Réponse toute stoïcienne
2. L'uuivers infini n'est parfait que dans l'ordre de la quantité ; mais le vrai mal est dans i'ordre delà qualité et de la moralité.
3. Leibniz ne prouve pas mieux le contraire. En outre un individu est à lui seul un univers ; le plus petit mal dans un individu rend à l'objection toute sa force.
Si cette opinion était véritable, il s'ensuivrait que Dieu n'en aurait produit aucun; car il est incapable d'agir sans raison et ce serait même agir contre la raison. C'est comme si Ton s'imaginait que Dieu eût décerné de faire une sphère matérielle sans qu'il y eût aucune raison de la faire d'une telle ou telle grandeur. Ce décret serait inutile, il porterait avec soi ce qui en empêcherait l'effet. C'est ainsi qu'il faut concevoir la création du meilleur de tous les univers possibles ; d'autant plus que Dieu ne décerne pas seulement de créer un univers, mais qu'il décerne encore de créer le meilleur de tous ; car il ne décerne point sans connaître et il ne fait point de décrets détachés.
M. Diroys prétend que si Dieu produit toujours le meilleur, il produira d'autres dieux ; autrement chaque substance qu'il produirait ne serait point la meilleure ni la plus parfaite. Mais il se trompe, faute de considérer l'ordre et la liaison des choses. Si chaque substance prise à part était parfaite, elles seraient toutes semblables; ce qui n'est point convenable ni possible (l). Si c'étaient des dieux, il n'aurait pas été possible de les produire. Le meilleur système des choses ne contiendra donc point de dieux; il sera toujours un système de corps, c'est-à-dire de choses rangées selon les lieux et les temps, et d'âmes qui représentent et aperçoivent les corps, et suivant lesquels les corps sont gourvernés en bonne partie (2). Et comme le dessin d'un bâtiment peut être le meilleur de tous par rapport au but, à la dépense et aux circonstances ; et comme un arrangement de quelques corps figurés qu'on vous donne peut être le meilleur qu'on puisse trouver ; il est aisé de concevoir de même qu'une structure de l'univers peut être la meilleure de toutes, sans qu'il devienne un dieu. La liaison et l'ordre des choses fait que le corps de tout animal et de
1. Pourquoi? Faut-il donc, selon Leibniz, faire du mauvais pour faire de la variété ?
2. La matière et ses lois s'imposent ainsi à la prétendue omnipotence du dieu leibnizien, qui ressemble beaucoup trop au dieu de Spinoza.
170 ESSAIS DE THÉOmCÉB.
toute plante est composé d'autres animaux et d'autres plantes, ou d'autres êtres vivants et organiques; et que, par conséquent, il y ait de la subordination, et qu'un corps, une substance serve à l'autre : ainsi leur perfection ne saurait être égale (l).
Comme tous les possibles ne sont point compatibles entre eux dans une même suite d'univers, c'est pour cela même que tous les possibles ne sauraient être produits, et qu'on doit dire que Dieu n'est point nécessité, métaphysiquement parlant, à la création de ce monde. L'on peut dire qu'aussitôt que Dieu a décerné de créer quelque chose, il y a un combat entre tous les possibles, tous prétendant à l'existence; et que ceux qui, joints ensemble, produisent le plus de réalité, le plus de perfection, le plus dHntelligibilité, l'emportent (2). Il est vrai que tout ce combat ne peut être qu'idéal, c*est-à-dire il ne peut être qu'un conflit de raisons dans l'entendement le plus parfait, qui ne peut manquer d'agir de la manière la plus parfaite, et par conséquent de choisir le mieux. Cependant Dieu est obligé, par une nécessité morale, à faire les choses en sorte qu'il ne se puisse rien de mieux : non-seulement d'autres auraient sujet de critiquer ce qu'il fait, mais, qui plus est, il ne serait pas content lui-même de son ouvrage, il s'en reprocherait l'imperfection ; ce qui est contre la souveraine félicité de la nature divine. Ce sentiment continuel de sa propre faute ou imperfection lui serait une source inévitable de chagrins.
POSSIBILITÉ DU PROGRÈS DANS l'uNIVëRS.
On pourrait dire que toute la suite des choses à l'infmi
t. Mais pourquoi la subordination est-elle nécessaire ? pourquoi, au lieu de cette aristocratie, n'y aurait-ii pas égalité? — Leibniz ne résout point cette question.
2. C'est la lutte pour la vie de Darwin transportée en Dieu par Leibniz et érigée en nécessité divine. Ce passage est de haute importance ; il exprime l'idée fondamentale de tout le système, que Leibniz appellera ailleurs une sorte de mécanisme métaphysique se produisant en Dieu. Voir De (^origine radicale des choses.
peut être la meilleure qui soit possible, quoique ce qui existe par tout Tunivers dans cliaque partie du temps ne soit pas le meilleur. Il se pourrait doue que Punivers allât toujours de mieux en'mieux, si telle était la nature des choses qu'il ne fût point permis d'atteindre au meilleur d'un seul coup (1). Mais ce sont des problèmes dont il nous est difficile de juger.