dominer eux-mêmes, en altérant avec adresse les anciennes formes
de leurs délibérations. Louis eu vint au point de diriger si complètement ces assemblées, qu’au lieu d’offrir dès-lors des gardiens vigilans des franchises et des propriétés du peuple, elles ne furent plus composées que de serviles agens qui provoquèrent les plus odieuses mesures de son règne. Comme il n’y avait plus aucun pouvoir susceptible de limiter le sien , ses exactions n’eurent point de bornes : non-seulement il maintint les taxes imposées par Charles Vil ; mais y ajoutant encore , il en fit arriver le montant à une somme que ses contemporains semblent trouver exorbitante (i).
Mais ce ne furent pas seulement l’autorité et le trésor de la couronne qui reçurent alors des accroissemens , Louis agrandit le territoire par des acquisitions de divers genres, il eut le -Roussillon parmi achat, la Provence parla dernière volonté de Charles d’Anjou, et il profita de la mort de Charles-le-Téméraire pour saisir d’un bras vigoureux la Bourgogne et l’Artois,
(i) Charles VII avait levé pour 1,800,000 francs de taxes, Louis XI leva 4}7<>o,ooo francs. Le premier avait à sa solde g,200 hommes de cavalerie et 16,000 d’infanterie, le second eut sur pied jusqu’à 1 5,000 hommes de cavalerie et 2.5, 000 fantassins. — Mémoires de Commines , tome 1 .
qui faisaient partie des domaines de ce prince. Ainsi, la durée d’un règne suffit pour rassembler et réunir en France tous les élémens d’un vaste état monarchique; ainsi la politique forte et cruelle de Louis XI non-seulement abaissa la hauteur des nobles de la féodalité, mais parvint même à établir une sorte de gouvernement à peine moins absolu et moins terrible que celui des despotes de l’Orient.
Au reste, l’autorité qu’il acquit, les ressources qu’il se ménagea, et la situation indépendante dans laquelle il sut se placer pour concerter ou pour exécuter ses plans , imprimèrent à ce gouvernement si fatal aux libertés publiques un caractère marqué de vigueur et d’activité. Toutes les cours de l’Europe devinrent le théâtre des négociations de ce monarque ; il suivit les mouvemens des états limitrophes; il prit une part principale ou indirecte à toutes les affaires importantes ; sa résolution était prompte, son action énergique , et en cas d’urgence il se trouvait toujours en mesure pour rassembler et faire agir toutes les forces du royaume. Son règne est une ère pour la royauté française : c’est de cette époque que les monarques de ce pays, cessant de se voir enchaînés dans les limites de leur territoire par une noblesse jalouse et turbulente, ont pu porter leur influence au dehors, for-
mer des projets de conquêtes et faire la guerre avec une constante énergie dont l’Europe n’avait pas encore offert l’exemple.
Les succès de Louis XI devaient naturellement exciter d’autres souverains à marcher sur ses traces. A peine assis sur le trône d’Angleterre, Henri VII conçut le dessein d’accroître les privilèges de son sceptre en affaiblissant le pouvoir de la noblesse; mais les circonstances ne lui étaient pas de beaucoup aussi favorables qu’à Charles VII , et il fut loin de mettre dans ses entreprises le même caractère de vigueur que le successeur de ce monarque. Ses droits à la couronne étaient contestés; une faction populaire était sans cesse sur le point de s’armer contre lui, et après de longues dissentions civiles pendant lesquelles la noblesse avait fréquemment manifesté sa puissance en créant et en déposant les souverains, il reconnut que l’autorité royale avait été tellement affaiblie et restreinte, qu’il était absolument nécessaire de procéder, dans le cours de ses mesures, avec beaucoup de sagesse et sans violence. Il tâcha de ruiner sourdement ce vaste édifice qu’il n’osait attaquer à force ouverte. Ses plans , quoique leur action dût être nécessairement lente, n’en étaient pas moins bien conçus et faits pour produire en définitive les plus heureux résultats. Eu portant des lois qui autorisaient les barons à vendre même ceux
de leurs biens auxquels la substitution était applicable ; en défendant à ces barons d’avoir à leur service ces bandes nombreuses de vassaux qui entretenaient chez eux un fâcheux esprit de turbulence; en favorisant l'accroissement de la puissance des communes; en encourageant la population, l’agriculture et le commerce; en assurant à ses sujets, pendant toute la durée d’un long règne, les bienfaits dont les arts de la paix sont la source pour les peuples; en les accoutumant à des formes régulières de gouvernement ainsi qu’à l’exécution prompte et énergique des lois , ce monarque introduisit insensiblement des changemens considérables dans la constitution anglaise, et transmit à son successeur un pouvoir tellement étendu , 'qu’il devint un des rois absolus de l’Europe, et qu’il put concevoir et exécuter de grandes et vigoureuses opérations.
En Espagne , la réunion des diverses couroùnes hispaniques par le mariage de Ferdinand et d’Isabelle; la gloire que tous deux acquirent par la chute de Grenade, qui mit un terme à l’odieuse domination des Maures; la libre disposition de ces grandes armées qu’il avait fallu tenir longtemps sur pied, afin d’en venir à ce résultât; la sàgesse vigoureuse de leur gouvernement et l’habileté avec laquelle ils saisirent l’un et l’autre les occasions d’étendre les droits de leur couronne en humiliant l’orgueil des grands de l’ë-
tat, tout contribua à placer cette royauté dans un degré de force et d’élévation auquel elle n’était jamais parvenue jusque-là.
Tandis que ces princes s’occupaient de la sorte à reculer les limites de la prérogative royale et à concentrer toutes les forces d’action de leurs royaumes, il s’offrit des événemens qui les mirent à même de déployer la puissance qu’ils venaient de conquérir. Ces événemens les engagé- . rent dans une série d’actes et de négociations telle, qu’insensiblement les affaires de tous les grands états européens se trouvèrent être dans une sorte de liaison immédiate , et qu’il se forma graduellement un vaste système politique qui dut bientôt fixer l’attention générale.
Le premier événement digne d’être signalé, à ^ cause de son influence sur ce grand changement dans l’état de l’Europe, fut le mariage de Marie de Bourgogne , fille de Charles-le-Téméraire , et unique héritière des vastes domaines de sa maison. Ce mariage était devenu sur-lechamp l’objet de toutes les combinaisons politiques ; chacun avait fort bien compris de quelle importance était la possession de ces territoires, les plus riches et les mieux cultivés de tous ceux en deçà des Alpes, à cette époque. Louis XI surtout, dont le royaume avait autrefois compris quelques-unes de ces provinces et se trouvait enceint par elles dans toute sa partie septenfrio-
nale, devait être fortement excité à rechercher l’alliance de la jeune princesse, et il semblait avoir des droits fondés à voir bien accueillir la proposition qu’il jugerait convenable de faire pour l’établissement d’une héritière, vassale de sa couronne , et issue de la race royale de France. Mais ce prince était tellement habitué à prendre les voies tortueuses d’une politique perfide , qu’il ne pouvait s’accommoder de tout ce qui était clair et simple, et son goût pour la ruse l’avait souvent amené au point de la considérer, dans la conduite des affaires, moins comme un moyen que comme un but. Dirigé parce principe, et soigneux d’empêcher qu’aucun de ses sujets ne s’agrandit, excité en outre par le désir d’accabler la maison de Bourgogne qu’il détestait, il négligea les voies dans lesquelles un prince plus franc et moins rusé fût entré, pour s’égarer dans une route qui devait mieux convenir à son caractère.
Il résolut de se rendre maître par la force des armes de celles des provinces de Marie qui relevaient de la couronne de France , et même de pousser sa conquête dans les autres territoires, tandis qu’il l’abuserait par de vives instances pour une alliance impraticable avec le Dauphin. Il déploya dans l’exécution de ce dessein secret une adresse et une profondeur étonnantes, et son génie fut alors signalé par des traits de duplicité,
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de fourberie et de cruauté qu’on ne lit pas sans surprise même dans l’histoire de Louis XI. Il mit ses troupes en mouvement immédiatement après la mort de Charles, et marcha vers les Pays-Bas ; il corrompit les principaux personnages des provinces de Bourgogne et d’Artois, et les détermina à trahir leur jeune souveraine. Les gouverneurs de plusieurs villes frontières lui en ouvrirent les portes; il fut mis en possession de plusieurs autres par ses secrètes intrigues avec les habitans. Négociant avec Marie, il chercha à lui ôter l’affection de ses sujets en trahissant des secrets qu’il lui avait arrachés; il entretint une correspondance privée avec les deux ministres que cette princesse croyait les plus dévoués à sa personne, et livra ensuite leurs lettres aux états de Flandre : ces états transportés de fureur par leur perfidie les firent mettre en jugement; on les tortura d’une manière cruelle, et en dépit des larmes et des supplications de la souveraine qui avait eu connaissance et avait approuvé toutes leurs démarches, ils eurent la tête tranchée en sa présence même.
Tandis que Louis, adoptant une conduite si peu digne d’un puissant monarque, s’assurait la possession de la Bourgogne, de l’Artois et des villes situées sur la Somme, les états de Flandre ouvrirent une négociation avec l’empereur Frédéric III, et conclurent l’union de la princesse