‹ Extraits de la Théodicée, avec introd.,notes, et éclairoissements sur l'histoire de l'optimismeChapitre 134 sur 205 · DIEU DEVAIT-IL AGIR SELON DES LOIS · texte numérisé non relu

DIEU DEVAIT-IL AGIR SELON DES LOIS

L'on dit : f que la solution générale, à l'égard du mal « physique, que ce livre donne, est qu'il faut regarder t l'univers comme un ouvrage composé de diverses pièces « qui font un tout ; que, suivant les lois établies dans la « nature, quelques parties ne sauraient être mieux que « d'autres ne fassent plus mal, et qu'il n'en résultât un t système entier moins parfait Ce principe, dit-on, est bon ; t mais, si l'on n'y ajoute rien, il ne parait pas suffisant. « Pourquoi Dieu a-t-il établi des lois d'où naissent tant t d'inconvénients? diront des philosophes un peu difficiles. « N'en a-t-il point pu établir d'autres qui ne fussent « sujettes à aucuns défauts ^ Et pour trancher plus net, « d'où vient qu'il s'est prescrit des lois ? que n'agit-il sans « lois générales, selon tonte sa puissance et toute sa bonté? « L'auteur n'a pas poussé la difficulté jusque-là : ce n'est « pas qu'en démôlani ses idées on n'y trouvât peut-être de « quoi la résoudre; mais il n'y a rien là-dessus de développé <• chez lui. •

Je m'imagine que l'habile auteur de cet extrait, lorsqu'il

a cru qu'on pourrait résoudre la difiBculté, a eu dans l'esprit quelque chose d'approchant en cela de mes principes ; et s'il avait voulu s'expliquer dans cet endroit, il aurait répondu apparemment comme M. Régis : que les lois que Dieu a établies étaient les plus excellentes qu'on pouvait établir ; et il aurait reconnu en môme temps que Dieu ne pouvait manquer d'établir des lois et de suivre des règles, parce que les lois et les règles sont ce qui fait l'ordre et la beauté (l).

LE PRÉSENT EST GROS DE l'AVENIR.

C'est une des règles de mon système de l'harmonie générale que le présent est gros de l'avenir, et que celui qui voit tout voit dans ce qui est ce qui sera. Qui pi as est, j'ai établi d'une manière démonstrative que Dieu voit dans chaque partie de l'univers l'univers tout entier, à cause de la parfaite connexion des choses. 11 est infiniment plus pénétrant que Pythagore, qui jugea de la taille d'Hercule par la mesure du vestige de son pied. Il ne faut donc point douter que les efiEets ne s'ensuivent de leurs causes d'une manière déterminée, nonobstant la contingence et même la liberté, qui ne laissent pas de subsister avec la certitude ou détermination.

Pourvu qu'on conçoive que la nécessité et la possibilité, prises métaphysiquement et à la rigueur, dépendent uniquement de cette question, si l'objet en lui-môme, ou ce qui lui est opposé, implique contradiction ou non ; et qu'on considère que la contingence s'accorde fort bien avec les inclinations ou raisons qui contribuent à faire que la volonté se détermine ; pourvu encore qu'on sache bien distinguer entre la nécessité et entre la détermination ou certitude ; entre la nécessité métaphysique, qui ne laisse lieu à aucun choix, ne présentant qu'un seul objet possible, et entre la

1. Réponse insuffisante. Le monde n'est pas une œuvre d'art, et Dieu n'est pas seulement un artiste : il s'agit de bonté morale, non de beauté.

208 ESSAIS DE THÉODIGÉE.

nécessité morale^ qui oblige le plus sage à choisir le meilleur ; enfin, pourvu qu*on se défasse de la chimère de la pleine indifférence^ qui ne se saurait trouver que dans les livres des philosophes et sur le papier (car ils n'en sauraient pas même concevoir la notion dans leur tête, ni en faire voir la réalité par aucun exemple dans les choses), on sortira aisément d'un labyrinthe dont l'esprit humain a été le Dédale malheureux, et qui a causé une infinité de désordres, tant chez les anciens que chez les modernes, jusqu'à porter les hommes à la ridicule erreur du sophisme paresseux, qui ne diffère guère du destin à la turque.

Page 1