‹ Extraits de la Théodicée, avec introd.,notes, et éclairoissements sur l'histoire de l'optimismeChapitre 123 sur 205 · Y A-T-IL PLUS DE BIENS QUE DE MAUX EN CE MONDE · texte numérisé non relu

Y A-T-IL PLUS DE BIENS QUE DE MAUX EN CE MONDE

Pour ce qui est du mal physique des créatures, c'est-àdire de leurs souffrances, M. Bayle combat fortement ceux qui tôchent de justifier par des raisons particulières la conduite que Dieu a tenue à cet égaid. Je mets à part ici les souffrances des animaux, et je vois que M. Bayle insiste principalement sur celles des hommes, peut-être parce qu'il croit que les bêtes n'ont point de sentiment : et c'est par 1 injustice qu'il y aurait dans les souH'ranccs des bêtes que plusieurs cartésiens ont voulu prouver qu'elles ne sont que des machines, quoniam sub Deo justo nemo innocens miser est : il est impossible qu'un innocent soit

1. Leibniz se borne à répéter toujours les mêmes affirmations.

misérable sous un maître tel que Dieu. Le principe est bon, mais je ne crois pas qu'on puisse inférer que les bêtes n'ont point de sentiment, parce que je crois qu'à proprement parler, la perception ne suffit pas pour causer la misère, si elle n'est pas accompagnée de réflexion. Il en est de même de la félicité. Sans la réflexion, il n'y en a point :

fortunalos nimium, sua si bona norint...

L'on ne saurait douter raisonnablement qu'il n'y ait de la douleur dans les animaux ; mais il paraît que leurs plaisirs et U urs douleurs ne sont pas aussi vifs que dans l'homme : car, ne faisant point de réflexion, ils ne sont point susceptibles ni du chagrin qui accompagne la douleur, ni de la joie qui accompagne le plaisir Les hommes sont quelquefois dans un état qui les approche des bêtes, et où ils agissent presque par le seul instinct et par les seules impressions des expériences sensuelles : et, dans cet état, leurs plaisirs et leurs douleurs sont fort minces.

Mais laissons là les bêles, et revenons aux créatures raisonnables. Cost par rapport à elles que M. Bayle agite cette question, s'il y a plus de mal physique que de bien physique dans le monde (Rép. aux Questions d'un provinc, ch. 75, tom. IL (l). Pour la bien décider, il faut expliquer en quoi ces biens et ces maux consistent. Nous convenons que le mal physique n'est autre chose que le déplaisir, et je comprends là-dessoiis la douleur, le chagrin et toute autre sorte d'incommodité. Mais le -bien physique consisle-t-il uniquement dans le plaisir? M Bayle paraît être dans ce senlimenl ; mais je suis d'o. inion qu'il consiste encore dans un état moyen, tel que celui de la santé. L'on est assez bien quand on n'a point de mal : c'est un degré de la sagesse de n'avoir rien de la folie :

1. C'est la môme question que, de nos jours, Schopenhauer et M. de Hartmann ont résolue par l'affirmative.

Sapientia prima est Stullitia ca puisse.

C'est comme on est fort louable quand on ne saurait être blâmé avec justice :

Si non culpabor, sat mihi laudis erit.

Et sur ce pied-là. tous les sentiments qui ne nous dé- -piaisent pas, tous les exercices de nos forces qui ne nous incommodent point, et dont Tempôchement nous incommoderait, sont des biens physiques lors même qu'ils ne nous causent aucun plaisir, car leur privation est un mal physique. Aussi ne nous apercevons-nous du bien de la santé, et d'autres biens semblables, que lorsque nous en sommes privés. Et sur ce pied-là, j'oserais soutenir que même en cette vie les biens surpassent les maux, que nos commodités surpassent nos incommodités, et que M. Descartes a eu raison d'écrire (tom. l®"", lettre 9) que la raison naturelle nous apprend que nous avons plus de biens que de maux en cette vie.

Il faut ajouter que Tusage trop fréquent et la grandeur des plaisirs seraient un très-grand mal. Il y en a qu'Hippocrate a comparés avec le haut-mal. Les viandes de haut goût font tort à la santé et diminuent la délicatesse d'un sentiment exquis ; et généralement les plaisirs corporels sont une espèce de dépense en esprits (1), quoiqu'ils soient mieux réparés dans les uns que dans les autres.

Cependant, pour prouver que le mal surpasse le bien, on cite M. de La Molhe Le Vayer (lettre 134), qui n'eût point voulu revenir au monde s'il eût fallu qu'il jouât le même rôle que la Providence lui avait déjà imposé. Mais j'ai déjà dit que je crois qu'on accepterait la proposition de celui qui pourrait renouer le iil de la parque, si on nous promettait un nouveau rôle, quoiqu'il ne dût pas être meilleur que le premier. Ainsi, de ce que M. de La Mothe Le Vayer a dit, il ne s'ensuit point qu'il n'eût point voulu du

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