A DIEU
Il y a des gens qui sont allés à l'autre extrémité, et, sous prétexte d'afifranchir la nature divine du joug de la nécessité, ils l'ont voulu rendre tout à fait indifférente, d'une indifférence d'équilibre; ne considérant point qu'autant la nécessité métaphysique est absurde par rapport aux actions de Dieu ad extra, autant la nécessité morale est
1. Kant montrera que celte maxime n'est point certaine, et signifie seulement: — Ce qui n'implique pas contradiction est possible pour notre pensée et peut être pensé par nous ; mais pour que ce soit possible dans la réalité même, il faut autre chose qu'une absence de contradiction.
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digne de lui. C'est une heureuse nécessité qui oblige le sage à bien faire, au lieu que Tindiffërence par rapport au bien et au mal serait la marque d'un défaut de bonlé ou de sagesse. Outre que l'indifférence en elle-même qui tiendrait la volonté dans un parfait équilibre serait une chimère, comme il a été montré ci-dessus % elle choquerait le grand principe de la raison déterminante.
Ceux qui croient que Dieu a établi le bien et le mal par un décret arbitraire tombent dans ce sentiment étrange d'une pure indifférence, et dans d'autres absurdités encore plus étranges. Ils lui ôlent le titre dé bon ; car quel sujet pourrait-on avoir de le louer de ce qu'il a fait, s'il avait fait également bien en faisant toute autre chose ?... Retorfort, dans son Exercitalion apologétique pour la grâce, dit positivement que rien n'est injuste ou moralement mauvais par rapport à Dieu, et avant sa défense : ainsi,- sans cette défense, il serait indifférent d'assassiner ou de sauver un homme, d'aimer Dieu ou de le haïr, de le louer ou de le blasphémer.
Il n'y a rien de si déraisonnable ; et, soit qu'on enseigne que Dieu a établi le bien et le mal dans une loi positive, soit qu'on soutienne qu'il y a quelque chose de bon et de juste anlécédemment à son décret, mais qu'il n'est pas déterminé à s'y conformer, et que rien ne l'empêche d'agir Injustement, et de damner peut-être des innocents, l'on dit à peu près la même chose, et on le déshonore presque également; car, si la justice a été établie arbitrairement et sans aucun sujet, si Dieu y est tombé par une espèce de hasard, comme lorsqu'on lire au sort, sa bonté et sa sagesse n'y paraissent pas, et il n'y a rien aussi qui l'y attache. Et si c'est par un décret purement arbitraire, sans aucune raison, qu'il a établi ou fait ce que nous appelons la justice et la bonté, il les peut défaire ou en changer la nature, de sorte qu'on n'a aucun sujet de se promettre qu'il les observera toujours : comme on peut dire qu'il fera, lorsqu'on suppose qu'elles sont fondées en raison. 11 en serait de même à peu près si sa justice était diffé-
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rente de la nôtre, c'esl-à-dire s'il était écrit, par exemple, dans son Gode, qu'il est juste de rendre des innocents éternellement malheureux..Suivaut ces principes, rien aussi n'obligerait Dieu de garder sa parole, ou ne nous assurerait de son effet. Car pourquoi la loi de la justice, qui porte que les promeâSi*s raisonnables doivent être gardées, seraitelle plus inviolable à son égard que toutes les autres?
Tous ces dogmes, quoiqu'un peu différents entre eux, savoir, que la nature de la justice est arbitraire, qu'elle est fixe, mais qu'il n'est pas sûr que Dieu l'observe, et enfin que la justice que nous connaissons n'est pas celle qu'il observe, détruisent et la confiance en Dieu, qui fait notre repos, et l'amour de Dieu, qui fait notre félicité. Rien n'empêche qu'un tel Dieu n'en use en tyran et en ennemi des gens de bien, et qu'il se plaise à ce que nous appelons mal. Pourquoi ne serait-il donc pas aussi bien le mauvais principe des manichéens que le bon principe unique des orthodoxes ? Au moins serait-il neutre et comme suspendu entre deux, ou même tantôt l'un, tantôt l'autre; ce qui vaudrait autant que si quelqu'un disait qu'Oromasdes et Arimanius régnent tour à tour, selon que l'un ou l'autre est plus fort ou i)lus adroit... Le vrai Dieu est toujou^s le même ; la religion naturelle même demande qu'il soit essentiellement bon et sage, autant que puissant ; il n'est guère plus contraire à la raison et à la piété de dire que Dieu agit sans connaissance, que de vouloir qu'il ait une connaissance qui ne trouve point les règles éternelles de la bonté et de la justice parmi ses objets ; ou enfin qu'il ait une volonté qui n'ait point d'égard à ces règles.
Quelques théologiens, qui ont écrit du droit de Dieu sur les créatures, ont paru lui accorder un droit sans bornes, un pouvoir arbitraire et despotique. Ils ont cru que c'était poser la divinité dans le plus haut point de grandeur et d'élévation où elle puisse être imaginée ; que c'était anéantir tellement la créature devant le Créateur, que le Créateur ne soit lié d'aucune espèce de lois à l'égard de la
créature. Il y a des passages... qui insinuent que Dieu ne saurait pécher, quoi qu'il fasse, parce qu'il n'est sujet à aucune loi. M. Bayle lui-même juge que cette doctrine est monstrueuse et contraire à la sainteté de Dieu (Dictionn., V. Pauliciens, p. 2332, initio); mais je m'imagine que Tintention de quelques-uns de ces auteurs a été moins mauvaise qu'il ne parait ; et apparemment sous le nom de droits ils ont entendu àvu7r«v6uviav, un état où l'on n'est responsable à personne de ce qu'on l'ait. Mais ils n'auront pas nié que Dieu se doit à soi-même ce que la bonté et la justice lui demandent.
Ainsi, quand M. Bayle dit quelque part que saint Paul ne se tire de la prédestinalion que par le droit absolu de Dieu et par l'incompréhensibililé de ses voies, on y doit sous-enténdre que, si on les comprenait, on les trouverait conformes à la justice, Dieu ne pouvant user autrement de son pouvoir. Saint Paul lui même dit (jue c'est une profondeur, mais de sagesse (altitudj mpientiae); et la justice est comprise dans la bonté du sage. Je trouve que M. Bayle parle très-bien ailleurs de l'application de nos notions de la bonté aux actions de Dieu (Rép. au provinc, ch. 81, p. 139). « Il ne faut point ici prétendre, dit-il, que la « bonté de l'Être infini n'est point soumise aux mêmes
• règles que la bonté de la créature ; car, s'il y a en Dieu « un attribut qu'on puisse nommer bonté, il faut que les « caractères de la bonté en général lui conviennent. Or, « quand nous réduisons la bonté à Tabstraction la plus « générale, nous y trouvons la volonté de faire du bien. « Divisez et subdivisez en autant d'espèces qu'il vous plaira
• cette bonté générale, en bonté infinie, en bonté finie, « en bonté royale, en bonté de père, en bonté de mari, en tf bonté de maître, vous trouverez dans chacune, comme « un attribut inséparable, la volonté de laire du bien. »
Je trouve aussi que M. Bayle combat fort bien le sentiment de ceux qui prétendent que la bonté et la justice dépendent uniquement du choix arbitraire de Dieu, et qui s'imaginent que si Dieu avait été déterminé à agir par la
bonté des choses mêmes, il serait un agent entièrement nécessité dans ses actions, ce qui ne peut compatir avec la liberté. C'est confondre la nécessité métaphysique avec la nécessité morale. Voici ce que M. Bayle oppose à cette erreur (Rép. au provincial, ch. 89, p. 203): « La consé- « quence de cette doctrine sera qu'avant que Dieu se déter- « minât à créer le monde, il ne voyait rien de meilleur dans « la vertu que dans le vice, et que ses idées ne lui mon- « traient pas que la vertu fût plus digne de son amour que
• le vice. Cela ne laisse nulle distinction entre le droit na-
• turel et le droit positif; il n'y aura plus rien d'immuable ■ ou d'indispensable dans la morale ; il aura été aussi pos-
• sible à Dieu de commander que Ton fût vicieux que de « commander que Ton fût vertueux ; et Ton ne pourra pas « être assuré que les lois morales ne seront pas un jour
• abrogées, comme l'ont été les loiscérémonielles des Juifs. « Ceci, en un mot, nous mène tout droit à croire que Dieu « a été Tauteur libre non-seulement de la bonté, de la t vertu, mais aussi de la vérité de Tessence et des choses (1).
• Voilà ce qu'une partie des cartésiens prétendent, et j'avoue
• que leur sentiment pourrait être de quelque usage en « certaines rencontres ; mais il est combattu par tant de < raisons, et sujet à des conséquences si fâcheuses, qu'il n'y « a guère d'extrémités qu'il ne vaille mieux subir que de
• se jeter dans celle-là. Elle ouvre la porte au pyrrhonisme « le plus outré ; car elle donne lieu de prétendre que cette « proposition, trois et trois font six, n'est vraie qu'où et
1. La pensée de Descartes est profonde quand on l'entend bien Il n'attribue nullement à Dieu une liberté d xnUiffértnce qu'il déclare lui-même ie plus bat degré de liberté ; mais une liberté qui se détermine elle-même et détermine tout le res.e. qui fait la vérité même et ne la trouve pas faite sans son concours comme un destin; qui fait non- seulement le monde, mais le plan du monde. Cela ne veut pas dire que ce que Dieu fait soit arbitraire et variable; au contraire, sa volonté porte en elle un principe de tunstance et de sagesse. En un mot, Oieu n'est ni indiffèrent au Aien et au mal, ni nécessité au bien ; il est lui-même et^ar luimême le bien, il ne doit qu'à lui-même sa bonté.
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• pendant le temps qu'il plaît à Dieu ; qu'elle est peut-être « fausse dans quelque partie de l'univers, et que peut-être
• elle le sera parmi les hommes l'année qui vieot; tout ce « qui dépend du libre arbitre de Dieu pouvant avoir été « limité à certains lieux et à certains temps, comme les cét rémonies judaïques. On étendra cette conséquence sur
• toutes les lois du Décalogue, si les actions qu'elles com- « mandent sont de leur nature aussi privées de toute bonté « que les actions qu'elles défendent. »
Et de dire que Dieu ayant résolu de créer l'homme tel qu'il est, il n'a pu n'en pas exiger la piété, la sobriété, la justice et la chasteté, parce qu'il est impossible que les désordres capables de bouleverser ou de troubler son ouvrage lui puissent plaire, c'est revenir en effet au sentiment commun. Les vertus ne sont vertus que parce qu'elles servent à la perfection ou empêchent l'imperfection de ceux qui sont vertueux, ou même de ceux qui ont affaire à eux; et elles ont cela par leur nalure et par la nature des créatures raisonnables avant que Dieu décerne de les créer. D'en juger autrement, ce serait comme si quelqu'un disait que les règles des proportions et de l'harmonie sont arbitraires par rapport au musiciens, parce qu'elles n'ont lieu dans la musique que lorsqu'on s'est résolu à chanter ou à jouer de quelque instrument (l). Mais c'est justement ce qu'on appelle essentiel à une bonne musique; car elle lui conviennent déjà dans Tétat idéal, lors même que personne ne s'avise de chanter, puisque l'on sait qu'elles lui doivent convenir nécessairement aussitôt qu'on chantera ; et de même les vertus conviennent à l'état idéal de la créature raisonnable avant que Dieu décerne de la créer, et c'est . pour cela même que nous soutenons que les vertus sont bonnes par leur nature.