Spinoza
ESSAIS DE THÉODIGÉE. 155
lui, que les futurs contingents n'ont point de vérité déterminée. Pour soptenir ce sentiment, Épicure se laissa aller à nier le premier et le plus grand principe des vérités de raison ; il niait que toute énonciation fût ou vraie ou fausse. Car voici comment on le poussait à bout : Vous niez qu'il fût vrai liier que j'écrirais aujourd'hui, il était donc faux. Le bonhomme (1), ne pouvant admettre celte conclusion, fut obligé de dire qu'il n'était ni vrai ni faux. Après cela, il n'a point besoin d'être réfuté; et Ghrysippe se pouvait dispenser de la peine qu'il prenait de confirmer le grand principe des contradictoires, suivant le rapport de Cicéron dans son livre De fato,
Spinosa est allé plus loin : il paraît avoir enseigné expressément une nécessité aveugle, ayant refusé l'entendement et la volonté à l'auteur des choses, et s'imaginant que le bien et la perfection n'ont rapport qu'à nous, et non pas à lui. Il est vrai que le sentiment de Spinosa sur ce sujet a quelque chose d'obscur. Car il donne la pensée à Dieu, après lui avoir ôté l'entendement, cogitationem, non intellectum concedit Deo. Il y a même des endroits où il se radoucit sur le point de la nécessité. Cependant, autant qu'on le peut comprendre, il ne reconnaît point de bonté en Dieu, à proprement parler, et il enseigne que toutes les choses existent par la nécessité de la nature divine, sans que Dieu fasse aucun choix. Nous ne nous amuserons pas ici à réfuter un sentiment si mauvais et m^me si inexplicable ; et le nôtre est établi sur la nature des possibles, c'est-à-dire des choses qui n'impliquent point de contradiction. Je ne crois point qu'un spinosiste dise que tous les romans qu'on peut imaginer existent réellement à présent, ou ont existé, ou existeront encore dans quelque endroit de l'univers : cependant on ne saurait nier que des romans, comnae ceux de mademoiselle de Scudéry, ou comme l'Octavia, ne soient possibles. Opposons-lui donc ces paroles de M. Bayle, qui sont assez à mon gré, p. 390 : « C'est au-
1. Épicure n'était point le a bonhomme » que suppose Leibniz. Son opinion est encore soutenue aujourd'hui et fort plausible.
156 ESSAIS DE THéODICÉE,
« jourd'iiui, dit-il, un ^rand embarras pour les spinosistes « que de voir que, selon leur hypothèse, il a été aussi « impossible de toute éteraité que Spinosa, par exemple, « ne mourût pas à la Haye, qu'il est impossible que deux « et deux soient six. Ils sentent bien que c'est une consé- « quence nécessaire de leur doctrine, et une conséquence a qui rebute, qui effarouche, qui soulève les esprits par (x Tabsurdité qu'elle renferme, diamétralement opposée au a sens commun. Ils ne sont pas bien aises que Ton sache (x qu'ils renversent une maxime aussi universelle et aussi « évidente que celle-ci : Tout ce qui implique contra- <K diction est impossible, et tout ce qui n'implique point (x contradiction est possible (1). »
Aussi Spinosa cherchait-il une nécessité métaphysique dans les événements ; il ne croyait [)as que Dieu fût déterminé par sa bonté et par sa perfection (que cet auteur traitait de chimères par rapport à l'univers), mais par la nécessité de sa nature : comme le demi-cercle est obligé de ne comprendre que des angles droits, sans en avoir ni la connaissance ni la volonté. Car Ëuciidea montré que tous les angles compris par deux lignes droites, tirées des extrémités du diamètre vers un point du cercle, sont nécessairement droits, et que le contraire implique contradiction.
RÉFUTATION DE LA LIBERTÉ d'iNDIFFÉRENGE ATTRIBUÉE