‹ Extraits de la Théodicée, avec introd.,notes, et éclairoissements sur l'histoire de l'optimismeChapitre 137 sur 205 · DIALOGUE IRONIQUE DE VALLA, ET MYTHE DE SEXTUS · texte numérisé non relu

DIALOGUE IRONIQUE DE VALLA, ET MYTHE DE SEXTUS

J'avais dessein de finir ici, après avoir satisfait, ce me semble, à toutes les objections de M. Bayle à ce sujet, que j'ai pu rencontrer dans ses ouvrages. Mais m'étant souvenu du dialogue de Laurent Valla sur le libre arbitre contre Boëce, dont j'ai déjà fait mention, j'ai cru qu'il serait à propos d'en rapporter le précis, en gardant la forme du dialogue, et puis de poursuivre où il finit, en continuant la fiction qu'il a commencée : et cela bien moins pour égayer la matière que pour m'expliquer, sur la fin de mon discours, de la manière la plus claire et la plus populaire qu'il me soit possible... Un certain Antoine Glarea, Espagnol, lui demande un éclaircissement sur la difiBculté du libre arbitre d'ott dépend la justice et l'injustice,

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le châtiment et la récompense dans celte vie et dans la vie future. Laurent Valla lui répond qu'il faut se consoler d'une ignorance qui nous est commune avec tout le monde, comme Ton se console de n'avoir point les ailes des oiseaux.

Antoine. Je sais que vous me pouvez donner des ailes, comme un autre Dédale, pour sortir de la prison de l'ignorance, et pour m'élever jusqu'à la région de la vérité, qui est la patrie des âmes. Les livres que j'ai vus ne m'ont point satisfait, pas même le célèbre Boëce, qui a l'approbation générale. Je ne sais s'il a bien compris lui-même ce qu'il dit de Tentendement de Dieu et de l'éternité supérieure au temps. Et je vous demande votre sentiment sur sa manière d'accorder la prescience avec la liberté. Laurent. J'appréhende de choquer bien des gens en réfutant ce grand homme ; je veux pourtant préférer à cette crainte l'égard que j'ai aux prières d'un ami, pourvu que vous me promettiez... Antoine. Quoi? Laurent. C'est que, lorsque vous aurez dîné chez moi, vous' ne demanderez point que je vous donne à souper : c'est-à-dire je désire que vous soyez content de la solution de la question que vous m'avez faite, sans m'en proposer une autre.

Antoine. Je vous le promets. Voici le point de la difficulté : si Dieu a prévu la trahison de Judas, il était nécessaire qu'il trahit, il élait impossible qu'il ne trahit pas. Il n'y a point d'obligation à Timpossible. Il ne pédiait donc pas, il ne méritait point d'être puni. Cela détruit la justice et la religion, avec la crainte de Dieu. Laurent. Dieu a prévu le péché; mais il n'a point forcé l'homme à le commettre : le péché est volontaire. Antoine. Cette volonté était nécessaire, puisqu'elle était prévue. Laurent. Si ma science ne fait pas que les choses passées ou présentes existent, ma prescience ne fera pas non plus exister les futures.

Antoine. Cette comparaison est trompeuse; le présent ni le passé ne sauraient être changés, ils sont déjà nécessaires ; mais le futur, muable en soi, devient fixe et

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nécessaire par la prescieuce. Feignons qu'un dieu du paganisme se vante de savoir l'avenir; je lui demanderai s'il sait quel pied je mettrai devant, puis je ferai le contraire de ce qu'il aura prédit. Laurent. Ce dieu sait ce que vous voudrez faire. Antoine. Comment le sait-il, puisque je ferai le contraire de ce qu'il dit, et je suppose qu'il dira ce qu'il pense Laurent. Votre fiction est fausse : Dieu ne vous répondra pas ; ou bien, s'il vous répondait, la vénération que vous auriez pour lui vous ferait hâter de faire ce qu'il aurait dit : sa prédiction vous serait un ordre. Mais nous avons changé de question. Il ne s'agit point de ce que Dieu prédira, mais de ce qu'il prévoit. Revenons donc à la prescience, et distinguons entre le nécessaire et le certain. Il n'est pas impossible que ce qui est prévu n'arrive pas ; mais il est infaillible qu'il arrivera. Je puis devenir soldat ou prêtre, mais je ne le deviendrai pas.

Antoine. C'est ici que je vous tiens. La règle des philosophes veut que tout ce qui est possible puisse être considéré comme existant. Mais si ce que vous dites être possible, c'est-à-dire un événement différent de ce qui a été prévu, arrivait actuellement, Dieu se serait trompé. Laurent. Les règles des philosophes ne sont point des oracles pour moi. Celle-ci particulièrement n'est point exacte. Les deux contradictoires sont souvent possibles toutes deux, est-ce qu'elles peuvent aussi exister toutes deux ?

Mais, pour vous donner plus d'éclaircissement, feignons que Sextus Tarquinius, venant à Delphes pour consulter l'oracle d'Apollon, ait pour réponse :

Ëxul inopsque cades irata puisus ab urbe Pauvre et banni de ta patrie, On te verra perdre la vie,

Le jeune homme s'en plaindra : Je vous ai apporté un présent royal, ô Apollon, et vous m'annoncez un sort si malheureux ? Apollon lui dira : Votre présent m'est agréable, et je fais ce que vous me demandez, je vous dis ce qui arrivera. Je sais l'avenir, mais je ne le fais pas.

Allei TOUS plaindre à Jupiter et aux Parques. Sextus serait ridicule s'il coatiouait après cela de se plaindre d'Apollon, n'est-il pas vrai? Aktoinb. Il dira: Je vous remercie, ô saint Apollon, de in'a?oir découvert la vérité. Mais d'où vient que Jupiter est si cruel à mon égard, qu'il prépare un destin si dur à un homme innocent, à un adorateur religieux des dieux? Lahreut, Vous, innocent? dira Apollon. Sachez que vous serez superbe, que vous commettrez des adultères, que vous serez traître à la patrie. Sextus pourrait-il répliquer-. C'est vous qui en êtes la cause, ô Apollon ; vous me l'orcez de le faire en le prévoyant? Antoine. J'avoue L|u'il aurait perdu le sens s'il faisait celle réplique. Laurent. Donc le traître Judas ne peut poiut se plaindre non plus de la prescience de Dieu. Et voilà la solution de votre question.

ANTomn. Vous m'avez satisfait au delà de ce que j'espérais, vous avez fait ce que Boûce n'a pu faire ; je vous en serai oblif^é tonte ma vie. Lauhbnt. Cependant, poursuivons encore un peu notre historiette. Sexlus dira : Non, Apollon, je ne veux point faire ce que vous dites. Ah- TOlNB, Gomment I dira le dieu, je serais donc un menteur? Je vous le répète encore, vous ferez tout ce que je viens de dire. Laurent, Sextus prierai! peut-être les dieux de cbanj^er les destins, de lui donner un meilleur cœur. Antoine. On lui répondrait :

Deaiue fata deûni flecti «perare precando.

Il ne saurait faire mentir la prescience divine. Mais que dira donc Sextus? n'éclatera- i-il pas en plaintes contre les dieux ? ne dira-t-il pas : Comment ! je ne suis donc point libre ? il n'est pas dans mon pouvoir de suivre la vertu ? Laurent. Apollon lui dira peut-être ; Sachez, mon pauvre que les dieux font chacun tel qu'il est'. Jupiter a ;til le kiup ravissant, le lièvre timide, l'âne sot, et le lion rdgenx. Il vous a donné une âme méchante et incorrioua agirez conformément à votre naturel, et Jupiter

VOUS traitera comme vos actions le mériteroQl, il en a juré par le Styx.

Antoine. Je vous avoue qu'il me semble qu'Apollon, en s'excusant, accuse Jupiter plus qu'il n'accuse Sextus. Et Sextus lui répondrait : Jupiter condamne donc en moi son propre crime, et c'est lui qui est le seul coupable. Il me pouvait faire tout autre ; mais, fait comme je suis, je dois agir comme il a voulu. Pourquoi donc me punit-il ? Pouvais-je résister à sa volonté ? Laijrent. Je vous avoue que je me trouve arrêté ici aussi bien que vous. J'ai fait venir les dieux sur le théâtre, Apollon et Jupiter, pour vous faire distinguer la prescience et la providence divioe. J'ai fait voir qu'Apollon, que la prescience, ne nuisent point à la liberté ; mais je ne saurais vous satisfaire sur les décrets de la volonté de Jupiter, c'est-à-dire sur les ordres de la Providence. Antoine. Vous m'avez tiré d'un abîme, et vous me replongez dans un autre abîme plus grand. Laurent. Souvenez-vous de notre contrat : je vous ai fait dîner, et vous me demandez de vous donner à souper.

Antoine. Je vois maintenant votre finesse : vous m'avez attrapé, ce n'est pas un contrat de bonne foi. Laurent. Que voulez- vous que je fasse? je vous ai donné du vin et des viandes de mon cru, que mon petit bien peut fournir ; pour le nectar et l'ambroisie, vous les demanderez aux dieux : cette divine nourriture ne se trouve point parmi les hommes. Écoutons saint Paul, ce vaisseau d'élection qui a été ravi jusqu'au troisième ciel, qui y a entendu des paroles inexprimables ; il vous répondra par la comparaison du potier, par Tincompréhensibilité des voies de Dieu, par l'admiration de la profondeur de sa sagesse. Cependant il est bon de remarquer qu'on ne demande pas pourquoi Dieu prévoit la chose, car cela s'entend ; c'est parce qu'elle sera : mais on demande pourquoi il en ordonne ainsi, pourquoi il endurcit un tel, pourquoi il a pitié d'un autre. Nous ne connaissons pas les raisons qu'il en peut avoir, mais c'est assez qu'il soit très-bon et très-

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33ge pour Dous faire ju|2:ûr qu'ellog sont bonnes. Et comme il est juste aussi, il s'ensuit que st's décrets et ses opéralions ne détruisent poÎQt notre liberté. Quelques-uns y oui cherché quelque raison. Ils out dit que nous sommes fails d'une masse corrompue et impure, de boue. Mais Adam, mais les an^s étaieal faits d'argent et d'or, et ils n'ont pas laissé de pécher. On est encore eudurci quejqueioia après la régénération. Il faut donc chercher une autre cause du mal, et je doute que les anges mômes la sachent. Ils ne laissent pas d'être heureux el de louer Dieu. Boëce a plus écouté la réponse de la philosophie que celle de saint Paul; c'est c: qui l'a fait échouer (1). Croyons à Jésus-Christ: il est la vertu et la sagesse de Dieu ; il nous apprend que Dieu veut le salut de tous, qu'il ne veut point ta mort dn pécheur. Fions-nous donc à la miséricorde divine, et ne nous en rendons pas incapables par notre vanité et par notre malice (2).

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