DIEU CHOISIT NÉCESSAIREMENT LE MEILLEUR
Jusqu'ici nous avons fait voir que la volonté de Dieu n'est point indépendante des règles de la sagesse, quoiqu'il soit étonnant qu'on ait été obligé de raisonner là-dessus et de combattre pour une vérité si grande et si reconnue. Mais il n'est presque pas moins étonnant qu'il y ait des gens qui croient que Dieu n'observe ces règles qu'à demi, et ne choisit point le meilleur, quoique sa sagesse le lui fasse connaître; en un mot, qu'il y ait des auteurs qui tiennent que Dieu pouvait mieux faire. C'est à peu près Terreur du fameux Alphonse, roi de Gastille, élu roi des Romains par
1. Cercle vicieux. Leibniz ne répond pas à la vraie question.
2. Ici encore Leibniz déplace ia question. Dire, avec Descartes, que Dieu produit lout librement, ce n'est pas dire qu*il peut faillir.
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ESSAIS DE THÉODIGI^E. 167
quelques électeurs, et promoteur des Tables astronomiques qui portent son nom. L*on prétend que ce prince a dit que, si Dieu Teût appelé à son conseil quand il fil le monde, il lui aurait donné de bons avis. Apparemment le système du monde de Ptolémée, qui régnait en ce temps-là, lui déplaisait. Il croyait donc qu'on aurait pu faire quelque chose de mieux concerté, et il avait raison. Mais s'il avait connu le système de Copernic avec les découvertes de Kepler, augmentées maintenant par la connaissance de la pesanteur des planètes, il aurait bien reconnu que l'invention du vrai système est merveilleuse. L'on voit donc qu'il ne s'agissait que du plus ou du moins, qu'Alphonse prétendait seulement qu'on eût pu mieux faire, et que son jugement a été blâmé de tout le monde.
Cependant des philosophes et des théolo^ens osent soutenir dogmatiquement un jugement semblable ; et je me suis étonné cent fois que des personnes habiles et pieuses aient été capables de donner des bornes à la bonté et à la perfection de Dieu. Car d'avancer qu'il sait ce qui est meilleur, qu'il le peut faire et qu'il ne le fait pas, c'est avouer qu'il ne tenait qu'à sa volonté de rendre le monde meilleur qu'il n'est ; mais c'est ce qu'on appelle manquer de bonté. C'est agir contre cet axiome marqué déjà cidessus : Minus bonum habet rationem mali (1). Si quelquesuns allèguent l'expérience pour prouver que Dieu aurait pu mieux faire, ils s'érigent en censeurs ridicules de ses ouvrages, et on dira ce qu'on répond à tous ceux qui critiquent le procédé de Dieu, et qui, de cette môme supposition, c'est-à-dire des prétendus défauts du monde, en voudraient inférer qu'il y a un mauvais dieu, ou du moins un dieu neutre entre le bien elle mal. Et, si nous jugeons comme le roi Alphonse, on nous répondra, dis-je : Vous ne connaissez le monde que depuis trois jours, vous n'y voyez guère plus loin que voire nez, et vous y trouvez à redire. Attendez à le connaître davantage, et y considérez surtout