DIVINE ET LE MAL
M. Descartes, dans une lettre à madame la princesse Elisabeth (vol. l. lett. 10), s'est servi d'une autre comparaison pour accorder la liberté humaine avec la toute-puissance de Dieu. Il suppose « un monarque qui a défendu les duels, et qui, sachant certainement que deux gentilshommes se battront s'ils se rencontrent, prend des mesures infaillibles pour les faire rencontrer. Ils se rencontrent en effet, ils se battent : leur désobéissance à la loi est un effet de leur franc arbitre ; ils sont punissables. Ce qu'un rôi peut faire en cela, ajoute-t-il, touchant quelques actions libres de ses sujets. Dieu, qui a une prescience et une puissance intinie, le fait infailliblement touchant toutes celles des hommes. Et avant qu'il nous ait envoyés en ce monde, il a su exactement quelles seraient toutes les inclinations de notre volonté ; c'est lui-même qui les a mises en nous, c'est lui aussi qui a disposé toutes les autres choses qui sont hors de nous, pour faire que tels et tels objets se présentassent à nos sens à tel et tel temps, à l'occasion desquels il a su que notre libre arbitre nous déterminerait à telle ou telle chose, et il l'a ainsi voulu; mais il n'a pas voulu pour cela l'y con- « traindre. Et comme on peut distinguer en ce roi deux « différents degrés de volonté : l'un par lequel il a voulu tf que ces gentilshommes se battissent, puisqu'il a fait qu'ils
• se rencontrassent : et l'autre par lequel il ne l'a pas c voulu, puisqu'il a défendu les duels : ainsi les théolo- « giens distinguent en Dieu une volonté absolue et indé- ( pendante, par laquelle il veut que toutes choses se fassent ( ainsi qu'elles se font ; et une autre qui est relative, et « qui se rapporte au mérite ou au démérite des hommes,
• par laquelle il veut qu'on obéisse à ses lois. » (Descartes, lettre 10 du \*^ vol, pag. 51, 52.
Voici ce que M. Bayle y répond (Rép. au provinc, ch. 154, pag. 943) : « Ce grand philosophe s'abuse beau-
ESSAIS DE THÉODICÉE. iSl
• coup, ce me semble. Il n'y aurait dans ce monarque au- « cun degré de volonté, ni petit ni grand, que ces deux « gentilshommes obéissent à la loi, et ne se battissent pas. « Il voudrait pleinement et uniquement qu'ils se battissent. « Gela ne les disculperait pas : ils ne suivaient que leur « passion ; ils ignoraient qu'ils se conformaient à la volonté « de leur souverain ; mais celui-ci serait véritablement la cause morale de leur combat, et il ne le souhaiterait pas « plus pleinement, quand même il leur en inspirerait
• l'envie, ou qu'il leur en donnerait l'ordre. Représentez- « vous deux princes dont chacun souhaite que son fils aîné a s'empoisonne. L'un emploie la contrainte, l'autre se con- « tente de causer clandestinement un chagrin qu'il sait « suffisant à porter son fils à s'empoisonner. Douterez-vous « que la volonté du dernier soit moins complète que la vo- « Ion té de l'autre ? M. Descartes suppose doue un fait faux « et ne résout point la difficulté. »
Il faut avouer que M. Descartes parle un peu crûment de la volonté de Dieu à l'égard du mal, en disant non-seulement que Dieu a su que notre libre arbitre nous déterminerait à telle ou telle chose, mais aussi qu'il l'a ainsi voulu, quoiqu'il n'ait pas voulu pour cela l'y contraindre.
Il ne parle pas moins durement dans la huitième lettre du même volume, en disant qu'il n'entre pas la moindre pensée dans l'esprit d'un homme que Dieu ne veuille et n'ait voulu de toute éternité qu'elle y entrât. Calvin n'a jamais rien dit de plus dur, et tout cela ne saurait être excusé qu'en sou s-en tendant une volonté permissive.
La comparaison de M. Descartes n'est donc point satisfaisante, mais elle le peut devenir. Il faudrait changer un peu le fait, en inventant quelque raison qui obligeât le prince à faire ou à permettre que les deux ennemis se rencontrassent. Il faut, par exemple, qu'ils se trouvent ensemble à l'armée, ou en d'autres fonctions indispensables, ce que le prince lui-même ne peut empêcher sans exposer son État ; comme, par exemple, si l'absence de l'un ou de l'autre était capable de faire éclipser de l'armée quantité de personnes
152 BSSAtS DE THÉODIGÉE.
de soQ parti, ou ferait murmurer les soldats et causerait quelque grand désordre. En ce cas donc, on peut dire que le prince ne veut point de duel : il le sait, mais il le permet cependant : car il aime mieux permettre le péché d'autrui que d'en commettre un lui-môme. Ainsi cette comparaison rectifiée peut servir, pourvu qu'on remarque la différence qu'il y a entre Dieu et le prince Le prince est obligé à cette permission par son impuissance ; un monarque plus puissant n'aurait point besoin de tous ces égards : mais Dieu, qui peut tout ce qui est possible, ne permet le pécbé que parce qu'il est absolument impossible à qui que ce soit de mieux faire. L'action du prince n'est peut-être point sans regret. Ce regret vient de son imperfection, dont il a le sentiment ; c'est en quoi consiste le déplaisir. Dieu est incapable d'en avoir, et n'en trouve pas aussi de sujet ; il sent infiniment sa propre perfection, et môme l'on peut dire que l'imperfection dans les créatures détachées lui tourne en perfection par rapport au tout, et qu'elle est un surcroît de gloire pour le créateur. Que peut-on vouloir de plus, quand on possède une sagesse immense, et quand on est aussi puissant que sage ; quand on peut tout, et quaud on a le meilleur ?
Après. avoir compris ces choses, il me semble qu'on est assez aguerri contre les objections les plus fortes et les plus animées. Nous ne les avons point dissimulées : mais il y en a quelques-unes que nous ne ferons que toucher, parce qu'elles sont trop odieuses. Les remontrants et M. Bayle (Rép. au provinc, chap. 152, fin, pag. 219, tom. III) allèguent S. Augustin, disant, crudelem esse misericordiam velle aliquem miserum esse ut ejus miserearis: on cite dans le môme sens Sénèq. de Benef. 1. 6, ch. 36, 37. J'avoue qu'on aurait quelque raison d'opposer cela à ceux qui croiraient que Dieu n'a point eu d'autre cause de permettre le péché que le dessein d'avoir de quoi exercer la justice punitive contre la plupart des hommes, et sa miséricorde envers un • petit nombre d'élus. Mais il faut juger que Dieu a eu des raisons de sa permission du péché plus dignes de lui, et
^tmatamKmm^^'Tf^
plus profondes par rapport à nous. On a osé comparer encore le procédé de Dieu à celui d'un Galigula, qui fait écrire ses édits d'un caractère si menu, et les fait afficher dans un lieu si élevé, qu'il n'est pas possible de les lire ; à celui d'une mère qui néglige l'honneur de sa tille pour parvenir à st^s tins intéressées ; à celui de la reine Catherine de Médicis, qu'on dit avoir été complice des galanteries de ses demoiselles, pour apprendre les intrigues des grands; et même à celui de Tibère, qui tit en sorte, par le ministère extraordinaire du bourreau, que la loi qui défendait de soumettre une pucelle aii supplice ordinaire n'eût alors point de lieu dans la tille de Séjan. Cette dernière comparaison a été mise en avant par Pierre Bertius, arminien alors, mais qui a été enfin de la communion romaine. Et on a fait un parallèle choquant entre Dieu et Tibère, qui est rapporté tout au long par M André Caroli, dans son Memorabilia ecclesiastica du siècle passé, comme M. Bayle le remarque.
Mais tous Ceux qui reconnaissent que Dieu produit le meilleur plan, qu'il a choisi entre toutes Jes idées possibles de l'univers ; qu'il y trouve l'homme porté par l'imperfection originale des créatures à abuser de son libre arbitre et à se plonger dans la misère ; que Dieu empêche le péché et la misère, autant que la perfection de l'univers, qui est un écoulement de la sienne, le peut permettre ; ceux-là, dis-je, font voir plus distinctement que l'intention de Dieu est la plus droite et la plus sainte du monde, que la créature seule est coupable, que sa limitation ou imperfection originale est la source de sa malice, que sa mauvaise volonté est la. seule cause de sa misère,
CONSIDÉRATIONS MÉTAPHYSIQUES QU'ON OPPOSE A l'oPTI- MJSME. n'y- A-IL DE POSSIBLE QUE CE QUI EXISTE? — SPINSOA.
L'on oppose encore des considérations métaphysiques à notre explication de la cause morale du mal moral ; mais
154 ESSAIS DE THÉODIGÉE.
elles nous embarrasseront moins, puisque nous avons écarté les objections tirées des raisons morales, qui frappaient davantage, (-es considérations uiétapbysit^ues regardent la nature du possible et du nécessaire : elles vont contre le fondement que nous avons posé, que Dieu a choisi le meilleur de tous les univers possibles. 11 y a eu des philosophes qui ont soutenu qu'il n'y a rien de possible que ce qui arrive effectivement. Ce sont les mêmes qui ont cru ou ont pu croire que tout est nécessaire absolument. Quelque>-uns ont été de ce sentiment, parce qu'ils admettaient une nécessité brute et aveugle dans la cause de Texistence des choses ; et ce sont ceux que nous avons le plus de sujet de combatlre(l). Mais il y en a d'autres qui ne se trompent que parce qu'ils abusent des termes. Ils confondent la nécessité morale avec la nécessité métaphysique : ils s'imaginent que Dieu ne pouvant pas manquer de faire le mieux, cela lui ôte la liberté, et donne aux choses celte nécessité que les philosophes et les théologiens tâchent d'éviter. Il n'y a qu'une dispute de mots avec ces auteurs-là, pourvu qu'ils accordent effectivement que Dieu choisit et fait le meilleur. Mais il y en a d'autres qui vont plus loin : ils croient que Dieu aurait pu mieux faire ; et c'est un sentiment qui doit être rejeté : car, quoiqu'il n'ôLe pas tout à fait la sagesse et la bonté à Dieu, comme font les auteurs de la nécessité aveugle, il y met des bornes ; ce qui est donner atteinte à sa suprême perfection.
La question de la possibilité des choses qui n'arrivent point a déjà été examinée par les anciens. 11 paraît qu'Épicure, pour conserver la liberté et pour éviter une nécessité absolue, a soutenu après Ar^stote que les futurs contingents n'étaient point capables d'une vérité déterminée. Car, s'il était vrai hier que j'écrirais aujourd'hui, il ne pouvait donc point manquer d'arriver: il éiait déjà nécessaire; et, parla môme raison, il l'était de toute éternité. Ainsi tout ce qui arrive est nécessaire, et il est impossible qu'il en puisse aller autrement. Mais, cela n'étant point, il s'ensuivrait, selon